‹ Les veillées de chasse par le Capitaine MayneReidChapitre 32 sur 37 · I.a poursuite des bisons · texte numérisé non relu

I.a poursuite des bisons

Le lendemain matin, notre première pensée fut de nous régaler encore de viande de bison, et aussitôt que notre déjeuner fut achevé, nons nous mîmes en route dans les meilleures dispositions. Nous allions enfin nous livrer à cette chasse si ardemment désirée. A chaque pas nous rencontrions des traces distinctes, des empreintes de pieds, des trous creusés dans le sol, des bouses toutes fraîches. Aucun animal n’était encore en vue ; mais la prairie était accidentée, et tout portait à croire que nous devions rencontrer un troupeau dans un des vallons au moment où nous nous y attendrions le moins.

A quelques milles de là , nous découvrîmes un chemin tracé par les bisons. Cette route traversait à angle droit le sentier que nous suivions alors. Nous nous arrêtâmes pour tenir conseil. Fallait-il suivre ce chemin? Ce fut l’avis unanime. Nous demandâmes à nos guides ce qu’ils en pensaient. Ike et Redwood avaient soigneusement examiné les traces ; courbés jusqu’à terre, ils avaient pris note de tous les indices

qui pouvaient leur donner quelque renseignement sur la condition du troupeau , le nombre d’animaux dont il était composé, l’époque à laquelle il avait dû passer, sa vitesse, etc.

« Ils sont très nombreux, nous dit Ike; je croirais bien qu’il y a là près de deux mille têtes ; des taureaux, des vaches, des veaux et de jeunes bêtes d’un an, de sorte que nous n’aurons qu’à choisir la viande qui nous conviendra le mieux; bœuf ou veau, à notre fantaisie. Nous ne pouvons rien faire de mieux que de les suivre. Qu’en dis-tu, Mark?

— Eh ! c’est aussi mon avis , répondit Redwood. Ils ont passé par ici hier à l’heure de midi. La plus grande partie du troupeau a , selon moi, suivi cette route.

— - Mais comment le savez-vous ? demandâmesnous tous à la fois.

Oh ! ce n’est pas bien difficile, répliqua le guide : vous voyez que la plus grande partie de ces empreintes ont un jour de date et qu’elles ne peuvent en avoir deux.

— Et pourquoi pas ?

— Gomment en serait-il autrement , puisqu’il a plu hier matin avant le lever du soleil ? Ces traces n’ont été faites qu’après la pluie, j’aime à croire que vous n’avez aucune objection à cette réponse. »

Nous nous rappelâmes tous l’ondée de la veille, et chacun de nous s’inclina devant la justesse du raisonnement de notre guide. Les animaux avaient dû passer par là après la pluie ; mais pourquoi ne s’étaient-ils pas mis en route dès qu’elle avait cessé,

c’est-à-dire de grand matin ! Gomment Redwood pouvait-il savoir que c’était vers midi ?

« Voici ce que c'est, continua le guide. Si les bisons avaient passé par ici immédiatement après la pluie, leurs pieds se seraient enfoncés plus profondément dans le sol, et il y aurait plus de boue sur la voie ; or, comme vous le voyez, il n’y a pas beaucoup de gâchis, et je suis porté à croire que le terrain a dû avoir le temps de bien sécher avant que les Bisons n’aient franchi ce passage; et après une ondée pareille à celle d'hier, le sol n’a dû être un peu sec que vers le milieu du jour; voilà pourquoi je calcule qu’il devait être environ midi lorsque les bisons ont laissé les traces que vous apercevez tout autour do nous. »

Chacun de nous prenait le plus grand intérêt à ces explications remplies de sagacité données par nos guides, car , sans se consulter , et au moyen d’un simple raisonnement, Ike et Redwood étaient arrivés au même résultat ; ils avaient aussi deviné certains faits relatifs aux animaux que nous allions poursuivre. Ainsi, d'après eux, les bisons ne voyageaient pas en troupeaux compactes, mais en divisions partielles et disséminées , dont quelques-unes s’étaient avancées beaucoup plus vite que les autres; aucun chasseur n’était à leur poursuite , et il n’était pas probable que ces animaux fussent en route pour un long voyage ; ils marchaient probablement dans la direction d’un cours d’eau pour se désaltérer ou pour se baigner, et, dans ce cas, ils y feraient une halte, et nous donneraient le temps de les rejoindre. Ils

avaient, il est vrai, une journée d’avance sur nous; mais nous allions faire de notre mieux pour les atteindre. Les guides nous assuraient que le gibier ne nous manquerait pas, âvant même que nous arrivassions près du nombreux troupeau. Aussi nous nous mîmes en route sur la piste des bisons , animés des plus vives espérances.

A* peine avions -nous fait quelques cents pas , qu’une scène singulière s’offrit à nos yeux. Nous nous trouvions au faîte d’une colline, et nous sondions du regard la vallée peu profonde que traversait le sentier des bisons. Du fond de ce vallon s’élevait constamment un nuage de poussière , nuage d’abord si intense que nos yeux ne purent parvenir à le percer ; mais au bout de quelques intants, nous aper- ' çûmes un loup qui fit deux ou trois tours hors du cercle, et s’y rejeta de nouveau ; Celui-ci fut suivi par un autre, puis par un troisième. Ils avaient touB , la gueule ouverte , les yeux étincelants, le poil hérissé ; leur queue se tenait droite, et ils se battaient les flancs de la façon la plus furibonde. D’après ' leurs hurlements incessants, nous jugions bien qu’ils étaient engagés dans une lutte terrible , qu’ils se livraient entre eux, ou qui était dirigée contre un ennemi d’une autre espèce que la leur. Ike et Redwood nous assuraient qu’ils ne se battaient pas entre eux. Ils attaquent probablement un vieux taureau , nous dirent-ils; et sans plus attendre , les deux trappeurs s’élancèrent au galop et furent suivis par tous les autres chasseurs.

Nous arrivâmes bientôt au fond de la petite vallée,

3fc5

Ike nous avait tous précédés , et déjà il s’occupait à tuer des loups, ses ennemis intimes; quelques autres, cédant à ce mauvais exemple, déchargèrent leur carabine sur ce gibier sans valeur et en abattirent un assez grand nombre ; mais bientôt, le reste, qui se montait à peu près à une douzaine , s’enfuit à toutes pattes, et disparut derrière les coteaux.

La poussière se dissipa peu à peu , et à mesure que le nuage s’éclaircit nous pûmes distinguer l’objet qui avait été attaqué par des loups. Au centre d’un trou qu’il avait formé lui-même par ses mouvements rotatifs et par les efforts qu’il avait faits pour se défendre, nous vîmes un bison de taille monstrueuse. Tout chez cet animal annonçait une vieillesse très-avancée; il était maigre et son échine était à peine couverte de quelques touffes de poils , le sang coulait en abondance de ses lianes , de ses naseaux et de ses lèvres. Malgré ces blessures, le vieux taureau restait encore sur ses jambes , et comme preuve de ses prouesses , nous vîmes étendus à ses pieds cinq loups qu’il avait immolés avant notre arrivée. C’était un aspect triste et terrible à la fois que celui de ce vieil animal réduit en un si piteux état, et nous fûmes tous d’avis qu’il valait mieux mettre fin à ses souffrances en lui envoyant une balle dans la tête. C’est ce que fit l’un de nous , et la pauvre bête tomba bientôt à terre les quatre pieds en l’air.

La chair de ce bison était trop dure pour que nous pussions songer à nous en nourrir. Elle était tout au plus bonne pour des loups de prairies, et nous allions le laisser où il était, lorsque Ike, qui ne pou-

vait penser à laisser à ces maudits animaux une proie si facile à dévorer, tira son couteau de sa gaine, et retira du corps du bison la vessie et quelques-uns des petits intestins, qu’il enfla en un instant. Il attacha cet épouvantail à un bâton et le plaça au-dessus de la carcasse de l’animal, de manière que le moindre souffle de vent les tînt en mouvement. C’était, comme on nous l’avait déjà assuré, le meilleur moyen d’éloigner les loups d’un objet quelconque; et le chasseur des prairies, lorsqu’il sait que ces animaux rôdent dans les environs , s’en sert pour les empêcher de se jeter sur la viande de cerf ou de bison qu’il est obligé de laisser derrière lui.

Après avoir ainsi dressé son épouvantail, le guide remonta à cheval et nous rejoignit , tout en se complimentant lui-même à voix basse de ce qu’il venait de faire. A quelques portées de fusil plus loin, notre attention fut de nouveau attirée par un bruit qui s’élevait à quelque distance en avant ; et du sommet do la colline prochaine nous contemplâmes une scène plus intéressante encore que celle dont nous venions d’être témoins. Comme dans la première, les acteurs étaient encore des loups et des bisons, mais cette fois il n’y avait pas beaucoup de poussière, car le combat se passait sur le gazon , et nous pouvions suivre à notre aise les mouvements de tous les combattants.

Il y avait là trois bisons : une vache avec son veau et un taureau de belle taille qui leur servait de champion et de protecteur. Ces animaux étaient entourés par une bande de loups, qui les harcelaient avec un

LES VEILLEES DE CIIÂSSE.

acharnement indicible , ils ne leur laissaient pas un instant de repos, et leur intention évidente était de s’emparer du veau et même de la mère, s’ils pouvaient y parvenir. C’est là ce que le taureau cherchait à empêcher de toutes ses forces. Il y parvenait même avec succès, car on voyait autour de lui plusieurs loups étendus à terre, tandis que quelques autres se retiraient poussant des hurlements arrachés par la douleur. Mais ce qui rendait douteuse l'issue du combat, c’est qu’à chaque instant on voyait arrivor au galop de nouvelles bandes de loups, et tout faisait présumer qu’avant peu les bisons devaient succomber,

Malgré toute la sympathie que nous éprouvions pour cette petite famille ainsi attaquée, notre désir était d’obtenir le même résultat que celui projeté par les loups, c’est-à-dire de tuer et de manger la vache et le veau. Dans cette intention, nous piquâmes des deux, et nous nous élançâmes au galop vers le lieu du combat. Aucun des animaux, assaillants et assaillis, ne prit garde à nous avant que nous fussions parvenus à quelque pas d’eux. Les loups s’enfuirent aussitôt, et le bruit des carabines et des fusils domina bientôt les cris des chasseurs et le bruit des trépignements de nos chevaux; la vache et le veau tombèrent; mais le taureau, l’œil étincelant, jeta un regard courroucé sur ses nouveaux agresseurs, et quand il se fut assuré que toute défense devenait inutile, il allongea le cou, et forçant la ligne des chasseurs, il partit à fond de train.

A cette vue, nous éperonnâmes nos chevaux et nous les lançâmes sur la piste, commençant ainsi la plus

belle chasse à courre à laquelle j’aie jamais assisté de . ma vie. Nous galopions tous les huit à travers la plaine, et comme nous avions déchargé nos fusils à la première attaque, aucun d’entre nous n’était prêt à tirer, eussions-nous même forcé la bête. Dans l’excitation de la course, personne ne songeait à recharger son arme. Cependant nous avions nos pistolets en main et nous nous tenions prêts à faire feu.

Le bison nous avait déjà entraînés au moins pendant un demi-mille à travers les vallées et les collines, et aucun de nos chevaux n’avait pu l'atteindre; nous commencions à le serrer de plus près, lorsque tout à coup, sans qu’il y ait un coup de feu tiré, nous le vîmes tomber lourdement en avant et rester étendu sans mouvement. Quelques-uns d’entre nous s’imaginèrent que le pied lui avait manqué, et que ce n’était qu’une simple chute; mais, en arrivant plus près, nous vîmes qu’il ne donnait plus aucun signe de vie; l’animal était bien mort : une balle de carabine l’avait atteint dans les parties vitales lors de la première volée, et cette course furibonde n’avait été que le dernier effort convulsif de la vie qui l’abandonnait.

Nous laissâmes deux ou trois de nos compagnons pour s’assurer de la peau et des morceaux choisis de la chair du bison, et nous revînmes en toute hâte à l’endroit où nous avions laissé la vache et son veau, qui tous deux étaient bien plus précieux pour nous. Quelle ne fut pas notre fureur lorsque nous découvrîmes que nous avions été devancés par ces maudits loups ! Il ne restait plus que quelques lambeaux de cuir de ce veau si tendre , si succulent , et la vache

était si déchirée, si mutilée, qu’elle ne valait plus la peine d’être dépecée. Le morceau même le plus délicat, la langue, avait été enlevé par ces brigands des prairies, et dévorée jusqu’à la racine. Dès qu’ils nous avaient vus revenir , ils s’étaient enfuis emportant chacun un morceau de chair dans la gueule, et nous pouvions les voir dans la pairie dévorant notre gibier sous nos yeux. Ike était furieux et les accablait d’imprécations, et si les loups n’avaient pas été si rusés, il n’eût pas tardé à se Venger d’une manière éclatante; mais les fins matois eurent le soin de se tenir hors de la portée de ses balles; aussi le vieux trappeur fut-il obligé de réserver son courroux pour une meilleure occasion.

Nous revînmes donc à l’endroit où nous avions laissé le taureau, et près de sa carcasse nous établîmes notre camp pour la nuit. Quelque dure que lût la chair de cet animal, nous fîmes un excellent souper, composé de la langue, de la bosse, des boudins et des os à moelle; puis nous nous mimes en devoir de dormir et de rêver à la chasse du lendemain.

Page 1