CHAPITRE XIX
L’ours perché sur un arbre.
Le docteur était le seul dans la compagnie qui n’eût pas pris part à la conversation. Il s’était placé en tête de notre caravane, et l’un de nous remarqua en plaisantant qu’ayant probablement besoin d’eau pour faire un mélange avec le contenu de son flacon, il allait se mettre à la recherche d’un ruisseau. Quelle que fût son intention, nous le vîmes tout à coup enfoncer ses éperons dans les flancs de son grand cheval maigre, décrire une courbe et revenir vers nous au galop , la figure toute bouleversée , et donnant des marques évidentes de surprise et d'effroi.
« Qu’y a-t-il donc, docteur, lui demanda l’un de nous.
— Un ours! un ours! vociféra le docteur tout essoufflé. Un ours grbzly des plus farouches ! Un animal hideux etterrible, je puis vous l’assurer.
— Un ours? dites- vous, fit Ike poussant en avant sa vieille jument.
— Un ours ! répéta Redwood franchissant les buissons et se mettant à la poursuite de la bête.
— Un ours ! nous écriâmes nous tous à la fois, piquant des deux et galopant en corps de bataille.
— Où docteur, où donc? fut la question générale.
— Là-bas , tout près de ce grand arbre : c’est là que je l’ai vu. Oh! c’est un ours grizzly, j’en suis sûr.
— Bah ! docteur , fit le naturaliste , nous sommes encore trop à l’est pour rencontrer des ours grizzly ; c’est un ours noir que vous avez vu. »
Nous n’eùmes pas le temps d’en dire davantage, car nous étions arrivés à l’endroit où l’ours avait été aperçu, et bien que l’œil le plus clairvoyant n’eût pu découvrir aucun signe qui indiquât sa présence , le vieil Ike, Redwood et le naturaliste pouvaient, sur la litière de feuilles sèches, suivre les traces espacées de l’animal. Les deux guides avaient mis pied à terre, et tenant leurs chevaux en laisse, le corps légèrement penché , ils suivaient la piste de l’ours. A voir Ike presque couché sur le sol, on aurait cru qu’il se servait alors autant de l’odorat que du sens de la vue.
Nous suivîmes les trappeurs pas à pas, tandis que Jack et Lanty restaient près du chariot , et devaient aller de l’avant dans une direction convenue. Nous entendîmes bientôt le bruit des roues : le véhicule s’était remis en marche. La route décrivait une courbe, et l’ours avait aussi contourné le chemin : nous nous trouvions donc sur la même parallèle. Dans ce moment, du côté du chariot, des cris vinrent frapper nos oreilles ; Lanty et Jack élevaient tous deux leurs voix et s’égosillaient de leur mieux. « Ohé! sainte Vierge
Marie! regardez donc, Jack, quelle bête ! — AhI mon Dieu! massa Lanty, c’est un ours ! »
Nous n’eûmes pas plutôt entendu ces paroles, que, sans songer davantage à suivre la piste , nous nous précipitâmes au galop dans la direction des voix, brisant tout ce qui se trouvait sur notre passage, les branches d’arbre comme les cailloux du chemin. « Où 'est l’ours? s’écria Redwood arrivé le premier, où l’avez-vous vu ? — Le voilà ! » répondit Lanty en désignant un arbre gigantesque entouré à la base d’un cannier fourré, et presque isolé au milieu de la forêt, car il était au centre d’un espace à moitié découvert : c’était un buisson de verdure encerclé d’une pelouse touffue.
« Formons le cercle, mes amis, s’écria le Kentuckien, qui s’entendait à la chasse de l’ours bien mieux qu’aupun d’entre nous. Vite, entourons le bois pour l’empêcher de sortir. » Et tout en parlant il mettait son cheval au galop, tandis que d’autres allaient se placer du côté opposé, et quelques secondes après le taillis fut complètement cerné.
« Est-il dedans? demanda quelqu’un.
— Vois-tu des traces de ton côté, Marc? cria Ike à son camarade.
— Non répondit-il, il n’est pas sorti par ici.
— Ni par ici, fit Ike.
— Ni par ici non plus, ajouta le Kentuckien.
— Ni par ici, acheva le naturaliste.
— Alors il doit être dans le cannier, dit Redwood. Maintenant, attention ; vous tous , ayez les yeux ouverts : je vais le faire déguerpir de son fort.
— Tiens bon , Mare , mon garçon , tiens bon là ! Voilà ses traces, s’écria Ike ! Bah ! voilà son gîte battu comme un parc à moutons ; je m'en vais le faire déloger.
— C’est bien, répliqua l’autre. Va toujours, mon
vieux , je veillerai par ici , et si maître Martin montre son museau, je lui enverrai quelques dragées dans les côtes. Fais-le sortir. »
Nous étions tous en selle, immobiles et silencieux. Ike était entré dans les buissons , et cependant on n’entendait pas le plus léger mouvement. Un serpent
n’aurait pas fait en rampant mains de bruit que le vieux trappeur. Dix minutes se passèrent dans ce silence solennel, pendant lesquelles rien ne nous indiqua ce qui se passait. Enfin nous entendîmes la voix du chasseur audacieux. \
« Par ici , tout le monde ! criaii-il , l’ours est perché ! »
Cette nouvelle nous remplit l’âme de joie , car ce n’est pas tous les jours qu’on a la chance de tuer un ours. Quelques-uns d’entre nous mirent pied à terre, et attachèrent leurs chevaux à des branches solides ; d’autres s’élancèrent hardiment dans le fourré, dans l’espoir de tirer le premier coup et de remporter la victoire. Pourquoi n’entendait- on pas la carabine d’Ike, si vraiment l’ours était perché? Cette question nous embarrassa d’abord ; mais le problème fut résolu lorsque nous arrivâmes sur les lieux. Nous n’avions pas bien compris les paroles d’Ike : l’ours ne s’était pas réfugié sur un arbre , mais bien dans un tronc creux; aussi notre guide ne l’avait -il pas encore aperçu.
Devant nos yeux se dressait un tronc d’arbre de plus de dix pieds de diamètre : c’était un géant magnifique, aux racines duquel les traces encore toutes fraîches venaient aboutir. C’était là son repaire ; à n’en pas douter, l’animal ne pouvait être que là. Comment l’en faire sortir, c’était la question que nous nous adressions les uns aux autres. Plusieurs chasseurs se mirent en place, le fusil à la main, de manière à dominer l’entrée de l’excavation. Un autre grimpa sur le tronc et le sonda avec la crosse de son fusil. Tout fut inutile,
l'ours n’était pas assez sot pour sortir et s’exposer à nos balles. On essaya alors de l’enfumer ; ce moyen me réussit pas mieux. L’ours ne parut pas incommodé le moins du monde. On alla chercher des haches dans le chariot, et nous commençâmes à tailler ferme. C’était une rude besogne, car le tronc était celui d’un sycomore, dur comme du fer. Jack et Lanty se mirent à la besogne avec ardeur ; Redwood et le Kentuckien, habitués tous deux à manier la hache, leur vinrent en aide, et, de chaque côté du tronc, on pouvait voir des entailles profondes. Tous les autres chasseurs se tenaient en garde près de l’entrée, dans l’espérance • que le bruit chasserait l’animal hors de son gîte. Mais rien n’y fit. Nous nous remîmes donc à l’œuvre -avec un courage sans pareil. Enfin les parois ligneuses s’enfoncèrent, grâce aux coups de la hache, et nos regards eurent le loisir de plonger dans la sombre excavation. On avait taillé dans le bon endroit, juste au-dessus du repaire de l’animal ; mais l’ours n’était point là ! On enfonça des perches des deux côtés, sans loucher les côtes de la bête. La cavité ne s’étendait pas plus loin, et, après tout, ce n’était pas là qu’il était. Notre désappointement ne peut se décrire.
Où était donc M. A.... pendant tout ce remueménage ? Nous le cherchâmes des yeux, car lui seul pouvait nous expliquer ce mystère. Il avait disparu, on ne l’apercevait nulle part. Déjà depuis quelque temps il s’était éloigné. En ce moment même, la détonation bruyante et distincte d’une carabine vint frapper nos oreilles. Pendant quelques secondes, nous restâmes immobiles, retenant notre haleine, et nous
pûmes entendre un bruit sourd, pareil à celui d’un corps pesant tombant sur le sol d’une hauteur considérable.
« Par ici, gentlemen, voici l’ours ! »
C’était M. A...., le naturaliste, qui uous appelait de la voix la plus calme du monde ; nous nous précipitâmes dans la direction d’où nous étaient venues ses paroles. Rien n’était plus vrai : à nos pieds gisait une bête énorme, perdant son sang à gros bouillons par le trou d’une balle qui lui avait traversé le flanc. L’habile chasseur nous montra du doigt un arbre, un chêne gigantesque qui étendait ses branches au-dessus de nos têtes. « C’est là qu’il était, au milieu de cette fourche, dit-il. Nous aurions pu nous épargner bien de la peine si nous avions tant soit peu réfléchi.' Lorsque j’ai vu que la fumée n'avait aucun effet, j’ai commencé à soupçonner que l’ours n’était pas là. Ce n’est pas, du reste, la première fois que des chasseurs auraient été trompés par de semblables manœuvres. » Redxvood contemplait notre ami avec admiration, et le vieil Ike lui-même ne pouvait s’empêcher de reconnaître sa supériorité dans l’art de la vénerie.
« Mister A...., lui dit-il, je puis vous assurer que vous feriez un coureur des bois numéro un. Il n’y a pas d’Indien capable de vous en remontrer. »
Nous étions là tous occupés à examiner l’ours, qui était un animal de la plus belle grosseur. Tout à coup le docteur fit un saut en arrière.
« Êtes-vous sûr que ce n’est pas un ours grizzly ? demanda-t-il.
— Non, mon cher Japper, répondit le naturaliste
en souriant, l’ours grizzly ne monte jamais sur les arbres. »
Notre ours fut hissé sur le chariot, puis on se remit en route. .La nuit approchait, il fallut ponger à établir le campement du soir. Peu d’instants suffirent pour écorcher l’ours : Ike et Redwood s’acquittèrent de ce travail avec l’habileté de bouchers expérimentés, et la viande d’ours fit, comme on le pense, le fonds de notre souper. Je laisserai dire à quelques personnes ce que bon leur semblera sur ce festin de sauvage ; mais je puis certifier ici que je leur souhaite d’être à même de se procurer un cuissot d’ours : ils m’en diront alors de bonnes nouvelles.
Pendant toute la soirée, l’ours fut le sujet de notre conversation, et nous avions tous quelque chose à dire sur les mœurs de cet animal.
L’ours noir d’Amérique ( ursus americanvs ) est un
des animaux les plus connus aux États-Unis. Un coup d’œil suffit pour le distinguer de l’ours brun d’Europe, aussi bien que des autres ours du continent
oriental. Ce n’est pas tant par la couleur (car on en trouve aussi quelquefois de bruns), que par la régularité de ses formes et le brillant de son poil. On le distingue aussi très-facilement de ses congénères de l’Amérique du Nord, dont on compte trois espèces : l’ours grizzly ( ursus ferox), l’ours brun ( ursus arclus), et l’ours polaire ( ursus maritimus). La fourrure des ours noirs est ordinairement tout à fait noire, à l’exception d’une tache d’un rouge brun qu’il a sur le museau, où le poil est plus court et plus lisse. Dans certaines régions, ils sont bruns; dans d’autres, de teinte cannelle ; on en voit même de tachetés de blanc ; mais ces derniers sont fort rares.
L’ours noir est omnivore: il se nourrit également de chair et de fruits, de noix et de racines. Ce qu’il aime par-dessus tout, c’est le miel : partout où il rencontre une ruche d’abeilles, s’il peut y atteindre, il en fait son profit. Quand bien même les rayons seraient placés au plus haut d’un arbre, ils ne sont à l’abri de sa gourmandise que si l’ouverture de l’arbre qui contient la ruche est trop étroite pour qu’il puisse y pénétrer. Alors même, souvent à l’aide de ses griffes aigues, il parvient à agrandir le trou. Il n’a rien à craindre ni de l’aiguillon, ni de la colère des abeilles ; son épaisse fourrure et la dureté de son cuir sont une protection suffisante contre des armes aussi peu redoutables. Il grimpe parfaitement aux arbres en étreignant le tronc, sans se servir de ses griffes.
L’ours noir se plaît dans les pays d’une étendue immense : on peut affimer qu’il se trouve, dans les
deux Amériques, partout où il y a des forêts. Sur le continent du Sud, on rencontre une autre race d’ours noir d’une taille prodigieuse nommée par les naturalistes ursus ornatus. Dans l’Amérique septentrionale, l’ours se trouve dans toutes les forêts, depuis l’Atlantique jusqu’au Pacifique ; mais on n’en voit jamais dans les endroits découverts ni dans les prairies. Tandis que l’ours grizzly n’habite que les pays situés à l’ouest du Mississipi et ne se plaît que dans les contrées arides et désertes de l’Occident, l’ours brun, au contraire, qu’on croit le même que l 'ursus ardus de l’Europe septentrionale, ne se trouve que dans les savanes stériles et sans arbres appelées Barren-Grouiuls (pays dénudés), situées au nord du continent américain, depuis la dernière limite des bois jusqu’à l’océan Arctique; dans ces contrées, l’ours noir est inconnu. La zone habitée par l’ours brun s’étend jusqu’à celle où vit l’ours blanc, et ce dernier s’aventure probablement jusqu’au pùle.
Les ours se retirent ordinairement dans un arbre creux, et quelquefois dans un tronc abattu, à la condition cependant qu’il sera assez gros, et placé de manière à ne pas attirer l’attention des passants. Ils choisissent aussi souvent une caverne parmi les rochers, lorsque la structure géologique du sol leur offre cet avantage. Là ils sont bien plus en sûreté, car, lorsque l’arbre d’un ours est découvert ou par un chasseur ou par un colon, l’animal n’a guère de chance de salut.
La manière de faire la chasse à l’ours noir ne diffère pas de celle du renard ou du chat sauvage. On
lâche à sa poursuite une meute de chiens pour le forcer à chercher un refuge dans une caverne ou dans un arbre. Dans le premier cas, on le tue au tir; dans le second, on abat l’arbre lorsqu’il est creux. Quelquefois on le déloge en l’enfumant. On emploie aussi ce moyen pour le faire sortir de sa caverne; mais dans ce dernier cas, si on ne réussit pas du premier coup, il faut y renoncer, car il n’y a pas de chiens qui osent aller attaquer l’ours dans sa tanière.
Souvent on suit l’ours à la piste dans les bois, et on le tue à coups de carabine. Il ne tient pas tête à l’homme, à moins qu’il ne soit blessé ou forcé ; dans ce cas, il est terrible. Lorsqu’il parvient à saisir le chasseur entre ses pattes de devant, il est rare qu’il le lâche avant de l’avoir broyé et étouffé. Il n’essaye pas de se servir de ses dents, comme l’ours grizzly ; il se confie seulement dans le pouvoir musculaire de ses bras. Le nez paraît être la partie sensible de son corps. Si son ennemi est un habile chasseur, s’il a gardé son sang-froid, il fera ordinairement tous ses efforts pour le frapper sur le museau. On a souvent vu un ours atteint dans cette partie lâcher sa victime et s’enfuir au loin très-effrayé.
On emploie aussi quelquefois et avec assez de succès une espèce d’engin construit de telle sorte, que le moindre mouvement imprimé à l'appât agit sur un ressort au moyen duquel tombe sur l’auimal une grosse pièce de bois qui le tue sur le coup ou le retient écrasé sous son poids. Quelquefois ce piège ne lui prend qu’un seul membre, mais cela même est plus que suffisant pour l'empêcher de s’enfuir.
Redwood nous proposa de raconter une aventure qui lui était arrivée dans sa première jeunesse en faisant la chasse aux ours noirs à l’aide de pièges. Nous formâmes le cercle autour de notre foyer pétillant, afin de mieux écouter l’histoire du coureur des bois.