CHAPITRE XXXII
Ruses des trappeurs.
Le lendemain matin, au moment même où nous allions nous remettre en route, nous aperçûmes sur le sommet d’un coteau, à environ un mille ou un mille et demi devant nous, un troupeau d’une douzaine de bisons, que nos guides nous assurèrent être entièrement composé de vaches. Cette rencontre nous remplissait de joie; car, ainsi que je l’ai déjà dit, la cliair de la femelle est bien plus délicate que celle du mâle, et nous désirions en faire une bonne provision.
Nous tînmes conseil à la hâte pour délibérer sur le meilleur moyen d’arriver à la portée du troupeau. Quelques-uns furent d’avis de se porter hardiment en avant et d’atteindre les animaux, grâce à la vitesse de nos montures ; mais plusieurs d’entre nous s’opposèrent à ce projet. Les vaches sont souvent très-timb des ; elles pouvaient donc prendre l’épouvante longtemps avant que nous arrivassions près d’elles; alors nous aurions pu faire faire à nos chevaux un temps de galop qui les eût mis sur les dents pendant le reste de la journée; puis encore nos montures n’étaient pas
en étal d’entreprendre une course pareille; notre provision d’avoine était épuisée , et leur nourriture, qui se composait d’herbe de la prairie, sans compter la fatigue de nos courses quotidiennes , les avait en grande partie réduites à l’état de squelettes. Il fallait donc autant que possible renoncer à un galop aussi violent.
Parmi ceux qui proposaient des moyens différents, nous comptions les guides Ike et Redwood. Ces deux hommes pensaient qu’il valait mieux essayer d’arriver jusqu’aux vaches par la ruse, c’est-à-dire nous avancer en rampant jusqu’à ce que nous fussions arrivés à portée, et alors on ferait une décharge général. Le terrain était favorable à cette manœuvre; il était couvert en différents endroits de petits bouquets de cactus et de buissons d’armoise ( artemisia ), derrière lesquels un chasseur pouvait facilement se cacher. Les trappeurs ajoutèrent, en outre, qu’à moins que le chasseur ne se découvrît, les bisons ne s’effrayeraient pas du premier coup de fusil; qu’au contraire, ils pouvaient tous tomber l’un après l’autre sans que le reste en prît l’alarme, à moine que nous ne fussions placés au-dessus du vent, et qu’alors les animaux ne fussent avertis de notre présence par l’odorat. Nous avions le vent pour nous, c’était un point mportant ; sans cela les bisons nous auraient flairés à un mille de distance ; car c’est à l’extrême finesse de leur odorat que ces animaux se fient le plus pour se protéger contre le danger. Ike et son camarade soutenaient que si on ne réussissait pas à approcher le bison en rampant, il serait toujours temps de courir
sas aux vaches, d’autant plus que, pendant que quelques-uns tenteraient le premier moyen, les autres resteraient en selle et se tiendraient prêts à prendre le galop.
L’exécution de ce plan n’ofirait aucune difficulté, et il fut résolu qu’on essayerait le moyen d’attaque proposé. Les trappeurs s’étaient déjà préparés. Ils avaient évidemment la plus grande envie de nous donner un échantillon de leur savoir-faire et nous étions tout prêts à assister à leurs évolutions. Nous les avions remarqués arrangeant deux grandes peaux de loups, auxquelles étaient restées la tête, les oreilles et la queue. Elles devaient servir à leur déguisement, et c’était à l’aide de ce costume de bête qu’ils espéraient arriver auprès des bisons.
Quoique le bison n’ait pas de plus grand ennemi que le loup, il le laisse s’approcher de lui sans essayer de le chasser et sans manifester la moindre crainte. Il ne saurait empêcher le loup de rôder autour de lui, car celui-ci a assez d’agilité pour s’enfuir sans peine lorsqu’il est poursuivi par un taureau; d’ailleurs le bison, à moins d’être séparé de sa troupe ou d’être estropié d’une façon ou d’une autre, n’a pas peur des loups; et même, dans les circonstances ordinaires, il ne daigne pas remarquer leur présence; aussi, d’après toutes ces considérations, une peau de loup est-elle, parmi les Indiens, un déguisement favori pour la chasse aux bisons, et nos trappeurs Ike et Redvvood s’en étaient souvent servis. Nous allions donc, suivant toute apparence, assister à un spectacle nouveau et amusant.
laissant leurs chevaux au camp; quant à nous, nous restâmes en selle, prêts à prendre le galop au cas où leur ruse viendrait à échouer; nous aurions fait alors ce qu’on appelle la chasse à courre. D’abord, les trappeurs marchèrent tout droit aussi longtemps qu’ils purent le faire sans crainte ; mais longtemps avant d’être arrivés à portée de fusil, nous les vîmes se pencher et s’avancer courbés en deux, jusqu a cequ’enlin
Nos deux guides furent bientôt enveloppés dans les peaux fraîches des loups ; leur tête était abritée par la peau de la tête des coyotes, et leurs épaules se cachaient sous le reste de la dépouille, qui était attachée à l’aide de courroies. Une fois déguisés comme ils l’entendaient, Ike et Redwood nous quittèrent, •
ils se couchèrent presque sur le terrain et s’avancèrent en rampant sur les mains et les genoux.
Il leur fallait du temps pour parvenir à portée, et nous, qui étions à cheval, bien que nous suivissions leurs mouvements avec le plus grand intérêt, nous commencions à nous impatienter. Cependant les bisons, qui broutaient tranquillement l'herbe du pâturage, ne paraissaient pas s’apercevoir de T’approche de l’ennemi; de temps en temps même on en voyait un, saisi d’un accès d’humeur folâtre, se jeter à terre, se rouler quelques minutes, puis se remettre sur ses pieds. C’était, on nous l’avait annoncé, un troupeau de vaches guidées par un taureaû, qui allait et venait, comme pour veiller à la sûreté commune. Lorsque les trappeurs se trouvèrent assez près, nous crûmes un instant que le taureau les avait aperçus ; il s’était avancé de ce côté du troupeau, et semblait sonder du regard l’endroit où se trouvaient nos camarades. Mais cette alarme ne dura qu’un moment ; car, apparemment satisfait de son examen, l’animal fit volte-face et retourna se mêler au troupeau.
Ike et Redwood étaient déjà si près, qu’à chaque instant nous nous attendions à voir briller l’éclair qui devait jaillir de leurs carabines. La distance qui nous séparait d’eux nous induisait en erreur ; ils étaient plus éloignés du troupeau que nous ne le pensions. Dans ce moment même, nous aperçûmes un autre bison, un taureau gigantesque, qui arrivait derrière eux : il descendait du sommet d’un coteau voisin et se disposait à rejoindre le troupeau. Les trappeurs se trouvaient placés sur la route, et leur attention était
tellement absorbée par les autres, que jusqu’au moment où l’animal vint se placer entre eux et les vaches, ils ne parurent pas l’avoir remarqué. Cette visite inattendue sembla les déconcerter. Elle détruisit évidem. ment leur plan d'attaque, qu’ils étaient sur le point de mettre à exécution. Ils furent aussi, à n’en pas douter, légèrement émus par l’apparition soudaine de ce monstre hérissé ; car tous deux , comme poussés par un mouvement d’effroi, se relevèrent tout à coup et lâchèrent à la fois la détente de leurs carabines. Nous vîmes aussitôt l’animal disparaître au milieu do la plaine.
Comme on le pensait bien, la ruse des peaux de loups était éventée. Le taureau gardien du troupeau avait été témoin du combat, et, poussant un long mugissement en signe d’alarme, il bondit, s’élançant d’un galop pesant et rapide, tandis que tous les autres . le suivaient de toute la vitesse de leurs quatre jambes. Heureusement la direction qu’ils prirent ne les éloignait pas tout à fait de nous; la ligne qu’ils suivaient inclinait vers notre gauche, de sorte qu’en prenant une diagonale nous pûmes nous trouver sur leur route. Tous, d’un commun accord, nous piquâmes des deux et nous nous élançâmes dans la plaine au grand galop de nos chevaux.
Il nous fallut franchir cinq grands milles avant d’arriver à portée de fusil, et même encore quatre seulement d’entre nous parvinrent-ils au but; le naturaliste, Besançon, le Kentuckien et moi. Nos chevaux n’en pouvaient plus; mais, à force d'encouragements, nous les amenâmes sur les lianes des fa-
rouches bisons. Chacun de nous choisit sa bête et déchargea sa carabine à la distance qui lui convenait le mieux. Quatre vaches grasses restèrent étendues sur le sentier, comme pour nous récompenser du galop prolongé auquel nous nous étions livrés. La fatigue de nos chevaux nous empêcha de poursuivre les autres, qui bientôt disparurent à nos yeux dans les méandres de la prairie.
Nous avions donc en abondance de la viande excellente. Aussi résolûmes-nous de dresser nos tentes dans ces parages , afin de laisser reposer nos chevaux ; alors seulement nous nous remettrions sur la piste des bisons, et nous leur donnerions encore deux ou tsois fois la chasse.