CHAPITRE XXI
Le cerf d’Amérique.
Dans le courant de la journée du lendemain, nous tuâmes deux cerfs, un jeune mâle et une biche. C’étaient les premiers que nous eussions encore vus, et cela nous avait paru étrange, car nous venions de traverser une contrée fréquentée par ces animaux. Ils étaient de l’espèce commune répandue sur tout le territoire des États-Unis, le cerf rouge ou fauve ( cerous virginianus). Je ferai observer en passant que le cerf ordinaire des États-Unis, appelé quelquefois cerf rouge, est le même que le cerf fauve qu’on voit dans les parcs d’Angleterre ; que l’élan d’Amérique est le cerf rouge d’Europe, et que l’élan du vieux continent est le renne des climats glacés de la baie d’Hudson.
Dans l’Amérique du Nord, il y a six espèces de cerfs bien définies : le renne ( cervus alces ), l’élan (cervus canadensis ), le caribou ( cervus tarandus ), le cerf à queue noire ou cerf-mulet ( cervus macrolis ), le cerf à longue queue ( cervus leucurus), et le cerf de Virginie ( cervus virginianus). De ces six espèces’, c’est le cerf de la Virginie qui est le plus nombreux dans
toute l’étendue du territoire américain. On le rencontre partout, si bien que, lorsqu’on parle de cerfs, c’est de cette seule espèce qu’il s’agit. Ses formes sont gracieuses, son bois n’est pas aussi élevé que celui du cerf d’Europe; mais, comme chez ce dernier, il tombe tous les ans, au commencement de l’hiver, et il repousse au printemps. Ce bois, rond près de la racine, s’aplatit légèrement à mesure qu’il grandit, et forme même en quelque sorte la palme. Les bran-
ches ne s’élèvent pas perpendiculairement; elles se jettent en avant d’une manière menaçante.
Pendant le printemps et l’été, le bois de l’animal reste couvert d’une membrane fine et veloutée qui fait dire aux chasseurs que les cerfs sont dans le velours. Le sang circule librement à travers cette membrane, qui est si sensible, qu’un coup porté sur le bois d’un cerf à celte époque de l’année, pourrait lui faire beaucoup de mal. Vers le mois d’octobre, le velours est tombé, et les bois sont alors tout prêts pour le com-
bat; rien ne saurait être mieux calculé, car c’est le moment où les mâles se livrent entre eux des luttes terribles. Souvent leurs bois s'entremêlent dans leurs conflits, et ne pouvant plus se séparer, les combattants restent dans cette situation jusqu’à ce qu’ils meurent de faim, ou qu’ils deviennent la proie de leurs ennemis naturels, les loups-coyotes. On trouve assez fréquemment dans les forêts des paires de bois ainsi entrelacés : il n’y a pas en Amérique un musée qui ne possède un de ces débris de destruction mutuelle.
Le poil du cerf d’Amérique est épais et lisse ; beaucoup plus long en hiver, il prend alors une teinte grisâtre, et, en terme de chasse, le cerf est dans son gris. En été, il change de poil, et devient d’une couleur rougeâtre ou fauve ; on dit alors qu’il est dans son roux. Vers la fin d’août, et pendant l’automne, il prend une teinte bleuâtre, et c’est le moment où il est dans son bleu. En toute saison, néanmoins, il a le cou, le ventre, et le dedans des cuisses blancs. Son poil est plus rude lorsqu’il est dans le roux , plus épais à l’époque du bleu , et plus fin à celle du gris. Du cerf bleu on fait un excellent cuir, aussi c’est en automne que l’animal est le plus apprécié.
Les faons de cette espèce de cerfs sont de charmantes petites créatures d’une couleur fauve, toutes mouchetées de points blancs, qui disparaissent vers la fin de leur premier été, lorsque leur poil commence à grisonner.
Le cerf vit en société. La harde est ordinairement conduite par un vieux mâle, qui veille au salut de tous
dans les pâturages. A l’approche d’un ennemi, ce chef ou celte sentinelle frappe vivement la terre du pied, souffle bruyamment , et fait entendre une espèce de sifflement. On. le voit toujours s’exposer au danger et présenter son bois en avant dans' une attitude menaçante. Tant qu’il reste immobile , les autres continuent à paître tranquillement ; mais au premier mouvement qu’il fait pour fuir , la harde entière se précipite sur ses pas, et chaque individu s’efforce de se placer en tête.
Le cerf d’Amérique habite plutôt les forêts que les terrains découverts ; il se nourrit de jeunes pousses, de feuilles d’arbres et d’herbe. Il préfère infiniment les bourgeons des arbres à l’herbe; mais son mets favori est la fleur des nénufars , et surtout celle des nymphéas de marais. Pour atteindre ces plantes , il ne craint pas d’entrer avant dans les lacs et dans les rivières, comme le fait l’élan, et, à l’exemple de ce dernier, il nage aussi bien qu’un poisson.
Les cerfs aiment le sel avec passion , et fréquentent, en troupes considérables, les salines ou sources salées, si nombreuses dans toute l’étendue de l’Amérique du Nord. Autour de ces localités , tout en léchant les couches légères de sel , ils enlèvent une grande quantité de terre, et forment de vastes excavations connues, d’après ces circonstances, sous le nom de salt~licks. Eu égard à cette absorption de boue, les excréments de ces animaux ressemblent à des palets ronds et durs, qui indiquent sûrement aux chasseurs qu’ils se trouvent dans le voisinage d’une source fréquentée par les cerfs.
Les biches mettent bas au printemps un ou deux faons , rarement trois. Leur attachement pour leurs petits est passé en proverbe. La mère les traite avec la plus grande tendresse ; elle les cache lorsqu’elle va aux pacages. Le bêlement du faon rappelle immédiatement la mère à ses côtés. Le chasseur se sert souvent de ce moyen avec succès : il imite ce cri tantôt avec son gosier , tantôt à l’aide d’un appeau fait d’un morceau de canne.
Parry raconte une anecdote qui prouve jusqu’à quel point les biches portent cette tendresse maternelle.
Une biche voyant que son faon ne pouvait pas nager aussi vite qu’elle , s’arrêtait à tout instant pour lui laisser le temps de la rejoindre. Elle arriva la première sur le rivage, puis demeura là, tremblante d’anxiété, et semblant mesurer la distance qui séparait le faon du canot lancé à sa poursuite. Malgré les coups de fusil qu’on tira sur elle, elle ne bougea point avant que le petit animal n’eût pris pied, et alors tous deux s’enfuirent au galop. »
On fait la chasse au cerf non-seulement pour le plaisir de la chasse, mais encore pour la chair de l’animal, qui est excellente , et pour sa peau qui, sous le nom de peau de daim, est employée dans l’industrie. U y a plusieurs manières de le poursuivre. La plus simple et la plus usitée est la chasse à l’affût. Le chasseur, armé de sa carabine ou d’un fusil ad hoc (une espèce de lourde canardière), s’avance sans bruit à la rencontre du cerf, comme il le ferait pour tout autre gibier. Dans ce cas, ce n’est pas tant le couvert qui est nécessaire que le silence le plus absolu. Le
cerf laissera parfois le chasseur arriver ouvertement jusqu’à lui sans songer à s’enfuir ; mais le moindre bruit, le frémissement d’une feuille, le craquement d’une branche, suffit pour l’alarmer. Il a le sens de l'ouïe excessivement exercé , et son odorat est fin au suprême degré. Presque toujours il flaire le chasseur, et s'enfuit avant que celui-ci ait pu arriver en vue ou à portée. La chasse à courre est la façon la plus récréative pour tuer le cerf : c’est celle qu’emploient les personnes qui chassent pour le plaisir de chasser. Dans ce cas, il faut une meute de bons chiens, et les cavaliers qui la suivent doivent être armés d’une carabine. Quelques individus sont chargés de lancer la bête : ce sont ordinairement des hommes connaissant parfaitement la carte topographique du pays, les ravins et les passes des environs. Un ou deux d’entre eux accompagnent les chiens comme piqueurs, tandis que le reste des chasseurs va se poster entre l’endroit où la meute est en quête, et quelque rivière vers laquelle on suppose que se dirigera l’animal lorsqu’il sera lancé. Us forment ainsi une ligne très-longue, occupant souvent plusieurs milles d’étendue. Chacun, en arrivant à son poste, met pied à terre, attache son cheval dans un taillis, et se cache derrière un tronc d’arbre. Ces postes sont choisis d’après la conformation du terrain, ou bien encore eu égard aux sentiers connus pour être fréquentés par les cerfs. Dès que tout le monde e t placé , on lâche les chiens , et la chasse commence.
Les hommes postés restent immobiles, le fusil en arrêt. La voix des chiens, retentissant au loin dans les
bois, les avertit ordinairement qu’une bête est lancée, et chacun demeure là, l’œil au guet, dans tout le paroxysme de l’attente, espérant que le cerf passera de son côté.
Mais , quelquefois , des heures entières s’écoulent sans que le chasseur voie ou entende aucun être vivant, et, bien souvent, il lui arrive de rentrer chez lui sans avoir seulement aperçu ni un cerf, ni une biche, ni même un faon.
Un tel résuhat est peu encourageant ; mais aussi il y a des jours où l’on est amplement récompensé de sa patience et de ses longues heures de garde. On voit arriver devant soi un cerf, bondissant avec une vélocité inimaginable, poursuivi par la meute qui s’égosille à pleins poumons. De temps en temps l’animal s’arrête en se cabrant sur ses hanches, comme le ferait un lièvre aux aguets : les yeux lui sortent de la tête, il jette derrière lui des regards inquiets. Son cou, d'une forme si gracieuse, se gonfle, animé par la crainte et la colère ; son bois s’élève majestueusement au-dessus de sa tête. Puis il reprend sa course impétueuse et se rapproche du chasseur immobile et silencieux qui, le cœur palpitant d’émotion , tient sa carabine prête à faire feu. L’animal s’arrête encore une fois; l’arme s’abaisse, le coup part, et la balle vient frapper en pleine poitrine le cerf, qui bondit dans les efforts convulsifs d’une ultime agonie.
Certes, l'émotion d’une pareille chasse récompense amplement le chasseur de cet affût solitaire pendant lequel il a compté les heures.
La chasse aux torches ou au feu , comme on l’ap-
pelle quelquefois , est une autre manière de tuer les cerfs. Elle s’opère au moyen de torches qu’on allume pendant une nuit très-sombre et que l’on porte dans les bois habités par ces animaux. On emploie , pour cet usage, des pommes de pin bien sèches , non pas liées en faisceaux , comme l’ont prétendu quelques
voyageurs, mais brûlant dans un vase de métal dur. Une poêle à frire munie d’une longue queue est ce
qu’il y a de mieux pour cet usage.
On allume donc les pommes de pin dans la poêle : si elles sont bien sèches, elles jettent une clarté brillante qui éclaire la forêt dans une circonférence de cent mètres. Le cerf, effrayé ou animé par un motif de curiosité, approche à portée de fusil ; ses deux yeux
brillent comme des charbons ardents : c’est ce qui le fait découvrir par le chasseur qui, visant l’animal entre ces deux globes étincelants , lâche la détente de son arme et l’abat d’un seul coup.
Pendant que nous parlions de la chasse au feu, le docteur demanda la parole , et nous raconta un fait dont il avait été témoin pendant son séjour dans le Tennessée.
« Je vais, dit-il, vous faire le récit d’une chasse au feu qui m’est personnelle, et qui se termina par une catastrophe. Je demeurais alors dans le Tennessée, il y a de cela quinze ans. Je ne suis pas grand chasseur, comme vous le savez tous ; mais quelques voisins de mes amis ayant projeté de faire une chasse au feu, je me joignis à eux.
« Nous étions six en tout, et il fut décidé que nous nous séparerions en trois bandes de deux personnes ; que chacune prendrait une torche et irait battre une partie séparée du bois. Dans chaque bande, l’un devait porter le feu, et l’autre se servir du fusil. Après la chasse, nous devions tous nous retrouver à un rendez-vous indiqué.
« Les dispositions préliminaires ainsi arrangées et les feux préparés, nous nous mîmes en route chacun de notre côté. Mon compagnon et moi, nous nous enfonçâmes bientôt dans le plus épais de la forêt. La nuit était fort sombre, et, comme vous le pensez bien, ces nuits-là sont les meilleures pour cette sorte de chasse. Dès notre entrée dans le bois , nous avions été forcés de chercher notre chemin à tâtons. Nous nous étions bien gardés d’allumer nos flambeaux, car
nous n’avions pas encore pénétré jusqu’à l’endroit fréquenté par les cerfs. Mon compagnon était un vieux chasseur, et, comme de juste il aurait dû porter la carabine; mais il s’y 'était refusé par politesse pour moi, en ma qualité d’étranger. Il avait à la main une énorme poêle à frire , et portait sur l’épaule un sac contenant plus d’un boisseau de pommes de pin.
« Lorsque nous fûmes arrivés à l’endroit où nous espérions trouver le gibier, nous allumâmes notre flambeau , et en quelques moments la flamme, couvrant d’une teinte de vermillon les troncs des arbres gigantesques, illumina un vaste cercle autour de nous. Nous nous avançâmes alors lentement, en faisant le moins do bruit possible. Nous ne parlions qu’à voix basse, sondant de l’œil les coins et les recoins; mais nous marchions toujours en montant et en descen- ■ dant ; nous franchîmes ainsi, sans exagérer, l’espace d’au moins dix milles, sans qu’une seule paire d’yeux vint se mirer dans les rayons brillants de notre lumière incandescente. Pendant tout ce temps-là nous avions entretenu notre feu, afin de le faire brûler avec le plus d’éclat possible ; aussi il nous restait à peine quelques pommes de pin dans le sac.
« Cette course inutile m’avait tout à fait fatigué , et mon compagnon lui-même paraissait exténué. Nous éprouvions tous deux un ennui et un découragement indicible, et cette bredottillcric nous contrariait d’autant plus que nos amis avaient fait la gageure d’un souper à qui tuerait le plus de cerfs. Deux ou trois fois dans la soirée, il nous avait semblé entendre des coups de fusil dans la direction qu’avaient prise les
autres. Ainsi il était probable que nous allions nous en retourner les mains vides , tandis qu’ils apporteraient chacun une pièce de gibier, et peut-être davantage.
« Nous revenions donc vers notre point de départ dans un état d’humeur qui ne tenait en rien de l'amabilité, lorsque tout à coup un objet posté droit devant nous attira mon attention. Je m’arrêtai tout court, sans m’amuser à faire des questions. Deux petits disques arrondis étincelaient dans l’ombre comme des globules de feu. Ce ne pouvaient être que des yeux : c’étaient infailliblement ceux d’un cerf. Je ne pouvais distinguer le corps, car les deux objets lumineux semblaient enchâssés dans un fond d’ébène ; mais je ne m’arrêtai pas à regarder sur quel front ils étaient fixés. J’épaulai mon fusil, je jetai un regard rapide Je long du-caron, mon doigt toucha la détente, et le coup ’ partit.
« 11 me semblait bien avoir entendu mon compagnon me crier quelque chose; mais le bruit de la détonation m’empêcha de distinguer ce qu’il pouvait me dire. Cependant , lorsque la répercussion se fut évanouie et que le silence me permit de l’entendre , sa voix parvint jusqu a moi claire et sonore ; il me criait :
i Damnation ! docteur, vous avez tué le taureau du « squire Robbins. » Au même instant, les mugissements du taureau expirant et les éclats de rire de mon compagnon me convainquirent qu’il avait dit vrai. C’était un bon garçon , et il me promit de se taire ; mais il fallut confesser mâ faute au squire Robbins. Je ne sais comment cela se fit : l’aventure s’ébruita,
et pendant longtemps ma chasse aux flambeaux fut un sujet continuel de plaisanterie dans tout le comté. »