CHAPITRE Y
Une chasse à l’obusier.
Lorsque chacun eut raconté ce qu'il savait des mœurs et de l'ornithologie des pigeons, l’un de nous demanda une histoire relative à ces oiseaux, afin de se conformer au programme convenu.
Qui va nous conter quelque fait de chasse bien amusant ?
Le docteur, à notre grand étonnement, demanda la parole. On fit cercle autour de lui, afin de ne pas perdre un seul mot de son récit.
« Oui, gentlemen, fit le docteur, j’ai à vous raconter une chasse aux pigeons que j’ai faite il y a quelques années. J’habitais alors la ville de Cincinnati, donnant mes soins à mes malades, et j’eus le bonheur, entre autres cures merveilleuses, de raccommoder la jambe à un riche planteur, le colonel P***, dont la maison de campagne était bâtie sur le bord de l’Ohio, à environ soixante milles de la grande cité. Je réussis parfaitement dans cette opération, et mon succès m’acquit à tout jamais l’amitié du colonel. Quand il fut entièrement guéri et à même de se servir de ses
ïambes comme si rien ne lui fût arrivé, il m’invita à venir à sa maison pour assister à une grande chasse aux pigeons qui devait avoir lieu en automne.
« L’habitation du colonel était bâtie au centre d’un bois de hêtres; aussi, chaque année, avait-il la visite de vols nombreux de pigeons de passage, et, à un jour près, il pouvait annoncer à ses amis l’heure à laquelle les oiseaux envahiraient son domaine.
« Soixante milles à parcourir, gentlemen, ne sont que pure bagatelle pour nous, habitants de l'Ouest. .Te fus heureux de pouvoir trouver un prétexte pour m’arracher aux ordonnances, aux pilules et aux remèdes : aussi je me bâtai de m’installer à bord d’un steamboat remontant l’Ohio, qui, en quelques heures, me déposa sur les bords du lleuve, devant la maison seigneuriale du colonel P*'*.
« Celte maison était bâtie au milieu des bois, entourée de vastes défrichements mesurant près de deux cents acres de terres ensemencées de blé et de maïs, qui, à l’époque de ma visite, balançaient leurs tiges dorées et leurs épis à la crinière flottante aux souffles de la brise.
« Il y avait aussi, parmi ces cultures, des champs de tabac et des plantations de cotonniers. Dans le jardin, le colonel faisait pousser de magnifiques pommes de terre, des patates douces, des tomates, d’énormes melons d’eau, des cantaloups, des melons musqués, etc., légumes et fruits exquis et de la plus belle venue. Des grappes de piment rouge et vert tranchaient sur la couleur vivace des feuilles de leur liee, des pois et des haricots d’espèces différentes
grimpaient le long de brindilles de bois qui leur servaient de tuteurs.
« Je n’oublierai pas de mentionner le verger, qui avait plusieurs acres d’étendue, et dans lequel poussaient des arbres à fruit de la plus belle espèce : des pèches comme on n’en trouve nulle part dans le monde, et des pommes de la plus succulente qualité, car c’était ce qu’on nomme les pépins de Newton. Il y avait en outre des poires fondantes, des prunes exquises et des raisins suaves en si grand nombre que leur poids faisait incliner les branches de la vigne qui les portait.
« Le colonel vivait au fond des bois, mais on ne pouvait pas dire qu’il était au milieu d’un désert.
« Tout autour de l’habitation du maître, de vastes log houses (maisons faites de troncs d’arbres horizontalement superposés les uns sur les autres et reliés ensemble dans les angles) servaient, l’une d’écurie et elle était remplie de bons et de beaux chevaux, l’autre d’étable à vaches, l’autre de bergerie, celle-ci de magasin à fourrage, de grenier pour le blé et le maïs, celle-là de saloir pour préparer les cochons et les fumer, la cinquième d’usine pour préparer le tabac, la sixième remise pour le coton et les machines propres à le préparer pour la vente ; enfin il y avait encore plusieurs autres petites cases destinées à différents usages, sans compter des hangars remplis de bois à brûler. Dans un des angles de l’habitation, une construction entourée de murailles basses laissait deviner un chenil; et, grâce aux aboiements mélodieux qui, de temps à autre, frappaient les oreilles, on était persuadé qu'il était habité. Si l’on jetait les yeux, par
l’une des ouvertures, dans ce chenil, on y voyait une douzaine de limiers et de chiens courants de la plus belle race.
« Le colonel avait pour sa meute une prédilection toute particulière, car c’était un grand chasseur. Au centre d’un pâturage entouré de haies s’ébaudissaient plusieurs magnifiques poulains, un cerf apprivoisé, un jeune bison capturé dans les Prairies, des poules du Japon, des pintades, des dindons, des oies, des canards et autres oiseaux de basse-cour. Dans toutes les directions, des barrières formaient des zigzags, de la ferme du colonel au bois qui entourait sa propriété. Au milieu des champs, il avait laissé debout des arbres morts dont les branches servaient de cimeaux pour attirer les buzards, les éperviers et les faucons.
« Telle était la résidence du colonel P***, et je ne tardai pas à m’apercevoir que je pouvais passer là plusieurs jours agréables, même si la chasse aux pigeons n’avait pas lieu.
« Lorsque j’arrivai chez mon ami P***, tous ses hôtes m’y avaient déjà précédé. Je trouvai installés une trentaine de ladies et de gentlemen, tous jeunes, gais, et bons vivants. Les pigeons n’avaient pas encore paru mais on les attendait d’un moment à l’autre. Les noix sauvages et les baies de toutes sortes jonchaient la terre et offraient leur banquet annuel à tous les oiseaux sauvages. Les faînes des hêtres, dont les pigeons sont très-friands, se détachaient en noir sur les feuilles jaunes qui couvraient le sol. C’était l’époque favorable pendant laquelle les oiseaux visitaient annuellement la plantation du colonel. Aussi tout
était prêt dans cette expectative. Chaque chasseur pouvait choisir entre un fusil à deux coups ou une carabine, et plusieurs dames demandèrent à être sérieusement armées pour se joindre à nous.
« Dans le but de rendre le sport plus amusant qu’à l’ordinaire, notre hôte avait décrété que les chasseurs seraient divisés en deux escouades d’un nombre égal : que chaque escouade parcourrait le terrain dans une direction opposée ; enlin que les dames accompagneraient le peloton de chasseurs, qui, la veille, aurait tué le plus de gibier. Ce règlement était bien fait pour nous donner une noble émulation, et . chaque escouade jura de vaincre l’escouade rivale.
« Enfin les pigeons se montrèrent un beau matin, au lever du soleil : la lumière en était obscurcie, car le nuage de pigeons avait environ un mille de largeur et plusieurs de longueur lorsqu’il passa au-dessus de nos têtes. Le bruit que produisaient leurs ailes était pareil à celui d’un vent impétueux qui agiterait la cime des arbres ou le gréement des mâts d’un navire. Bientôt nous vîmes le vol s'abattre dans la forêt. Les pigeons s’étaient perchés sur la cime des hêtres.
« Le signal de la chasse fut donné par le colonel P"** à tous ses amis, qui se divisèrent en ordre afin de suivre la direction désignée à chaque escouade. Le chemin qui conduisait au bois ne fut pas long à franchir : les oiseaux étaient toujours là, et, sans tarder, une fusillade des mieux nourries fut ouverte des deux côtés.
« Dans notre compagnie, nous avions huit cara-
bines à un seul ou à deux canons, sans compter deux petits fusils dont deux de nos héroïnes s’étaient emparées. des armes, à vrai dire, étaient plus dangereuses pour nous que pour les pigeons. On s’étonnera peut-être en m’entendant rapporter ici que nous nous servions de carabines, mais je répondrai que ceux d’entre nous qui avaient pris ces instruments de carnage tiraient comme des maîtres experts et ne manquaient jamais un oiseau. Le bois était rempli de pigeons disséminés, et, à chaque pas, on pouvait décharger son fusil. Aussi, au lieu de perdre notre temps à se rapprocher des grands vols, mes camarades et moi nous ne faisions pas autre chose que de charger notre fusil et tirer sur les pigeons. De cette manière, les oiseaux se comptèrent bientôt par douzaines.
« Vers l’après-midi , lorsque les pigeons eurent bien rempli leur gésier de faînes et de baies, ils se levèrent comme d’un commun accord, et disparurent pour aller se coucher sur un perchoir éloigné. Ainsi linit notre chasse du premier jour ; et lorsque nous comptâmes les tètes de gibier tué par notre compagnie, nous trouvâmes six cent quarante pigeons. C’était un nombre qui apparut à nos yeux entouré d’une couronne de lauriers ; aussi, nous nous hâtâmes de rentrer au logis du colonel, persuadés que la victoire était à nous. Hélas ! nos rivaux nous attendaient avec sept cent vingt-six pigeons ! Nous étions vaincus.
« Mais nous avions juré de prendre notre revanche et de conquérir les dames pour la chasse du jour suivant. Nous tînmes conseil, afin de nous encourager mutuellement, et de nous concerter pour réussir.
Pais chacun se mit à l’ouvrage au moyen de son fusil ou de sa carabine.
« Ce jour-là, notre compte de gibier se trouva immense, grâce à un incident particulier que je vais vous expliquer. Comme vous le savez, les pigeons de passage, quand ils mangent, couvrent souvent le sol à ne pouvoir y jeter une épingle, et ils se pressent entre eux comme un troupeau de moutons qui a peur. Ils avancent tous dans la même direction ; ceux qui sont derrière se hissent les uns sur les autres, afin de se placer en tête, de telle sorte que l’on croirait voir une vague agitée chargée de plumes. Dans ces moments-là, si le chasseur peut tirer à portée, il doit abattre au moins deux douzaines de pigeons d’un seul coup de fusil. Chaque plomb porte, et souvent même il sert à faire deux victimes.
« Tout en marchant dans la forêt, je m’étais séparé de mes compagnons, lorsque tout à coup j’aperçus un vol incommensurable qui venait dans ma direction, en se bousculant de la manière dont je viens de parler. A la couleur de leurs plumes, je m’aperçus que c’étaient de jeunes pigeons, qui, probablement, ne devaient pas être très-alarmés. J’étais à cheval, et je m’empressai de retenir ma monture. Me plaçant ensuite derrière un énorme tronc d’arbre, je voulus les laisser arriver à portée . J 'agissais ainsi pl utôt par curiosité, dans le but d’observer, qu’avec l’intention d’avoir la chance de faire une heureuse trouée dans les rangs pressés des oiseaux. Je n’avais dans les mains qu’une carabine, et c’est tout au plus si j’eusse pu tuer deux ou trois pigeons d'un seul coup. La masse compacte
avançait toujours, et quand elle fut à une distance d’environ quinze pas, je tirai au beau milieu. A ma grande surprise, les pigeons ne se levèrent point, bien au contraire, ils avançaient toujours, jusqu’à ce qu’enlin ils arrivèrent sous les pieds de mon cheval.
Ce dédain pour l’homme de la part d’un oiseau me transporta de colère : j’enfonçai les éperons dans les lianes de ma monture, et je me lançai au galop au milieu de cette masse compacte, frappant de droite et de gauche, à mesure qu’ils voletaient autour de ma tète. Naturellement ils prirent leur essor, et quand ils eurent disparu, je descendis de cheval, afin de ramasser vingt-sept oiseaux qui avaient été les uns écrasés par les pieds de mon alezan, les autres abattus et assommés au moyen de la ci’osse de mon rifle. Cet exploit me rendit fier ; je me hâtai de remplir ma gibecière, et je me mis en quête de mes camarades de chasse.
« Notre parti, ce jour-là, rapporta huit cents et quelques pigeons au manoir du colonel P***, mais, à . notre grand désappointement, nos adversaires avaient une centaine de pigeons de plus que nous !
« Nous désespérions de battre nos rivaux : il fallait inventer une ruse. Je crus alors devoir faire part à mes camarades d’infortune d’un moyen dont j’avais ruminé la mise à exécution pendant toute la journée. Voici quel il était : J’avais remarqué que les pigeons ne laissaient pas les chasseurs arriver à portée, mais qu'à quatre-vingts ou cent mètres ils ne paraissaient redouter ni les hommes ni les chevaux. A cette distance, ils se tenaient immobiles sur la cime d’un ar-
bre par milliers, par cent mille. Il me vint donc à l’idée qu’au moyen d’une coulevrine d’un énorme calibre on ferait des trouées immenses dans leurs rangs chaque fois qu’on s’en servirait. Mais où trouver une pareille arme de guerre ? Tout à coup l’idée me vint d’avoir recours à un obusier : je me souvins qu’à la caserne de Goviugton il y avait des obusiers de campagne qui pourrait remplir notre but. Un de mes amis commandait la place. En se jetant à bord d’un steamboat, il ne fallait qu’une heure ou. deux pour aller jusque-là. Je proposai donc d’envoyer chercher un obusier.
« Inutile de dire que ma proposition fut reçue avec un enthousiasme sans pareil. On convint de garder le secret et de mettre sans tarder mon projet à exécution. Un steamboat passait sur l’Ohio, nous le hélâmes, et l’un de nous se dévoua pour porter mon message à Govington. Le lendemain, avant midi, un autre bateau à vapeur ramenait notre complice, qui faisait débarquer clandestinement l’obusier demandé, et le traînait à un rendez-vous de chasse convenu à l'avance. Mon ami, le capitaine commandant de la batterie, avait envoyé avec l’obusier un caporal pour nous aider au maniement de cet engin de guerre.
« Gomme je l’avais bien pensé, ce moyen répondit à notre attente ; à chaque décharge, une pluie d’oiseaux morts tombait sur le sol. D’un seul coup, nous en tuâmes cent vingt-trois. Le soir, notre gibecière monstre, ou plutôt les sacs dont nous nous étions pourvus étaient remplis de plus de trois mille pigeons.
es services de l’obusier pour les chasses suivantes. Nous décidâmes donc qu f on placerait notre réserve de pigeons en lieu sûr dans une cabane de bûcheron qui se trouvait tout près de l’endroit où nous tenions conseil. On alla chercher le squatter qui maniait la hache dans le bois voisin. Nous lui confiâmes notre
Nous étions donc certains d’avoir le lendemain les dames avec nous, et comme nous avions tué assez de pigeons pour nous assurer la victoire pendant plusieurs jours, nous convînmes d’en mettre en réserve une certaine quantité, ce qui nous rendait inutiles
gibier, qui consistait en trois énormes sacs de cinq cents 'oiseaux chacun, et nous gardâmes avec nous le reste de notre chasse pour le compte général. Il était convenu que chaque soir nous puiserions dans notre provision de quinze cents, de manière à toujours produire plus d’oiseaux que n’en pourraient tuer nos rivaux malheureux et désormais condamnés à subir leur défaite. Malgré la réussite de notre stratagème, nous ne renvoyâmes pas à la caserne de Govington le caporal et l’obusier. Les services de l’un et de l'autre pouvaient encore nous être utiles. On les consigna dans la cabane du bûcheron.
« En entrant à l’habitation du colonel, nous le trouvâmes lui et les siens rayonnants de joie ; ils avaient rempli leurs gibecières outre mesure, mais nos sacs étaient plus pleins que les leurs. La satisfaction presque insolente manifestée par nos antagonistes se changea bientôt en un désappointement qui ressemblait un peu à de la mauvaise humeur.
« Nous avions donc conquis les dames ! et nous ne nous séparâmes d'elles qu’à la fin de la chasse, sans que le parti vaincu chaque jour sans désemparer, pût deviner la cause de la chance fatale qui le poursuivait. Cette persistance du sort était pour eux d’autant plus bizarre que la plupart étaient des chasseurs d une grande habileté, et qu’alors ils ne comprenaient pas comment ils se trouvaient honteusement vaincus.
« La veille du départ de tous les hôtes du colonel, nous racontâmes, pendant la réunion du soir, quel avait été le moyen employé pour enchaîner la victoire et la mettre dans nos intérêts. La découverte de notre
secret suscita des réclamations tant soit peu antipar- - lementaires, mais notre hôte, quoique l’un des vaincus, prit la plaisanterie en bonne part, il en rit, et força les autres à l’imiter. Le colonel P*“ vit encore, et toutes les fois qu'il en trouve l’occasion, il raconte à ses amis la chasse à l'ohusitr. »