‹ Les veillées de chasse par le Capitaine MayneReidChapitre 21 sur 37 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Le trappeur pris au piège.

« C’est donc pour vous dire, commença Redwood, que ce que je vais vous raconter m’arriva lorsque je n’étais encore qu’un adolescent. J’ai été élevé dans les montagnes de l’est du Tennessée, tout près de la source du ileuve qui porte le même nom. J’atteignais à peine, à genoux, la taille d’un canard, que déjà j’étais passionné pour la chasse. A douze ans, j’avais tué un ours noir. Mais, tandis que j’avançais en âge, l’ours diminuait déplus en plus dans mon pays natal, et c’était chose rare que de faire lever une pareille bête.

« Un jour donc que je m’en allais furetant le long d’un ruisseau (car la cabane de ma vieille mère ne se trouvait pas sur le Tennessée, mais le long d'un petit

courant d’eau qui allait s’y jeter), je découvris les , traces d’un ours. On voyait distinctement dans la boue l’empreinte de ses pieds, et je les suivis le long de l’eau pendant plus d’un mille. Là, les traces s’enfonçaient au milieu d’un bas-fond, l’un des plus fourrés que j'aie jamais vus.

« Lorsque je découvris que la trace s’éloignait du bord de l’eau pour entrer dans les buissons, je perdis tout espoir de la suivre plus loin, car là le terrain était dur et couvert de petits cailloux: il m’était donc impossible d’aller de l’avant. Je me disposais à m’en retourner, lorsque j’aperçus un énorme tronc d’arbre à moitié renversé en dehors du taillis, et dont une extrémité était cachée dans les buissons. Je remarquai que la partie supérieure de ce tronc d’arbre était sale et boueuse comme si quelque animal avait marché dessus. Je grimpai sur cet arbre, et tout en me cramponnant aux branches, je m’avançai du côté du fourré. Là, je découvris le trou par lequel l’ours était entré, et, un mètre plus loin, au milieu des taillis, un sentier parfaitement battu, qui s’en allait aussi loin que ma vue pouvait s’étendre.

« Je ne fis qu’un saut de l’arbre à terre, et je m’enfonçai hardiment dans le taillis, qui était un fourré inextricable de ronces, d’orties et d’épines à travers lequel je ne pouvais avancer qu’en rampant sur les mains et les genoux, quelquefois même en me glissant à plat ventre. Enfin, après bien des fatigues, et non sans de cruelles blessures, je parvins à un endroit où le taillis s’éclaircissait : au moment même où je croyais être arrivé près de l’arbre à l’ours,

que croyez-vous que je vis devant moi ? Un rocher perpendiculaire, lisse comme du marbre et d’une hauteur considérable, qui dominait le bassin du ruisseau. Ma première crainte fut que l’animal n’eût son repaire dans une crevasse, et c’était vrai. Devant moi, au milieu du rocher, s’ouvrait un antre obscur: c’était là qu’il avait fait élection de domicile. Il n'y avait pas à s’y tromper, car on voyait distinctement la marque de ses pattes sur les pierres et dans la terre humide.

« Je ne me sentais nulle envie de m’aventurer dans le repaire de l’ours, et d’un autre côté je ne voulais point abandonner la place. Espérant que l’animal sortirait, je m’accroupis à plat ventre dans les buissons, vis-à-vis de la caverne ; j’avais mon fusil armé, et je me tenais prêt à lui envoyer une décharge de plomb aussitôt qu’il montrerait son museau à l’orifice du rocher. Rien ne bougea, rien ne sortit, et, le soir venu, je repris le chemin du logis, bien décidé à tenter encore l’aventure le jour suivant.

« Le lendemain, je revins encore; mais cette fois je n’avais pas l’intention de rester inactif : j’avais pris ma hache avec moi, dans l’intention de construire une trappe à l’entrée de la caverne. J’avais aussi apporté un pot de mélasse et quelque épis de maïs vert pour servir d’appât. Je me mis donc à l’ouvrage en faisant le moins de bruit possible. Le bois ne manquait pas dans les environs; et, dans l’espace d’une heure, ma trappe fut dressée et le ressort prêt à jouer. Ce n’élait pas chose facile que de lever la grosse pièce; j’y parvins pourtant à l’aide d’un levier que je m'étais

façonné, et en mettant en usage toute la force de mes muscles. Si l’assommoir tombait d’aplomb sur l’ours, j’étais bien certain qu’il serait pris.

« Tout était prêt, et je n’avais plus qu’à placer l’appât. Je me glissai donc dans l’intérieur de la trappe, et j’étais occupé à disposer les épis et la mélasse, lorsque tout à coup j’entendis derrière moi un reniflement terrible. C’était celui de l’ours. Je me retournai pour mieux examiner, car je n’avais fait qu’entrevoir la bête à l’entrée de la grotte, lorsque soudain je me sentis frappé d’un coup violent sur les jambes et renversé à terre, aplati comme une poêle à frire.

« Je pensai d’abord que quelqu’un m’avait assené un coup de poing par derrière; mais c’était bien pis que cela. J’avais été frappé par l’assommoir de ma trappe, qui , détendu comme il l’était, pesait de tout son poids sur mes deux jambes. Dans ma précipitation à me retourner, j’avais touché le ressort, et le bloc de bois m’était tombé sur les cuisses.

« Dans le premier moment, je ne me sentis pas trop déconcerté par cet accident; je m’imaginais que dès que je pourrais me retirer de dessous la pièce de bois tout irait bien, et je fis un grand effort pour y parvenir; c’est alors que je commençai à m’effrayer pour tout de bon. Je ne pouvais pas me tirer de là. Mes jambes étaient si bien prises qu’il m’était impossible de les remuer, et plus je faisais d’efforts, plus j’aggravais mon mal. Je souffrais déjà beaucoup du poids qui m’écrasait, le moindre mouvement me faisait crier de douleur. Je ne pouvais ni me retour-

ner, ni me glisser de manière à atteindre de la main, le bloc de bois. J’étais pris dans mon propre piège.

« Oh ! alors, je l’avoue, je commençai à avoir peur ; il n’y avait dans le voisinage d’autre habitation que la cabane de ma vieille mère, et j’en étais éloigné de plus de deux milles. Ma mère était seule, et mon absence ne pouvait l’inquiéter, car il m’arrivait souvent de demeurer à la chasse trois ou quatre jours sans rentrer au logis. La seule chance qui me restât, c’était que quelque voisin vînt à se promener le long > du ruisseau ; et je vous laisse à penser quelle sorte de chance ce pouvait être ; le voisin le plus proche habitait à plus de cinq milles de chez nous, et cependant, me disais-je, si personne ne passe par ici, il faudra me résoudre ou à mourir de faim, écrasé par le bloc de bois, ou à être dévoré par l’ours. Alors je poussai des cris, et je ne cessai de crier le reste de la journée que lorsque mes forces furent épuisées.

« La nuit vint, escortée de ses longues heures. Ah! c’est bien la plus longue nuit que je me rappelle avoir jamais passée dans ma vie. J’étais toujours aplati sur le sol, souffrant d’atroces douleurs, n'ayant pas d'autres distractions à mes maux que le cri des hiboux. De temps en temps j’entendais le souffle de l’ours, et je découvris alors que mon ours avait un compagnon. Je suivais des yeux les mouvements de leurs deux énormes corps, couverts d’un pelage noir; ils erraient çà et là comme des ombres dans l’obscurité de la nuit. Les deux quadrupèdes paraissaient s’être accoutumés à mes cris et à avoir moins peur de moi, car de temps en temps ils s’ap-

prochaient, et, s’essayant sur leur train de derrière, ils restaient à me regarder comme deux chats qui guettent une souris. Les lueurs grisâtres de l'aube commençaient à poindre, lorsque l'un des ours s’approcha si près de moi que je crus qu’il allait me sauter dessus. Par bonheur, ma carabine était près de moi, à ma portée. Je la saisis sans faire de mouvement, et, relevant une de mes épaules aussi, tant que je le pus, je visai l’ours juste au-dessus de l’aisselle. La bête n’était pas à quatre pieds du canon, aussi reçut-elle la charge tout entière, bourre et tout, et elle tomba aussi lourdement qu’un bœuf qu’on assomme. Je vis sur-le-champ que l’ours ne se relèverait plus.

« Tout incommode qu'était ma position, je parvins à recharger; car je savais que les ours se battent l’un pour l’autre jusqu’à la mort, et je pensais bien que le second viendrait m'attaquer à son tour. Le numéro deux n’était pas là pour l’instant; mais bientôt après il sé présenta devant moi, revenant du côté du ruisseau. Je suivais d’un œil inquiet sa marche nonchalante, ma carabine à l’épaule, prêt à faire feu. Dès qu’il aperçut le cadavre de son compagnon, il poussa un grognement saccadé, puis il s’arrêta. Cette vue parut lui causer une grande surprise ; mais son immobilité ne dura qu’un instant. Il se mit alors à hurler d une manière eftrayante, et courut vers son camarade, qu’il resta quelque temps à flairer. Je n’avais pas le moindre doute qu’en moins de deux secondes il allait sauter sur moi ; mais heureusement je fus plus prompt que lui, et je lui envoyai dans l’œil une

LIiS VEILLÉES DE CHASSE.

balle qui alla se perdre au milieu des tendons du cou. Ce fut suffisant : j’eus la satisfaction de le voir tomber mort sur le cadavre du premier.

, « J’avais bien tué les ours, mais à quoi cela m’avançait-il, puisque je ne pouvais pas me débarrasser

de l’étreinte du piège? Eu égard au mal que j’endurais et au peu d’espoir que j’avais d’être secouru, autant eût valu me laisser manger par les bêtes. Mais, vous le savez, gentlemen, un homme ne renonce à la vie que quand il y est forcé, du moins tel est mon avis, et je résolus de vivre aussi longtemps que je pourrais. J’avais une faim de loup. Les deux ours étaient là devant moi, comme pour me faire souffrir le supplice de Tantale, puisque je ne pôuvais y at-

teindre. J’aurais volontiers dévoré une tranche de viande toute crue, si j’avais pu l’avoir sous la main, mais c’était là le plus difficile. La nécessité est, diton, mère de l'invention, et je songeai à m’ingénier pour trouver un moyen. J’avais apporté une corde pour m’aider à construire ma trappe. Je parvins à m’en saisir. Je fis aussitôt un nœud coulant à l’un des bouts, et, après plus de vingt essais infructueux, je réussis à jeter mon lacet sur la tête de T un des ours et à l’assujettir solidement. Je me mis alors à l’œuvre pour attirer la bête jusqu a moi. J’y parvins, et, à l’aide de mon couteau, je lui coupai la langue, que je dévorai toute crue.

« J’avais satisfait un besoin, mais un second, plus impérieux encore, commença à se faire sentir : c’était la soif. J’avais la gorge horriblement desséchée ; tout ce que je pus faire, ce fut de me rafraîchir la langue sur la lame de mon couteau. Alors je recommençai à crier, m’arrêtant à peu près toutes les quinze minutes, et reprenant ensuite de plus belle. Il y avait à peu près deux heures que le soleil était levé ; je venais de cesser mes cris, après avoir fait des efforts considérables de vocifération, lorsqu’il me sembla entendre une voix qui répondait à la mienne.

« J’écoutais de toutes mes oreilles ; mon cœur battait à se rompre dans ma poitrine ; je n’entendis plus rien. Je me remis à crier plus fort que jamais, et je m’arrêtai tout d’un coup. Quelqu’un répondit à mes clameurs, me disant :

« — Que Dieu vous bénisse ! Qu’avez-vous à crier de la sorte ? s>

« Je répétai :

« — Ohé ! holà !

« — Qui appelle là? demanda-t-on.

« — Est-ce vous Cazey? m’écriai-je, car je reconnus la voix d’un voisin qui demeurait plus haut sur la rivière. Pour l’amour de Dieu, arrivez ici !

« — Me voilà, répondit-il. Ce n’est pas chose facile que de pénétrer à travers ce taillis. Est-ce vous, Redwood? Que vous est-il donc arrivé? Oh! les maudites épines! »

« J’entendis le voisin se frayer à grand’peino un passage dans le fourré. Je ne pouvais m’imaginer que j’allais être délivré, et je n’en fus vraiment persuadé que lorsque je vis Cazey debout devant moi.

« Le voisin me rendit donc à la liberté ; mais il m’était impossible de me tenir sur mes jambes. Cazey me porta chez ma mère, où je restai au moins six semaines avant de pouvoir mettre le pied dehors. »

Ainsi se termina l’histoire de Redwood.

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