‹ Les veillées de chasse par le Capitaine MayneReidChapitre 23 sur 37 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Une chasse au cerf en canot.

Comme nous approchions des contrées où l’on ne trouve plus de cerfs de l’espèce ordinaire, qui y est remplacée par deux autres races distinctes, notre conversation fut naturellement amenée sur ce sujet. Les ruminants en question sont les queues noires et les longues queues ( cervus macrotis et leucurus.)

Ce qui distingue les cerfs à queue noire, c’est d’abord la couleur du poil, d’un noir de jais, qui couvre le dessus de la queue remarquablement longue et fournie comme un pinceau; ensuite ce sont les oreilles qui montent jusqu'à la moitié du bois et donnent à la tête de ces animaux une certaine ressemblance avec celle du mulet; c’est pour cela que les trappeurs les appellent ccrfs-mulets.

On a souvent confondu ensemble les queues noires et les longues queues, bien que, sous plus d’un rapport, ces animaux diffèrent essentiellement. Le cerf

à queue noire est plus grand, il a les jambes moins longues que l’autre et le corps plus trapu; en somme, c’est un animal plus solidement bâti. Lorsqu’il court, il bondit en levant les quatre pieds à la fois ; tandis que l’allure du cerf à longue queue ressemble plus à celle du cerf fauve, faisant d’abord quelques pas au trot, puis un bond après lequel il reprend le trot comme devant. Sa queue a souvent plus de dix-huit pouces de long. Lorsqu’il court, il tient cette queue droite et la balance continuellement de côté et d’autre, ce qui produit, pour les yeux du spectateur, le plus singulier effet.

On trouve quelquefois les deux espèces dans les pays boisés, mais leur séjour favori est la prairie, ou bien encore ces contrées ondulées, divisées alternativement en prairies ou en taillis, parsemées de marécages. On ne les rencontre que dans la partie occidentale du continent américain, c’est-à-dire dans les régions sauvages qui s’étendent du Mississipi à l’océan Pacifique. Le cerf à queue noire s’avance plus vers le sud ; on le trouve dans les deux Galifornies et au milieu des montagnes Rocheuses jusqu’au Texas. Le cerf à longue queue est l’espèce la plus commune sur les bordures de l’Orégon et de la Colombie, et on le trouve aussi à l’est des montagnes Rocheuses; mais il ne s’aventure pas tout à fait jusqu’aux limites du Mississipi.

Le chasseur naturaliste avait, quelques années auparavant, entrepris un voyage du côté de l’Orégon, où il s’était familiarisé avec les mœurs du cerf à longue queue. Il nous lit le récit d’une aventure ter-

rible dont il avait été le héros pendant une chasse sur le fleuve Colombia.

« Je traversais, nous dit-il, les montagnes Rocheuses pour me rendre au fort Vancouver, lorsque je fus forcé, par des circonstances fortuites, de m’arrêter plusieurs jours dans un village composé de quelques maisons, vrai poste de commerce, situé sur un des affluents du fleuve Colombia. J’attendais là le bon vouloir des marchands de pelleteries avec lesquels je devais voyager, et qui ne pouvaient se mettre en route avant d’avoir préparé leurs ballots.

« La contrée qui nous environnait était magnifique. La campagne était ce qu’on appelle ondulée, c’est-àdire formée de coteaux à pente peu rapide, et aux sommets arrondis en dômes, couronnés de bouquets d’arbrisseaux, parmi lesquels on distinguait le noisetier ( corylus ), différentes espèces de mûriers et de framboisiers ( rubus ), et des buissons de pruniers de juin ( amèlanchier ) aux grappes d'un rouge pourpre. Dans les interstices de ces taillis le sol était couvert d’un gazon vert et touffu : en un mot, le pays tout entier avait l’aspect d’un parc bien entretenu. C’est justement au milieu d’une nature de ce genre que se plaisent les cerfs fauves; c’était aussi le séjour de prédilection de leurs congénères, les cerfs à longue queue. J’avais été, informé de cette particularité par les gens du hameau, et par le fait même que la venaison nous servait de nourriture quotidienne, il m’était prouvé qu’on devait trouver des cerfs dans le voisinage. Aussi, peu de temps après mon arrivée j’eus achevé mes préparatifs et pris toutes mes dispo-

sitions pour commencer la chasae. Je me mis en route, seul avec mon domestique , un métis couleur de bois brûlé, qui, malgré son origine, était le meilleur guide que l’on pût avoir pour une expédition de ce genre. Bien plus, c’était un chasseur de première force.

« Nous longeâmes, en partant, le ruisseau jusqu’à une certaine distance. Nous avions déjà franchi plus d’un mille sans apercevoir ni un seul cerf ni aucun autre animal, et je commençais à me décourager, lorsque mon domestique me proposa de quitter le bord de l’eau, et de nous aventurer parmi les collines; c’était là, d’après son opinion, que nous devions trouver le gibier. Nous nous mîmes donc à gravir les coteaux, traversant des taillis d’arbustes odoriférants, et sondant du regard toutes les avenues qui s’ouvraient devant nous. Sans avoir fait beaucoup de chemin, nous avions déjà vu plusieurs cerfs. De temps en temps, derrière les bosquets dont nous étions entourés, nous entendions les mâles pousser une espèce de sifflement étrange pareil au son qu’on produirait en sifflant dans un canon de fusil.

« Ces cerfs étaient si sauvages que, malgré tout le soin que nous prenions de nous coucher et de ramper dans les buissons, nous marchâmes pendant plus de sept heures sans arriver à une portée suffisante pour pouvoir en tirer un seul. Qu’est-ce qui pouvait les effaroucher de la sorte ? Nous ne le savions pas alors. Nous apprîmes plus tard qu’une troupe nombreuse d’indiens avaient parcouru la contrée peu de jours auparavant , et qu’elle avait fait aux cerfs une

LES VEILLEES 1)E CIIASSE.

chasse des plus acharnées, de sorte que ces animaux n’étaient pas encore revenus de leur frayeur. Nous découvrîmes aussi , sur notre route , des traces du passage des Indiens , et, dans un certain endroit, nous trouvâmes la tête ornée de son massacre d’un beau cerf mâle que, par un caprice bizarre, le chasseur avait laissée appendue à une branche d’arbre assez haute pour que les loups ne pussent y atteindre.

« La vue de ce trophée sembla jeter mon compagnon dans une extase indicible. « Maintenant, maître, me dit Blue-Dick (tel était le sobriquet sous lequel on désignait mon domestique), si j’avais encore certaine chose, je pourrais vous promettre devous amener dans un endroit où vous seriez à portée des longues queues, quelque farouches qu’ils soient. — Il te manque quelque chose ? Que te faut-il donc ? lui dis-je. — Quelque chose que je vais trouver ici, ou je me trompe fort. Allons voir là-bas. » Et Dick me montrait un terrain bas et marécageux, dans la direction duquel nous marchions depuis quelque temps. Je l’y suivis.

« Nous étions à peine arrivés au bord du marécage, qu’une exclamation poussée par mon compagnon m’apprit qu’il avait découvert ce qu’il cherchait. « Là-bas maître, voilà la plante ! Regardez donc làbas ! » Dick m’indiquait une longue plante herbacée qui croissait au bord du marais et qui n’était autre que le maslerwort , vulgairement appelé panais des vaches.

« Dick tira son couteau de son fourreau de cuir, il coupa une branche de la tige du panais à une lon-

gueur d’environ six pouces, il se mit à la façonner de manière à lui donner la forme d’une de ces trompettes dont se servent les enfants, et appliquant la trompette à ses lèvres, il souffla dans cet étrange instrument. Le son qu’il en tira ressemblait tellement au sifflement que je venais d’entendre, au cri ordinaire du cerf, que je fus saisi d’étonnement. Mon compagnon se mit à rire, et, avec un geste de triomphe, il me montra l’appeau qu’il venait de fabriquer.

« Maintenant, maître, me dit-il, nous ne tarderons pas à abattre quelques mâles de la harde. » Puis, sans rien ajouter de plus, il ramassa la tête et le bois que nous avions trouvés, et me lit signe de le suivre.

« Nous continuâmes à nous avancer avec les mêmes précautions qu’auparavant, mais cependant avec assez de rapidité, à travers les taillis, et quelquefois en pénétrant au milieu du fourré. Nous avions déjà fait quelques cents pas, lorsque nos oreilles furent frappées par le sifflement d’un cerf. « Maintenant, murmura Dick, il est à nous. Couchez-vous à terre, maître, sous le buisson, comme ça. » Je suivis le conseil de l’Indien et je me glissai sous les branches touffues d’un églantier. Mon compagnon s’accroupit à mes côtés, de manière à se cacher lui-même entièrement, tandis que la tête et le bois du daim dépassaient le feuillage, et pouvaient être aperçus de plusieurs endroits où le terrain était complètement découvert.

« Dès que nous fûmes convenablement postés, Dick appliqua l’appeau à ses lèvres, et fit entendre à plusieurs reprises des sons provocateurs. Presque

immédiatement, un bruit saccadé résonnait sur le gazon desséché et se faisait entendre au loin, comme si quelque animal bondissait dans notre direction. Un beau cerf vint tout à coup s’offrir à nos regards dans un espace découvert, entre deux taillis, à environ cent pas de l’endroit où nous étions cachés. Il s’était arrêté tout court, la tête tellement renversée en arrière que ses 'hanches touchaient presque à terre. Son œil large et arrondi parcourait tout l’espace découvert, comme s’il était en quête d’un objet encore inaperçu.

« Au même instant, Dick porta de nouveau l’appeau à ses lèvres, et il faisait mouvoir de tous le3 côtés le massacre qu’il tenait dans ses mains, l’agitant ainsi qu’eût pu le faire lui- même un cerf en fureur. Le nouveau venu aperçut alors ce bois, et il le prit apparemment pour les andouillers branchus d’un rival; ce qui le corrobora dans cette pensée, c’est qu’il entendait en même temps un appel de défi qui lui était bien connu. Se dressant sur ses quatre pieds, son bois terrible en avant, il accepta le défi et s’élança vers nous au galop. A une vingtaine de pas, il fit encore halte, arrêté probablement par l'incertititude où il se trouvait du genre d’ennemi auquel il allait avoir à faire ; mais ce repos lui fut fatal. D’après les conseils de Dick, j’avais apprêté ma carabine, et, après avoir vise en pleine poitrine, je lâchai la détente. Le résultat fut tel que mon compagnon l’avait prédit : le cerf fut abattu. Après nous être hâtés de dépouiller la bête et de pendre les quartiers au haut d’un arbre, hors de la portée des loups, nous eonti-

nuâmes à avancer, et bientôt après nous tuâmes un second cerf de la même manière que le premier.

« Ainsi finit notre chasse pour ce jour-là, car il était déjà tard lorsque Dick avait songé à fabriquer son appeau. Nous chargeâmes donc sur nos épaules les meilleurs morceaux des deux cerfs, et nous regagnâmes le poste.

« Une partie de notre route longeait la rivière, et nous eûmes le plaisir de voir plusieurs cerfs s’approcher de l’eau : mais, chargés comme nous l’étions, il nous fallut renoncer à en tirer un seul. Cependant l’imagination de Dick enfanta un projet qu’il me communiqua et que j’accueillis avec ardeur. Il s’agissait d’une chasse aux flambeaux, non pas comme la pratiquent les habitants des bois de l’Ouest en portant une torche à travers la forêt. Nous devions placer nos flambeaux dans un canot, puis nous laisser aller à la dérive le long du courant, choisir l’occasion favorable pour tirer sur tous les cerfs qui viendraient ou boire ou se baigner les pieds sur le bord de l’eau. Il fut convenu que notre expédition aurait lieu le lendemain soir.

« Pendant la journée qui suivit, nous procédâmes, Dick et moi, à nos préparatifs de chasse sans en rien dire à personne. Avant tout, il fallait nous procurer une embarcation. En échange de quelques charges de poudre, je parvins à emprunter à un Indien un vieux canot, consistant en un tronc d’arbre à coton, creusé sans art, à coups de hache, et grossièrement arrondi aux deux extrémités en forme de bateau. Pour nos flambeaux, c’est-à-dire pour alimenter notre feu, nous

fîmes une ample provision de pommes de pin résineuses et sèches qn’on trouvait en abondance sur les hauteurs voisines ; enfin, nous emportâmes un énorme morceau d’écorce de hêtre, qui avait aussi sa destination.

« A la tombée de la nuit, tout était prêt; nous nous embarquâmes sur notre canot, puis nous nous abandonnâmes silencieusement au fil de l’eau. Lorsque nous parvînmes à quelque distance du poste, nous allumâmes sur l’avant les pommes de pin, après les avoir placées dans une poêle à frire; la flamme pétillante jetait un vif éclat sur toute la surface de l’eau, et répandait une lueur rougeâtre sur tous les objets qui bordaient les deux rives. Nous seuls nous étions dans l’obscurité la plus complète, grâce à cette écorce de hêtre que nous avions placée entre nous et le brasier. Dès que nous fûmes en plein courant, j’abandonnai l’aviron de Dick, qui se chargea du double soin de diriger le canot et d’entretenir le feu. Pour moi, je devais avoir l’œil au guet, et, à cet effet, je posai ma bonne carabine sur mes genoux, tandis que je parcourais des yeux les deux rives à mesure que le courant nous entraînait doucement en aval. Le paysage, éclairé par les lueurs rougeâtres de notre feu, offrait un spectacle étrange et grandiose que je contemplais silencieusement et qui élevait mes pensées vers le créateur de toutes choses.

« Regardez là -bas, » murmura une voix qui me tira de ma rêverie. C’était celle de Dick, et dans l’ombre épaisse projetée par l’écorce de hêtre , je vis un de ses bras étendus dans la direction de la rive droi-

te. Mes yeux se portèrent de ce côté et s’arrêtèrent sur deux petits objets qui scintillaient au centre de l’obscurité profonde de la feuillée , et me parurent brillants et lumineux comme du phosphore. Ils étaient ronds et tout rapprochés l’un de l’autre. Du premier coup d’œil je reconnus les yeux d’un animal quelconque , reflétant la lumière de la torche. Mon compagnon me dit tout bas que c’étaient les yeux d’un cerf. Je pris ma carabine , et visant aussi bien que possible entre les deux points lumineux, je tirai : nous entendîmes presque aussitôt comme le bruit d’un corps tombant à l’eau ; le brasier pétillant éclairait la scène en avant de la barque, et nous eûmes bientôt le plaisir de voir flotter sur l’eau le corps inanimé d’un beau cerf qui y était tombé. Le courant allait l’emporter; mais Dick le saisit parle bois et l’arrima au fond du canot.

« Puis nous recommençâmes à descendre au fil de l’eau , sondant du regard toutes les profondeurs du rivage, afin de tâcher d’y découvrir encore des yeux brillants. En moins d’une demi-heure, nous en vîmes deux poindre à quelque distance , et nous eûmes la bonne chance de tuer encore un autre animal , une biche, que nous réussîmes à déposer aussi au fond de notre embarcation.

« Pas n’est besoin de vous dire, gentlemen, que cette chasse était tellement attrayante, que nous étions déjà parvenus à plusieurs milles du poste sans qu’aucun de nous songeât ni même à la distance ni à la difficulté que nous devions éprouver pour remonter le courant à force de rames. Il fallait cependant nous décider à

revenir sur nos pas , car nous nous aperçûmes que notre provision de pommes de pin tirait à sa fin : Dick venait d’empiler les dernières au fond de la poêle.

« Tout à coup mon attention fut attirée par deux globes aussi brillants que du feu , qui étincelaient derrière quelques buissons placés sur la rive gauche. C'étaient bien les deux yeux d’un animal ; de quelle espèce était-il? je n’aurais su le dire. J’étais presque sur que ce n’était pas un cerf. Mais toute bête sauvage n’est-elle pas gibier pour un chasseur de prairies? Je visai donc, et je lâchai la détente. En ce moment, j’entendis la voix de mon compagnon me crier, autant que je pus le comprendre, de ne pas faire feu. J’en fus très-étonné; mais il était trop tard pour obtempérer à son avis : ses paroles avaient été emportées par la détonation de ma carabine. Je regardai dans la direction de la rive, afin de voir l’effet de mon coup; mais, à ma grande surprise, les yeux n’avaient pas cessé d’étinceler au milieu des buissons : ils s’agitaient avec plus de rapidité qu’auparavant. Avaisje manqué mon coup? A vrai dire, la voix de mon compagnon m’avait quelque peu dérangé ; mais j’avais visé avec soin, et ma balle devait avoir atteint son but.

« Je me tournai du côté de Dick pour lui demander ce qu’il en pensait, lorsqu'un bruit effroyable vint tout m’expliquer et m’inspirer en même temps un vif sentiment de terreur. C’était comme un cri poussé par un sanglier en colère; avec cette différence que le rugissement était plus fort et plus menaçant. Ce n'était pas la première fois que j’entendais ce cri, gentle-

men; vous m’avez deviné, je le vois : ce cri, c’était celui de l’ours grizzly !

« De tous les animaux d'Amérique , l’ours grizzly est le plus redoutable. Qu’il soit armé ou sans armes, l’homme ne peut lutter contre lui, et le chasseur le plus courageux de notre pays l’évite comme la fièvre jaune. Vous comprenez aussi pourquoi mon compagnon m’avait averti de ne pas tirer. Je croyais l’avoir manqué, et je me trompais. Ma balle avait atteint cet animal féroce, et sa blessure le rendait furieux et enragé. Un craquement de bois brisé se fit entendre au milieu du buisson du rivage, suivi du bruit d’un corps pesant qui tombait à l’eau. L’ours était à nos trousses 1 « Bon Dieu, il nous poursuit! » s'écria Dick terrifié. Et sc n aviron imprima à notre esquif toute la rapidité possible. Bien n’était plus vrai ! L’ours venait à nous, et son élan avait été si bien calculé, qu’il était parvenu presque à portée de l’embarcation.

« Cependant, grâce à quelques vigoureux coups de rames, nous avions obtenu de l’avance, et nous glissions légèrement au gré du courant, toujours poursuivis par cette bête enragée qui de temps en temps faisait entendre son grognement irrité.

« Ce qui rendait notre situation encore plus critique, c’est que nous ne pouvions apercevoir notre ennemi, et que par conséquent nous ne savions pas à quelle distance il se trouvait de notre canot. L’arrière de l’esquif était plongé dans les ténèbres épaisses produite par notre écran d’écorce de hêtre; et de ce côté-là il était impossible de rien distinguer; seulement les cris de l’animal nous faisaient deviner qu’il

nageait à quelques pas de nous. Nous savions aussi que s’il parvenait à poser une patte sur l’embarcation, nous chavirerions à coup sûr et nous coulerions bas. Mon compagnon pagayait avec toute l’énergie du désespoir; je l’aidais autant que je le pouvais avec la crosse de ma carabine, que, dans mon effroi,

au milieu de l’obscurité , je n’avais pas songé à recharger.

« Le courant nous avait emportés à une disiance d’environ cent mètres ; nous concevions déjà l’espérance d’échapper à notre ennemi, lorsqu’un nouveau sujet de terreur vint s’offrir à notre imagination épou- > vantée. C’était le bruit d’une chute d’eau, formée par la rivière sur le courant de laquelle nous étions emportés. Évidemment la cascade était tout près. Nous n’en étions plus, en effet, qù’à trois cents mètres de distance. Un cri de terreur poussé par mon compagnon pour m’avertir du péril me parut être l’écho de ma propre voix. Nous comprîmes tous deux l’horreur

de notre situation, et tous deux sans parler, comme d’un commun accord, nous essayâmes d’arrêter le bateau. Nous ramions de toutes nos forces, Dick avec son aviron, moi avec la crosse de ma carabine. Grâce à cet effort, nous étions déjà parvenus à maintenir notre canot dans une espèce d’équilibre ; nous espérions réussir à le pousser jusque sur le bord, lorsque tout à coup nous éprouvâmes une violente secousse. Un corps pesant venait de heurter l’arrière, tandis qu’au même instant l’avant s’éleva hors de l’eau, et plusieurs pommes de pin enflammées tombèrent au fond du canot. A la lueur qu’elles projetèrent de notre côté, nos regards s’arrêtèrent sur un objet qui nous glaça d’épouvante. L’ours s’était cramponné au bordage, et l’on pouvait voir au-dessus de l’eau , de niveau avec la bande, une tête effroyable de laideur et de férocité, qui, grâce aux longues griffes recourbées de l’animal, se hissait de notre côté.

« Bien que notre frêle esquif dansât sur l’eau comme un bouchon de liège, et que, selon toute apparence, il dût chavirer avant peu, l’animal ne témoignait nulle intention de lâcher prise ; bien au contraire, il semblait à tout moment prêt à prendre place dans le canot. Nous étions dans un danger imminent; nous le savions, et l’horreur de notre position paralysait nos forces. D’un bond nous nous jetâmes vers l’avant, et pendant quelques secondes, nous nous tînmes moitié assis , moitié accroupis , ne sachant que faire.

« Il fallait cependant prendre tout de suite un parti. Je me rejetai vers l’arrière, et, tandis que je

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criais à mon compagnon de gagner la rive, à grands coups de crosse de fusil je m'efforçai de faire lâcher prise à l’ennemi. Grâce à quelques coups vigoureusement appliqués sur le museau de l’animal, j’étais parvenu à l’empêcher d’entrer dans le canot. Dick, de son côté, avait réussi à se rapprocher du bord, lorsqu’un craquement vint frapper mon oreille, et au même instant mon compagnon poussa un cri qui me répondit au cœur. A l’instant je jetai un coup d’œil derrière moi, afin de voir ce qui se passait ; Dick ne tenait plus à la main qu’un bâton court et rond, et je reconnus dans ce débris le manche de l’aviron. La pelle s’était brisée, et flottait au gré du courant. Tout était perdu ! Nous ne pouvions plus gouverner le canot; nous allions donc sauter par-dessus la cataracte. Nous pensâmes alors à nous jeter à la nage ; mais il était trop tard : nous étions presque au niveau du précipice, et le courant rapide qui entraînait notre canot nous eût aussi emportés nous-mêmes. Nous comprenions parfaitement tous les deux l’horreur de notre position : nous n’échangions pas la moindre parole, et, couchés au fond de la barque, nous nous tenions cramponnés de toutes nos forces au hordage, lorsque nous sentîmes que nous étions lancés dans l'abîme.

a Le canot fut jeté en avant, comme par une force motrice des plus puissantes ; puis un craquement épouvantable se fit entendre : nous pensions être tombés sur un rocher. L’eau et 1 écume jaillissaient sur nos têtes, et l’instant d’après, à notre grande surprise aussi bien qu’à notre immense joie, nous nous

trouvâmes encore en vio, assis dans le canot, qui flottait doucement sur une eau tranquille.

« L’obscurité la plus profonde nous entourait, car notre torche était éteinte. Cependant nos yeux, s’accoutumant bientôt aux ténèbres, nous laissèrent apercevoir l’ours nageant et se débattant a peu de distance de nous. Heureusement il se dirigeait vers la rive, et paraissait faire tous ses efforts pour agrandir la distance entre nous et lui. Ce saut volontaire et inattendu par-dessus la cascade avait du moins refroidi son courage, s’il n avait pas éteint ses sentiments d’hostilité à notre égard. ‘

« Dick et moi nous parvînmes enfin à diriger vers le rivage notre canot à moitié rempli d’eau ; nous y abordâmes bientôt en nous servant de la crosse de mon fusil et de nos mains en guise de rames. Une fois revenus sur la terre ferme, nous attachâmes notre embarcation à un arbre, nous suspendîmes aussi notre gibier hors de la portée des loups, puis nous songeâmes à revenir au poste de la Columbia, où nous arrivâmes enfin apres une marche longue et très— fatigante .

« Le lendemain matin, on envoya quelques personnes pour chercher le gibier ; on leur avait aussi recommandé de transporter le canot par delà la cataracte ; mais nos émissaires trouvèrent le méchant esquif dans un état si déplorable, qu’il leur parut impossible de le faire passer par-dessus sans le mettre en pièces ; aussi jugèrent-ils à propos de l’abandonner. Ce ne fut pas là une affaire très-avantageuse pour moi , car je me vis obligé de verser dans

les mains du vieux Indien une forte somme pour l’indemniser de la perte de sa misérable barque. » L’aventure racontée par le naturaliste amena la conversation sur les mœurs de l’ours grizzly, et voici quelques faits intéressants qui concernent cet animal.

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