CHAPITRE XXIV
Une bataille avec des ours grizzly.
Le capitaine (l’auteur de ce livre) fut sollicité de raconter à son tour une aventure qui lui était arrivée avec des ours grizzly. Il avait voyagé en compagnie de gens de mœurs bizarres, des « chasseurs de chevelures, » dans les montagnes, près de Santa-Fé, où ils avaient été ensevelis , au moment où ils y pensaient le moins , dans des tourbillons d’une neige épaisse qui les empêchait de continuer leur chemin et de quitter l’endroit où ils se trouvaient alors.
« Le canon, vallée profonde dans laquelle ils avaient établi leur camp, était difficile à franchir en toute saison, et dans ce moment surtout le sentier, couvert d’une épaisse couche de neige trop molle pour supporter leur poids, était devenu impraticable. Lorsque le jour parut, ils se trouvèrent complètement enter-
rés. Partout, de haut en bas, la vallée était interceptée par une avalanche qui avait cinq brasses de profondeur. Les défilés immenses, les barrancas , étaient comblés : aussi c’eut été fort dangereux de s’aventurer, même à quelques pas, dans n’importe quelle direction. Deux hommes avaient déjà disparu dans un gouffre rempli de neige.
« Des deux côtés du camp s’élevaient les murailles du canon , dressées presque à pic , à près de cent pieds de hauteur. Si le temps avait été plus doux, on eut pu essayer de les gravir, car le roc, dans sa conformation, offrait de nombreuses galeries; mais celles-ci étaient recouvertes d’une couche de glace et de neige qui rendait toute ascension impossible. Le terrain était glacé à plusieurs pouces de profondeur avant que la tourmente ne se fut déchaînée , et quoique depuis quelques heures il ne gelât plus , la neige ne pouvait pas encore nous porter. Tous les efforts que nous fîmes pour sortir de là furent inutiles. *
« Pendant trois jours entiers nous restâmes assis autour de nos feux , jetant de temps à autre du côté du ciel un regard sombre et investigateur. C’était toujours le même horizon, d’un gris monotone, parsemé de nuages que la brise poussait vers l’est , car la neige tombait toujours. La petite plate-forme sur laquelle nous étions campés , et qui pouvait avoir deux ou trois arpents d’étendue, exposée, comme elle l’était, au vent qui la balayait sans cesse, n’avait pas jusqu’alors été encombrée par la neige; sa surface était couverte de quelques pins épars, mal venus et
totalement dépouillés de feuilles; il y avait environ de cinquante à soixante pieds d’arbres en tout. C’é- , tait avec ce bois que nous entretenions nos feux ; mais à quoi nous servait le feu, puisque nous n’avions pas de viande à faire cuire? Tous nos vivres étaient épuisés.
« Nous étions donc accroupis autour des feux, gardant tous un sombre silence. Le trappeur Garey marchait seul de long en large ; tantôt il contemplait le ciel, tantôt il s’agenouillait, et passait la main sur la surface de la neige. Enfin il s'approcha du feu , et nous dit avec ce ton de voix lent , traînant et nasillard , particulier aux Yankees : « Je crois qu’il va geler. — Eh bien! supposons qu’il gèle? demanda un de ses compagnons, sans se soucier qu’on répondît à sa question. — S’il gèle ! répondit le trappeur, nous serons hors d’ici avant le lever du soleil, nous marcherons sur un sentier dur et bien battu. »
« A ces mots, toutes les physionomies changèrent d’expression comme si elles eussent subi l’influence d’un pouvoir magique. Plusieurs d’entre nous se levèrent sur leurs pieds. Godé le Canadien , très-entendu à tout ce qui avait rapport à la neige, courut vers une élévation, et passant la main sur le cône le plus élevé, s’écria : « C’est vrai, mes amis, il gèle, il gèle ! » Peu de temps après , un vent froid se mit à souffler, et, ranimés par une perspective plus consolante, nous songeâmes à rallumer les feux que nous avions presque laissés s’éteindre. Les Delawares, armés de leurs tomahawks, attaquèrent les pins, tandis que d’autres traînaient les arbres tombés, et
en Coupaient les branches à l'aide de leurs couteaux à scalper.
« En ce moment un des Indiens poussa un cri et nous le vîmes aussitôt se mettre à genoux et frapper le sol de sa hache. « Qu’est-ce donc? qu’y a-t-il? s’écrièrent plusieurs voix en presqu’autant de langages différents. — Yam-yamI Yam-yam; répondit l’Indien creusant toujours le sol gelé. — L’Indien a raison, c’est le man-root (racine -humaine), » dit Garey tout en examinant quelques feuilles que le Delaware avait séparées avec sa hache.
« Je reconnus aussitôt une plante fort appréciée par tous les coureurs des bois, une espèce de convolvulus rare et merveilleuse, ïipomea leptophylla. Les chasseurs lui ont donné le nom de racine humaine ou plutôt à' homme-racine y à cause de sa ressemblance, pour la forme et quelquefois pour la grosseur, avec le corps humain. C’est une racine savoureuse et pouvant fort bien servir de nourriture.
« En moins d’un instant, une demi-douzaine d’individus étaient à genoux, cherchant à fendre à coups de hache la terre durcie , mais le fer y avait aussi peu de prise que sur un rocher de granit.
« Attendez donc ! s’écria Garey, vous ne faites qu’endommager vos outils. Coupez-moi un de ces troncs de pins, et allumez un bon feu sur la racine. >» On se hâta de suivre son conseil; quelques minutes suffirent pour entasser une douzaine de bûches de pins à l’endroit désigné, et on se hâta d’y mettre le feu.
« Nous entourions le brasier dans une attente fié—
vreuse, dans l’attente d’un bon repas, lorsque tout à coup un craquement se fit entendre au-dessus de nos têtes ; on aurait dit le bruit que Fait un arbre mort en se fendant. Un être de dimension énorme, un animal, s’était précipité et tombait, en roulant comme un tourbillon, du haut d’une galerie taillée à mi-côte dans le rocher. Un instant après il touchait terre, la tête en avant, avec un fracas terrible, et bondissant à plusieurs pieds de hauteur, il retombait d’aplomb sur ses quatre pattes. Un hourra involontaire fut poussé à l’instant par les chasseurs , qui tous, du premier coup d’œil, avaient reconnu le carnero cimaron, ou bouquetin à grosses cornes. Il avait franchi le précipice en deux bonds, tombant chaque fois sur ses énormes cornes, dont la forme était celle de croissants dentelés.
« Pendant un instant les chasseurs et le gibier parurent également surpris de se trouver en présence, ils restèrent à se regarder en silence. Mais aussitôt les premiers coururent à leurs carabines, et l’animal, revenu de sa surprise, rejeta sa tête et ses cornes sur ses épaules, et s’élança en avant sur la plate-forme. En douze ou quinze bonds il était arrivé sur la bordure du terrain couvert de neige, et il s’enfonça dans ses molles profondeurs. En même temps plusieurs coups de feu retentirent et on put apercevoir derrière lui de longues traces de sang. Il allait toujours néanmoins , sautant, bondissant au milieu de la neige, dans laquelle il disparaissait souvent tout entier. Nous nous élançâmes sur ses traces avec une ardeur pareille à celle des loups affamés; les nom-
breuses taches qui rougissaient le sentier nous prouvaient que l’animal perdait tout son sang; et en effet, à cinquante pas plus loin, nous le trouvâmes expirant.
«Un cri de joie fit connaître à mes compagnons l’heureux succès de notre chasse : nous commencions déjà à traîner notre proie vers le campement, lorsque des clameurs partant de la plate-forme vinrent frapper nos oreilles. C’était un mélange confus de voix d’hommes, de cris de femmes, entremêlés d’imprécations et d’exclamations de terreur. Nous nous précipitâmes vers l'entrée du sentier qui conduisait à notre lieu de halte, et là nos yeux furent témoins d’une scène bien faite pour frapper d’épouvante le cœur du plus courageux. Les chasseurs, les Indiens, les femmes couraient çà et là comme des gens atteints de folie, poussant des hurlements horribles impossibles à expliquer, se montrant l’un à l’autre du geste la cime des rochers. Nos regards se portèrent dans cette direction. Une rangée de créatures affreuses se tenaient au bord du précipice. Nous les reconnûmes aussitôt. C’étaient les monstres les plus redoutés de la montagne, c'étaient des ours grizzly.
« Il y en avait cinq ! cinq en vue sans compter ceux qui pouvaient se trouver attardés. Cinq ours! c’était plus qu’il n’en fallait pour nous exterminer tous, parqués dans un étroit espace, et affaiblis par la faim comme nous l’étions. Ils étaient arrivés là à la poursuite du bouquetin , et on pouvait deviner à la lueur sinistre qui s’échappait de leurs yeux que la faim et la rage de se voir privés de leur proie les
pousseraient à quelque extrémité. Deux d’entre eux étaient déjà parvenus en rampant jusqu’au bord de l’escarpement, en reniflant et en sondant le sol avec leurs pattes, comme s’ils cherchaient un endroit favorable pour descendre. Chacun se hâta d’aller prendre ses armes, et ceux qui avaient fait feu le's rechargèrent au plus vite. « Arrêtez , sur votre vie, ne tirez pas ! » s’écria Garey en saisissant le canon du fusil de l’un des chasseurs. L’avis venait trop tard. Une douzaine de balles sifflaient déjà dans la direction des ours. L’effet de la fusillade fut celui qu’attendait le trappeur. Les ours, rendus furieux par les balles, qui ne leur faisaient pas plus de mal que des piqûres d’épingle, retombèrent sur leurs quatre pattes, et, poussant des grognements de colère, se mirent en devoir de descendre.
« Faites cacher les femmes , s’écria Garey, faitesles cacher dans la neige. >» — « Sauvez les femmes, docteur, » dis-je à l’Allemand, qui, selon moi, nous était d’un secours inutile pendant la bataille, et sans se faire prier, celui-ci, aidé de quelques Mexicains, entraînait les femmes effrayées vers l’endroit où nous avions laissé notre gibier.
« Nous étions une douzaine de combattants en tout, y compris les Delawares et les Shawanoes, Garey et les autres trappeurs. Nous ouvrîmes le feu sur les ours, qui couraient le long des arêtes tortueuses du canon pour arriver jusqu’à nous. Par malheur, nos carabines n’était pas en état , nos doigts étaient roides de froid et nos nerfs affaiblis par la faim. Nos balles faisaient saigner ces hideuses bêtes, mais
aucune des blessures n’était mortelle : nos coups n’avaiont d’autre résultat que celui d’exciter leur rage.
« Quel moment terrible fut celui où nous nous aperçûmes que nos dernières munitions étaient épuisées sans que nous eussions eu la chance d’abattre un seul de nos ennemis ! Nous jetâmes de côté nos carabines , et saisissant nos haches et nos couteaux çle chasse, nous attendîmes de pied ferme ces farouches adversaires. Nous nous étions avancés tous contre le rocher, afin de porter les premiers coups aux ours grizzly, qui, ordinairement, descendent à reculons. Nous fumes encore déçus dans cette espérance. Arrivés à une galerie , située à environ dix pieds au-dessus de la plate-forme, celui qui se trouvait en tête, s’apercevant de la position que nous occupions , hésita tout à coup : on aurait dit qu’il n’osait plus descendre. L’instant d’après, ses compagnons , rendus furieux par leurs blessures , vinrent s'abattre sur la même galerie, et, soudain, tous les cinq se précipitèrent au milieu de nous. Alors commença une lutte désespérée, que je ne saurais décrire. Les clameurs des coureurs des bois, les cris sauvages de nos alliés indiens , les rauques hurlements des ours , le bruit des tomahawks résonnant sur les crânes comme sur des cailloux, le cliquetis inexprimable des couteaux de chasse, et puis, de temps à autre un gémissement humain lorsqu’une grille crochue s’enfoncait dans les muscles de l’un de nous ! C’était une scène d’horreur qu’aucune plume ne saurait décrire avec exactitude.
« J’avais été renversé dès le commencement de l’action. Lorsqu’il me fut possible de me remettre sur mes jambes , je vis l’animal qui m’avait attaqué étreindre dans ses bras le corps d’un homme qui gisait à terre. C’était Garey. Je me penchai sur l’ours et je le saisis par l’échine, afin de me soutenir, car j’étais tout étourdi de faiblesse; nous en étions tous réduits là. Je frappai de toute ma force, et je lui enfonçai mon couteau dans les côtes. L’animal féroce lâcha aussitôt le Français et se retourna contre moi. Je voulais éviter son étreinte, et tout en marchant à reculons, je me défendis avec mon couteau. Tout à coup, j’arrivai près d’un trou rempli de neige, et je tombai sur le dos. Au même instant, je sentis sur moi le corps pssant du grizzly, et le contact de ses griffes qui s’enfoncaient profondément dans mon épaule. L’haleine fétide du monstre me suffoquait, et tandis que je frappais au hasard de mon bras droit demeuré libre, nous roulâmes, à plusieurs reprises, l’un sur l’autre. J’étais aveuglé par la neige ; mes forces m’abandonnaient; je perdais tout mon sang. Je poussai enfin un cri de désespoir. Un sifflement étrange parvint à mes oreilles; une lueur brillante me passa devant les yeux; un objet incandescent s’approcha de mon visage au point de me roussir la peau; je sentis une odeur de poils brûlés; j’entendais des voix qui se mêlaient aux rugissements de mon adversaire. Tout à coup les griffes se retirèrent de ma chair, le poids qui oppressait ma poitrine disparut : j’étais seul, tout à fait seul.
« .Te me remis sur mes pieds, et me frottai les
yeux pour en faire disparaître la neige qui m’aveuglait. Lorsque j’eus recouvré la vue, j’eus beau regarder, je ne vis plus rien, j’étais plongé dans un trou profond , creusé par la lutte , mais tout était calme devant moi. Laneige qui m’entourait était rougie par le sang ; mais qu’était devenu mon terrible adversaire? qui m’avait délivré de son étreinte mortelle? Je parvins sur la plate-forme en chancelant. Là une autre scène vint frapper mes 1 égards. Un homme d’un aspect bizarre et fantastique courait de tous côtés tenant en main un tison gigantesque, la cime d’un pin tout entier enflammée comme une torche, qu’il brandissait dans l'air. Il poursuivait un ours, et l’animal, hurlant de rage et de douleur, faisait des efforts pour atteindre les rochers. Deux autres de ces monstres les avaient déjà gravis à moitié, bien qu’avec peine, car le sang coulait en abondance de leurs flancs criblés de blessures. L’animal poursuivi atteignit les hauteurs , poussé par la flamme qui lui rôtissait les côtes. Il fut bientôt hors de la portée de son ennemi, qui aussitôt se tourna vers un quatrième aux prises avec deux ou trois de nos compagnons. Celui-ci fut encore mis en fuite et alla rejoindre ses compagnons sur les rochers. Le chasseur fantastique cherchait le cinquième, mais il avait disparu. Le sol était jonché d’hommes blessés et presque sans mouvement; quant à l’ours, on n’en voyait point de traces. Il avait dû s’échapper sous la neige.
« J’en étais encore à me demander quel était l’homme au tison et d’où il avait pu venir. Il ne
LES VEILLÉES DE f.IIASSE.
ressemblait à aucun des chasseurs de notre caravane, du moins je ne le reconnaissais pas. Il avait la tête chauve ou plutôt entièrement rasée. Mon esprit flottait dans une incertitude sans pareille, lorsqu’un de nos compagnons, Garey, encore étendu sur la plateforme où l’avait couché un des ours, se leva tout à coup sur ses jambes en s’écriant : « Bravo, docteur ! Mes amis , trois hourras pour le docteur ! » A mon grand étonnement, je reconnus alors les traits de notre camarade, qui, par l’absence de sa brune chevelure, avait opéré en lui une métamorphose si complète, que jamais je n’aurais pu croire qu’une perruque pût changer à ce point la physionomie d’un chrétien.
— « Voilà votre toupet , docteur ! s’écria Garey, qui accourait pour le lui rendre. De par le tonnerre ! vous nous avez tous sauvés. » Et le chasseur étreignit l’Allemand dans ses bras nerveux.
« Partout , autour de nous , on ne voyait que des blessés, qui, rampant sur la neige, se réunirent peu à peu. Mais où pouvait être le cinquième ours, puisqu’on n’en avait vu que quatre s’enfuir à travers les rochers? « Le voilà! » fit une voix. Une légère ondulation sous la croûte de la neige nous prouva que quelque animal cherchait à se frayer un passage en dessous. Plusieurs d’entre nous prirent leurs carabines pour se mettre à sa poursuite ; le docteur s’arma d’un nouveau tison ; mais bien avant que nous eussions eu le temps de faire nos préparatifs, un cri formidable vint encore faire figer notre sang dans nos veines. Aussitôt les Indiens, saisissant leurs toma-
hawks, s’élancèrent en bondissant vers l’ouverture du sentier. Ils savaient bien ce que voulait dire ce whoop inattendu : c’était le cri de mort d’un guerrier de leur tribu.
« Ils se glissèrent dans le sentier que nous avions frayé le matin, suivis de ceux qui avaient pu recharger leurs armes. Du sommet de la plate-forme, nous les suivions d’un œil inquiet; mais avant qu’ils fussent arrivés au lieu du combat la voix s’était éteinte. Il nous parut évident que la lutte avait cessé. Nous attendions dans un morne silence. Le mouvement de la neige nous indiquait la rapidité de la course des Peaux-Rouges. Ils arrivèrent enfin sur le champ de bataille ; mais , une fois parvenus là , comme tout rentra dans le calme le plus profond, nous prévîmes qu’une catastrophe était arrivée. Le sort de l’Indien nous fut bientôt annoncé par une exclamation sauvage pleine de tristesse qui fit retentir l’écho du cation entier de ses accents lugubres : elle annonçait la mort d’un guerrier thawano. Ils avaient trouvé leur brave camarade expirant au moment où il avait planté son couteau dans le cœur de l’ours, son terrible adversaire !...
« Ce souper de viande d’ours nous coûtait cher; mais la mort de notre camarade sauvait la vie des autres. Nous gardâmes le bouquetin pour le repas du lendemain , sans savoir ce que nous mangerions les jours suivants. Heureusement, la gelée étant revenue, la surface de la neige, détrempée d’abord par le soleil et la pluie , se durcit bientôt et put supporter notre poids. Il nous fut enfin possible de sortir de ce
dangereux passage et de gagner tranquillement les régions plus tempérées de la plaine. »