CHAPITRE XXVIII
Chasse au tapir.
A l’un de nos bivacs dans la prairie, notre camarade, l’Anglais Tompson,nous raconta quelques particularités sur l’animal étrange qu’on appelle le tapir.
« Lorsqu’il a atteint sa plus grande taille, le tapir ou Vanta, comme on l’appelle quelquefois, a six pieds de long sur quatre de haut. Son poids égale celui d’un bœuf de petite taille. Son long museau en forme de trompe, son cou garni d’une crinière hérissée, son corps épais et mal bâti, de la forme de celui d’un pourceau, font de cette créature un ensemble si particulier qu’on ne peut le confondre avec aucun autre animal. Ses yeux sont petits et placés latéralement, et ses oreilles longues et pointues. Il a la peau trèsépaisse, à peu près comme celle de l’hippopotame, et couverte de poils soyeux très -clairsemés ; cependant, le long du cou et sur la queue, le poil est plus long et plus épais. La mâchoire supérieure dépasse de beaucoup l’extrémité de l’inférieure. Malgré cette proéminence, le tapir saisit facilement tous les objets, et
il se sert de son groin pour arracher les racines qui forment sa nourriture principale.
' « Bien que ce soit le plus grand quadrupède indigène de l’Amérique du Sud , le tapir n’est pas bien connu des naturalistes. Les lieux qu’il fréquente sont tout à fait éloignés des limites de la civilisation, et d’ailleurs c’est un animal timide et solitaire qui ne sort presque jamais que la nuit. Aussi, les naturaietes ont-ils eu peu d’occasions d’observer ses habitudes. Le chapitre de son histoire naturelle ne saurait être bien long.
« Le tapir se trouve dans les régions tropicales de l’Amérique du Sud ; il fréquente les bords des rivières et des petits lacs marécageux. C’est un animal amphibie. Lorsqu’il est au repos, il vit sur terre et établit son repaire dans les fourrés épais des bois; dans ce cas, il a soin de choisir un endroit bien sec. Il y reste couché et endormi pendant la plus grande partie du jour. A la nuit il sort, et suivant un sentier bien battu, qui le mène au bord de quelque rivière, il y plonge pour y chercher sa nourriture, qui consiste en tiges et en racines de plusieurs espèces de plantes aquatiques. Il passe dans cette occupation la nuit presque tout entière. Au point du jour, il revient à l’endroit par où il était entré dans l’eau, et reprend le même chemin pour retourner à son gîte, où il reste à dormir jusqu’au coucher du soleil.
« La chasse au tapir est un amusement ou plutôt une occupation sérieuse pour les indigènes de l’Amérique du Sud. Non que la chair de cet animal soit pour eux un mets recherché, car elle est sèche et a un
goût désagréable (quelques* tribus même ne veulent pas en manger et préfèrent celle du singe, du macaque et de l'armadilloj; mais ce qu’il y a de précieux pour eux dans le tapir, c’est sa peau rude et épaisse, dont ils font des boucliers, des sandales et plusieurs sortes d'ustensiles.
« On chasse le tapir- avec l’arc et les flèches, ou bien à coups de fusil; quelquefois on se sert d’une gravatana , espèce de sarbacane qui lance des traits empoi-
sonnés. De toute manière le chasseur s’embusque, attendant le gibier à l’affût , ou bien il se fait suivre d’une meute de chiens pour le faire sortir du fourré et le tirer à la course. Une fois la piste du tapir trouvée, il est facile de se rendre maître de l’animal, qui est timide et craintif ; bien qu’il soit doué d’une force prodigieuse, il en fait plutôt usage pour chercher à fuir que pour se défendre.
« Il arrive communément que lorsqu’on a découvert le repaire du tapir, une tribu tout entière se met de la partie pour ne pas manquer l’animal. J’ai eu pour
ica part l’occasion de voir une chasse semblable sur un des affluents de l’Amazone.
« Dans le courant de l’année 18 .., je visitais la tribu des Jurunas, sur le Xingu. Leurs maloccas (villages composés de huttes en branches de palmier) sont situés au-dessus de la cataracte formée par cette rivière. J’étais sur le point de m’en retourner à Para, lorsque le Tuxava, ou chef d’un des maloccas, insista pour me faire passer quelques jours dans son village et prendre part à certaines fêtes qui se préparaient. Il me promettait, entre autres, une chasse au tapir, laquelle devait avoir lieu le surlendemain même.
« Dès le malin, les chasseurs s’assemblèrent, au nombre de cinquante à soixante, dans un endroit découvert près du malocca. Après avoir préparé leurs armes et leur équipage, ils se rendirent sur la praya , ou rive étroite et sablonneuse qui séparait la rivièie de l’épais fourré de la forêt. Nous y trouvâmes vingt ou trente ubas (canots faits de troncs d’arbres creusés) prêts à nous recevoir. En quelques minutes tout le monde fut embarqué. La troupe ne se composait pas seulement de chasseurs ; une grande partie des femmes et des enfants du malocca nous avaient suivis; nous avions en outre avec nous une quarantaine de chiens de l’aspect le plus bizarre. Les uns étaient de l’écarlate le plus vif, les autres jaunes, quelquesuns bleus, et plusieurs enfin bigarrés des couleurs les plus variées. Leur poil était teint. C’est un usage fréquemment adopté chez plusieurs tribus indiennes de l’Amérique du Sud.
« Aussitôt embarqués sur nos ubas, nous nous
mîmes à remonter le courant. Le Tuxava et moi nous avions un canot pour nous deux ; il n’avait pas d’autres armes qu’un fusil léger, dont je lui avais fait cadeau. C’était une arme excellente, dont il était fier et dont il allait se servir pour la première fois. J’étais moi-même muni d’une carabine, et le reste des chasseurs s’étaient munis d’armes de toutes sortes. Les uns portaient des fusils, d’autres un arc et des flèches, quelques-uns avaient des gravatanas, avec des traits trempés dans du poison curare; les autres n’avaient que des macheles , sortes de coutelas pour éclaircir les taillis , dans le cas où il faudrait chasser la bête du fourré.
« A environ' deux ou trois milles au-dessus du malocCa, le lit de la rivière s’élargissait et formait une nappe d’eau de plusieurs milles de largeur, semée d’îles que les Indiens savaient être fréquentées par le tapir. C’était là que devait se faire notre chasse. Nous employâmes à peu près une heure pour y parvenir. Pendant ce trajet, je ne pouvais m’empêcher d’admirer l’aspect pittoresque de notre troupe, qui ne ressemblait en rien à aucune de celles que l’on trouve réunies à un rendez-vous de chasse dans les pays civilisés. Tout en maniant la rame, les Indiens accompagnaient leurs mouvements d’un chant irrégulier, dont les paroles improvisées rappelaient les anciens exploits des chasseurs, et en promettaient de nouveaux pour l’avenir. J’entendais souvent répéter le mot tapira, tapir. Les femmes mêlaient dans les chœurs leurs voix fraîches et sonores, et de temps en temps interrompaient la mélodie par de joyeux éclats de rire.
Cette flottille, d’un aspect tout nouveau pour moi, le teint bronzé des Indiens à moitié nus, leur noire chevelure qui flottait au gré du vent, leurs ceintures de verroteries bleues et leurs bracelets de coton rouge ; les tangas , ou tabliers éclatants des femmes, leurs colliers massifs, les plumes de perroquet qui ornaient la tête des chasseurs; la bizarrerie de leurs armes et de leurs costumes, tout concourait à former un tableau plein d’intérêt pour moi, qui jamais n’avais assisté à une pareille scène.
« Enfin nous arrivâmes dans le parage des îles. Aussitôt tout bruit cessa, et les rameurs dirigèrent leurs canots aussi lentement et aussi silencieusement que possible. Je commençai à comprendre le plan de la chasse. Il consistait à découvrir d’abord une île qu’on pût supposer habitée par un tapir, et alors de la faire cerner par des chasseurs embusqués dans leurs canots, tandis qu’une partie débarquerait avec les chiens pour lever le gibier et le chasser du côté de l’eau. Les canots se séparèrent, et au bout de quelques minutes on les vit côtoyer tranquillement les bords des îlots, tandis qu’un homme de l’équipage, penché en avant, interrogeait la rive étroite de sable qui sortait de l’eau.
« Au bout de quelque temps, un léger coup de sifflet partit à bord de l’un des ubas. C’était le signal pour appeler les autres canots. On avait découvert les traces d’un tapir. En deux ou trois coups de rames, le chef amena notre esquif à l’endroit où, à n’en pas douter, l’on voyait empreintes sur le sable les traces d’un tapir se dirigeant vers une ouverture dans
le fourré ; et là commençait un sentier qui s’enfonçait dans l’intérieur de l’île, probablement jusqu’au repaire du quadrupède. Les fumées étaient fraîches, elles avaient été faites le matin même sur le sable mouillé. La bête devait donc se trouver au gîte.
« L’île avait peu d’étendue, tout au plus cinq ou six arpents de superficie. Les canots s’élancèrent dans diverses directions, et en quelques minutes l’île fut cernée. A un signal donné, plusieurs chasseurs sautèrent à terre, suivis de leurs chiens aux couleurs brillantes, et alors le craquement des branches tombant sous les coutelas, les cris des hommes, la voix des chiens se confondirent en un bruit assourdissant. Sur toute la ligne des canots qui bloquaient l’île régnait le plus profond silence. Chacun avait un endroit à garder, et les chasseurs étaient assis, la main sur leurs armes et les yeux fixés sur le feuillage du taillis qui faisait face à sa station.
« Le canot du chef était resté à l’endroit où on avait découvert les traces du tapir. Nous avions tous deux nos fusils armés et prêts à faire feu. On entendait distinctement les chasseurs et les chiens pénétrer au centre de l’île. Ceux-ci donnaient de la voix par intervalles. Mais tout à coup leurs aboiements prirent une expression plus sonore et plus terrible. Plusieurs hurlaient à la fois, et l’on entendit bientôt comme le bruit d’animaux qui se précipitaient dans la direction de l’eau. C’était de notre côté, il est vrai, mais pas tout à fait en face de nous ; cependant il était probable que le gibier sortirait à portée de nos armes. Un coup d’aviron nous plaça dans une posi-
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tion plus propice, et en même temps plusieurs canots nous rejoignirent.
« Le taillis s’agitait et craquait ; des formes rougeâtres parurent entre les feuilles, et un instant après une douzaine d’animaux ressemblant à une troupe de pourceaux, sortirent du fourré et se jetèrent lourdement dans l’eau. « Ce n’est pas un tapir! non, ce sont des capivaros, » s’écria le chef. Mais sa voix fut couverte par le bruit des armes à feu et le son vibrant des cordes d’arc , qui décochèrent un nuage de llèches. Une demi-douzaine de capivaros restèrent morts sur la plage, tandis que les autres plongèrent et disparurent à nos regards.
« Cependant la bête la plus convoitée, le tapir, occupait toutes nos pensées ; aussi, laissant les femmes ramasser les capivaros, les chasseurs retournèrent-ils à leur poste. Les coups de gueule vifs et irrités des chiens vinrent de nouveau frapper nos oreilles, et le taillis s’agita encore en craquant. « Pour cette fois, c’est le tapir, » me dit le chef à demi-voix; puis il ajouta d’un ton plus élevé : « Là-bas ! s’écria-t-il, voyez là-bas! » Je jetai les yeux dans la direction qu’il m’indiquait, et'je vis un objet se mouvoir dans le feuillage, une forme brune et sombre, polie et arrondie ; c’était évidemment le tapir. Je ne fis que l’entrevoir au moment où il s’élança dans l’ouverture; il arrivait au grand galop , la tête entre les genoux ; il était serré de près par les chiens. Aussi, sans regarder devant lui, il se précipita vers nous comme s’il eut été aveugle. Il venait à l’eau, à quelques pas seulement à l’avant de notre esquif ; le chef et moi,
nous tirâmes ensemble. Je crus avoir touché l’animal. Le chef, de son côté, ne pensait pas avoir manqué son coup. Néanmoins le tapir ne parut pas faire attention à nos coups de feu, et, plongeant dans l’eau, se déroba à nos regards.
. « Au même instant , toute la meute bariolée sortit du taillis et s’élança vers l’endroit où la bête avait disparu. L’eau était teinte de sang. Le tapir est donc • blessé, pensai-je. J’allais faire part au chef de mes observations , lorsqu’en me retournant je le vis le couteau à la main, debout sur l’arrière du canot, prêt à s’élancer dans la rivière. Son œil était fixé sur un objet qui se trouvait au fond de l’eau. Je suivis la direction de son regard. Les eaux du Xingu sont claires comme du cristal, et, sur le fond sablonneux, je vis se dessiner la forme sombre et brune du tapir.
Il cherchait à gagner le lit le plus profond de la rivière; mais il avait évidemment de la peine à se traîner : nos balles lui avaient cassé une jambe.
« J’avais à peine eu le temps de l’apercevoir, que le chef s’élança en avant et retomba dans l’eau la tête la première. Je pus bientôt voir qu’une lutte s’était engagée au fond; une eau trouble remonta jusqu’à la surface, puis tout à coup la tête noire du chef s’offrit à mes yeux. «Ugh! fit-il en secouant son épaisse chevelure toute ruisselante d’eau et me faisant signe de l’aider, ugh ! senor, vous mangerez du tapir rôti à dîner. Mui bueno, voici le tapir ! » Je l’aidai à remonter dans le canot, et ensuite à nous assurer de la carcasse monstrueuse de l’animal. Nous vîmes alors que nos deux coups avaient porté; mais c’était la balle
de la carabine qui avait cassé la jambe de la bête, et le généreux sauvage reconnut qu’il n’aurait eu que peu de chance de s’en emparer sous l’eau, si elle n’avait été estropiée.
« La journée fut des plus heureuses Nous tuâmes encore deux tapirs , plusieurs capivaros et un paca, animal fort estimé des Indiens tant pour sa chair que pour ses dents , qu’ils emploient dans la fabrication de leurs sarbacanes. Nous nous emparâmes aussi de deux petits peccaris, de deux perroquets et de toute une famille de singes guaribas. Nous revînmes au malocca chargés, comme on le voit, d’animaux et d’oiseaux aussi variés que nombreux, et la fête se termina par une grande danse des femmes jurunas.»