‹ Les veillées de chasse par le Capitaine MayneReidChapitre 28 sur 37 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

Le loup des prairies et le tueur de loups.

En sortant du marais de la rivière du Cygne, nous entrâmes dans un pays très- découvert. Le sol que nous foulions était entremêlé de taillis et de prairies, et plus nous avancions vers l’est, plus le paysage offrait une régularité identique. Les éclaircies de la forêt allaient en s’élargissant , jusqu’à ce qu’enfin nous nous trouvâmes dans d’immenses prés verdoyants encerclés de bosquets que de loin on eut pris pour des haies de clôture. On voyait aussi çà et là des bouquets de bois , isolés du reste de la forêt , semblables à des îles disséminées sur une mer verdâtre -, du moins c’est ainsi que ces bouquets détachés sont connus des chasseurs et des autres habitants de la prairie. Les forêts que nous avions traversées jusqu’alors étaient composées de hêtres, de chênes, de châtaigniers, d’érables, d’ormes, de sumacs et de cornouillers, et, dans les lieux bas et humides, de sycomores et de saules à larges feuilles.

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A mesure que nous nous enfoncions au milieu des régions occidentales, Besançon nous fit remarquer que toutes ces espèces de bois disparaissaient l’une après l’autre du paysage, et qu’elles étaient remplacées par un seul arbre, qui, à lui seul, constituait toute la haute futaie. C’était le célèbre arbre à coton, une espèce de peuplier ( populus angulala)\ je dis célèbre, parce qu’étant à peu près le seul afbre de grande taille qu’on trouve dans la région des grandes plaines, il est parfaitement connu des chasseurs et de tous les voyageurs de prairies , qui ont pour lui la plus grande vénération. Un bouquet de bois à coton est toujours un lieu de repos ou de halte, salué de loin avec joie par ceux qui traversent ces plaines sans bornes ; c’est la promesse d’un abri contre le vent ou le soleil , de bois pour allumer le feu du bivac, et surtout d’eau pour étancher la soif. Le marin ne revoit pas avec plus de plaisir le port auquel il doit aborder, que le trappeur aventuré dans cet océan de prairies n’aperçoit, au bout de ce désert sans bornes , le feuillage argenté des arbres sous lesquels il va établir momentanément sa demeure, son lieu de repos et son refuge contre le danger.

Après avoir traversé quelques centaines de ces petites prairies, séparées l’une de l’autre par des bouquets d’arbres à coton , nous arrivâmes sur un point élevé , près des bords du Petit-Osage , affluent du grand cours d’eau du même nom. Jusqu’alors, nous n’avions encore aperçu aucune trace de bisons, et nous commencions à penser que nous avions été induits en erreur à Saint-Louis, lorsque nous rencon-

trames une tribu d’indiens Kansas , qui nous firent l’accueil le plus cordial et nous racontèrent que les bisons s’étaient montrés au printemps de la même année, dans les parages du Petit-Osage , mais que, poursuivis et décimés par les chasseurs de leur tribu, ils s’étaient enfuis plus loin vers l’ouest : selon toutes probabilités, ces animaux devaient donc se trouver de l’autre côté du Néosho, ou Grande-Rivière, qui se jette au nord dans l’Arkansas.

Cette nouvelle n’était pas très- rassurante. Nous avions devant nous un voyage d’au moins cent milles, avant d’arriver près de notre gibier. Cependant il n’y avait pas à reculer, et nous reprîmes notre route dans la direction du Néosho. A mesure que nous avancions, les bois devenaient plus rares, et bientôt nous ne vîmes plus un seul arbre, si ce n’est sur les bords du cours d’eau , très-distants l’un de l’autre. Nous étions en pleine prairie. Enfin nous traver* sâmes le Néosho , sans pourtant apercevoir les bisons.

Nous marchions toujours, et il nous fallut traverser plusieurs grandes rivières courant dans la direction du sud-est, vers l’Arkansas. Le paysage changea tout à coup d’aspect. Le bois devint encore plus rare, le sol plus sec et plus sablonneux. Sur notre route se montraient quelques espèces de cactus C opuntia ), mais ce qui nous fit le plus de plaisir, ce fut la trouvaille d’une nouvelle espèce d’herbe, entièrement différente de toutes celles que nous avions vues jusqu’alors; nos guides surtout fêtèrent cette découverte par des acclamations de joie. C’était la

plante si connue sous le nom d’herbe à bisons ( buf falo grass), et les trappeurs nous assurèrent que nous n’aurions pas beaucoup de chemin à faire avant de nous trouver en présence de l’animal lui-même ; car, partout où cette herbe croît en abondance, on 1 est toujours sûr de rencontrer les bisons, qui la préfèrent à toute autre nourriture.

Bien avant l’époque à laquelle nous étions arrivés nous avions rencontré sur nos pas un animal fort

connu dans les grandes plaines , que l’on nomme le loup des prairies (lupus latrans). Ce quadrupède habite particulièrement les territoires immenses et encore déserts, situés entre le Mississipi et le bord de l’océan Pacifique ; on le trouve encore dans les ravines boisées de la Californie et dans quelques districts attenant aux montagnes Rocheuses. Il est commun dans tout le Mexique , où on le connaît sous le nom de coyote. Le loup des prairies est dans le nouveau monde le congénère représentant le chacal, si

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connu sur l’ancien continent. Sa taille tient le milieu entre celle du loup et celle du renard ; son pelage ressemble à celui du premier, et il possède moralement toute la finesse du second. Pour le voyageur et le trappeur des prairies , le loup est un véritable fléau. Il enlève les provisions du voyageur, et va les chercher jusque sous sa tente; il mange l’appât des trappeurs, et dévore les bêtes qui se trouvent prises dans les pièges; il suit avec persévérance les caravanes qui traversent les prairies. Parfois une meute de ces loups accompagne les voyageurs pendant des centaines de milles rien que pour dévorer ce qu’ils ont laissé sur l’emplacement du camp. On les voit aussi constamment rôder autour des troupeaux de bisons et les poursuivre à des distances considérables. Les lieux fréquentés par ce bétail deviennent en quelque sorte leur séjour temporaire. Ils se tiennent couchés sur la prairie à quelque distance du troupeau, et attendent patiemment, avec l’espérance* qu’un de ces animaux se trouvera par accident extropié ou séparé du reste, ou bien encore qu’une vache restera en arrière pour protéger son veau. Dans ce cas, la meute entière cerne la malheureuse bête , * et la harcelle jusqu’à ce qu’elle tombe morte.

. Pendant la nuit ils font retentir la prairie de leur hurlement affreux ; leur cri ressemble à l’aboiement du chien terrier, répété trois fois, et suivi d’un hurlement prolongé. Le loup des prairies a toute la férocité des animaux de sa race, il y a peu de bêtes . aussi lâches que lui; aussi ni les chasseurs ni les voyageurs n’éprouvent la moindre crainte à sa vue,

et tous deux dédaignent d’user leur poudre sur un gibier de si peu de valeur. Ike, notre guide, faisait exception à la règle. Il était le seul de sa profession qui tirât sur les loups de prairie , et il le faisait à première vue. Je crois même qu’il ne lui fut resté qu’une balle dans son sac, qu’il n’eût pas manqué l’occasion de l’envoyer à un loup si elle se fût présentée. Nous lui demandâmes un jour combien il en avait tué dans sa vie. Il tira de sa poche un morceau de bois marqué de crans, et nous pria de les compter. Il y en avait cent quarante -cinq.

« Vous en avez donc tué cent quarante-cinq! nous écriâmes-nous tous ensemble en manifestant notre étonnement devant ce chiffre énorme.

— Oui, fit-il en riant tout bas, c’est-à-dire cent quarante-cinq douzaines, car chacun de ces crans signifie douze loups. Je ne fais jamais la marque avant que la douzaine ne soit complète.

— Cent quarante-cinq douzaines ! » répétâmes-nous frappés de stupeur. Et cependant je crois fermement qu’il disait la vérité , vu qu’il n’avait aucun intérêt à nous tromper. D’après tout ce que je savais de lui, j’étais convaincu qu’on pouvait le croire. Ike avait donc tué mille sept cent quarante loups! »

Ike était connu sous le sobriquet de Tueur-de- Loups, et nous avions le plus grand désir d’apprendre la cause de cette antipathie particulière de notre guide contre cet animal. A force d’adresse , nous l’amenâmes à parler des causes de cette aversion, si bien qu’il finit par nous raconter son histoire à peu près dans les termes suivants :

« Eli bien, gentlemen, il y a environ dix hivers que je voyageais tout seul aux environs du fort de Bent’s sur l’Arkansas, me rendant à Laramie sur le fleuve Platte. J’avais traversé les frontières, et j’étais déjà en vue des montagnes Moires, lorsqu’une nuit il me fallut camper en pleine prairie, sans trouver un buisson pour m’abriter. C’était bien la nuit la plus froide dont il me souvienne. Je m’enveloppai dans ma couverture, mais le vent passait à travers; ce n’était donc pas la peine de me coucher, il m’eût été impossible de dormir; aussi je me décidai à rester assis.

« Vous me demanderez peut-être pourquoi je ne faisais pas de feu, je vais vous le dire. D’abord, il n y avait pas un copeau de bois à dix milles à la ronde ; et en second lieu , lors même qu’il y en aurait eu, je n’aurais pas osé faire du feu. Je me trouvais sur le plus dangereux territoire indien de tout le pays, et dans le courant de la journée , j’avais découvert des traces de Peaux-Rouges. Cependant le froid était si vif que je me décidai à ramasser un bon tas de fiente de bison ; puis , à l’aide de mon couteau , je creusai un trou dans la terre, j’en garnis le fond d’herbes ou de branches de sauge sèches, auxquelles je mis le feu, et j’empilai la fiente par-dessus. Ça brûlait assez bien, mais la fumée de la fiente aurait suffi pour suffoquer un putois ou une fouine. Dès que mon feu fut bien allumé, je m’assis au-dessus du trou, de manière à ramasser toute la chaleur dans ma couverture, et je me trouvai bientôt assez à mon aise. Les Indiens ne pouvaient apercevoir la fumée dans l’obscurité de la nuit.

« Eh bien, gentlemen, le cheval que je montais était un jeune poulain très-indocile et à demi sauvage. Je l’avais acheté d’un Mexicain à Bent, il y avait à peine huit jours, et c’était son premier voyage., du moins avec moi. J’avais cru pouvoir lui ôter la bride; mais jusqu’alors par prudence je retenais à la main le bout du licol : dans la journée, le bâton qui me servait de piquet était tombé sur la route ; aussi, comme je pensais ne pas pouvoir dormir, je pouvais tout aussi bien tenir le bout de la corde. Cependant peu à peu je commençai à sommeiller. Le feu que j’avais entre les jambes promettait de ne pas me laisser geler, et je me dis qu’il valait autant me donner le plaisir de faire un somme. Je passai donc le licol autour de mes jarrets, j’inclinai la tête entre les genoux, et en moins de rien je m’endormis profondément. Tout en fermant les yeux, je remarquai que le poulain était à quelques pas de moi, broutant l'herbe sèche de la prairie.

« Il y avait une heure que je dormais, moins peutêtre, je ne sais pas au juste; mais tout ce que je sais, c’est que ce ne fut pas de mon plein gré que je me réveillai. J’ouvris les yeux cependant, et d’abord il me fut impossible de me rendre compte de ce qui se passait; puis, je me crus entre les mains des Indiens, qui me traînaient dans la prairie; et, bien vrai, j’étais traîné comme je le pensais, mais ce n’était pas par des Indiens. Une ou deux fois je restai immobile pendant quelques secondes , puis je repartis, secoué et bousculé comme si j’avais été attaché à la queue d’un cheval au galop ; et puis j’avais les oreilles as-

sourdies par des hurlements abominables. Les secousses que j’éprouvais aux jambes me lirent comprendre ma position. C’était le licol qui y était attaché; mon poulain avait pris l’épouvante et me traînait au galop par la prairie. Les cris et les hurlements que j’entendais étaient proférés par une meute de loups. Pressés par la faim, ils avaient attaqué le cheval, qui avait pris la fuite.

« Toutes ces pensées me vinrent à l’esprit d’un seul coup. Vous allez me dire qu’il n’y avait rien de plus facile que de me saisir du licol et d’arrêter ma monture. C’est facile à dire, j’en conviens, mais je puis vous assurer que c’était plus difficile à faire. Je ne pus en venir à bout. J’avais les pieds serrés dans un nœud coulant qui les étreignait sans qu’il fût possible de les remuer. D’ailleurs, tant que mon cheval galopait, je ne pouvais me relever, et alors qu’il s’arrêtait un instant, je n’avais pas le temps de me redresser et d’atteindre la corde : il reprenait sa course et me rejetait tout de mon long par terre. Une autre chose m’embarrassait encore : avant de m’endormir j’avais endossé ma couverture à la mode des Mexicains, c’està-dire que j’avais passé ma tête par une fente pratiquée au milieu, et dès le commencement de cette course effrénée mon mackinaw s’était enroulé autour de ma tète, de façon à presque m’étouffer. Peut-être aussi, et j’y réfléchis plus tard, cette couverture m’épargna de nombreuses meurtrissures , bien que pour le moment elle me fit faire tout le mauvais sang imaginable.

« Je finis par m’en débarrasser, après avoir fait un

bon mille, suivant mon calcul ; il me fut alors permis de distinguer ce qui se passait autour de moi. Que vis-je, gentlemen! La lune était levée et la terre couverte d’une neige épaisse qui était tombée pendant que je dormais. Mais cela n’était rien ; ce qu’il y avait d’affreux à voir, c’est que tout près de moi et tout

autour de mol la prairie était couverte de loups, de maudits loups de prairies;

« Dès que je ne fus plus embarrassé de ma couverture, je me servis de mes bras avec toute l’habileté possible. Deux fois je saisis le licol, mais avant que je pusse me redresser et arrêter le cheval , une nouvelle secousse me l’arrachait des mains. Je réussis pourtant à prendre mon couteau, et dès que j’en trou-

vai l’occasion, j’essayai de couper la corde. J’entendis le bruit sec de l’acier, et je restai immobile sur la prairie; je crois même que j’étais à moitié évanoui, Cette faiblesse ne fut pas de longue durée, car en revenant à moi, je vis mon cheval à un demi-mille plus loin, galopant de toute la vitesse de ses jambes, et serré de près par une troupe nombreuse de loups. Il en était resté quelques-uns autour de moi, mais je me remis sur mes jambes, et je me jetai sur eux à coups de couteau. Je puis vous assurer, gentlemen, qu’ils ne restèrent pas longtemps à me contempler.

« Alors je me mis en quête de ma couverture, que je n’eus pas de peine à retrouver. Puis, guidé par les traces, je retournai sur mes pas pour chercher mon fusil et mes autres etfets à l’endroit où j’avais établi mon bivac. La piste n'était pas difficile à suivre; je pouvais voir sur la neige le sentier sur lequel j'avais été traîné, et où mon corps avait tracé son sillon. Une fois en possession de mon bagage, je songeai à rattraper mon poulain ; je le suivis à la piste pendant au moins dix milles, mais je ne l’ai jamais revu. Les loups l’avaient-ils dévoré ou non, je l’ignore. Il me fallait gagner à pied le fort Laramie, où je pus me procurer un équipement tout neuf de peau de daim et un bon cheval.

« Depuis ce jour, je n’ai jamais pu voir un loup de prairie à portée de ma carabine sans lui envoyer une halle ; et comme vous le savez , gentlemen, j’en ai abattu bon nombre sur mon chemin.

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