CHAPITRE XXVI
La chasse au renne.
En passant sur les bas- fonds marécageux au travers desquels s’étendait notre route, nous observâmes dans la boue l’empreinte d’un pied d’une forme bizarre. Plusieurs d’entre nous prétendaient que c’était la trace d’un grand renne ; mais le chasseur naturaliste, plus expert que nous tous, nous assura que l’on ne trouvait jamais cet animal dans une zone aussi rapprochée du sud que celle où nous nous trouvions alors. Ce ne pouvait être qu’un élan de grande taille qui avait laissé ces traces , et nous nous rangeâmes tous à cet avis.
Cependant le renne était par lui-même un sujet de conversation si intéressant, que chacun raconta, pendant le reste de la marche, ce qu’il savait sur les mœurs de cet animal.
Le renne (cervus alces) est le plus grand quadrupède du genre cerf. Le mâle atteint (ordinairement la taille du cerf-mulet, il a le dos , les flancs et les cuisses d’un brun fauve ; en hiver, le poil prend une teinte plus foncée, qui, chez les animaux âgés, devient
presque noire. C’est ce qui fait donner au renne le nom d’élan noir dans quelques districts des États- Unis. La femelle a le dos brun cendré et le ventre presque blanc. Les petits sont aussi d'un brun cendré; mais jamais on n en voit de mouchetés, comme cela arrive chez les daguets de l’espèce des cerfs de Virginie.
Le renne est non-seulement le plus grand, mais c'est aussi le plus disgracieux individu de la famille des cerfs. Il a la tête longue, hors de toute proportion; ses jambes sont aussi d’une longueur démesurée, tandis qu’il a le cou extraordinairement court. Ses oreilles larges, tombantes, dans le genre de celles de l’âne, ont près d’un pied de long; son museau carré, partagé par une fente profonde, lui donné l’apparence d’un animal à deux faces. Le bois du renne sert particulièrement à le distinguer des autres animaux de son espèce; il est palmé ou plutôt aplati en forme de pelle, et c’est de la bordure que sortent les pointes ou andouillers. La distance qui existe entre les deux cornes est souvent de plus de quatre pieds à l’extrémité supérieure, tandis qu’à la base elle est d’environ douze pouces.
Le renne diffère essentiellement des autres cerf par ses mœurs et par les repaires qu’il fréquente. Il ne peut brouter sur les terrains plats sans se mettre à genoux ou sans écarter considérablement les jambes ; ceci provient de la hauteur démesurée de ses jambes et du peu de longueur de son cou. Il se plaît davantage sur le penchant des collines escarpées, où on le/ voit souvent paître la tête en l’air. L’herbe n’est ce-
pendant pas sa nourriture favorite. Il préfère les pousses et les feuilles des arbres, particulièrement celles du bouleau, du. saule et de l’érable. Il y a surtout une espèce d’érable qu’il recherche plus que les autres : c’est celle qui est connue par les naturalistes sous le nom d’érable rayé ( acer striatum ), et, dans la langue des chasseurs, sous celui d'arbre du renne.
Le renne se plaît dans les bois; on le trouve rarement dans les pays arides et dénudés, et jamais il ne s’aventure dans les prairies. En été, il se baigne presque continuellement, car il vit dans les lacs et dans les rivières, qu’il traverse fréquemment à la nage. Cette habitude en fait dans cette saison une proie, facile pour le chasseur indien, qui parvient sans beaucoup de peine à le tuer dans l’eau. Malgré les dangers qu’il court dans cet élément favori, le renne aime à s’y aventurer; d’abord parce que le long des rives, des lacs et des rivières, il peut se nourrir de grandes herbes et des lis aquatiques, dont il est très-friand, et ensuite parce qu’il y trouve un refuge contre les piqûres des mouches et des moustiques qui se rencontrent par essaims dans ces marécages.
En hiver, lorsque la neige est épaisse, les rennes la piétinent et l’aplanissent sur un espace de plusieurs arpents, et ils demeurent là pour brouter l’écorce et les jeunes pousses des arbres. Les chasseurs appellent ces endroits parcs aux rennes; et dans ce cas l’animal est pour eux une proie facile à conquérir. On le tue à coups de fusil sur la place même, et ceux qui veulent s’échapper en fuyant sur la neige aux endroits où elle n’est pas piétinée sont aisément forcés
et arrêtés par les chiens. Cette capture ne peut cependant avoir lieu que lorsque la neige est très-épaisse et durcie à la surface par la gelée. Dans ce cas, la neige peut porter le chasseur et son chien, mais elle n’est pas assez solide pour soutenir un renne, et elle se brise sous ce poids extraordinaire ; alors, comme cet animal a le pied fort tendre, il se fait à chaque pas une nouvelle blessure. L’animal, rebuté par la souffrance, renonce à s’échapper, et fait tête à ses ennemis. Il est alors dangereux de l’approcher; il frappe les chiens à l’aide de ses deux pieds de devant, et souvent d’un seul coup il abat le chien le plus vigoureux.
Il y a encore pour la chasse du renne un moyen souvent mis en usage par les Indiens. Il consiste à les poursuivre à la piste jusqu’à ce qu’ils tombent épuisés de fatigue. Pour cela , le chasseur doit être chaussé de raquettes ou souliers pour la neige.
J’avais pris part à une de ces chasses, et je me fis un plaisir de la raconter à mes compagnons.
« Dans l’hiver de 18..,, j’eus occasion de faire visite à un ami qui habitait le nord de l’État du Maine. Mon ami était allé coloniser les forêts les plus reculées, et s’était construit une maison confortable faite de troncs d’arbres. Il cultivait le blé, élevait du bétail et des pourceaux, et passait le reste de son temps à chasser dans les bois d’alentour. Il lui était facile de se procurer ce plaisir sans s’éloigner beaucoup de chez lui, car de tous côtés son défrichement solitaire était entouré de vastes forêts de bouleaux, de pins et d’érables , et son plus proche voisin de-
raeurait à une distance d’au moins vingt milles de son lob cabin. Mon ami m’apprit qu’il y avait dans les bois voisins plusieurs hardes de rennes , et me proposa d’aller leur faire la chasse.
« Dès le lendemain de mon arrivée , nous nous mimes à leur recherche, armés l’un et l’autre d’un couteau de chasse et d’une carabine pour tirer le cerf. Nous partîmes à pied; il eût été impossible, d’avancer autrement, car la terre était couverte d’un mètre de neige, sur laquelle s’était formée une croûte épaisse. Mais nous nous étions chaussés de larges raquettes, et nous glissions facilement sur la surface sans crainte d’enfoncer.
« Je ne sais si vous avez jamais vu une paire de ces raquettes dont les Indiens se servent pour marcher sur la neige, mais il sera facile de vous en faire une exacte description. Savez-vous ce que c’est que cet instrument de bois et de cordes à boyaux au moyen duquel on joue à la balle? Eh bien, représentez-vous un cerceau comprimé en forme d’ellipse allongée, et terminé en pointe, ressemblant beaucoup à l’empreinte que laisserait sur la neige un bateau renversé. Figurez-vous cet instrument dans des dimensions de trois pieds de long et d’un seul pied dans sa plus grande largeur, recouvert d’un tissu serré de boyaux de daim ou de lanières de cuir, garni vers le milieu de deux barres transversales pour appuyer le pied, et percé d’un petit trou pour laisser le mouvement aux orteils, et vous aurez quelque idée d’un soulier à neige. Deux de ces ustensiles, le droit et le gauche , font la paire. Vous les liez
simplement à vos bottes, et, grâce à la surface qu’ils présentent, vous vous maintenez sur la neige alors même qu’elle est molle , et à plus forte raison lorsqu’elle est gelée.
« Une fois équipés de la sorte, nous nous mîmes en route mon ami et moi, suivis de deux vigoureux chiens courants, et nous nous dirigeâmes immédiatement vers une partie du bois où mon camarade m'assurait que l’érable rayé croissait en abondance. Nous avons déjà dit que le renne est friand de l’écorce de cet arbre; aussi comptions-nous en trouver là, occupés à prendre leur nourriture favorite.
« Après avoir glissé sur la neige sur une étendue d’un ou deux milles, nous pénétrâmes, mon ami et moi, dans un bois de haute futaie, dont le taillis se composait en grande partie d’érables rayés. A vrai dire, cet arbuste ne poussait pas régulièrement; on ne l’y voyait que par touffes ou petits bouquets. Nous avions déjà fait lever quelque menu gibier, mais sans y faire aucune attention, car nous ne songions qu’à la chasse au renne. Nous rencontrâmes bientôt des indices qui nous prouvèrent la présence des animaux que nous cherchions. Dans plusieurs des bosquets du taillis, les érables étaient dépouillés de leurs pousses et de leur écorce. Jusqu’alors nous n’avions pas encore vu de fumées, mais nous ne tardâmes pas à en découvrir. En traversant un endroit découvert où il n’y avait que fort peu de neige, nos yeux s’arrêtèrent sur les larges empreintes d’un sabot fendu qui nous parurent, à mon ami et à moi, être celles d’un renne.
« Nous suivîmes ces traces pendant quelque temps, et elles nous conduisirent vers une neige plus épaisse et dans une partie plus reculée de la forêt. Ces traces étaient évidemment toutes fraîches, et, comme l’assurait mon camarade , ce devaient être celles d’un vieux mâle. Un demi-mille plus loin elles se réunirent à d’autres, et formèrent un sentier frayé dans la neige pareil à celui qu’aurait fait un troupeau de bétail marchant sur une seule file. Quatre rennes étaient passés par là, ainsi que l’affirmait mon compagnon , un des plus habiles veneurs du canton : il m’assura même qu’il reconnaissait la présencè d’un mâle , d’une femelle et de deux jeunes rennes de neuf mois. Il n’y a pas une heure, ajoutat-il, qu’ils ont passé par ici. Parlez à voix basse, les bêtes ne peuvent être bien loin. Là-bas, sur ma vie, les voilà! Silence!
« Tout en parlant , le chasseur me désignait un taillis situé à trois cents pas de nous. Je jetai mes yeux dans la direction indiquée ; mais je ne pus d’abord apercevoir que les branches touffues des érables.
Un instant après je commençai à distinguer une ligne noire et allongée : c’était, à ne pas s’y méprendre, le dos d’un animal qui m’était inconnu. Enfin je vis distinctement au-dessus de la ramée un bois dont les andouillers étaient palmés. Nous avions donc évidemment devant nous un renne mâle de la plus belle espèce. Auprès de lui se trouvaient trois autres animaux de plus petite taille et dépourvus do cornes, la femelle et les petits; et la troupe, ainsi que l’avait
prédit mon compagnon, se composait seulement de ces quatre individus.
« Nous nous étions arrêtés aussitôt, retenant nos chiens et faisant tous nos efforts pour les maintenir en repos, car ces bons limiers avaient déjà éventé le gibier. Cependant nous vîmes bientôt qu’il nous était impossible de rester à notre place. Les rennes se trouvaient à trois cents pas de nous, bien au delà de la portée même de nos grandes carabines. Il ne fallait pas non plus songer à les approcher, même avec les plus grandes précautions. On ne voyait nulle part dans les environs de buissons au moyen desquels notre marche pût être couverte, et aucun des arbres n’était assez gros pour nous abriter derrière son tronc. Nous n’avions donc d’autre moyen que celui de lâcher les chiens et de nous élancer à leur suite. II était évident que nous ne pouvions arriver à portée qu’en courant; mais tout nous portait à croire que cette course ne devait pas être longue, car la neige était dans l’état le plus convenable pour servir nos projets. Les chiens furent donc lâchés ; ils s’élancèrent en donnant de la voix, tandis que mon ami et moi nous les suivîmes avec toute la vitesse dont nous étions capables.
« Au premier bruit de gueule poussé par les chiens, les rennes manifestèrent une épouvante sans pareille, et nous entendîmes le craquement des branches qu’ils brisaient en prenant la fuite. Ils traversèrent une éclaircie , évidemment avec l’intention de se réfugier dans les bois plus épais qui se trouvaient au loin vers l’horizon. Le sol en cet endroit n’était
couvert que d’une légère couche de neige, et en y arrivant nous pûmes considérer à notre aise le noble gibier que nous avions devant nous. Le vieux mâle était en tête, les autres le suivaient à la file. Aucun d’eux n’avait pris le galop : c’est là une allure assez rare chez cet animal. Tous s’éloignèrent d’un trot qui tenait de l’amble, et qui pourtant me parut aussi rapide et aussi allongé que celui du cheval. Ils portaient la tête horizontalement , le museau en avant, tandis que le bois du mâle reposait sur ses épaules.
« En quelques instants, les quadrupèdes furent hors de vue; cependant nous entendions la voix des chiens qui les serraient de près, et nous courions toujours en suivant les traces qu’ils laissaient derrière eux. Nous avions fait ainsi près d’un mille en glissant sur la neige , lorsque les coups de gueule commencèrent à retentir dans les bois avec une vigueur et une colère soutenues. C’était un indice que les rennes faisaient tête, et nous nous élançâmes en avant dans l’espoir de les tirer. En arrivant sur le lieu du combat, nous vîmes que le mâle seul s'était retourné, et qu’à l’aide de ses sabots et de ses andouillers il avait jusque-là réussi à tenir les chiens à distance. Les autres avaient continué leur course, et étaient déjà hors de vue. A notre approche, le renne reprit son trot, et suivi par les chiens, disparut bientôt à nos regards.
« A l’endroit où il s’était arrêté , sa trace s’éloignait de celle des trois autres, et prenait une direction tout opposée. L’avait-il fait à dessein pour faire perdre aux chiens la piste de ses compagnons moins
forts que lui? Je ne saurais le dire. Quoi qu’il en soit, mon camarade, qui songeait probablement plus à se procurer . de la venaison qu’au plaisir de la chasse, se mit à la poursuite de la femelle et des petits, tandis que moi, guidé par des motifs tout différents, je suivis la piste des chiens. J’étais trop pressé pour faire attention à quelques mots d’avis que me donna mon compagnon au moment de notre séparation : je l’entendis me crier de prendre garde à ce que j’allais faire, mais la distance qui me sépara bientôt de lui, m’empêcha de comprendre le reste de ses paroles.
« Je suivis la chasse un demi-mille plus loin, toujours guidé par les traces et par la voix des chiens; et j’entendis encore les accents pleins de rage qui annonçaient qu’un second combat s’était engagé entre eux et le renne. En approchant du champ de bataille , je remarquai que les voix commençaient à faiblir, puis j’entendis un hurlement incessant qui me fit supposer que les agresseurs n’étaient pas les plus forts. Il me sembla même que l’un d’eux ne criait plus du tout. Peu de temps après j’arrivai sur le lieu du combat, et j’eus bientôt appris , de visu , la cause de ce changement. Un des chiens se traîna vers moi, ne marchant plus que sur trois pattes, et horriblement maltraité. Le renne se tenait dans un trou creusé dans la neige par les animaux pendant la lutte : à ses pieds était étendu l’autre chien, cruellement m’utilé, et paraissant sans vie. L’animal, dans sa rage, continuait à exercer sa fureur sur le cadavre du chien, et, à l’aide de ses pieds de devant,
il trépignait sur lui d’une telle façon qu’on entendait craquer les côtes.
</■ A ma vue, il s’élança de nouveau dans la neige, et prit la fuite. Cependant , j’eus le temps de voir que l’animal, dont les jambes étaient déchirées par les glaçons, courait avec moins de force, et laissait derrière lui des traces sanguinolentes sur le sol. Je ne m'arrêtai pas aux chiens : l’un était mort, et l’autre ne valait guère mieux. Je suivis toujours le gibier. Nous étions arrivés dans un endroit où la neige était plus profonde que d’habitude, et à l’aide de mes patins j’avançais si rapidement, que je devançais le renne lui-^même ; je voyais qu’il perdait ses forces à chaque pas. Evidemment , je gagnais du terrain sur lui; encore quelques minutes, et nous allions nous trouver côte à côte. Le taillis que nous traversions n’était pas trop fourré, de sorte que je pouvais suivre tous les mouvements de la bête.
« J’étais à cent pas du renne , et je pensais à le tirer à la course, lorsque tout à coup il s’arrêta, et, faisant volte-face , vint se placer droit devant moi.
Son bois gigantesque était rejeté en arrière et allait presque toucher les flancs; sa crinière était hérissée, chaque poil de son corps semblait se dresser, enfin toute son attitude respirait la rage; ses yeux brillants me défiaient au combat. En somme, c’était l’ennemi le plus formidable qu’il m’eût jamais été donné de rencontrer sur mon chemin.
« Ma première impulsion , lorsque je fus assez près, fut d’armer mon fusil et de tirer ; c’est ce que fis. Je le visai à la poitrine qu’il me présentait en <
plein; mais je ne fus pas adroit; peut-être avais-je les doigts engourdis par le froid , peut-être aussi fus-je ébloui par le soleil au moment où je pris mon point de mire. Je l’atteignis cependant, mais dans une partie du corps où la blessure n’était pas mortelle. Je lui avais logé une balle dans l’épaule. Ce morceau de plomb ne fit que doubler la rage de l'animal; et sans attendre que j’eusse rechargé mon fusil , il se précipita furieusement vers moi ; en quelques bonds , il me rejoignit , et je n’eus d’autre ressource que celle de me cacher derrière un arbre.
k Heureusement j’aperçus à ma portée quelques pins gigantesques, et je me réfugiai derrière un de ces arbres : il était temps car je courais grand risque d’être jeté en l’air par cette bête enragée. Au moment où je me glissais derrière le tronc, elle me suivait de si près que son bois vint se heurter contre cet arbre, et ce choc terrible l’ébranla en entier. Le renne recula lui-même d’un pas ou deux, puis il s'arrêta immobile , contemplant l’arbre avec un air de rage désappointé; ses yeux • étincelaient , et son long poil hérissé semblait trembler de fureur.
« J’avais l’espérance d’avoir tout le temps nécessaire pour recharger mon fusil; mais quel fut mon désappointement lorsque je découvris que je n’avais pas de munitions ! En partant le matin , mon ami et moi , nous n’avions pris qu’une poire à poudre, et c’était lui qui l’avait emportée. Mon fusil m’était désormais aussi inutile qu’une barre de fer. Que faire? Je n’osais pas attaquer le renne à coups de couteau;
le
j’aurais eu tout au plus cinq minutes à vivre. Son bois et ses larges sabots étaient des armes bien supérieures à celles qui se trouvaient dans mes mains.
J’essayai d’effrayer l’animal par mes hourras ; mais ces efforts furent inutiles. Je me mis à crier autant que mes poumons me le permirent, espérant que mon ami pourrait m’entendre ; rien ne répondait à " •<
ma voix, si ce n’est l’écho de mes clameurs retentissant à travers là forêt. Il fallait cependant sortir de la terrible position où je me trouvais.
« En jetant un coup d’œil derrière moi, j’aperçus un arbre aussi gros que celui qui me servait d’abri ; je me décidai à courir vers celui-là. Si j’y arrivais sain et sauf, je ne serais pas du moins ni plus en danger, ni plus mal là qu’à l’endroit, où j'étais. Je réussis dans mon projet, mais ce ne fut qu’à force de vitesse ; car le renne me suivait de si près, que je sentis la pointe de ses andouillers dans.... mes reins.
Une fois caché par ce nouvel arbre, je ne me trouvai pas mieux qu’avant ; seulement je m’étais rapproché d’une vingtaine de pas de l’habitation de mon camarade de chasse.
« Le renne était toujours à quelques pieds devant moi, aussi menaçant que jamais. J’attendis quelques minutes pour reprendre haleine, puis je choisis un troisième arbre sur mon chemin et j’y courus de la même manière, toujours poursuivi par mon ennemi.
Un autre temps d’arrêt et une troisième course m’amenèrent derrière un quatrième arbre; j’atteignis ensuite un cinquième, puis un sixième abri ; enfin je parcourus ainsi au moins un mille à travers la forêt
LES VEILLÉES l)E CHÂSSE.
sans pouvoir néanmoins faire lâcher prise à cet infatigable et implacable animal. Je savais pourtant que j’étais dans la bonne route, car je me guidais sur les traces que nous avions laissées pendant la chasse du matin.
« J’espérais pouvoir de cette façon regagner notre domicile, lorsque tout à coup je m’aperçus que les gros arbres allaient me manquer. Le paysage était coupé par un espace de terrain sauvage et presque entièrement découvert ; on n’y voyait que quelques pins rabougris, fort espacés, et qui ne m’offraient aucun refuge contre la poursuite acharnée de la maudite bête. Il ne me restait d’autre parti à prendre que celui de demeurer où j’étais et d’y attendre mon ami, qui, aussitôt sa chasse terminée, ne pouvait manquer de venir à ma rencontre. Dans cette espérance bien certaine, je continuai ma faction, bien que je fusse harassé de fatigue. Le renne était toujours devant moi dans la même attitude manaçante , poussant par intervalles un cri de colère et déchirant la terre de ses pieds. Toutes les fois que je changeais de position, il s’élançait en avant , si près , que j’aurais pu le toucher- du bout de mon fusil.
« Cette manière d’agir de sa part me suggéra une idée que je résolus de mettre à exécution ; je m’étonnai même de ne pas y avoir songé plus tôt. Jétais armé d’un long couteau ae chasse pointu comme une aiguille, et si je pouvais parvenir à portée du renne, j’aurais bientôt mis fin à notre combat. L’idée qui m’était venue consistait à convertir mon couteau en une sorte de lance. Il me fallait pour cela le fixer so-
lidement au bout, du canon de mon fusil. Avec cette arme j’espérais pouvoir atteindre mon adversaire sans m’exposer ni aux atteintes de son bois, ni à ses terribles ruades. Ma lance fut bientôt préparée. Les guêtres de peau de daim , qui entouraient mes jambes, me fournirent d’excellentes lanières; la carabine que j’avais en main était heureusement une espèce de canardière; grâce au couteau attaché au bout du canon, elle était devenue une arme formidable; aussi, lorsque mon, travail fut terminé, je me sentis plus à mon aise que je ne l’étais depuis quelques heures.
« L’affaire fut bientôt décidée. Selon mes prévisions, je n’eus qu’à me montrer un peu sur l’un des côtés de l’arbre, et le renne s’élança sur moi. Un coup habilement porté suffit pour lui enfoncer mon couteau entre les côtes. La lame pénétra jusqu’au cœur, et je vis rouler l’animal dans la neige, qu’il feignit de son sang en s’agitant dans les convulsions de la mort. A peine ma victoire était-elle assurée, qu’un cri vint frapper mon oreille; je levai les yeux, et j’aperçus dans la plaine mon ami qui accourait vers moi. La chasse était terminée. Il avait tué la femelle et les deux jeunes rennes , en avait dépecé la chair, et avait suspendu à un arbre ces dépouilles opimes, afin d’envoyer chercher toute cette venaison dès que nous serions de retour à son habitation. Nous nous hâtâmes de faire subir la même opération à l’animal que j’avais tué ; et, contents de notre journée, bien que la mort du beau chien éventré par le renne nous laissât quelque regret, nous reprîmes, en
glissant sur nos raquettes, le chemin du log cabin du Nemrod de l’État du Maine. »