CHAPITRE XXV
Les cygnes d’Amérique.
Nous avions jusqu’alors dirigé notre marche vers le nord, afin d’éviter les monts Ozork. Nous arrivâmes enfin au marais des Cygnes , affluent de l’Osage, où nous établîmes notre camp. Un peu plus loin, nous espérions rencontrer des bisons et nous nous bercions à l’avance des espérances les plus flatteuses. Les bords de la rivière étaient marécageux près de l’endroit où nous avions dressé nos tentes. On apercevait çà et là des flaques d’eau stagnante dans lesquelles s’ébattaient un grand nombre de cygnes, d’oies sauvages et d’autres oiseaux aquatiques. Nos fusils nous rendirent les plus grands services, et nous parvînmes à tuer deux cygnes, une oie (amer canadensis) et une paire de canards. Les cygnes étaient énormes, ils appartenaient à l’espèce appelée cygne-trompette; on en fit cuire un pour souper, et cet oiseau suffit pour le repas de tous. Comme notre faim était apaisée, on
mit de Côté pour une autre occasion le second cygne, l’oie et les deux canards.
Tout en savourant la chair de ce noble et bel oiseau, nous nous entretînmes de plusieurs faits relatifs à son histoire naturelle.
On trouve dans l’Amérique du nord trois espèces distinctes de cygnes : le cygne commun ou ordinaire, le cygne-trompette ( cycnus buccinalor ), et le petit cygne de Berwick ( cycnus Berwicliii ), qu’on rencontre quelquefois en Europe.
L’espèce ordinaire d’Amérique a le plumage du blanc le plus pur; le bec, les jambes et les pattes d’un noir de jais. A la partie inférieure du bec se trouve un tubercule ou excroissance de chair, et le bout de la partie supérieure est recourbé. Cette description se rapporte en tous points au cygne de Berwick ; seulement ce dernier n’atteint pas plus des trois quarts de la grosseur de l’autre ; il n’a en outre, que dix-huit plumes à la queue, tandis que le cygne d’Amérique en a vingt.
Le cygne-trompette ne ressemble à aucune de ces deux espèces. D'abord il est beaucoup plus gros; on en voit quelquefois qui mesurent six pieds de long. Il a les jambes, les pattes et le bec entièrement noirs, et le reste du corps tout blanc, à l’exception de la tête , qu’on trouve quelquefois couverte d’une teinte d’un brun rougeâtre ou châtain clair. Il a vingt-quatre plumes à la queue , mais ce qui le distingue des autres oiseaux de sa race, c’est la conformation de son gosier. Chez le cygne-trompette , cet organe rentre dans une protubérance qui s’étend le long du ster-
num, et dont on ne trouve nulle trace dans les autres espèces. Il est fort probable que cette conformation inilue sur son chant tout particulier, qui ne ressemble pas du tout à celui des deux autres. Ce cri est plus fort et plus sonore, et à une certaine distance pn le prendrait pour le son tiré d’une trompette ou pour le son du cor. C’est ce qui lui a fait donner
le nom vulgaire sous lequel le connaissent les chasseurs.
Tous les cygnes d’Amérique sont voyageurs, c’est-àdire que chaque année ils émigrent du nord au sud, et qu’au commencement du printemps ils retournent vers les régions arctiques. Le moment de l’émigration n'est pas le même pour les trois espèces. Le cygnetrompette est le premier; il précède même tous les autres oiseaux, à l’exception de l’aigle. Puis vient le
cycnus àmericanus, et enfin les cygnes de moindre taille, qui sont les derniers de tous les oiseaux émigrants. Les cygnes-trompettes remontent au nord dès la première débâcle des glaces ; quelquefois ils arrivent, dans le cours de leur voyage, à un endroit où le dégel n’a pas encore été assez fort pour fondre les glaces ; alors ils retournent sur leurs pas, jusqu’à ce qu’ils trouvent un lac ou une rivière où les eaux soient plus libres ; ils restent là quelques jours, attendant que les cours d’eau soient dégagés plus au nord. Quand on voit des cygnes ainsi attardés et retenus en arrière, c’est toujours une preuve certaine de la rigueur extraordinaire de la saison.
Le cygne-trompette , qui pèse de vingt à trente livres, et qui compte parmi le gros gibier, est poursuivi à outrance par les chasseurs de race blanche comme j ar ceux de la race de couleur. Outre la chair qui est très-bonne à manger, la peau et les plumes sont très-estimées et font l’objet d'un commerce lucratif. Toutes les ruses que peut produire l’imagination des Indiens sont mises en usage pour arriver à portée de ces monstrueux volatiles ; ils inventent pour . les surprendre des pièges, des engins et des appeaux qui feraient honneur au plus habile braconnier des pays civilisés. Mais les cygnes sont, parmi toutes les créatures de Dieu , celles qui sont les plus faciles à effaroucher. Leur vol est si rapide , à moins qu’ils n’aient le vent en tête, qu’il faut être un tireur fort habile pour les atteindre. Même au temps de la mue, ou à l’époque où ils sont tout jeunes, ils évitent encore le plomb du chasseur, en courant et voltigeant
sur l’eau, de manière à devancer un canot dirigé par d’habiles rameurs.
Les moyens les plus usités par les chasseurs sont des pièges disposés de la manière suivante : On choisit un lac ou un fleuve parmi ceux qui sont habituellement fréquentés par les cygnes lors de leur voyage vers le sud ; car c’est alors la meilleure saison pour faire cette chasse. Quelque temps avant l’arrivée des oiseaux , on plante dans l’eau une certaine quantité d’échalas tressés d’osier, partant à angle droit de l’un des bords, et placés à quelques mètres les uns des autres. Dans l’espace laissé entre chaque échalas formant treillage, aussi bien que dans certaines ouvertures ménagées dans l’ouvrage même, on fixe des lacets faits de boyaux de daim, dont la forme est ovale, et qui se terminent par des nœuds coulants. On les dispose de manière que plusieurs de ces lacets puissent intercepter l’ouverture , et que le cygne ne puisse pas passer sans être pris. Le lacet est fixé à un pieu enfoncé dans le lit de la rivière assez solidement pour qu’il ne puisse pas être arraché par les efforts de l’oiseau en se débattant. En outre, afin que le vent ne dérange pas le nœud de la position dans laquelle il doit être placé, et de peur qu’il ne soit entraîné par le courant, on l’attache aux broussailles de la rive avec quelques brins d’herbe qui offrent peu de résistance, et qui cèdent dès qu’un oiseau y a engagé sa tête et son cou. Ces barrages, ou treillages de broussailles, doivent toujours être attenants à la rive , car on sait que le cygne longe ordinairement les bords lorsqu’il est en quête de nourriture.
Dans une rivière ou sur un lac où les eaux sont peu profondes, lorsqu’on peut facilement y enfoncer des pieux partout, on prolonge l’ouvrage d’un bord à l’autre.
On peut tirer le cygne comme tout autre oiseau si on parvient à l’approcher sans en être vu. Il faut, pour le tuer, du très-gros plomb, le même qu’on emploie pour le cerf, et qu’on connaît en Europe sous le nom de chevrotines. Il est très-difficile d’arriver à portée du cygne sauvage. Cet oiseau est naturellement farouche, et la longueur de son cou lui permet de voir au loin, par-dessus le bord du cours d’eau ou du lac sur lequel il prend ses ébats. Quand par hasard il n’y a pas de taillis, ce qui arrive assez souvent dans les endroits qu’il fréquente, il est impossible de l’approcher.
A l’époque de l’émigration du printemps, lorsque le cygne se dirige vers le nord, le chasseur, caché derrière un rocher, un monticule ou un arbre, l’attire souvent en imitant son cri. Ce moyen n’a pas autant de succès en automne. A la fin de l’hiver, lorsque les cygnes se sont trop tôt mis en route, on les voit arriver en bandes innombrables dans le voisinage des sources et des chutes d’eau, car partout ailleurs l’eau est congelée. Les chasseurs s’embusquent alors près de ces réservoirs liquides, et aussitôt que les oiseaux arrivent à portée, une décharge générale en abat un grand nombre.
M. A..., le naturaliste, nous raconta une chasse aux cygnes faite à la lueur des flambeaux, à laquelle xl avait assisté quelques années aupai'avant :
« Je m’étais arrêté pendant quelques jours, nous dit-il, dans une plantation reculée, située sur un des affluents du nord de la Rivière-Rouge. C’était en automne, et les cygnes-trompettes étaient arrivés dans les environs se rendant vers le sud. J’étais plusieurs fois sorti avec mon fusil et avec le désir d’en apercevoir, mais ces oiseaux étaient si farouches que jamais je n’avais pu arriver à portée. J’avais mis en usage tous les expédients imaginables, appeaux, déguisements, ruses de toutes sortes; rien n’avait réussi. Enfin je me décidai à les aborder à la lueur des flambeaux.
« Je gardai le plus profond secret sur mes intentions, voulant, s’il était possible, surprendre mes hôtes; mon domestique fut le seul que j’admis dans ma confidence, et nous procédâmes à nos préparatifs, qui étaient complètement les mêmes que ceux dont je vous ai parlé pour ma chasse aux cerfs à longues queues; seulement, au lieu de nous aventurer dans un canot creusé dans un tronc d’arbre, nous avions un esquif léger fait d’écorce de bouleau, qui fut rempli clandestinement du combustible nécessaire pour entretenir le feu, et des autres objets indispensables pour la chasse.
« Tout était prêt, et profitant d’une nuit sombre, nous nous embarquâmes pour notre expédition. Dès que nous fûmes à quelque distance des habitations, nous allumâmes dans la poêle nos pommes de pin. La flamme, réfléchie par la surface concave et noircie de l’écorce, jetait une lumière vive et brillante sur le demi- cercle en avant du bateau, tandis que nous, cals
chés derrière notre écran, nous nous trouvions dans les ténèbres les plus profondes. J’avais entendu dire que le cygne, loin de s’effrayer de la lueur de la flamme, se laissait facilement éblouir, et que, poussé par la curiosité, il s'approchait quelquefois du point lumineux, comme le font les cerfs et certains autres animaux. Rien n’était plus vrai ; nous en eûmes bientôt la preuve.
« A peine avions-nous parcouru un mille en descendant le cours de l’eau que nous aperçûmes plusieurs objets blancs qui se mouvaient dans le cercle de notre lumière. Quelques coups de rames nous en approchèrent assez pour nous montrer que c’étaient des cygnes. Nous distinguions la longueur démesurée de leurs cous , et il était facile de voir qu’ils avaient cessé de nager pour contempler avec étonnement l’étrange machine qui s’avançait vers eux.
« Il y en avait cinq ensemble : j’ordonnai à mon do- • mestique de se diriger vers celui qui paraissait le plus près de nous, et je lui recommandai surtout de faire avec ses rames le moins de bruit possible. Lorsque nous fûmes à une portée de cent mètres, je vis les oiseaux commencer à se mettre en mouvement et à se resserrer l’un contre l’autre, tout en poussant un sifflement particulier qui avait quelque rapport avec celui du cerf. Ils ne formaient plus qu’un groupe tellement serré, que leurs cous s’entrelaçaient presque l’un dans l’autre ; quelques efforts silencieux de la rame m’amenèrent à portée, et visant aux trois têtes qui se trouvaient sur la même ligne, je fis feu de deux coups à la fois. Le recul me jeta en arrière, et pen-
dant quelques instants là fumée nous empêcha de voir ce qui s’était passé. Dès qu’elle se fut dissipée, nous eûmes le plaisir de voir flotter deux grands corps blancs dans le sillage de la lumière, tandis qu’un troisième oiseau, évidemment blessé, se débattait sur la surface de l’eau qu’il fouettait avec ses ailes.
« Les deux autres s’étaient élevés dans les airs, et malgré la hauteur prodigieuse où ils se trouvaient, on entendait encore les sons pareils à ceux de la trompette, qui trahissaient la direction de leur fuite au milieu des profondeurs ténébreuses de la nuit. Nous nous hâtâmes de ramasser notre gibier ; celui qui se débattait était un mâle énorme, les deux oiseaux tués roide étaient deux jeunes cygnes.
« C’était un heureux commencement; aussi nous empressâmes-nous de raviver notre brasier et de continuer notre excursion en descendant le courant. Nous voulions savoir si nous ne pourrions pas tuer encore quelques cygnes. A. un demi-mille environ plus bas, nous rencontrâmes trois autres oiseaux de la même espèce, et je réussis à en tuer un. Quelques coups de rames nous amenèrent en vue d’une troisième compagnie, et chacun des coups de mon fusil me procura une pièce de gibier. Un peu plus bas, je réussis à tuer une paire d’oies sauvages.
. « Nous descendîmes ainsi la rivière l’espace d’au moins dix milles, tuant sur notre route des cygnes et des oies à plaisir. La nouveauté de ce genre de chasse, l’aspect sauvage du paysage se déroulant à nos yeux, et que rendait encore mille fois plus pittoresque la flamme projetée par nos pommes de pin, l’ardeur que
nous inspirait le succès, tout se réunissait pour nous offrir un charme indéfini, et si les pommes de pin ne nous eussent pas manqué, nous serions restés en chasse jusqu’au lendemain matin. Le manque de combustible nous força à revenir sur la plantation : nous virâmes de bord, avec la perspective bien moins agréable d’un travail beaucoup plus pénible, celui de remonter le courant à force de rames. Cependant la satisfaction d’avoir accompli un grand exploit rendit notre tâche moins ardue, et nous parvînmes bientôt à l’habitation de nos hôtes.
« Le lendemain matin, nous étalâmes à leurs yeux le produit de notre chasse. Il consistait en douze cygnes-trompettes, outre trois cygnes ordinaires. Nous avions aussi deux oies du Canada, une oie d’hiver et trois grèbes : j’avais tué ces derniers d'un seul coup de fusil.
c Les chasseurs de la plantation se montrèrent quelque peu jaloux; ils ignoraient quels Éaoyens j’avais pu employer pour obtenir un résultat de chasse aussi prodigieux. Je leur cachai mon secret pendant quelque temps ; mais la poêle à frire et le morceau d’écorce noircie firent découvrir tout notre stratagème. Aussi la nuit suivante , on voyait llotter au gré du courant une douzaine de canots portant chacun des feux allumés à l’avant, et les échos d’alentour répercutaient les sons d’une fusillade soutenue. On aurait dit une petite guerre. ®