‹ Les veillées de chasse par le Capitaine MayneReidChapitre 6 sur 37 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La mort d’un cougouar.

Tout en courant à la poursuite des pigeons, nous avions franchi une distance d’environ cinq milles, et cependant’ les oiseaux continuaient à passer sans cesse au-dessus de notre campement. Pendant toute la nuit, nous entendîmes, à différents intervalles, le crépitement de leurs ailes dans l’espace éthéré. Au milieu du silence du désert, un bruit se manifestait, causé par le bris d’une branche d’arbre qui craquait sous le poids des pigeons : ceux-ci voletaient par milliers, étonnés d’être ainsi brusquement délogés, ou bien effrayés de cette chute imprévue. Souvent, un nouveau bourdonnement d’ailes était produit sans que nous en connussions la cause : c’était probablement un grand-duc cornu (strir virginianus ), un

chat sauvage [felis ru fa) ou un raton ( raccoon ), qui cauteleusement s'étaient élancés sur les pigeons, et prenaient leur repas nocturne à leurs dépens.

Ceux d’entre nous qui se réveillèrent pendant la nuit entendirent des bruits étranges qui tantôt ressemblaient à des hurlements de chiens, tantôt à des miaulements de chats en colère. Les uns disaient que c’était le cri des loups-coyotes, les autres que c’était celui des chats sauvages ou des lynx. Dans le nombre de ces glapissements inconnus, il y en avait un qui différait de tous les autres : il ressemblait à un sifflement aigu, que nous prenions tous, Ike excepté, pour le grognement d’un ours noir. Notre guide nous affirma que ce reniflement (c’est ainsi qu’il appelait ce bruit) était indubitablement celui d’une panthère. Cette version était fort plausible, vu la nature du terrain sur lequel nous avions campé. Le couguar se hâte toujours d’accourir vers les perchoirs des pigeons de passage, car il est très-friand de la chair de ces oiseaux.

Le matin, avant de quitter notre camp, nous fîmes encore la chasse aux pigeons, qui voletaient de toutes parts sur le sol, picotant çà et là des faînes et des baies sauyages. Notre intention n’était pas de nous adonner encore à ce sport, quelque amusant qu’il fût ; nous voulions seulement renouveler notre provision de pigeons, afin que Lanty pût nous préparer un autre pot pie.

Nous nous mîmes en route, toujours entourés de vols de pigeons qui tourbillonnaient au-dessus de nos

têtes. Au moment où nous longions une trouée faite parla nature au centre de l’épaisse forêt, sorte d’ogive élevée, festonnée de feuillage et de lianes entrelacées, l’obscurité vint tout à coup à se faire devant nous. Quelle pouvait en être la cause ? Un vol de pigeonR s’était engouffré sous cette arche verdoyante, et s’avancait vers nous à tire-d’aile. Ils étaient au-dessus de nos têtes avant de s’être aperçus de notre présence. En nous voyant, ils cherchèrent à rétrogarder à travers une issue ; mais ils n’avaient d'autre moyen de sortir de cette impasse, qu’en dirigeant leur vol à travers la voûte de feuillage, dans une direction verticale. C’est ce qu’ils firent en un clin d’œil, et le crépitement de leurs ailes produisit une commotion qui ressemblait au bruit prolongé du tonnerre. Plusieurs de ces pigeons s’étaient approchés de si près, que du haut de nos selles il nous aurait été facile d'en assommer un grand nombre avec la crosse de nos fusils. Le Kentuckien n’eut qu’à allonger le bras pour en attraper un au vol. Au même instant, ces pauvres oiseaux disparurent à nos yeux.

A peine avaient-ils percé la voûte du feuillage, que deux énormes oiseaux, deux aigles à tête blanche, se présentèrent à l’entrée de l'arcade de la forêt que nous parcourions. Nous comprîmes sur-le-champ quelle avait été la cause de la précipitation des malheureux pigeons : les aigles étaient à leurs trousses. Le désir d’abattre ces deux oiseaux de proie se manifesta involontairement parmi nous. Chacun éperonna son cheval, tout en armant son fusil ou sa carabine. Les aigles étaient sur le qui-vive : ils nous avaient vus,

et, poussant un cri simultané, ils prirent leur essor à travers les cimes de la forêt.

Quelques instants après, notre guide Ike, qui marchait en éclaireur à trente mètres devant nous, fit un saut en arrière en s’écriant :

« l'ne panthère, de par Dieu ! Je savais bien que j'avais entendu cette maudite vermine !

— Mais où donc, où donc ? répondirent à la fois plusieurs d’entre nous en s’élançant du côté de notre sentinelle avancée.

— Là-bas! fit Ike nous montrant du doigt un buisson de ronces et de lianes ; elle est accroupie sous ce couvert; entourez le fourré, gentlemen, vite! allons donc ! placez-vous tout autour ! »

Nous lançâmes nos chevaux, et c’était plaisir à voir notre animation et nos mouvements saccadés. Nous avions nos fusils armés ; prêts à faire feu. Quelques secondes nous suffirent pour encercler le buisson aux feuilles jaunies et clair-semées par le vent d’automne.

Le couguar s’était-il enfui, ou bien se cachait-il encore sous les branches épineuses au milieu desquelles s’élançaient quelques troncs d’arbres droits comme des I ? Avait-il grimpé au sommet de l’un de ces hêtres ? Nos regards remontaient du sol à la cime de ces géants de la forêt et redescendaient vers la 1 terre; mais l’animal était invisible’ à nos yeux.

Nous ne pouvions pas, du haut de nos selles, voir à deux pieds dans les profondeurs du fourré ; il était problable que le couguar s’était accroupi au milieu des herbes et des ronces. Gomment le faire sortir de là? Nous n’avions pas de chiens, et il eût été dangereux de chercher à pénétrer à pied dans ce labyrinthe inextricable. Qui d’entre nous oserait s’y risquer?

Redwood proposa de tenter l’aventure, et, sans attendre notre permission, il descendit de cheval.

« Attention ! s’écria-t-il, je vais forcer cette vermine à nous montrer son museau ; tenez- vous sur vos gardes ! Eup ! »

Et nous vîmes Redwood attacher à la hâte sa monture à une branche d’arbre et s’élancer résolument dans le buisson. Il évitait de faire le moindre bruit, agissant ainsi d’après l’exemple des Peaux-Rouges quand ils attaquent un animal dangereux. Nous prêtions l’oreille, en observant nous-mêmes le plus profond silence : pas une branche ne craquait, pas un brin d’herbe ne remuait ; notre anxiété dura ainsi environ cinq minutes, jusqu’à ce qu’enfîn un coup de carabine retentit au centre du fourré. Au même instant, nous entendîmes la voix de Redwood qui hurlait ces mots :

« Alerte ! attention ! je L’ai manqué ! »

Nous n’avions pas même eu le temps de changer de position lorsqu'un autre coup de feu éclata à quelques pas : et une autre voix s’écria :

« Et moi, je l'ai touché. Le voilà ! mort comme un mouton égorgé parle boucher. Par ici, venez voir la belle bête ! »

C’était la voix de Ike : nous nous précipitâmes du côté d’où elle venait. A ses pieds gisait, se débattant dans sa dernière agonie, une panthère couverte d’un sang noirâtre qui s’échappait d’une blessure dans le ilanc, où Ike l’avait ajustée avec une habileté sans pareille. Le couguar, cherchant à s’élancer hors du fourré, s’était arrêté une seconde à la vue du chasseur, qui, sans hésiter un seul instant, avait mis en joue et pressé la détente de son arme à feu.

Notre guide reçut les félicitations de tout le monde, et, quoiqu’il prétendît n’avoir pas fait une prouesse extraordinaire, nous devinions bien, malgré sa modestie apparente, qu’il était mentalement convaincu que l’on ne tue pas tous les jours une panthère. On se hâta d’écorcher l’animal, dont la peau fut placée dans le wagon.

Cette aventure de chasse devint le thème de notre conversation pendant le reste du jour. Chacun raconta , ce qu’il savait des mœurs et de l’histoire naturelle du couguar, et je reproduis ci-après les notions qui me furent données à ce sujet.

Le couguar ( felis concolor) est le seul chat sauvage à longue queue qui soit indigène de l’Amérique du Nord, dans une étendue carrée de trente degrés. Le

chat sauvage proprement dit est tout simplement le lynx à courte queue ; il y en a trois espèces différentes. Le couguar, lui seul, est le véritable felis mngnus , et représente dignement l’espèce aux États- Unis.

Ce quadrupède, dans les régions où on le trouve, a reçu de nous des qualifications diverses et d’une trivialité plus ou moins douteuse. Les Anglo-Américains qui lui font la chasse le nomment indifféremment panthère, et dant leur patois, pointer (jeu de mots sur le nom de panthère et de peintre , qui se prononcent à peu près de même aux États-Unis). Dans presque toute l’Amérique du Sud, comme aussi dans le Guatemala, le Yucatan et le Mexique, on lui donne le nom terrible de lion (leo ) , et au Pérou on l’appelle puma ou poma. Le couguar n’est point rayé de bandes foncées sur un fond blanc, comme l’est le tigre son congénère ; il n’est pas non plus moucheté, ainsi qu’un léopard , ni tacheté de grandes plaques noires et fauves, à l’exemple du jaguar. C’est à cause de cela que les naturalistes ont donné au couguar la qualification concolor , et , parmi les animaux sauvages, il en est peu dont le pelage soit aussi régulier que celui du couguar.

Quoique, dans le nouveau monde, le couguar soit considéré co’mme le représentant de l’espèce léonine, il est loin de ressembler au roi du désert, si ce n’est un peu par la couleur de son pelage ; sous tous les autres rapports , c’est plutôt un tigre , un jaguar ou une panthère qu'un lion. Du Paraguay jusqu’aux grands lacs de l’Amérique du Nord , le couguar rè-

gne sur le désert, et néanmoins on ne rencontre pas souvent un de ces animaux, même en chassant tous les jours dans les endroits où ils se plaisent. Ces bêtes carnassières ne se promènent d’ailleurs que la nuit pour chercher leur pâture.

On éprouve un grand plaisir à voir un de ces animaux s’élancer le long d’un arbre et se hisser jusqu’aux plus hautes branches avec l’agilité d’un chat. Malgré la grosseur et le poids de son corps, c’est au moyen de ses griffes qu’il s’accroche à l’écorce , et non pas par la pression ou plutôt par l’étreinte, comme le font les ours et les opossums. On entend alors l'écorce de l’arbre craquer comme le ferait un diamant eraillant une feuille de cristal. Souvent l’astucieux quadrupède s’accroupit sur une branche horizontale placée à trois mètres au-dessus du sol, et dès qu’un cerf ou tout autre animal vient à passer à sa portée, il s’élance et l’étrangle pour en faire son repas. Le couguar aime aussi à attendre sa proie sur le bord d’un ravin : cette habitude bien connue a fait admettre dans la langue américaine cette expression pittoresque, panther letlges, ravines à panthères, qui désigne un endroit sauvage , un coupe-gorge.

Quel que soit l’animal qui va devenir la proie du couguar, élan, cerf, antilope ou buffalo, il accourt audevant du danger, sans soupçonner la présence de son ennemi. Dès qu’il est à portée, le pauvre quadrupède sent tout à coup une masse qui lui tombe sur les épaules, et des griffes acérées qui s’implantent autour de son cou ; la terreur lui donne des forces : il fuit, il s’élance au milieu des plus épais canniers,

des ronciers les plus inextricables, dans l’espoir de se débarrasser ainsi de cette étreinte cruelle. Hélas! toutes ces tentatives sont vaines! Le couguar, les griffes implantées dans la chair de sa victime, reste inébranlable ; ses dents ont déchiré la gorge de la malheureuse bête : il se laisse entraîner dans une fuite désespérée; sa langue, appliquée contre une plaie béante , suce le sang qui en découle à grands flots. Épuisé, anéanti , à bout de forces , le 'quadrupède blessé bronche enfin et s’abat. C’est alors que le couguar s’allonge sur ce cadavre , et achève son repas en déchiquetant ces restes palpitants.

Le couguar n’a pas besoin d’une très-grande quantité de viande pour apaiser sa faim , et cependant, toutes les fois qu’il lui est possible d’étrangler une harde de cerfs les uns après les autres , il se livre à ce massacre inutile dans le seul but de se repaître de sang.

Au nombre des animaux américains, il en est un, tout petit et très-inoffensif en apparence, qui maintes fois se dispute avec le couguar et lui livre bataille. Cet animal est le porc-épic du Canada. Nul ne peut dire si le couguar remporte quelquefois la victoire; mais il est certain qu’il a contre le porc-épic une haine implacable, qu’il l’attaque en toute occasion, et que la mort est souvent le résultat de ces combats furieux. Les piquants du porc-épic canadien sont tant soit peu barbelés à la pointe ; aussi dès que l’un d’eux est enfoncé dans la peau d’un animal vivant, grâce à ce mécanisme particulier, il pénètre plus profondément encore au moindre mouvement de celui qui en

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est percé. Il est faux que le porc-épic puisse à volonté lancer comme une flèche ses piquants contre l’ennemi qui 1 attaque; mais il est certain qu’il a le

pouvoir de laisser implantés dans la chair de son adversaire un ou plusieurs piquants , au moment où bon lui semble.

Aux États-Unis, on chasse le couguar à l’aide d’une meute et à coups de fusil. Il fuit toujours devant les chiens , parce qu’il n’ignore pas que derrière eux se trouve la carabine de leurs maîtres, et que cette arme ne pardonne jamais. Cependant malheur au limier qui s’avance trop près de lui : d'un seul coup de patte, le couguar l’éventrera sans effort. Quand il est impossible au couguar de se dérober à ceux qui le poursuivent, il s’élance le long d’un tronc d’arbre, et, s’arrêtant sur l’une des branches maîtresses, il se pose en gladiateur, le poil hérissé, les yeux hors de la tête et miaulant comme un chat, avec la seule distinction que ses cris sont perçants et aigus comme ceux d’un loup -coyote. Un coup de carabine bien

ajusté met ordinairement un terme à ces forfanteries inutiles, et le couguar tombe sur le sol, blessé quelquefois, mais bien plus souvent roidc mort, car rien n’est plus facile que de tuer un couguar, surtout lorsqu’il est au repos. Si l’animal n'est que blessé, les chiens et lui se livrent un combat à outrance ; maintes fois les plus hardis de la meute reçoivent des coups de griffes dont ils portent des marques qu’ils gardent le reste de leur vie.

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