‹ Les veillées de chasse par le Capitaine MayneReidChapitre 3 sur 37 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Aventures de Besançon dans les marais.

Le voyageur qui traverse les Prairies ne dort plus aussitôt que le soleil est levé. Dès que l’aube paraît, il secoue sa torpeur, car il a bien des choses à faire qui sont inutiles à celui qui parcourt les routes civilisées et s’arrête le soir à l’auberge. Il lui faut rouler la tente, plier son lit,, préparer son déjeuner et seller

son cheval. Aussi nous étions sur pied bien avant que le disque du soleil eût dépassé l’horizon de chênes verts qui s’étendait devant nous. Lanty nous avait pourtant devancés, et, grâce à ses soins, le feu pétillait et dévorait les blocs de bois amoncelés. Déjà le coquemar à café bouillonnait avec fracas, et la grande poêle à frire répandait une odeur bien préférable à celle des parfums d’Arabie.

L’air était vif, et chacun de nous s’approcha du feu sans trop se faire prier. Thompson nettoyait ses ongles et les égalisait, le Kentuckien coupait un nouveau bloc à sa tablette de tabac de la rivière James, le docteur revenait du ruisseau où il était allé faire son mélange d'un peu d’eau à beaucoup d’eau-de-vie. Besançon emballait ses portefeuilles , le zoologiste allumait sa pipe de Ivummer, et le capitaine donnait l’avoine à son bon cheval, tout en humant les douces exhalaisons d’un pur havane.

Une demi-heure nous suffit pour déjeuner. On replaça dans le wagon les tentes et les ustensiles, on sella les chevaux, on harnacha les mules, et l’on donna le signal du départ.

Notre marche ne fut pas très-longue ce jour-là, la route étant plus difficile, les broussailles et les bois plus touffus, le terrain plus montagneux. Il nous fallut passer à gué plusieurs ruisseaux, et cela retarda notre voyage. Nous ne fîmes que vingt milles du matin jusqu’au soir.

Quand nous nous arrêtâmes pour dresser notre campement, nul de nous n’avait aperçu trace de gibier. En vain chaque buisson, chaque touffe d’herbe,

des deux côtés de la route, avaient été explorés; nous n’avions fait lever que quelques oiseaux rouges de la race des tangaras (pyrenga rubra ), sorte de geai bruyant, ou bien un vol de chardonnerets ou de bouvreuils.

Notre seconde halte se fit aussi sur le bord d’un ruisseau. A peine nous fûmes-nous arrêtés que Thompson partit à pied, armé de son fusil. Il avait découvert non loin de là une sorte de marais, et se promettait d’y trouver des bécassines. Il n’était pas absent depuis dix minutes que nous entendîmes deux coups de fusil suivis, à peu d’intervalle les uns des autres, d’autres décharges simultanées. Il avait donc trouvé un gibier quelconque, puisqu’il n’épargnait pas sa poudre. Bientôt nous le vîmes revenir, portant sur son dos une douzaine et demie d’oiseaux qui nous parurent bien plus gros que des bécassines. Le zoologiste nous apprit que ces échassiers appartenaient

au genre courlis ( numenius longiroslris de Wilson). Nous nous hâtâmes de les plumer et de les fricasser

dans la poêle de Lanty. C’était un délicieux manger, et le seul reproche que nous fîmes à Thompson fut de ne pas en avoir tué davantage.

Ces oiseaux servirent de texte à notre conversation après souper. Nous en vînmes par conséquent à parler des nombreux oiseaux de passage de l’Amérique du Nord, et surtout de ce singulier échassier nommé

ibis. Ce fut Besançon qui nous amena sur ce sujet, en nous disant qu’à la Nouvelle-Orléans les Indiens apportaient au marché, pour les vendre, des ibis qu’ils appelaient courlis espagnols. C’étaient, suivant notre ami le zoologiste, des ibis blancs ( lantalus al bus), que l’on rencontre en très-grand nombre sur les côtes sud des États-Unis. Il y avait aussi, nous apprit-il, deux autres espèces d’ibis , originaires des pays chauds des États-Unis : l’ibis des bois ( tantalus loculalor), qui ressemble à peu de chose près à l’ibis vénéré des Égyptiens, et enfin le magnifique ibis sacré ( lantalus rubcr), qui est plus rare que les autres. A propos d’ibis, Besançon s’étant rappelé une aven-

ture de chasse qui lui était arrivée en poursuivant un jour ces oiseaux dans les marais de la Louisiane, il nous proposa de la raconter et nous acceptâmes son offre avec grand plaisir.

« Pendant une de mes vacances de collège, nous dit-il, j’entrepris une excursion de botaniste dans la partie sud-ouest de la Louisiane. Avant mon départ, j’avais promis à un de mes meilleurs camarades de lui apporter les peaux des oiseaux rares que je trouverais dans le pays marécageux au milieu duquel je devais m’aventurer. Ce qu’il désirait le plus, c’était quelques individus de l’espèce des ibis rouges : il voulait les faire empailler pour son cabinet.

« La région qui s’étend au sud de l’État de la Louisiane est un vrai labyrinthe composé de marais , de bayous et de lagunes. Les bayous sont des courants d’eau qui s’écoulent lentement, tantôt dans un sens, tantôt dans un autre, à différentes époques de l’année, La plupart de ces ruisseaux sont des déversements du Mississipi; ils sont toujours profonds, souvent étroits, et quelquefois très-larges : ils encerclent dans leurs méandres des îlots sans nombre. C’est là, aussi bien que dans les marais qui sont contigus, que se plaisent les alligators et le requin d’eau douce, nommé gar en anglais , le brochet de nos étangs. Sur les eaux de ces bayous se jouent des myriades d’oiseaux aquatiques.

« Là vous trouvez le flamant rouge, l’aigrette, le cygne trompette, le héron bleu, l’oie sauvage, le butor, F oiseau-serpent , le pélican et l’ibis. On y rencontre l’orfraie et l’aigle à tète blanche , qui arrache

à celle-là la proie dont elle s’est emparée, un voleur plus habile ou plus fort que son collègue. Les marais et les bayous sont remplis de poissons , de reptiles et d’insectes : on comprendra aisément que tous les oiseaux qui sont ichthyophages se plaisent au milieu de ces Palus-Méotides de la Louisiane. Dans plusieurs parties de cet État, les canaux s’entrelacent comme les mailles d’un filet, et on peut parcourir une immense étendue de pays au moyen d’un bateau pointu des deux bouts, que l’on pousse, à la rame ou à la gaffe, dans toutes les directions.

« Dès le second jour de mon départ, j’avais réussi à me procurer tous les spécimens d’oiseaux que j’avais promis à mon ami, l’ibis excepté. Les deux ou trois tnntali que j'avais aperçus étaient si sauvages, qu’il m'avait été impossible de les approcher.

« Le troisième ou le quatrième jour, je quittai une habitation de nègres, élevée sur les bords d’un large bayou, n’emportant avec moi que mon fusil et mes munitions. J’avais même laissé à l’écurie mon fidèle épagneul, qui, la veille, en traversant à la nage un marais profond, avait été mordu par un alligator. Je m’étais proposé à la fois d’augmenter mon herbier, comme aussi de trouver l’ibis désiré par mon cama- 1 cde ; mais j’eusse volontiers négligé mes plantes pour tuer cet oiseau rare. Je m’étais jeté dans un bateau, une sorte de navette légère à fond plat, employée dans tout le pays pour naviguer sur les bayous et les marais.

« Tantôt je me servais de deux pagayes, tantôt je me laissais aller au courant du bayou ; mais comme je n’apercevais d’ibis nulle part, je me coulai dans une

branche du courant d’eau , et je fis force de rames pour remonter le courant. Je parvins bientôt dans une région solitaire , couverte à perte de vue de marécages , au milieu desquels croissaient des roseaux très-élevés. On ne voyait près de là aucune habitation, rien ne décelait la présence de l’homme; il était bien possible que je fusse le premier qui eût été amené par un motif quelconque à troubler la solitude des eaux noirâtres de ce marais.

« A mesure que j’avançais, je rencontrais du gibier, et je parvins à tuer plusieurs individus de l’espèce nommée ibis des bois, et de celle appelée ibis blanc. Je démontai aussi d’un coup de fusil un aigle à tète blanche ( falco leucoccphalus ) , mais l’oiseau que je souhaitais le plus ne se trouvait jamais à portée de mon fusil, et cet oiseau, c’était l’ibis écarlate.

« J’avais remonté le ruisseau en ramant à une distance de près de trois milles, et je m’apprêtais déjà à abandonner les rames et à me laisser aller au courant, lorsqu’en jetant les yeux devant moi, je m’aperçus que le bayou s’élargissait à peu de distance 'de l’endroit où je me trouvais. Entraîné par la curiosité, je m’avançai encore, et, au moyen de quelques coups de rames, j’arrivai à la pointe d’un lac de forme oblongue, à peu près long d’un mille. C'était une flaque d’eau profonde, bourbeuse et marécageuse sur les bords. Les alligators y grouillaient comme des grenouilles dans une mare. Je les voyais montrer à la surface du bayou leur dos rugueux et se livrer à de nombreux ébats en poursuivant les poissons et en se battant les uns les autres. Mais ce qui attirait sur-

tout mes regards, c’était un îlot surgissant des eaux au centre du lac, sur la pointe duquel j’apercevais un vol d’oiseaux d’un plumage rouge feu. C’étaient, à n’en pas douter, ces ibis que je poursuivais avec tant d’ardeur 1 Je ramai avec énergie, me détournant de temps à autre pour voir si le gibier avait pris son vol, et enfin j’arrivai assez près pour distinguer parfaitement une douzaine d’ibis qui se balançaient, suivant leur usage, sur une seule patte, dormant en apparence ou plutôt ensevelis dans de profondes méditations. Ils étaient sur la pointe extrême de l’îlot, et je n’en étais plus qu’à une distance de soixante mètres.

« Après avoir abordé sur l’îlot, en prenant toutes les précautions pour faire le moins de bruit possible, je mis mon fusil en joue et lâchai presque simultanément la détente de mes deux canons. Dès que la fumée se fut dissipée , je m’aperçus que tous les oiseaux avaient pris leur vol, à l’exception d’un seul qui gisait mort sur le bord de l’eau.

« Sans lâcher mon fusil, je sautai hors du bateau et traversai i’îlot pour ramasser mon ibis ; ce fut l’affaire de quelques minutes, et je revenais, portant mon oiseau, pour rentrer dans mon embarcation, lorsque, à mon grand effroi, je la vis déjà loin du rivage, entraînée au milieu du lac par un courant rapide.

« Dans mon empressement à courir pour m’em* parer de mon ibis, j’avais oublié d’amarrer le bateau, et le courant du bayou l’emportait au loin. Déjà il était à près de cent mètres de la rive, et je ne savais pas nager !

« Ma première pensée fut pourtant de me jeter à

l’eau, afin de rattraper quand même mon embarcation. Mais, parvenu sur le bord de l’îlot, je m’aperçus que le lac était profond comme un gouffre. La seconde pensée qui frappa mon imagination comme d’un coup de foudre, fut qu’il m’était impossible de rattraper la barque.

« J’étais sur un îlot, au milieu d’un lac, à un demimille du rivage, seul, et cet îlot était une terre absolument nue et stérile; pas un arbre, pas un buisson, pas un brin d’herbe ; mourir de faim ou me noyer en essayant de me sauver, tel était le sort qui paraissait m’être réservé î

« Abattu par cette affreuse pensée, je me laissai tomber sur la terre, dans un état d’accablement et de torpeur impossible à décrire. Combien de temps cet état dura-t-il, je ne saurais le dire. Quand je ' sortis de cet engourdissement physique et moral, le soleil allait disparaître à l’horizon. Ce qui me rappela à moi-même, ce fut l’aspect d’objets d’une forme hideuse, rampant sur le sable, et formant cercle autour de moi. Depuis longtemps ils étaient là, sans que je les eusse vus. J’éprouvai seulement un pressentiment de leur présence. Bientôt, cependant, le bruit particulier de leurs mouvements, celui de leur respiration frappèrent mes oreilles. On aurait dit le soufflet d’une forge, alterné de temps à autre par le beuglement d’un taureau. C’est ce qui me rappela à moi-même-, En jetant les yeux devant moi , j’aperçus des lézards gigantesques, d’horribles alligators.

« Ils étaient énormes pour la plupart et fort nombreux : il y en avait certainement plus de cent qui

rampaient sur l’ilot, autour de moi, devant, derrière, de tous côtés. Leurs mâchoires dentelées, leurs museaux allongés étaient si près de moi qu'ils me touchaient presque, et leurs yeux habituellement éteints, brillaient d’une lueur phosphorescente.

« Rappelé à moi-même par ce danger imminent, je me relevai d’un seul bond. Et au même instant les animaux, reconnaissant la présence de l’homme vivant, dont ils ont peur, s’éparpillèrent dans toutes les directions ; ils plongèrent dans le lac et disparurent dans l’eau bourbeuse.

« Je parcourus à grands pas ma prison à ciel ouvert; j’arpentai cet étroit espace de droite et de gauche; je sondai la profondeur de l’eau autour de l’île et je m'avançai même pour mesurer le fond , mais partout je perdais pied. A quinze mètres devant moi, j’avais de l’eau jusqu’au cou. Les alligators jouaient entre eux à mes côtés, soufflant et reniflant. Dans leur élément naturel , ils devenaient plus audacieux, et je n’aurais certainement pas atteint sain et sauf le rivage, en admettant que l’eau eût été moins profonde. Eussé-je osé me jeter à la nage , eussé-je su nager comme un cygne, les alligators m’auraient intercepté la route liquide avant qu’il m’eût été possible de faire une douzaine de brasses. Les démonstrations hostiles de ces ovipares me firent peur; je me hâtai de remonter sur la terre ferme, où je me mis de nouveau à arpenter mon îlot, dans le but de faire sécher mes vêtements mouillés.

« Je restai ainsi debout , marchant en tous sens , jusqu’à la nuit, qui se fit autour de moi sombre et

terrifiante. Avec l’obscurité se hasardèrent dans les airs de nouvelles voix, les rumeurs émouvantes des marais pendant la nuit, le qua-qua du héron, le miaulement du hibou aquatique, le beuglement du butor, le el-l-uk du gigantesque crapaud, le coassement des grenouilles et le cri-cri du grillon des sa-

vanes, qui résonnaient à mes oreilles comme l’eût fait le hurlement d’un lion prêt à me dévorer. A quelques mètres, tout près de moi, j’entendais le clapotement .des eaux contre les écailles des alligators, je prêtais l’oreille au souffle brûlant de ces reptiles, et cela me lit penser qu’il me serait impossible de songer à dormir. Mc livrer au sommeil! Je n’aurais pas

osé le faire, fût-ce même pour quelques instants. Si par hasard je restais plus de deux minutes sans bouger, les hideux alligators rampaient tout près de moi et si près que j’aurais pu les toucher de la main.

« A diiférents intervalles, je me relevais subitement, je poussais des cris, je brandissais mon fusil autour de ma tête dans le but de chasser ces ennemis implacables dans leur élément boueux ; ils se rejetaient à l’instant dans l’eau du bayou, mais, à vrai dire, c’était sans trop de frayeur. Chaque nouvelle démonstration de ma part les trouvait moins sensibles à la crainte ; enfin, je vis arriver avec terreur le moment où ni les cris ni les gestes menaçants n’auraient plus de pouvoir sur eux. Ils se réfugiaient à quelques pieds de moi en formant un cercle infranchissable.

« Je chargeai mon fusil et je tirai au hasard. Ma balle rebondit sur les écailles de l’un des reptiles et alla se perdre dans l’eau ; car les alligators, on le sait, sont invulnérables, à moins qu’on ne les atteigne dans l'œil ou entre les épaules. Cependant, grâce à la commotion du salpêtre et aux éclairs qui jaillissaient de mon fusil, je parvins à jeter l’épouvante dans les rangs des alligators; ils s’enfuirent et ne revinrent que bien plus tard. Je m’étais endormi, cédant au sommeil irrésistible qui appesantissait mes paupières , mais je fus soudain réveillé par quelque chose de froid qui touchait mon visage. Je jetai les bras en avant. Horreur ! ma main rebondit sur les écailles fangeuses et gluantes d’un alligator de la taille la plus gigantesque. 11 s’était glissé à mes côtés, et se préparait à m’attaquer consciencieusement. Je pus, malgré l’obs-

cürité, entrevoir l’animal au moment où il ouvrait ses mâchoires et repliait son corps pour me frapper et pour mordre à la fois. Je n’eus que le temps de faire un saut , afin d’éviter un coup de queue terrible qui m’eût renversé à coup sûr, et qui fit voler le sable sur lequel, quelques secondes auparavant, j’étais étendu tout de mon long. Je fis encore feu, et mon ennemi, précédé de ses camarades, opéra une prompte retraite dans le lac.

« Il n’était plus possible de songer à dormir. Une fois encore, avant la première heure du jour, je fus contraint de me défendre contre les alligators et de tirer sur eux mes deux coups de fusil. Enfin l’aube parut, mais rien ne vint changer ma position dangereuse. La lumière ne me fit voir que les contours de ma prison : elle ne me révéla aucun moyen de me sauver. Ce n’était même pas un soulagement à mes maux, car la chaleur du soleil produisait des cloches sur ma peau, que des myriades de mouches de marais, des nuées de maringouins avaient assaillie et mordue pendant toute la nuit. Il n’y avait pas un nuage au ciel pour m’abriter contre ses rayons brûlants; bien au contraire, la réverbération des eaux doublait l’intensité de la chaleur.

« Vers le soir la faim commença à se faire sentir. Je n’avais rien mangé depuis mon départ de l’établissement du marais. Pour étancher la soif ardente qui me dévorait, je bus quelques gorgées de l’eau saumâ tre et boueuse du lac; puis j’en avalai une grande quantité, car elle était fort chaude, et c’est à peine si elle humectait mon palais : cette boisson ne contri-

bua pas à diminuer les tiraillements de mon estomac.

« Que pourrais-je manger? me disais-je. L’ibis? Comment le faire cuire? Je n’avais rien pour allumer du feu, pas même le moindre morceau de bois. Qu’importe? pensais-je en moi-même, la cuisson de la nourriture est une invention moderne, un luxe qui ne convient qu’à des palais sybarites. Je me hâtai donc de dépouiller l’ibis de son brillant plumage, et je mordis dessus à belles dents. Ce repas annihilait mon échantillon , , mais je pensais aussi peu à mon ami dans ce moment, que je songeais à l’histoire naturelle. L’ibis ne pesait certainement pas plus de trois livres, chair et os. Je fus contraint de déjeuner au moyen des débris crus de cet oiseau, et à ce déjeuner sans fourchette , après avoir détaché toute la chair qui couvrait les os, je suçai ces derniers, tant ma faim était grande encore !

« Qu'allais-je devenir? Me faudrait-il mourir d'inanition? Non, me dis-je à moi-même, je m’ingénierai pour trouver à manger. Pendant les nombreuses escarmouches que j’avais livrées aux alligators dans le cours de la nuit, j’avais réussi à frapper l’un d’eux au bon endroit et la carcasse de ce puant ovipare gisait étendue sur le sable de mon îlot. Je ne pouvais donc pas mourir de faim : Je mangerai de l’alligator, pensais-je. Toutefois il faudra que ma faim soit bien violente pour que je me décide à porter à ma bouche un morceau de cette chair nauséabonde.

Au bout de deux autres jours passés sur mon îlot, sans prendre de nourriture, mes répugnances furent

vaincues. Je tirai résolûment mon couteau, et, coupant une tranche de la queue d’un alligator que je tuai tout exprès, je mordis à belles dents dans cette viande musquée. Le premier alligator, celui dont je viens de parler, était déjà à moitié pourri, grâce à l’action brûlante du soleil, et les émanations de sa hideuse carcasse empoisonnaient l’air autour de moi.

«< Cette odeur infecte devint bientôt intolérable. Aucun souffle de brise ne ridait les eaux du bayou, car, s’il en eût été ainsi, j’aurais pu me tenir au-dessus du vent : l’atmosphère entière de l’île était tellement imprégnée de ce poison, que je ne respirais plus qu’à grand’peine. Cette situation n’était pas supportable. Du bout du canon de mon fusjl, je parvins à pousser dans les eaux du lac le cadavre corrompu de l’alligator, avec l’espoir que le courant l’entraînerait au loin : c'est ce qui arriva. J’eus la satisfaction de voir cette carcasse maudite prendre la direction suivie par mon bateau. Cette circonstance me suggéra de nouvelles pensées. Si cet alligator surnage ainsi audessus de l’eau, quelle peut en être la cause? Ne serait-ce pas parce qu’il est enflé par un gaz qui le rend léger? Ah! je suis sauvé!

« J’avais conçu un plan admirable. Tuer un autre alligator, le vider, et, après avoir bien nettoyé ses intestins et sa vessie, les gonfler en soufflant dedans, en nouer les extrémités de manière à en faire ainsi des life préserver s, tel fut mon plan bien arrêté. Je n’avais plus qu’à occire un ovipare et à me hasarder sur les eaux du lac au moyen de cette ceinture de sauvetage d’un genre tout nouveau.

« Je -ne perdis donc pas un seul instant; je me sentais animé d’une énergie toute nouvelle, car l'espoir de me tirer d’embarras m’avait rendu toutes mes forces. Je chargeai mon fusil avec soin, et, avisant un alligator gigantesque qui nageait à dix mètres devant moi, je le visai très-attentivement à l’œil, je tirai, et j’eus la bonne chance de le voir aborder, expirant, sur le sable de l’îlot.

« A l’aide de mon couteau, j’éventrai le reptile et lui arrachai les entrailles, qui, quoique formant un très-petit volume, suffisaient à mes projets d’évasion. Je me servis, pour enfler ses boyaux palpitants, de l’une des grosses plumes de l’ibis, et en peu d’instants je vis la vessie et les intestins, pareils à d’énormes boudins, se gonfler et devenir énormes.

« Je me hâtai de lier soigneusement cet appareil pour que l’air ne s’en échappât point, et l’attachant solidement autour de ma ceinture, je m’avançai hardiment au milieu de l’eau. D’une main je nageais, et de l’autre je tenais mon fusil élevé au-dessus de ma tête, prêt à faire feu dans le cas où les alligators m’auraient, attaqué ; mais il n’en fut rien, car, sans le savoir, j’avais choisi l’heure de midi, et personne n’ignore que pendant la grande chaleur du jour les ovipares restent étendus sur les rivages, le long des cours d’eau, dans un état de torpeur et d’engourdissement.

« Entraîné doucement par le courant, il me fallut, une demi-heure pour arriver jusqu’à la culée du lac., à l’embouchure du bayou. Là, à ma grande joie, j’aperçus mon bateau retenu dans les roseaux du ma-

rais; et bientôt, me hissant par-dessus la bordure, je me trouvai, grâce à Dieu, entre les planches de mon esquif. J’étais sauvé ! Mes rames en main je pagayai en suivant la direction du courant.

« Tel fut l’heureux dénoùment de mon aventure de chasse. Le soir même je parvins sain et sauf à l’établissement d’où j’étais parti depuis quatre jours. Je ne possédais plus, il est vrai, l’ibis, cause première de mon excursion dans les marécages des bayous; mais après quelques jours de repos je repris le cours de mes explorations, et je parvins à atteindre un de ces oiseaux, d’une espèce si belle, que mon ami le naturaliste eut tout lieu d'être satisfait, lorsque je m’empressai de le lui offrir à mon arrivée à la Nouvelle- Orléans. »

J’étais persuadé que dans le cercle formé autour du feu de notre campement, par mes amis qui avaient écouté le récit de Besançon, il y avait plus d’uue paire de lèvres prêtes à s’ouvrir pour raconter une autre aventure du même genre ; mais l’heure était avancée, et, d’un avis unanime, il fut décidé que l’on irait se reposer. Le lendemain soir, un autre de nous prendrait la parole, et, chacun à son tour, l’un des chasseurs qui aurait été lui-même le héros ou le témoin d’un événement de chasse digne d’être rapporté, devait en faire le récit pour amuser les autres. De cette manière nous organisions une série de Veillées de Chasse à la lueur du foyer, dont le charme devait nous aider à tuer le temps et à moins compter les heures jusqu’au moment où nous trouverions les traces des buffalos. Il fut décidé que ces histoires n’auraient

rapport qu’aux oiseaux et aux animaux appartenant à la faune du continent américain.

Nous avions l’intention de partir de bonne heure le lendemain matin, aussi chacun de nous se hâta-t-il de s'enrouler dans sa couverture et d’appeler mentalement le sommeil à son aide.

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