‹ Les veillées de chasse par le Capitaine MayneReidChapitre 35 sur 37 · CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV

Les lièvres et les cigales.

Nos deux trappeurs, réunis à deux autres individus de leur profession, étaient partis pour une expédition de chasse sur un des aftluents de la rivière

Great-Bear (fleuve du Grand-Ours), à l’ouest des montagnes Rocheuses. Ils y furent attaqués par une tribu d’indiens Utahs, qui non-seulement les dépouillèrent de tout le produit de leur chasse, mais qui encore leur volèrent leurs chevaux et leurs bêtes de somme, de magnifiques mules. Ce qu’il y avait de pire, c’est qu’ils prirent aussi les armes et les munitions des chasseurs. Au milieu de ces contrées désertes , les infortunés voyageurs couraient grand risque de mourir de faim avant d’arriver aux premiers défrichements américains , dont le plus rapproché était Fort-Hall, sur la rivière Snaka, à trois cents milles de là.

Près de l’endroit où les Indiens les avaient ainsi laissés dénués de tout, s’étendait une immense plaine couverte de sauge , espèce de plante connue sous le nom d'arlemisia, dont les feuilles et les fruits, tout amers qu’ils sont, forment la nourriture d’une espèce de lièvre que les trappeurs appellent familièrement lapin de sauge. Ce lièvre est aussi léger à la course que la plupart des individus de son espèce ; et pourtant, quoique nos trappeurs n’eussent ni chiens ni fusils , ils découvrirent un moyen pour les attraper. On s’imagine peut-être qu’ils les prirent aux lacets ou à l’aide de pièges ; non , car ils n'avaient rien de ce qui était indispensable pour confectionner des engins de ce genre, et voici le procédé qu’ils mirent en usage.

Ils eurent la patience de construire une haie circulaire, en tressant ensemble les plantations d’armoise dont ils laissèrent un côté ouvert; puis ils s’en

LES VEILLEES I)E CHASSE.

allèrent au milieu de la plaine faire une battue, et, à force de battre les buissons , ils réussirent à faire entrer une assez grande quantité de lièvres dans l’enclos. Les chasseurs terminèrent alors la partie inachevée de leur clôture, et, en entrant dans le parc, ils tuèrent à leur aise toutes les bêtes qui s’y trouvaient renfermées, jusqu’à ce qu’il n’en restât plus une seule. Quoique la barrière n’eût pas plus de trois pieds de haut, les lièvres ne faisaient aucun effort pour la franchir, ils s’y jetaient tête baissée, et se laissaient prendre à la main ou assommer à coups de bâton.

Cette méthode ingénieuse n’avait pas le mérite de la nouveauté, de l'aveu même d’Ike et de Redwood; car c’était celle employée, pour la chasse aux lièvres, par quelques tribus occidentales de Peaux-Rouges, telles que les infortunés Indiens Shoshonées et les misérables Diggers , dont la vie tout entière n’est qu’une lutte continuelle contre la faim et les moyens de l’apaiser. Quelques-uns de ces Indiens n'ont pour toute arme qu’un long bâton recourbé à l'un des bouts, qui leur sert à faire sortir le lézard ou l’agama des fissures au milieu desquelles il vit, ou des trous creusés dans les rochers où il s’est glissé. Ils avalent ce reptile avec la férocité qu’un mâtin avalerait une souris. S’emparer d’un lièvre de sauge est pour eux le nec plus ultra de l’habileté en fait de chasse.

Au bout de deux ou trois jours de chasse , nos trappeurs étaient parvenus à capturer plus de vingt pièces de gibier ; bientôt cependant ces quadrupèdes

commencèrent à devenir de plus en plus rares, et enfin on n’en trouvait plus aucun. Naturellement, nos trappeurs ne mangèrent que ce qui leur était nécessaire pour subsister : ils firent sécber le reste sur un feu d’armoise, de manière à pouvoir conserver cette viande pendant quelques jours. Puis ils char- . gèrent leurs provisions sur leur dos, et se mirent en route pour rejoindre la rivière Snaka; mais longtemps avant d’arriver à Fort-Hall, ils avaient épuisé

leurs vivres et se trouvaient dans une position aussi déplorable qu’en partant. La contrée qu’ils traversaient alors était encore, s’il se peut, plus déserte que celle qu’ils venaient de quitter. Les lièvres eux-mêmes ne pouvaient y vivre , et ceux qu’on y voyait à de rares intervalles -se sauvaient avant qu’il fût possible de les approcher.

De loin en loin la vue d’un .tétras venait encore exciter leur convoitise ; mais ils n’avaient pas d’autre

satisfaction que celle d'entendre le crépitement de ses ailes lorsqu’il prenait sa volée, et de le suivre des yeux jusqu’à ce qu’il s’abattît sur un point éloigné de la plaine. Cet oiseau est celui que les naturalistes appellent le coq des plaines (i tétras urophasianus ), et c’est le plus gros de la famille , bel oiseau noir et blanc formant un gris argenté — mangeable dans la première année. Plus tard, le fruit de l’absinthe sauvage, dont il fait sa nourriture, lui donne un goût amer et désagréable, et malgré cela, ce faisan de l’Amérique du Nord eût satisfait l’appétit de nos trappeurs s’ils avaient pu s’en emparer. Mais n’ayant pas , de fusil, il n’y fallait pas songer. Pendant plusieurs jours ils ne vécurent que de racines et de menus fruit ; heureusement encore c’était la saison où ces baies et ces légumes étaient mûrs.

De temps en temps ils trouvaient aussi des navets de prairie ( psoralea esculenla), et, dans un marais qu’il leur fallut traverser, ils récoltèrent une provision de racines de kamas, si célèbres aux Etats-Unis. Ces ressources étaient cependant loin d’être suffisantes ; il leur fallait encore faire quatre ou cinq jours de marche, et ils commençaient à craindre de ne pouvoir avancer davantage, car le pays à travers lequel ils allaient voyager était un désert entièrement nu.

Dans ce moment critique , ils se procurèrent encore une nouvelle subsistance , et en quantité suffisante pour leur permettre de poursuivre sans crainte leur voyage. Tout à coup, comme par enchantement, la terre se couvrit de gros insectes de couleur brun foncé, appartenant à l’espèce connue sous le nom de

grillons des prairies , mais que le naturaliste, d’après la description que lui en firent les trappeurs, affirma devoir être des cigales. C’est une espèce célèbre en Amérique, et que l’on appelle locustes de dix-sepl ans (cicada seplem decem), eu égard à un préjugé populaire d’après lequel ces insectes ne paraissent en vols innombrables que tous les dix-sept ans. Cette espèce de cigale diffère des autres en ce qu’elle ne nuit pas à la végétation. Nombre d’oiseaux et de quadrupèdes s’en nourrissent avec plaisir ; les pourceaux les recherchent avec avidité et en détruisent des quantités considérables, et les écureuils les dévorent avec autant d’appétit que si c’étaient des noix.

A peine les trappeurs eurent- ils aperçu les cigales qui rampaient sur le sol, qu’ils se sentirent rassurés : ils n’avaient désormais plus peur de mourir de faim. Ils savaient que ces insectes étaient un article de nourriture important parmi les Indiens qui chassent les lièvres de sauge. Ils connaissent en outre les moyens praticables pour s’en emparer, et ils se mirent aussitôt à en faire provision. Ils commencèrent par creuser un trou circulaire dans la terre sablonneuse, et puis, se plaçant à quelque distance les uns des autres, ils y chassèrent les insectes comme vers un centre commun. Peu d’instants leur suffirent pour rassembler une grande quantité de cigales , qui , pressées de tous les côtés , s'arrêtaient en masses compactes sur les bords de la fosse , et de là tombaient jusqu’au fond. Les trappeurs avaient eu soin de creuser le trou assez profondément, de manière à empêcher les cigales de sortir avant qu’on eût le

temps de les ramasser. A chaque battue, ils prenaient près d’un demi-boisseau d’insectes ; ils allèrent ensuite creuser plus loin un autre trou dans la plaine, où ils firent aussi bonne chasse, et ils ne s’arrêtèrent qu’au moment où ils eurent fait une provision suffisante.

Il fallut alors tuer le gibier et le faire légèrement griller sur une des pierres chauffées au feu. Les Indiens ont l'hahitude de les écraser et d’y mêler les graines d'une plante qui croît abondamment dans ces contrées. Ils en font ainsi une espèce de pain que les trappeurs appellent gâteau de cigales. Nos voyageurs ne purent cependant pas se procurer cet assaisonnement, et ils se virent contraints de manger leurs cigales dans leur état naturel et sans sauce. Néanmoins, dans la position terrible où ils se trouvaient, aucun d’eux ne songea ni à s’en plaindre ni à faire le délicat. Chacun d’eux prépara sa provision, et l’on se remit en route. Enfin, après bien des fatigues, après avoir beaucoup souffert, particulièrement de la soif, ils arrivèrent à Fort-Hall, où, par bonheur, ils avaient des connaissances, et où ils trouvèrent toute espèce de secours et les objets nécessaires pour s’équiper et recommencer une autre expédition.

Après avoir écouté le récit de nos guides, nous décidâmes qu’on ferait la garde , chacun à son tour, pendant toute la nuit; et nous réunissant les uns contre les autres autour du feu du bivac, nous fûmes bientôt aussi profondément endormis que si nous avions été couchés sous des rideaux de damas et sur des matelas d’édredon.

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