CHAPITRE XVIII
Chasse à l’écureuil.
La routa que nous suivions sur la crête des monts Ozarck était des plus difficiles; elle longeait des ravins d’une immense profondeur, et comme notre direction nous forçait à traverser la plupart de ces abîmes, nous étions à tous moments obligés de gravir ou de descendre des côtes escarpées. De temps à autre, il fallait nous faire jour à travers des taillis, et employer la hache afin de débarrasser le passage obstrué par quelque vaste tronc d’arbre, obstacle insurmontable pour notre chariot. Aussi nous n’avancions que fort lentement.
Pendant ces haltes, la plupart d’entre nous se dispersaient dans les bois, en quête de gibier. Le seul quadrupède qu’on y trouvât était l’écureuil : nous nous en procurâmes un assez grand nombre pour faire un bon pâté. Disons en passant qu’il n’y a pas de viande plus propre à la confection de ce mets que la chair de l’écureuil. L’espèce la plus répandue au milieu de ces bois était l’écureuil cendré ( sciurus cinereus ), une des plus belles qui existent. A celte époque de l’année,
grâce à l’abondance de graines, de noix et de fruits sauvages, ils étaient gras et dodus comme des perdrix.
Tout en marchant, le naturaliste nous racontait, au sujet de cet animal, une inlinité de traits qui, pour la plupart d’entre nous, avaient tout le mérite de la nouveauté. Il nous dit que dans l’Amérique du Nord il n’y avait pas moins de vingt espèces différentes d’écureuils ne vivant que sur les arbres; et que si l’on ajoutait encore les écureuils qui marchent (sciurus tamias) et les écureuils qui volent ( sciurus pieromys ), on en aurait plus de quarante.
L’écureuil le plus connu est le gris, qui se trouve dans la plus grande partie des États-Unis. C’est aussi celui qui est l’objét de la chasse la plus active, mais on ne parvient pas toujours à l’abattre facilement. Dans les bois de haute futaie, l'écureuil grimpe sou vent sur les branches les plus élevées, et il y reste en sûreté, quand bien même il n’y aurait ni feuilles pour le cacher, ni trou pour l’abriter. D’autres fois, à moins qu’il ne soit vivement poursuivi par un chien ou par quelque autre ennemi aussi rapide, il ne cherche à grimper sur aucun arbre, jusqu’à ce qu’il ait atteint celui qui renferme son nid, et alors il se glisse tranquillement dans son trou. Là il peut en toute sûreté défier ceux qui l’attaquent. Une ruse singulière qu’il emploie à l’occasion, c’est de s’étendre sur la surface d’une branche et de s’y allonger le plus possible, de telle sorte que la branche, qui souvent n’est pas plu s large que son corps, le couvre presque entièrement et lui sert de rempart contre toute espèce de projec-
tile. La tête aplatie contre le bois et la queue allongée ne donnent aucun indice de la présence de l’écureuil.
La chasse à l’écureuil est fort amusante, mais pour réussir il faut être au moins deux. Si l’on est seul, l’animal peut facilement échapper en contournant le tronc de l’arbre et même une branche maîtresse. Lorsqu’on est deux, l'un reste à l’affût, tandis que l’autre fait le tour et force le gibier à revenir de l’au-
tre côté. Il vaut beaucoup mieux être plusieurs, car alors on forme le cercle autour de l’arbre, et l’écureuil ne peut faire un mouvement sans avoir un canon de fusil qui le menace.
Quelques personnes se servent pour cette chasse de plomb de petit calibre, mais ce sont ordinairement des gens inexpérimentés. Un chasseur habile préfère sa carabine, et, dans les mains d'un bon tireur, c'est l’arme la plus sûre. Quel que soit son calibre, la balle de carabine tue la bête d’un seul coup, tandis que souvent l’écureuil grièvement blessé avec
du petit plomb conserve encore assez de force pour gagner l’arbre où est son trou, et réussit à s’y cacher; c’est là qu’ordinairement il va mourir de ses blessures. Aucun animal n’a la vie plus dure, pas même le chat. Blessé à mort, il s’accroche aux branches jusqu’à son dernier soupir; et, même après sa mort, ses griffes restent quelquefois implantées dans le bois, et son corps suspendu flotte dans l’espace.
La hauteur de laquelle un écureuil saute à terre sans se faire de mal est un tour de force extraordinaire connu de tous les chasseurs. Lorsqu’il voit que l’arbre sur lequel il s’est réfugié ne lui offre pas un abri suffisant et qu'il n’y en a pas d’autre assez rapproché pour pouvoir y sauter, il comprend qu’il y a pour lui nécessité de revenir à terre et de gagner une autre partie des bois. Pendu à l’extrémité d’une branche, il s’élance à terre dans une direction diagonale. Lorsqu’on le voit lancé dans l’espace, on s’attend à le retrouver sur le sol brisé par la chute : il n’en est rien. Le petit animal part avec la rapidité de l’oiseau qui vole, et on le voit, plus prompt que la pensée, grimper le long d’un autre arbre.
Ce saut périlleux demande quelque explication pour être compris. L’écureuil est doué de la faculté naturelle d’étendre son corps d’une façon extraordinaire. Toutes les fois qu’il s’élance, il a soin d’user de ce pouvoir, et il amortit ainsi sa chute au moyen de la résistance de l'air. Presque tous les écureuils sont gratifiés de la même faculté, bien que tous ne la possèdent pas au même degré. Chez lecureuil volant, elle est si développée, que cet animal peut d’un seul
bond franchir des espaces considérables, absolument comme le ferait un oiseau.
Le chasseur d’écureuils se fait souvent accompagner d’un chien, non que le chien puisse jamais par lui-même attraper un écureuil, mais en forçant l’écureuil à se réfugier sur un arbre, et, en restant au *
pied, il indique à son maître l’arbre où il est véritablement logé. De plus, le chien, dans son rabat d’une grande étendue, parcourt en tous sens les sentiers de la forêt; enfin, lorsqu’il aperçoit un écureuil, la vitesse de sa course force souvent le petit quadrupède
à grimper sur un arbre autre que le sien, et ceci est de la plus grande importance. Si on laisse trop de temps à l’écureuil, il en profite pour gagner l’arbre où est son nid, ou bien pour choisir à son gré un des chênes les plus élevés des environs : dans le premier cas, il devient impossible de l’atteindre dans le second. c’est fort difficile.
L’écureuil ne paraît pas avoir grand’peur du chien et ne grimpe pas bien haut pour éviter ses atteintes ; on le voit souvent, à quelques pieds seulement audessus de sa tête, balançant sa queue et ayant tout l’air de se moquer de son brutal ennemi. Mais à l’arrivée du chasseur la scène change. L’écureuil comprend le danger de sa position, il s’élance le long de l’arbre et se cache aussitôt entre les branches les plus élevées.
Notre camarade du Kentucky nous raconta une grande chasse à l’écureuil, organisée par lui et quelques-uns de ses voisins. Les chasseurs se partagèrent en deux bandes d’un nombre égal ; chaque escouade s’aventura, à travers les bois, dans une direction particulière. Une gageure considérable avait été faite sur la quantité d’écureuils que rapporterait chacun des deux partis. Les parieurs étaient divisés par six, dans l’une et l’autre compagnie , tous armés d’excellents fusils à deux coups, et le nombre d’animaux tués dans l’espace d’une semaine (car la chasse avait duré six grands jours) fut de cinq mille d’un côté, et de quatre mille sept cent quatre-vingts de l’autre.
De pareilles chasses, organisées sur une grande échelle, sont assez communes aux États-Unis. Outre
l’amusement, il y a encore un motif en vue : c’est la destruction des écureuils et la protection des champs de blé et des cultures de maïs. Ces petits animaux sont de si terribles destructeurs de toutes sortes de graines, que, dans quelques Etats, leur tète est mise à prix. Dans les premiers temps de la possession anglaise, des règlements à ce sujet existaient dans la Pensylvanie, et d'après un registre de l’époque, le trésor paya 8000 livres sterling en primes de cette espèce, ce qui, à six sous par tête, ferait monter à 640000 le nombre d’écureuils tués cette année-là.
L’émigration de l’écureuil est un fait qu’on ne peut encore s’expliquer. Ce besoin de changement de logis ne se manifeste que chez l’écureuil gris, et c’est de là que lui vient son nom de sciurus migratorius. On voit parfois d’immenses bandes de ces rongeurs se donner rendez-vous dans un certain endroit, puis, une fois réunis, ils partent et traversent les bois ou les pays découverts, en suivant tous la même direction. Rien ne les arrête : petits ruisseaux et larges rivières, ils franchissent tout à la nage ; aussi, dans ces occasions, s’en noie-t-il un très-grand nombre. Dans les circonstances ordinaires, ces lilliputiens animaux ont pour l’eau autant de répugnance que les chats, mais lorsqu’ils se sont formés eu colonnes d’émigration, ils se plongent hardiment dans un fleuve sans savoir s’ils atteindront jamais le bord opposé. Quand ils ont regagné la terre, ils sont si fatigués de leurs efforts, qu’on les attrape à coups de bâton. On eu tue ainsi par milliers lorsque par hasard on vient à découvrir ces bandes vagabondes.