‹ Les veillées de chasse par le Capitaine MayneReidChapitre 34 sur 37 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

Les hôtes inattendus. — Un souper de loup rôti.

Lorsque nous eûmes choisi un endroit pour y établir notre camp, nous y apportâmes la chair des bisons, et en peu de temps nous fîmes griller sur un brasier de bois de cotonnier le souper le plus splendide que nous eussions fait depuis longtemps. La viande du bison femelle est bien supérieure à celle

du bétail domestique, et les morceaux de choix sont vraiment des mets dont le goût ne s'oublie jamais. Cela tient peut-être à l'appétit que donne au chasseur l’air vif de la prairie, et qui y ajoute un fumet particulier. Je ne puis rien affirmer, mais il est bien certain que l’aloyau renommé de la bonne vieille Angleterre ne m’offre pas dp souvenirs plus juteux et plus succulents qu’un rôti de filets d’entre-côte de vache grasse cuite sur un feu pétillant de bois de cotonnier, et mangé en plein air sous le ciel pur des prairies.

L’endroit où nous avions dressé nos tentes était situé au bord d’un petit ruisseau formé par une source jaillissante qui sortait de terre à quelques pas et serpentait à travers la prairie pour aller se jeter dans une des branches peu éloignées de l’Arkansas. A la place occupée par notre camp les rives étaient peu élevées : mais à deux cents pas plus loin le courant était encaissé par deux collines peu escarpées, il est vrai, mais assez profondes pour empêcher un homme placé au centre du ruisseau d’avoir vue sur la prairie. Ce bas-fond était couvert d’une herbe épaisse quoique rude au toucher, tandis qu’un peu plus haut l’on trouvait un pâturage bien meilleur pour nos montures, où l’herbe à bisons croissait en abondance : aussi nous hâtâmes-nous de les y établir, nous proposant de les rapprocher du camp à la nuit, ou tout au moins lorsque nous nous 'sentirions disposés à dormir. Le camp lui-même, c’est-à-dire les deux tentes et le chariot de Jack, se trouvaient tout à fait au bord du ruisseau ; mais les mules de l’attelage étaient sur la plaine avec le reste de la cavallada.

Nous avions encore devant nous deux heures de joür avant le coucher du soleil. Notre repas était terminé, et satisfaits de notre chasse du matin, nous fumions en dégustant quelques gouttes d’eau-de-vie qui restaient encore dans un baril d’assez forte taille dont nous avions eu soin de nous munir. Après avoir passé en revue les incidents de la journée, nous arrangeâmes entre nous nos plans de bataille pour le lendemain. La fraîcheur du soir nous avertissait que l’hivpr était proche, et tous d’un commun accord nous-, décidâmes qu’un séjour d’une semaine était tout le temps que nous pouvions prudemment passer dans ces parages. Lorsque nous nous étions mis en route la saison était déjà un peu avancée, et le temps que nous avions perdu à la recherche des bisons que nous avions espéré rencontrer plus à l’est, avait . dérangé nos calculs; aussi, maintenant que nous les avions trouvés, huit jours de chasse devaient suffire à nos plaisirs avant de revenir sur nos pas. Déjà pendant la nuit la gelée s’était fait sentir, et nous avait fait grandement souffrir. Du reste nous n’ignorions pas que dans les prairies la transition de l’automne à l’hiver est aussi soudaine qu'imprévue. Huit jours de chasse bien employés devaient donc nous satisfaire. Nous ne pouvions manquer de tuer un grand nombre de bisons, soit en les surprenant, soit en les chassant à courre, soit en les entourant. Nous ferions alors provision de viande excellente que nous sécherions sur le feu, et dont nous remplirions notre chariot; puis, chargés de nos trophées, c’està-dire de robes et de cornes de bisons, nous ferions

une entrée triomphale dans les pays civilisés. Telles étaient les espérances flatteuses dont nous nous bercions pendant notre veillée de chasse.

*. Il est triste de l’avouer cependant, tous ces rêves ne devaient jamais se réaliser, aucun de ces projets ne devait être exécuté. Lorsque nous arrivâmes à la colonie la plus rapprochée du désert, ce qui eut lieu environ six semaines plus tard, l’aspect de notre compagnie était bien loin de ressembler à une marche triomphale. Nous étions tous à pied, maigres et décharnés, couverts de haillons, à moitié gelés, les pieds ; en sang, plus qu’à demi morts. Nous avions encore, il est vrai, quelques robes de bisons, mais elles étaient suspendues à nos épaules, et nous les portions pour en couvrir notre nudité, et non pour en faire parade. Pendant des semaines entières elles nous avaient servi la nuit de lits et de couvertures afin de nous garantir du froid, et le jour de manteaux pour nous défendre des pluies torrentielles de l’hiver. Mais n’anticipons point sur les événements. Revenons à notre camp le long du ruisseau.

Nous étions assis autour de notre feu pétillant, occupés à décider notre plan de bataille. Les heures s’écoulèrent rapidement ainsi, et nous causions encore lorsque la nuit vint nous surprendre. Quelqu’un d’entre nous fut alors d’avis qu’il était temps d’aller chercher les chevaux, tandis qu’un autre prétendait qu’il vallait mieux les laisser paître encore quelque J temps, vu que dans cet endroit l’herbe était excellente, et que depuis quelques jours, ils avaient fait maigre chère. » Il n’y a pas de danger pour eux, con-

tinua l’orateur. Nous n’avons pas vu de traces d’indiens, ou si quelqu’un de vous croit qu’il y ait le moindre péril, un des guides montera sur la colline afin de surveiller l'horizon ; mais du moins , croyez- . moi, laissons les pauvres bêtes manger à leur faim.

Cette proposition fut agréée, Lanty fut désigné pour faire sentinelle auprès des chevaux ; et nous demeurâmes étendus près du feu en continuant notre conversation.

A peine l’Irlandais avait-il eu le temps d’arriver à son poste qu’un mélange de sons confus qui nous fit refluer le sang jusqu’au cœur, vint frapper nos oreilles: simultanément, et comme mus par un ressort inconnu, nous nous dressâmes sur nos jambes. Il était impossible de s’y méprendre, ce que nous entendions c’étaient des cris poussés par des Indiens; le moins habile de la bande aurait compris ce dont il s’agissait. Ces whoops, mêlés aux hennissements des chevaux, aux trépignements de leurs pieds, aux vociférations de notre sentinelle; tel était le bruit qui parvenait jusqu'à nous. « Ce sont les Indiens!» s’écria Ike, et , saisissant sa carabine , il s'élança en avant.

Cette brusque exclamation eut plus d’un écho, et chacun quitta le feu pour courir à ses armes. Quelques secondes nous suffirent pour franchir les buissons qui garnissaient les bords du ruisseau, et gravissant le coteau, nous rencontrâmes l’irlandais revenant sur ses pas de toute la vitesse de ses jambes et hurlant à pleine voix : o Au meurtre ! aux bêtes sauvages ! Il y en a au moins un millier. Ils ont en-

levé les chevaux -r— tous ! — et les mules aussi. » Cette nouvelle était terrible, et nous pûmes bientôt nous assurer qu’elle n’était hélas! que trop vraie. En arrivant à l’endroit où nous avions parqué notre cavallada, nous n’aperçûmes plus l’ombre d’un seul cheval ; on avait enlevé jusqu’aux piquets et aux licols. Au loin, sur la prairie , on distinguait encore confusément une sombre masse de cavaliers ; et comme ils s’éloignaient en fuyant sur les gazons de la prairie, nous entendions encore leurs éclats de rire et leurs cris de triomphe. Nous ne revîmes plus ni les chevaux ni les voleurs.

C’était, comme nous l’apprîmes plus tard une bande d’indiens Pawnees,et il est bien certain que s’ils nous avaient attaqués, nous ne nous en serions pas tirés sans des pertes cruelles ; mais ils étaient en petit nombre, et ils se contentèrent d’enlever nos chevaux. Tout faisait croire qu'après les avoir mis en lieu de sûreté, ils se proposaient de revenir nous attaquer, si Lanty ne les avait découverts tandis qu’ils étaient à l’œuvre. Après une pareille alarme, ils se doutèrent que nous serions sur nos gardes, et ils partirent, satisfaits du butin précieux qu’ils nous arrachaient par la ruse.

C’était la plus triste aventure qui pût nous arriver. Se trouver ainsi sans monture en pleine prairie, et à une distance prodigieuse des pays civilisés, quelle affreuse perspective ! Et cependant nous devions bientôt subir un nouveau malheur, tout aussi cruel que celui que nous venions d’éprouver. Craignant d’être attaqués pendant la nuit par les Indiens, nous ne

songeâmes pas à retourner auprès de notre feu pour y dormir; nous mîmes nos armes en état et nous allâmes nous échelonner le long du coteau, près du sentier qui menait au bas-fond, n’ayant qu’une pensée, celle de surveiller tous les points par où les ennemis pouvaient venir nous surprendre.

Tandis que nous étions absorbés dans l’occupation de sonder les méandres et les profondeurs de la plaine, nous avions complètement oublié notre camp, et le feu que nous avions laissé. Tout à coup , un bruit pétillant vint éveiller notre attention. Nous nous relevâmes à la hâte, et, jetant les yeux sur la vallée qui se trouvait derrière nous, nous aperçûmes notre camp en flammes. Les buissons formaient un brasier tout alentour, et les flammes s’élevaient déjà à plusieurs pieds de hauteur. Nous pouvions voir la lueur de l’incendie qui rougissait la toile blanche des tentes et du chariot ; aussi, en quelques secondes, tout ce qui se trouvait dans notre camp fut atteint par le feu et disparut à nos yeux.

Nous ne tentâmes aucun effort pour sauver notre propriété; tout eût été inutile, c’eût été même un acte de folie. Nous ne pouvions approcher du foyer sans risquer d’y perdre la vie ; car depuis le temps où nous demeurions ainsi à contempler ce spectacle émouvant, le feu avait gagné tout le bas-fond, et s’étendait le long des bords du ruisseau.

Quant à nous personnellement, nous ne courions aucun danger. Nous étions sur une hauteur, en pleine prairie, dans un endroit couvert d'une herbe courte; et quand bien même ce gazon aurait pris feu, nous

connaissions le moyen de nous sauver. Du reste, ce plateau élevé, séparé du sol par un coteau escarpé, ne pouvait être atteint par l’incendie, qui continuait ses ravages à quelques pas de nous. Nous restâmes longtemps ainsi enchaînés à la même place, considérant le progrès des flammes, lorsqu’enlin le jour parut. Le feu était éteint dans le bas-fond, près de nous, et l'emplacement de notre camp n’offrait plus à nos yeux qu'un sol noirci couvert de cendres et de débris encore fumants. Nous descendîmes, et nous nous dirigeâmes vers l’endroit où nous avions dressé nos tentes. Tout était détruit, à l’exception des ferrements du chariot, qui seuls n’avaient pas été dévorés par l’élément destructeur. Nos vêtements de rechange, nos provisions, les flammes avaient tout consumé, tout jusqu’au produit de notre chasse de la veille, dont les débris gisaient calcinés au milieu des cendres.

Notre position était vraiment déplorable ; nous avions faim, et il ne nous restait même pas de quoi déjeûner, le feu avait tout dévoré. Quelques-uns d’entre nous se détachèrent pour aller à la recherche du taureau tué par les guides; mais ils ne trouvèrent plus un seul morceau de viande, les loups en avaient fait un squelette digne de figurer dans un musée d’anatomie. Ce qui restait, c’étaient les os à moelle; on les recueillit, comme aussi ceux des vaches que nous avions tuées la veille, et nous déjeunâmes de moelle crue, non que nous n’eussions pas de feu, mais parce que ce mets est moins agréable au goût lorsqu’il est cuit.

Qu’allions-nous faire? Nous tînmes conseil; et,

comme on peut le penser, l’avis unanime fut de se diriger vers la plus prochaine colonie, c’est-à-dire vers la ville frontière d’indépendance, élevée au bord du fleuve Missouri. Nous en étions éloignés d’environ trois cents milles, et, d’après nos calculs, nous pouvions y arriver en vingt jours ; mais il ne fallait pas songer à marcher en droite ligne dans la direction des endroits habités, car nous courrions risque de mourir de faim en route. Nous prîmes donc le parti de rester encore quelques jours dans les parages fréquentés par les bisons, jusqu’à ce que nous eussions

réussi à nous procurer une quantité raisonnable de vivres, dont chacun porterait sa part ; alors seulement nous nous mettrions en route.

Pendant toute cette journée, nous nous dispersâmes de côté et d’autre dans la prairie, après être convenus d’un rendez-vous pour le soir. Le but de cette séparation momentanée était de parcourir une plus vaste étendue de terrain, et d’avoir ainsi plus de chances

de rencontrer du gibier. A notre grand chagrin, nous revînmes tous le soir au lieu indiqué le sac absolument vide. Le seul gibier qui fut apporté par l'un de nous était une pa,ire de ces marmottes nommées chiens de prairie , qui n’auraient pas suffi pour le souper d’un chat; il n'y en avait pas assez pour en faire goûter une bouchée à tout le monde. Il fallut donc se résigner à se passer de souper. On ne s’étonnera pas que des gens qui n’avaient fait qu’un maigre déjeûner, et dont le dîner avait été nul, éprouvassent une faim de loup. L’idée nous vint que cet horrible genre de mort nous menaçait peut-être plus que nous ne pensions. On avait vu dans la journée plusieurs compagnies de bisons, mais ils étaient si farouches qu’on n’avait pu les approcher. Si la chasse du lendemain n’était pas plus favorable, nous nous trouverions dans une position vraiment critique; et comme toutes ces pensées se présentaient à notre esprit, nous jetions les uns sur les autres des regards qui exprimaient toutes nos appréhensions et nos alarmes.

Nous étions silencieusement assis autour de notre „ feu, nous contemplant mutuellement dans l’espoir de donner ou de recevoir quelque consolation , lorsque nous vîmes le vieil Ike quitter sa place auprès du feu , et , après nous avoir recommandé à voix basse de ne pas bouger, il partit en rampant sur ses mains et ses genoux. Il avait indubitablement aperçu quelque chose; on ne pouvait autrement s'expliquer cette conduite singulière. Au bout de quelques minutes, son ombre rampante se perdit dans les ténèbres, et nous ne le vîmes ni ne l’entendîmes plus. Enfin la

détonation de sa carabine, pareille au son que produit un coup de fouet, nous fit tressaillir; dans la crainte que notre guide eût été surpris par les Indiens, nous nous levâmes précipitamment pour nous jeter sur nos armes. Mais la vue du trappeur nous rassura bientôt ; il revenait tranquillement vers nous, et la clarté de notre feu de bivac nous permit de distinguer un objet. assez grand qui lui pendait au côté et traînait jusqu'à terre. «Hourra! s’écria l’un de nous, Ike a tué quelque chose. — Est-ce un daim, une antilope, quoi donc? se demandait-on. — Rien de tout cela , fit Ike d’un ton nasillard et d’une voix traînante, ce n’est ni l’un ni l’autre,» et il nous montra son gibier, qui n’était pas autre chose qu’un loup de prairies. Mieux .valait goûter à l’animal carnassier qu’endurer la faim , tel fut l’avis général. Aussi, en quelques secondes, le loup fut-il suspendu au-dessus du feu et rôti dans sa peau.*

Cet incident ramena quelque gaieté au milieu de nous, et l’idée de souper avec de la viande de loup réveilla même les plaisanteries et les bons mots de quelques-uns d’entre nous. Pour les trappeurs, ce mets n’avait rien d’extraordinaire, mais ils étaient les seuls de la caravane qui en eussent jamais mangé. Cependant personne n’était disposé à faire la petite bouche , et lorsque le loup fut rôti à point, chacun dévora son morceau avec autant d’appétit que si c’eût été du faisan.

Avant la fin du repas , le tueur de loups fit une seconde excursion et tua un second loup de la même manière que le premier; de sorte que nous eûmes le

plaisir de savoir, avant de nous coucher, que nous avions do quoi déjeuner pour le lendemain. Ces animaux, que nous avions maudits tant de fois dans le courant de notre voyage , allaient vraisemblablement voir notre haine se changer en tendre prédilection.... pour leurs gigots. Nous ne pouvions nous empêcher de désirer leur compagnie, bien que ce ne fût que pour les tuer et les manger ensuite.

Ce souper de loup rôti nous rendit à la fois nos .forces physiques et morales ; aussi , quand il fut achevé, nous mîmes-nous à écouter avec le plus grand intérêt nos guides, qui, inspirés par notre position actuelle, nous racontèrent plusieurs aventures curieuses qui leur étaient arrivées pendant de lointaines excursions , et parmi lesquelles la suivante, que je rapporterai , nous avait particulièrement intéressés.

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