CHAPITRE XXIII
Rencontre de Ikc avec un ours grizzly.
L'ours grizzly ( ursus ferox) est, sans contredit, la bête sauvage la plus terrible que l’on trouve sur le continent américain, sans même en excepter le jaguar et le couguar. Si cet animal était aussi agile que le lion ou le tigre du vieux continent, il serait aussi dangereux qu’aucun de ces deux carnassiers, car il a toute la force du premier et sa férocité égale celle du second. Heureusement le cheval court plus vite que l’ours grizzly, sans cela l'homme deviendrait souvent sa victime, car sa vitesse ordinaire dépasse celle d’un bon coureur à pied.
L’ours grizzly est d’une taille énorme et d’un aspect féroce. Ses dents sont longues et aiguës; mais ce que les chasseurs redoutent le plus en lui, ce sont les armes qu’il porte au bout de ses pattes, c’est-à- <
TS
dire des griffes, ou plutôt des cornes de six pouces de longueur, faites en forme de croissant, et assez aiguës qour lui servir à dépouiller un cheval ou un bison, ou pour scalper la chevelure d’un chasseur.
Cet animal a ordinairement le poil brun mélangé de blanc ; c’est ce qui lui donne cette apparence grisâtre ou grisonnante d’où il a tiré son nom populaire.
Il habite la grande chaîne des montagnes rocheuses.
On le rencontre rarement dans les bois de haute futaie ; car il ne sait pas, comme l’ours noir, grimper ' aux arbres. Il se plaît surtout au milieu des taillis de cytises aux grappes rouges ( corylus rvbus ) et d’amélanchiers, sous l’ombrage desquels il établit son repaire, et dont les fruits composent une partie de sa nourriture. Il aime le voisinage d’un ruisseau, afin de chasser parmi les saules de la rive. On le trouve encore errant sur les pics arides et escarpés, où le pin rabougri et le cèdre nain ( juniperus proslrata) forment des buissons presque impénétrables.
Il lui arrive assez souvent d’enlever à la panthère la proie qu’elle a saisie , et de chasser une troupe entière de loups se ruant sur le cadavre d’un animal qu’ils viennent d’abattre. L’ours grizzly est un terrible antagoniste. Les chasseurs de race blanche ne l’attaquent jamais, à moins d 'être montés sur de bons chevaux et parfaitement armés ; les Indiens estiment autant le courage de celui qui tue l’ours grizzly que la valeur du guerrier qui scalpe la chevelure de son ennemi vaincu. Du reste , les Peaux-Rouges n’attaquent jamais un de ces animaux s’ils ne sont pas réunis en nombre considérable.
Nous savions que le trappeur Ike avait été le héros de plus d’une aventure d’ours, et nous l’engageâmes à nous faire quelque récit.
« Etrangers, nous dit-il pour commencer en guise de préface , si jamais vous trouvez un ours gris sur votre route, suivez mon conseil : faites-lui place, c’est-à-dire qu’à moins d’être supérieurement montés, d’être tout à fait maîtres du cheval que vous avez entre les jambes , et de n’avoir autour de vous ni buissons ni fourrés, vous devez fuir. C’est aux seuls conditions précédentes que vous pourrez être tranquilles ; car je n’ai jamais vu d’ours grizzly capable d’atteindre un cheval dans un pays bien découvert. Cependant quand le bois est serré, lorsque le terrain est raboteux et susceptible de faire buter un cheval, il vaut mieux laisser passer le vieux grognard. J’ai vu un de ces ours abattre un cheval superbe, qui malheureusement se trouvait embarrassé dans des buissons, et son cavalier ne se sauva qu'en s’accrochant à une branche d’arbre.
« Ceci se passa deux minutes avant que l’individu qui vous parle n’arrivât sur les lieux, attiré par le bruit du combat. J’apercevais l’animal en plein, et je lui envoyai une balle de six à la livre droit dans sa boîte à cervelle , ce qui lui fit faire la cabriole , malheureusement trop tard pour sauver le cheval : il était mort! L’ours l’avait déjà à moitié dépouillé, et commençait à lui arracher 1 les intestins.
« Maintenant je vais raconter une aventure qui m’est personnellement arrivée à moi il y a environ
deux ans. 'Gelait sur le Platte, entre Ghimbly-llock et le fort Laramies.
« Je m’étais engagé, en qualité de chasseur et de guide, dans une caravane d’émigrants qui se dirigeaient du côté de l’Orégon. Je n’ai pas besoin de vous dire que je me tenais toujours en tête, et que je choisissais moi-même chaque soir la place du campement. Or, donc, une après-midi, j’avais fait halte près de bouquets d’arbres , et le bois est rare dans les environs de Chimbly-Rock. Voilà, me dis-je, un bon endroit pour dresser notre camp. Je mis donc pied à terre; je débarrassai ma vieille jument de sa selle, et je l’attachai à un piquet au milieu de la meilleure pièce de gazon qui se trouvait dans le voisinage. Je voulais que la pauvre bête eût le temps de se remplir le ventre avant que le bétail de la caravane ne vînt la tourmenter et lui rogner la portion. J’avais tué un cerf de l'espèce à queue noire; et, après avoir allumé du feu , j’en fis rôtir une tranche que je mangeai.
» On n’apercevait pas encore la caravane; je profitai de ce retard, et suspendant mon cerf hors de la portée des loups, je pris ma carabine et je m’en allai faire une reconnaissance dans les environs, laissant ma jument, qui était fatiguée, paître à son aise dans son herbage. Je commençai par gravir un coteau assez élevé d’où il m’était facile d’examiner à mon gré tout le pays d’alentour. Au sud-ouest s’étendait une vaste prairie : on ne voyait des arbres que par-ci parla, des cotonniers sauvages disséminés sur le penchant de la colline. A peu près à un mille de distance,
j’aperçus un troupeau de chèvres, ce que vous appelez des antilopes, vous autres. Il n’y avait pas de couvert de leur côté, pas une touffe de bois ; la prairie était aussi nue que la main ; de sorte que je vis du premier coup que ce n’était pas la peine de chercher à les approcher à portée. Le seul moyen, pour réussir, c’était d’user de ruse, et je retournai au camp pour y chercher ma couverture , qui était un vrai mackinaw rouge pur sang.
« Je me dirigeai de nouveau vers les chèvres, portant d’abord ma couverture sous le bras ; puis je l’étendis devant moi de manière à m’en couvrir, et je marchai ainsi caché aux animaux jusqu’à ce que je fusse parvenu à environ deux ou trois cents pas du troupeau. Je tenais l’œil fixé sur les chèvres à travers un trou pratiqué dans la couverture; elles commençaient à s’effrayer et à courir en cercle ; dès que je m’aperçus de ce mouvement, je vis qu’il était temps de m’arrêter. Je m’accroupis sur le sol en tenant devant moi la couverture, je la suspendis à un pieu que j’avais apporté du camp et que j’enfonçai dans la terre; caché ainsi derrière mon engin, j’attendis que les chèvres vinssent à portée de ma carabine.
« Ce ne fut pas long. Comme vous le savez tous, gentlemen, les chèvres sont les bêtes les plus curieuses qu'on puisse voir, aussi curieuses que des femmes, ce qui n’est pas peu dire; après avoir couru de côté et d’autre pendant quelques minutes, en secouant leurs têtes et en reniflant, une des plus grasses (c’était un jeune bouc aux cornes naissantes) s’avança au trot jusqu’à cinquante pas de moi. Je pris à peine
le temps de jeter un coup d’œil le long du point de mire de mon fusil, et, avant que l’animal n’eût le temps de remuer la tête, il était frappé d'une balln entre les deux yeux, et renversé sur l’herbe. Je rechargeai aussitôt mon fusil et me tint coi , sachant bien que les chèvres ne songeraient pas à s’enfuir tant qu’elles ne m’auraient pas aperçu. Au moment où je me préparais à viser une chevrette qui s’était rapprochée de moi, je vis tout à coup la troupe entière faire un bond simultané et se sauver comme si chaque bête avait à ses trousses toute une meute de loups des prairies.
« Je restai stupéfait, car je n'avais fait aucun mouvement capable de les effrayer ; mais j’eus bientôt découvert la cause de l’alarme : j’entendis derrière moi une sorte de grognement, comme qui dirait un accès de toux d’un cheval enrhumé; je me retournai aussitôt, et que vis-je, grand Dieu! l’ours le plus monstrueux que j’eusse jamais rencontré de ma vie. Il s’avançait droit sur moi , et , en ce moment suprême, il n’était pas à plus de vingt pas de l’endroit où j’étais blotti. Je l’avais reconnu au premier coup d’œil, c’était un ours grizzly !
« Je crois inutile de vous dire, gentlemen, que j’eus peur, et grand peur.
« Mon premier mouvement avait été de me relever et de courir de toutes mes forces, mais un instant de réflexion avait suffi pour me démontrer que ce serait peine perdue. Il y avait tout autour de moi au moins un demi-mille de prairie sans arbre, et je savais que le grizzly m’attraperait avant que j’eusse
fait cent pas. Je n’avais pas de temps à perdre en hésitations inutiles, la bête approchait toujours. Cependant , je remarquai qu’elle marchait de plus en plus lentement , se levant parfois sur ses jambes de derrière, passant la patte sur son museau et aspirant l’air à pleins poumons. C’était la couverture qui l’inquiétait; aussi quand je vis cela, je me glissai der-
\I .T ~ amt/f/at.
rière, le plus près possible, et je me cachai de manière que ce léger abri couvrit tout mon corps.
« Lorsque l’ours fut arrivé à environ dix pas, il s’arrêta tout court, il se releva comme il l’avait fait à plusieurs reprises, et présenta son ventre à mes yeux ébahis. C’était un beau coup à faire et je ne pus m’empêcher d’en tenter l'essai. Je passai ma carabine à travers le trou de ma couverture, et j’envoyai ma
balle dans les côtes de l’ours. J’avais eu tort d’agir ainsi. Si je n’avais pas fait feu, l’ours pouvait avoir peur de la couverture et se retirer, et puis l’émotion ne m’avait pas permis de bien viser. J’avais visé au cœur, et je n’avais atteint l’animal qu’à l’épaule.
« Cette blessure ne servit qu’à le rendre furieux; la couverture avait perdu son prestige. Il se mit à pousser des cris pareils à ceux d’un taureau, à déchirer l’endroit où je l’avais atteint, puis il courut sur moi de toute la force de ses quatre pattes. Je jetai de côté mon fusil et je tirai mon couteau, dans l’attente d'une lutte à mort avec l’ours. L’animal se trouvait à dix pieds de moi, lorsqu’une idée soudaine me passa par la tète. Avant que l’ours n’arrivât à portée, je saisis la couverture et je l'étendis devant moi, tout en prenant une position favorable pour attendre le choc. Ah! quelle couverture que celle-là, gentlemen; c’était le plus beau mackinaw à cinq points qui jamais ait couvert les côtes d’un commerçant du nordouest. Quand il pleuvait, je la portais à la mode du Mexique, et, pour cela, j’y avais pratiqué un trou au milieu pour y passer ma tète comme on le fait d’un poncho. Eh bien! donc, au moment même où l’ours s’élançait sur moi, je lui jetai la couverture droit à la face. J’eus le plaisir de voir son museau passer à travers le trou; mais croyez-moi, je ne restai pas là à regarder davantage. Je sentais déjà sur moi les griffes de la bête et je lâchai tout.
« Voici maintenant, me disais-je, le moment de prendre les jambes à mon cou; la couverture va l’aveugler pendant quelques instants, il me faut prendre
l’avance. Aussi rapidement que possible, je me glissai derrière l’animal, et je me mis à arpenter la prairie. Le seul chemin que j’eusse à prendre me menait droit au camp, environ un demi-mille de distance 11 n’y avait pas sur le penchant de la colline un arbre plus près de moi. Si je parvenais à arriver là, j’étais sauvé; l’ours grizzly n’est pas grimpeur, comme vous le savez.
« Pendant les premiers cent mètres, je ne pris pas le temps de regarder derrière moi, mais après, tout en courant, je me donnai le plaisir de jeter un coup d’œil en arrièfe. L’ours était encore à peu près à l’endroit où nous nous étions quittés, toujours occupé de la couverture qu’il paraissait secouer avec fureur. J’en fus très-étonné ; mais cependant je ne m’arrêtai pour voir ce que cela signifiait que lorsque j’eus encore mis entre lui et moi une centaine de mètres. Alors je me retournai à moitié et je pus regarder à mon aise- Soyez assurés, gentlemen, que la scène qui s’offrit à ma vue aurait fait rire un Mormon lui-même. Quelques minutes auparavant, j’avais éprouvé une peur horrible, et maintenant que je me sentais en sûreté, je me pris à rire, mais si fort, que j’en avais mal dans les côtes.
« L’ours avait la tête entièrement passée dans le trou de la couverture. Par moments, il se dressait sur ses pattes de derrière, et alors l’objet pendait autour de lui tout comme un poncho-mexicain ; un instant après, il retombait sur ses quatre pattes pour courir après moi, et alors la couverture embarrassait ses jambes et lui faisait faire la culbute; il roulait sur lui-même et se débattait comme un diable, cherchant
à se débarrasser, et beuglant tout le temps comme un bison enragé. C’était bien la scène la plus comique que j’eusse vu de ma vie.
« Je restai un moment à m'amuser de ce spectacle, rien qu’un moment; car je savais que si l’ours se débarrassait de sa guenille, il pouvait bien encore m’attraper et me forcer à grimper à l’arbre. Je ne tenais pas à me livrer à cet exercice; aussi je repris ma course, et j’arrivai bientôt au camp. Je sellai ma jument, et je revins à l’endroit où j’avais laissé mon fusil, tout disposé à le reprendre si faire se pouvait, pour chatouiller mon ours au moyen de quelques autres grains de plomb.
Arrivé au haut de la colline , je vis encore la bête dans la prairie, toujours enveloppé dans la couverture. Néanmoins, le grizzly paraissait se diriger vers les hauteurs, pensant peut-être que ma compagnie n’était pas des plus agréables. Je n’étais pas en humeur de lui laisser continuer tranquillement sa route après la peur qu’il m’avait occasionnée; d’ailleurs, ce voleur-là n’emportait-il pas mon mackinaw! En un temps de galop j’arrivai à l’endroit où j’avais laissé ma carabine. Je glissai une balle, et je courus après le vieux grizzly. J’arrivai bientôt tout près de lui, et il se retourna plus farouche que jamais. Mais cette fois monté sur le dos de ma jument, je me sentais plus en sûreté que dix minutes auparavant ; j’étais moins agité, et conséquemment mon coup d’œil était plus certain. Je lui envoyai donc dans le crâne une balle qui le fit rouler à terre, enveloppé dans son linceul.
• « Mais dans quel état était ma couverture! ma pauvre couverture ! Je n’avais jamais rien vu de pareil. Il n’en restait plus un pied carré qui ne fût en lambeaux! Àh! messieurs, vous ne savez pas ce que c’est que de perdre un mackinaw à cinq points ! »