‹ Les veillées de chasse par le Capitaine MayneReidChapitre 4 sur 37 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Les pigeons de passage.

Notre déjeuner fut court; nous nous hâtâmes d’allumer nos pipes et nos cigares et de nous remettre en route. Le soleil se levait brûlant comme sous les tropiques, et deux heures après notre départ la chaleur était devenue intolérable. C’était une de ces journées d’automne particulières à l’Amérique du Nord, pendant lesquelles le soleil est incandescent, même dans les régions les plus élevées. Nous voyageâmes d’abord à travers une plaine parsemée de chênes nains d’une forme si rabougrie, qu’aucun d’eux ne pouvait nous donner de l’ombre : bien au contraire, ils empêchaient la brise de nous fouetter le visage, et certes elle eût été la bienvenue !

Pendant que nous traversions un cours d’eau peu

profond, le cheval rétif et ombrageux du docteur se mit à ruer et à se cabrer, et nous fûmes longtemps à savoir si le docteur accompagné de ses boîtes à médicaments, ne tomberait pas au milieu du ruisseau ; mais notre camarade joua si bien des éperons et du fouet, que sa monture se convainquit qu’il était plus prudent pour elle de se soumettre. Le mystère de cette danse de Saint-Guy nous fut bientôt expliqué, lorsque nous entendîmes bourdonner à nos oreilles un énorme taon, de l’espèce de ceux connus sur les bords du Mississipi sous le nom de punaise de cheval ( hor se buej) que l’on rencontre ordinairement près de l’eau. Leur piqûre est plus redoutée des chevaux que ne le seraient les coups de dents d’un gros chien. .T’ai souvent vu des chevaux fuir au loin, en galopant, l’attaque d’un de ces taons, comme si l’insecte eût été un carnassier de la plus dangereuse espèce.

Bientôt après cet incident burlesque, nous parvînmes dans des bas-fonds d’une très-grande étendue, oû croissaient des arbres serrés les uns contre les autres, et dont l’épais feuillage nous garantissait des rayons ardents du soleil. Nos guides nous apprirent que cette forêt s’étendait à plusieurs milles, et cette nouvelle nous remplit de joie. Le plus grand nombre des arbres dont ce bois était formé étaient des hêtres, dont les troncs, élancés et droits comme des roseaux, s’élevaient à une hauteur considérable et ressemblaient aux colonnes gigantesques d’un palais féerique.

Le hêtre ( faqus sylvalicà) est un des plus beaux arbres de l’Amérique. A l'encontre des autres arbres, son écorce est unie ; sans fente aucune et, d’une

teinte argentée. Souvent, le long d’un chemin, autour d’un carrefour de la forêt, on peut lire, sur les hêtres qui bordent le bois, des noms, des initiales et des dates de toutes sortes. L’Indien lui-même grave des signes sur l’écorce de ces arbres, afin que ses amis sachent qu’il a passé par là , ou bien dans le but de consacrer et de transmettre à la postérité tantôt un des hauts faits de sa vie de guerrier, tantôt un de ses exploits de chasse. Cette colonne lisse semble être une tablette préparée pour le poinçon ou le couteau, prête à devenir dépositaire d’un souvenir buriné par un voyageur qui flâne volontiers en route. La hache du pionnier s'attaque rarement aux hêtres. La raison attribuée à ce respect est bien simple : les terrains où croît le hêtre ne sont pas fertiles ; bien plus encore, c’est une tâche ardue que celle d’abattre une masse compacte d’arbres tels que ceux-là. Ce bois, quand il est vert, brûle moins vite que celui du chêne, de l’ormeau, de l’érable et du peuplier : aussi, comme il est nécessaire de rouler les troncs des hêtres hors de l’enceinte que l’on veut nettoyer, cette opération est toujours difficile et coûteuse dans un pays oû la main d'œuvre est hors de prix.

Nous chevauchions en silence, lorsque tout à coup un bruit étrange frappa nos oreilles. On aurait dit qu’un vent soudain venait de se lever et soufflait dans les arbres. Nous devinâmes à l’instant d’où provenait cette commotion. L’exclamation simultanée : Les pigeons ! sortit de toutes les bouches , suivie d’une demi-douzaine de coups de fusil, qui firent tomber sur le sol un certain nombre d’oiseaux au

plumage bleuâtre. Nous avions, sans le savoir, rencontré un perchoir de pigeons de passage {columbn migraturia ) .

Comme on le pense bien, nous nous hâtâmes de les poursuivre, et, quittant la route que nous suivions, il nous suffit de quelques minutes pour nous trouver au milieu du vol sur lequel nous fîmes feu avec nos fusils et nos carabines. Rien n’était plus facile que d'abattre un très-grand nombre de pigeons. Tout en les poursuivant sans ordre, nous finîmes par nous éloigner à une si grande distance les uns des autres, qu’il nous fallut plus de deux heures pour nous réunir. Nos gibecières étaient remplies et nous déposâmes dans le wagon plus de cent pigeons de toutes grosseurs. Chacun rêvait à un rôti de pigeon ou à une crapaudine quelconque pour le souper du soir, et ce fut en se berçant de cet espoir culinaire que nous nous hâtâmes d’arriver vers le lieu du campement.

Nous fîmes balte de meilleure heure qu’à l’ordinaire, pouB donner à Lanty le temps nécessaire aux préparatifs extra de notre souper. Notre marche avait été courte ce jour-là; mais le plaisir que nous avions eu, joint au résultat de notre chasse, était un dédommagement de la perte de temps. Notre dînersouper (nous confondions nos deux repas dans un seul) se composa d’une crapaudine de pigeons, mets connu en Amérique sous le nom de pot pie , et préparé avec de la farine, du lard pour donner du goût, et des pigeons en capilotade. Notre pdlè au pot était excellent, et comme notre appétit répondait à la bonté

kk LES VEILLÉES DE CHASSE.

du ragoût préparé par Lanty, nous fîmes honneur au mets national, dont il ne resta bientôt plus la moindre bribe sur le plat.

Naturellement la conversation roula ce soir-là sur les pigeons sauvages de l’Amérique, et nos lecteurs ne seront peut-être pas fâchés de trouver ici certains détails qui, tout en n’étant pas nouveaux pour les naturalistes , n’en seront pas moins instructifs pour mes lecteurs, comme ils l’étaient pour nous qui écoutions M. A.... nous les raconter à la lueur du foyer.

Le pigeon voyageur n’est pas aussi gros que le pigeon domestique. La couleur de ses plumes est d’un

gris ardoisé. Chez les mâles, cette couleur est plus foncée ; mais les plumes de leur cou sont d’un vert changeant mêlé d’or et de cramoisi, d’un chatoyant dont rien ne saurait donner une idée. Ce prisme admirable ne peut être observé dans tout son éclat qu’au moment où l’on vient de tuer l’oiseau, ou quand on peut le voir de près perché sur un arbre.

Le pigeon, lorsqu’il est captif, perd ses couleurs, comme aussi elles se fanent aussitôt que la vie l’a abandonné. Conformément aux règles de la nature, qui sont particulières aux oiseaux de cette espèce, la femelle du pigeon est plus petite que le mâle ; son plumage est très-ordinaire, ses yeux sont moins brillants. Chez le mâle, l’œil est d’une couleur orange éclatante et cerclée d’une ligne rouge ponceau d’une pureté infinie.

Un des faits qui étonnent au delà de toute expression dans l’histoire naturelle des pigeons de passage, est sans contredit celui de leurs vols innombrables, qui se composent souvent de plusieurs centaines de millions de ces individus. Mais d'où viennent donc ces immenses volées. Les pigeons sauvages nichent sur toute l’étendue du continent américain, depuis les parages de la baie nord de l’Hudson jusqu’au sein des forêts de la Louisiane et du Texas. Ils construisent sur des arbres élevés leurs nids, qui ressemblent à de vastes aires de corneilles. Dans le Kentucky, une de ces villes aériennes occupait quarante milles de long et deux de large. Sur un seul arbre on trouve souvent une centaine de nids; il n’y a qu’un seul petit dans chacun d’eux. Suivant l’usage de leurs congénères, les ramiers américains pondent plusieurs fois par saison, surtout lorsque la récolte est abondante dans le pays où ils font élection de domicile. Ils choisissent aussi pour perchoir une forêt d’arbres dans un lieu désert, et là, chaque soir, ils viennent s’abattre à leur retour de leurs excursions lointaines, plusieurs centaines de milles,

qu’ils parcourent d’un seul trait en volant. Ce qu’ils aiment par-dessus tout, c’est de se brancher près d’un cours d’eau, sur les arbres dont les rameaux s'étendent au-dessus d’une rivière; et dès le matin, avant de reprendre leur vol pour aller aux champs, on les voit se poser sur les bords et boire à longs traits.

Tout autour des grands perchoirs et des nids en plein air, les oiseaux de proie se rassemblent en

nombre. Les petits vautours ( cathartes aura et le airains ), que l’on nomme dans l’ouest de l’Amérique le buzard-dindon et le corbeau de charogne, ne se contentent pas seulement pour nourriture de viande corrompue; ils aiment à croquer les jeunes pigeons, qu’ils précipitent hors de leurs nids sur le sol avant

de les dévorer. Des faucons et des milans se nourrissent aussi aux dépens des pigeonneaux; il n’y a même pas jusqu’à l’aigle à tête blanche (falcu leucocephalus ) qui ne plane au-dessus des perchoirs et ne fonde de temps à autre sur ces proies faciles à saisir. Sur la terre, au-dessous des pigeonniers en plein air, d’autres ennemis attendent le gibier : les uns n’ont que deux pieds, les autres possèdent quatre pattes. Ce sont des chasseurs armés de fusils et de perches, des fermiers qui ont amené leurs wagons pour emporter le gibier abattu, et des troupeaux de cochons que l’on engraisse en les nourrissant de pigeons. La hache attaque les arbres, d’énormes branches se brisent sous le poids des myriades d’oiseaux qui, pour la plupart, sont assommés dans leur chute. On se sert de torches (car c’est ordinairement pendant la nuit, lorsque les oiseaux reviennent de leur excursion dans les champs, que la chasse commence), de vases remplis de soufre enflammé, et d’autres engins de destruction. La scène qui se passe alors est une des plus bruyantes. Les battements des ailes des pigeons, pareils au bruit des éclats du tonnerre, les coups de fusil, les cris des chasseurs qui se hèlent les uns les autres, ceux des femmes et des enfants qui se livrent à une joie démesurée, les aboiements des chiens, les hennissements des chevaux, le craquement des branches qui se brisent sous le poids des oiseaux, les coups de hache des bûcherons, tout cela réuni offre aux yeux un spectacle sans pareil, bien fait pour assourdir les oreilles.

Lorsque les chasseurs, fatigués du carnage et cou-

verts de fiente, se sont retirés dans leurs campements, non loin de l’endroit où s’élèvent les perchoirs , et vont se livrer au repos de la nuit, le terrain de chasse est envahi par les loups-coyotes, les renards, les ratons et les couguars, les lynx et les grands ours noirs.

La nourriture des pigeons de passage se compose de fruits des forêts vierges : les glands, les faines de hêtres, les seigles et les maïs, les baies de toute sorte, telles que les mûres sauvages, les merises et les grappes de houx. Dans les régions du Nord, où toutes les baies sont rares, ils se nourrissent particulièrement de graines de genévrier ( junipcrus communis). Au sud des États-Unis, dans la région des plantations, le riz, les châtaignes et les glands doux servent à apaiser la faim dévorante de ces innombrables oiseaux. Toutefois, la principale nourriture des pigeons de passage consiste en faînes de l’espèce appelée mast dans ces pays. C’est un mets fort apprécié des pigeons, et heureusement les hêtres abondent en Amérique, surtout dans les immenses forêts du sud de l’Union.

La migration des pigeons s’opère deux fois par an ; mais, à l’encontre des mœurs des autres oiseaux de passage, ces voyages ne sont point réguliers. Leur changement de place n’est pas précisément une migration périodique, c’est plutôt une existence nomade, car le seul besoin de manger tient les pigeons en mouvement et les force à s’aventurer au loin. La nourriture vient-elle à manquer ici, vite les voilà qui s’envolent d’un côté opposé. La neige tombe-t-elle

plus épaisse qu’à l’ordinaire dans les pays froids du Nord, des vols immenses s’élancent dans la direction des états du centre, du côté de l’Ohio et du Kentucky. C’est à cette force majeure, qui contraint les pigeons de passage à émigrer, que l’on doit la rencontre insolite de ces perchoirs surchargés dont parlent les naturalistes; mais ce fait ne se représente plus souvent.

Qu’on ne s'imagine pas que les pigeons américains sont presque apprivoisés, comme on l’a souvent raconté. Cela n’arrive que quand ils sont très-jeunes ou bien lorsque, -sur les perchoirs, ils sont serrés les uns près des autres, et que l’éclat des torches les stupéfie tout à fait. Mais quand les pigeons volent à travers bois à la recherche de leur nourriture, rien n’est plus difficile que de les approcher à portée de fusil et de les tuer un par un. De-ci et de-là on peut atteindre un ou deux oiseaux écartés des autres. On en voit maintes fois éparpillés de toutes parts sur des branches d’arbres, mais le gros du vol se tient toujours à un ou deux cents mètres de distance, et, au moment où le chasseur, s'avançant avec précaution, est arrivé à bonne portée et met son fusil en joue, ils s’envolent à tire-d'aile; avant qu’il ait lâché la détente de son arme, ils sont déjà loin et vont se percher sur un arbre placé à une distance immense.

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