‹ Les veillées de chasse par le Capitaine MayneReidChapitre 31 sur 37 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

Le bison.

Le bison, communément appelé bufl'alo, bien que cette dénomination ne lui convienne en aucune manière, est peut-être l’animal le plus remarquable de l’Amérique. Sa taille énorme, sa force prodigieuse, l’habitude qu’il a de se réunir en troupeaux innombrables, les pays particuliers qu’il fréquente, la valeur de sa chair et de sa peau , ressources inestimables pour le voyageur aussi bien que pour les nombreuses tribus indiennes, la manière de le chasser et de le prendre, tout concourt à faire du bison un animal précieux et digne d’intérêt.

C’est d’ailleurs le plus grand des ruminants originaires de l’Amérique; son poids dépasse même celui du renne, dont la taille est cependant au moins égale à la sienne. La tête énorme, le front large et triangulaire, la bosse conique qu’il porte sur les épaules, les yeux petits, mais vifs et perçants, les cornes courtes et noires, en forme de croissant, la crinière épaisse qui lui couvre le cou et tout le devant du corps, la petitesse comparative du train de derrière,

La queue courte et garnie à l’extrémité d’une touffe de poils, tels sont les détails particuliers et les traits caractéristiques de cet animal. Le train de derrière est couvert d’un poil plus court et plus lisse que celui de devant, ce qui ajoute encore à l’apparence exiguë et tout à fait disproportionnée de cette partie de son corps. Cette particularité, jointe à l’épaisse crinière qui lui couvre la poitrine, le cou, la bosse et les épaulés, donne au bison, surtout lorsqu’il est représenté dans une gravure ou sur un tableau , quelque chose de l’apparence du lion. La queue, nue et garnie d’une touffe de poils à l'extrémité, ajoute eneore à cette ressemblance.

Le bison est d’un brun foncé , tirant sur le noir ;

on en voit quelquefois d’une couleur brûlée , ou brun verdâtre , mais cela dépend de la saison : au printemps , le poil est plus foncé et change de couleur à mesure que la saison s’avance; en automne, il est presque noir , et alors la fourrure de

l’animal est lisse et . brillante ; mais à l’approche de l’hiver , le poil s’allonge et blanchit , Au commencement de l’été, il est d’un brun jaunâtre ; et à cette époque, à force de se frotter et de se vautrer par terre, l’animal en perd une partie. On le voit les lianes couverts de larges flocons de sa crinière pendant et prêts à tomber.

La chair du bison est succulente et délicieuse ; elle est d’une qualité aussi bonne, sinon supérieure, à celle du bœuf le mieux nourri. On peut la comparer à la viande de bœuf réchauffée d’un fumet de gibier. Beaucoup de personnes, principalement parmi les voyageurs et les chasseurs , la préfèrent à toute espèce de viande. La chair de la femelle est plus tendre et plus agréable au goût que celle du mâle. Dans les chasses où l’on ne cherche l’animal que comme objet d’approvisionnement, les femelles deviennent le point de mire de toutes les flèches et de toutes les balles. Les morceaux les plus estimés sont la langue, la bosse, c’est-à-dire la côte appartenant à la première vertèbre, et la moelle des os de la cuisse. Les Indiens et les chasseurs mangent aussi avec plaisir une partie des intestins qu’ils appellent boudins.

Les bisons se trouvent sur une immense partie du territoire américain, bien que de nos jours ce ne soit plus comme par le passé. Les chasseurs, aussi bien que la marche de la civilisation, ont peu à peu empiété sur les contrées où ils régnaient en maîtres, et maintenant leur domaine est borné à une immense langue de terrain, de forme longitudinale, terminée

à l'ouest par les montagnes rocheuses, et à l’est par le Mississipi, et même ce n’est que vers la source de ce fleuve qu’on rencontre les bisons, qui d’ordinaire ne s’avancent pas tant à l’est. Au-dessous du confluent du Missouri, et même à deux cents milles plus haut, on ne rencontre aucun de ces animaux sur les rives du Mississipi; ce n’est réelleîûent. qu après avoir franchi les forêts qui croissent sur les bords, et s’être enfoncé assez loin dans les prairies qu’on commence à découvrir les traces de l'énorme quadru-

Au Texas, le bison parcourt tout le pays, jusqu’aux sources des fleuves Brazos et Colorado , mais il devient rare au Mexique. En suivant les montagnes Rocheuses, depuis la grande courbe décrite par le Rio- Grrande, et en remontant vers le nord, on ne trouve plus de bisons à l’ouest, avant d’avoir atteint les latitudes plus élevées où le Saskatchewan prend sa source. Il s’en rencontre encore des troupeaux considérables sur les rives occidentales du Winnipeg , dans les plaines de Saskatchewan et sur la Rivière- Rouge du nord; la chasse de cet animal est une des principales occupations des habitants de cette colonie à moitié indienne, désignée sous le nom d’établissement de la Rivière-Rouge. «

Le fait le plus curieux, peut être, fait particulier à ces animaux seulement, c’est leur quantité prodigieuse. Dans nulle autre contrée du monde on ne trouve, comme en Amérique, des pâturages sans bornes pour nourrir des troupeaux aussi considérables que ceux-là. Des milliers de bisons se réunis-

sent pour paître ensemble, et le voyageur qui traverse le pays trouve pendant des milles entiers la plaine couverte de leurs bataillons épais et compactes. Quelquefois on les voit s’allonger sur une colonne interminable et passer d’un endroit à un autre; pendant leur marche, ils tracent des routes qui ressemblent aux grands chemins de nos pays. Quelquefois ces routes, défoncées par les pluies, se transforment en immenses ravins qui traversent la plaine et guident le voyageur altéré dans la direction d’un cours d’eau. Un autre fait encore assez étrange, c’est leur habitude de se vautrer par terre. Peut-être est-ce pour se délivrer des insectes parasites qui les rongent; car il faut se souvenir que dans leurs pâturages, ils ne trouvent ni arbres ni poteaux contre lesquels ils puissent se frotter, et alors ils sont forcés de so rouler à terre. Us se renversent donc sur le flanc, et, se servant de l’épaule ou de la hanche comme d’un pivot et de leurs pieds comme point d'appui, ils tournent rapidement sur eux-mêmes pendant des heure s entières. Ce mouvement rotatoire défonce et creuse le sol en forme de bassins arrondis qui sont souvent d’une profondeur considérable : on les nomme dans le pays, trous de buffalos. Dans les parages qu’ils fréquentent, on rencontre souvent devant soi des excavations circulaires , tantôt recouvertes de gazon, tantôt fraîchement creusées , et fort souvent remplies d’eau. C’est là que le voyageur vient étancher sa soif. c ’est là que l’animal lui - même vient s’abreuver à loisir. C’est probablement à ces habitudes bizarres des bisons de prairies qu’il faut attribyer l’idée sin-

gulière conçue par quelques-uns des premiers voyageurs qui ont visité ces contrées. Suivant leur dire, il y avait sur le continent américain une espèce d’animal qui creusait des puits.

Les bisons émigrent quelquefois en troupes considérables. Ces pérégrinations ne sont pas périodiques et ne paraissent pas causées par l’inlluence du climat. Ils voyagent ainsi sans doute pour trouver de l’eau ou pour chercher de meilleurs pâturages. Pendant la durée de l’émigration , les troupes de bisons prennent une allure impétueuse que rien ne peut interrompre. Ravines, plaines stériles et desséchées, rivières infranchissables, ils traversent tout sans hésiter. Souvent ils rencontrent des cours d’eau aux bords escarpés ou marécageux , et il en périt des milliers qui se voient emportés par le courant ou engloutis dans la fange du marais d’où ils ne peuvent sortir, et ils meurent ainsi de la mort la plus horrible. C’est alors que les aigles , les vautours et les loups trouvent, sans se déranger, le moyen de faire un festin sans pareil. Quelquefois aussi les chasseurs prennent part à la fête, car toutes les fois que les Indiens viennent à découvrir une troupe de buffalos dans un embarras semblable, ils en font un carnage incroyable.

La chasse aux bisons est, parmi les tribus indiennes , une occupation plutôt qu’un amusement. Ceux qui la font par plaisir sont en bien petit nombre ; car pour jouir de ce sport unique, il faut, comme l’avait fait notre petite caravane, entreprendre un voyage de plusieurs centaines de milles au risque d’être scalpé

par les Peaux- Rouges, et c’est là un danger que l’on court très-souvent. Aussi le bison n*’a-t-il pas à rédouter les atteintes des chasseurs amateurs.

Le véritable chasseur de profession, les trappeurs de race blanche et les Indiens poursuivent sans relâche les troupeaux de bisons, et en éclaircissent les rangs à coups de lances, de flèches et de carabine. Cette chasse ne se fait pas sans péril ; on y risque souvent de perdre la vie, et l’on raconte bien des accidents funestes arrivés aux chasseurs qui se livrent à la poursuite de ces animaux. On ne saurait approcher des taureaux , même blessés, quelque bien monté qu’on puisse être, sans courir les plus grands dangers, et le chasseur à pied a fort peu de chances de se sauver.

L’allure du bison est en apparence lourde et disgracieuse. Il roule de côté et d’autre comme un navire balotté par les vagues au milieu de l’Océan ; et cependant cette allure, si elle n'égale pas tout à fait en vitesse le galop d’un cheval , est beaucoup trop rapide pour permettre à un homme à pied d’atteindre l’animal qu’il poursuit. Le coureur le plus agile, s’il ne rencontre pas un arbre ou quelque autre lieu de refuge, est à peu près sûr d’être atteint par le bison, qui le transperce à coups de cornes, ou bien l’écrase sous ses pieds.

M. Richardson, voyageur et naturaliste distingué, raconte le fait suivant :

« Pendant ma résidence à Gharlton-House, dit ce voyageur, il arriva un accident digne d’être consigné dans mes remarques sur la chasse. M. Finnan Mac

Donald, employé de la compagnie de la baie d’Hudson, descendait en bateau la rivière Saskatchewan. Un soir, après avoir dressé sa tente, il sortit à la brune pour voir s’il ne trouverait pas quelque pièce de gibier. Il faisait presque nuit, lorsqu’il tira sur un bison mâle qui franchissait au galop une petite éminence, et comme il s’élançait en avant pour voir si son coup avait porté , l’animal blessé se jeta sur lui sans lui donner le temps de se reconnaître. Il eut la présence d’esprit au moment où la bête le frappait de ses cornes dans le côté, de la saisir par le long poil qui lui couvrait le front, et comme c’était un homme de haute taille et solidement bâti, il 3’ensuivit une lutte terrible qui dura jusqu’à ce que son poignet fût presque arraché de la jointure et que son bras retombât sans force ; alors il fut renversé, et deux ou trois coups de cornes que lui asséna l’animal lui firent perdre connaissance.

« Un peu plus tard, ses compagnons le trouvèrent baignant dans son tang, et perforé dans plusieurs endroits. Près de lui était couché le taureau, attendant, selon toute apparence , pour renouveler l’attaque, que l'infortuné chasseur donnât signe de vie. M. Mac Donald se rétablit pourtant des blessures qu’il avait reçues , • mais il mourut quelques mois après. »

La quantité des troupeaux de bisons, bien qu’en- . core considérable, diminue toutes les années. Leurs peaux laineuses , bien préparées , ont une immense valeur dans le commerce. Les Canadiens en font une grande consommation , c’est le manteau obligé du

voyageur qui s’aventure dans*ce climat glacial. On s’en sert pour garnir les carrioles, les voitures et les traîneaux. Dans les provinces septentrionales des Etats-Unis , on emploie aussi des milliers de ces peaux pour le même usage. On a donné à ces dépouilles le nom de robes de buffolos , et les fourreurs les garnissent et les ornent souvent avec un luxe qui leur donne une valeur fort élevée. On en exporte aussi beaucoup en Europe, particulièrement dans les pays froids, la Russie et la Norvège.

Cette grande demande de peaux doit naturellement être une cause de destruction pour le bison ; mais ce n’est pas tout encore. Des tribus entières d’indiens, composées de plusieurs milliers d’individus, se nourrissent exclusivement de la chair de ces animaux. Les couvertures de ces Indiens sont tout simplement des robes de bisons; une partie de leurs vêtements est faite avec le cuir, aussi bien que les tentes sous lesquelles ils s’abritent, et la viande de cet animal est leur seule nourriture pendant une partie de l’année. Les grandes tribus de Peaux -Rouges qui lia— biteut les prairies, les Sioux, les Pawnees, les Pieds-Noirs, les Crows, les Schiennes, les Arapahoès et les Comanches, ainsi que quelques autres peuplades moins considérables , ne se nourrissent absolument que de viande de bison. Il n’est donc pas étonnant que le nombre de ces animaux décroisse de jour en jour.

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