‹ Les veillées de chasse par le Capitaine MayneReidChapitre 7 sur 37 · CHAPITRE \II · texte numérisé non relu

CHAPITRE \II

Une aventure du vieux lke. — L’inondation et la panthère.

La journée ne pouvait naturellement se clore que par une histoire relative à la panthère, et ce fut le vieux lke qui nous fit le récit suivant.

« Il y a environ quinze ans, nous dit-il, j'allai m’établir sur les bords de la rivière Rouge, à cinquante milles à peu près au-dessous de Nacketsoh, et je m’y bâtis une hutte. J’avais laissé ma femme et mes deux enfants dans l’État du Mississipi, avec l'intention d’aller les chercher au printemps; ainsi, vous le voyez, j’étais seul, tout seul, car ma seule compagnie était ma vieille jument, mes seules armes

une hache, et, comme il va sans dire, ma bonne carabine.

« J’avais presque achevé ma cabane, il ne me restait plus qu’à boucher quelques trous et à me bâtir une cheminée, quand tout ce travail fut détruit par une de ces terribles inondations, comme on n’en voit qu’à la Louisiane. Il faisait nuit lorsqu’elle commença; je dormais étendu sur le plancher de ma cabane, et le premier avertissement que j’eus de la présence de l’élément destructeur, ce fut le sentiment de la fraîcheur de l’eau, qui imbibait la laine de ma couverture. J’avais fait un méchant rêve dans mon premier sommeil, je m’étais imaginé qu’il pleuvait très -fort et que je me noyais dans le Mississipi : soudain, je me réveillai, et je ne fus pas longtemps sans deviner que j’avais près de moi la réalité. Je lis un saut pour me relever comme l’eût fait un daim effrayé, et je cherchai la porte en tâtonnant.

« Je parvins à l’ouvrir ; quel horrible spectacle ! J’avais défriché une pièce de terre tout autour de ma cabane, une couple d’arpents au plus, et j’avais eu soin de couper les troncs d’arbres à trois bons pieds de hauteur au-dessus du sol; on n’en voyait plus un seul; ils étaient couverts par l’eau. Ma première pensée fut de sauver ma carabine; je rentrai à la hâte et mis la main dessus sans tarder.

« Ma seconde pensée fut pour ma vieille jument. Je l’avais attachée à un arbre près de ma cabane, et elle poussait des cris effrayants. Je la trouvai dans l’eau jusqu’au ventre, ruant et se démenant en tous sens, et cherchant à déraciner l’arbre pour s’échap-

per. Elle n’avait sur elle que la corde qui servait à l'attacher; la bride et la selle avaient été emportées par le courant. Je fis alors de la corde une espèce de licol, et je m’élançai sur son dos, sans savoir encore de quel côté je me dirigerais. Cependant, comme l’eau devenait de plus en plus profonde, tout le pays paraissait sous l’eau ; et mon plus proche voisin demeurait de l'autre côté de la prairie, à une dizaine de milles. Je savais bien que sa demeure était sur un terrain élevé ; mais comment y parvenir? Il faisait nuit, je pouvais m’égarer et m’en aller droit à la rivière. Je pris le parti de traverser la prairie. Il n’y avait pas une minute, pas une seconde à perdre. Je donnai deux ou trois coups de talon dans les flancs de ma monture, qui s’élança au grand trot. Au bout de cinq minutes, nous nous trouvâmes au bord de la prairie : comme je m’y attendais, tout était couvert d’eau ; on aurait dit un vaste étang dont les eaux brillaient, malgré la nuit, d’un bord à l’autre dans un espace découvert et dénué de toute végétation. Par bonheur, je pouvais entrevoir les arbres qui se trouvaient à l’extrémité de la prairie. Il y avait entre autres un bosquet de cyprès que je distinguais facilement; je savais qu’il était placé devant l’habitation de mon voisin. Alors j’éperonnai ma jument, qui s’élança droit dans cette direction. J’avais à peine fait deux milles en avant, lorsque je m’aperçus que l’inondation augmentait rapidement, car ma jument s’enfonçait de plus en plus.

« Il ne fallait pas penser à revenir sur ses pas : ma jument allait se noyer pour sûr, si je ne gagnais pas

les hauteurs; aussi dis-je quelques mots d’encouragement à ma bête, afin de l’exciter à faire de son mieux, et j’avançai tout droit devant moi. La pauvre créature savait bien qu’il y avait du danger ; aussi n’avait-elle pas besoin de l'éperon, elle y mettait tout

son courage, je puis le dire. Et pourtant l’eau montait toujours, jusqu’à ce qu’enfin elle atteignit l’épaule de ma jument. La position devenait fort inquiétante, et nous étions à peine à moitié chemin. Un instant après, il me sembla que l’eau devenait tout à coup plus profonde, comme s’il y avait un creux dans la prairie. J’entendis la jument souffler avec force, et elle s’enfonça jusqu'à ce que l’eau me vint à la ceinture. Elle remonta aussitôt à la surface ; mais, au

changement d’allure, je reconnus qu'elle n’avait plus pied. Elle nageait, et comme à chaque instant je sentais qu’elle s’enfoncait de plus en plus, je compris que ses forces seraient bientôt épuisées, sa fatigue étant doublée par le poids qu’elle portait.

« Tout à coup il me vint à l’idée que, si j’abandonnais mon siège sur son dos, et si je m'accrochais à sa queue, elle pourrait se soutenir un peu plus de temps. Sans plus tarder, je me laissai glisser dans l’eau et je me saisis de ses longs crins. Ce moyen réussit d’abord, elle put nager avec plus de facilité ; mais nous n’avancions pas vite à travers cette masse d’eau, et je commençais à perdre l’espoir d’arriver au bord. Elle me remorqua de la sorte à peu près un quart de mille, lorsqu’il me sembla apercevoir quelque chose de noir qui flottait en avant; la nuit était devenue beaucoup plus sombre; cependant j’y voyais encore assez pour distinguer que c’était une souche. Ene idée me vint à l’instant; mon seul moyen de salut était de m’emparer de la souche. Délivrée du poids de mon lourd individu qui pendait à sa queue, la jument aurait plus de chance de se sauver ; elle trouverait pied quelque part. J’attendis donc que nous fussions un peu plus près, et alors lâchant la queue, je m’élançai sur le bloc de bois, que j’étreignis de toute ma force. La jument continua de nager sans paraître s’apercevoir que je n’étais plus près d’elle ; je la vis disparaître dans l’obscurité.

« Bientôt je m’aperçus que mon tronc d’arbre s’en allait à la dérive ; car l’eau avait fini par former à travers la prairie un courant assez rapide. Je m’étais

hissé par une des extrémités, afin de me placer à cheval : mais comme le tronc était assez enfoncé, j’avais encore de l’eau jusqu’à la hauteur de la ceinture. Il me sembla que je serais plus à mon aise vers le milieu, et je me disposais à me glisser au centre de mon radeau , lorsque tout à coup j’entrevis quelque chose d’accroupi à l’autre bout. Ce quelque chose était une bête féroce, et la lueur de ses yeux qui brillaient dans l’obscurité me convainquit que c’était une panthère. J’avoue, messieurs, qu’en ce moment j’éprouvai une sensation inexprimable. Je n’essayai pas davantage de m’avancer vers le milieu du tronc ; bien au contraire, je me reculai jusqu’à l’autre extrémité, jusqu’à ce qu’il me fut impossible d’aller plus loin.

« Je demeurai longtemps dans cette position , sans remuer ni bras ni jambes, n’osant pas faire un mouvement, dans la crainte d’exciter cette vermine à m’attaquer. Il ne me restait plus d’autre arme que mon couteau, car j’avais lâché ma carabine en quittant le dos de la jument , et il y avait longtemps qu’elle était tombée au fond de l’eau. Bien loin de me disposer à soutenir une lutte avec la panthère, je me sentais tout déterminé à ne rien lui dire tant qu’elle me laisserait en repos.

« Nous voguâmes ainsi, d’après mon calcul, pendant une grande heure, sans qu’aucun de nous songeât à se remuer. Assis face à face l’un de l’autre, lorsque de temps en temps le courant imprimait au tronc d’arbre un mouvement d’oscillation, nous nous faisions, la panthère et moi, une suite de révérences

comme deux enfants qui jouent à la balançoire. Je pouvais voir pendant tout ce temps-là mon ennemie tenir ses yeux fixés sur les miens; il est vrai que mon regard ne quittait pas les siens, même d’une seconde. Je savais que c’était le seul moyen de la tenir en respect.

« J’en étais à me demander comment se terminerait tout ceci, lorsque je m’aperçus que nous approchions des bois; nous n’en étions guère qu’à deux milles, mais l’eau couvrait tout, on ne voyait que le sommet des arbres. Je me dis alors que lorsque notre embarcation ilotterait parmi les branches, je n’aurais qu’à saisir l’occasion favorable, et à m’accrocher en passant à un arbre sans en rien dire à mon compagnon de voyage.

« En ce moment même, droit en tête de nous, apparut quelque chose qui ressemblait à une île. Ce n’était en réalité que le sommet d’un tertre élevé, d’un monticule que j’avais souvent remarqué dans cette partie de la prairie. D’après la route que suivait le tronc d’arbre, je calculai qu’il devait passer à vingt mètres de là, je pris aussitôt la résolution d’y aborder aussitôt que l’occasion s’en présenterait, afin de laisser la panthère continuer sans moi son voyage aquatique.

« Lorsque j’avais aperçu l’île , il m’avait semblé voir sur son sommet quelque chose qui ressemblait à des buissons. Je savais pourtant qu’il n’y en avait pas sur le monticule. A mesure que j’approchais, je découvris que ces broussailles supposées étaient tout simplement des animaux. 11 y avait là des daims, car

j’entrevis un bois énorme aux andouillers crochus se dresser entre le ciel et moi. Je vis encore là un animal plus gros qu’un cerf; ce devait être un cheval, ou plutôt c’était une jument, la mienne. En se séparant de moi, la pauvre bête avait suivi le courant, et guidée par son instinct, elle avait nagé droit sur l’île.

« D’après me9 appréciations , le tronc d’arbre devait se trouver assez proche. Je me laissai donc glisser aussi doucement que possible, et je lâchai mon bout. Je plongeai naturellement, et au moment où je revenais sur l’eau j’entendis un bruit qui ressemblait à une chute. Jetant aussitôt un coup d’œil de côté, je découvris à quelques brasses la panthère, qui avait aussi quitté son refuge, et qui s'avançait dans la direction que je prenais moi-même. Je crus d’abord qu’elle allait m’attaquer, et, afin d’être prêt à tout événement je tirai mon couteau d une main, tout en continuant à nager de l’autre. Il n’en était rien, la panthère n’avait pas le temps de se montrer belliqueuse; elle nageait de son mieux, n’ayant, selon toute apparence, qu’un seul but, celui de gagner la terre ferme sans chercher à me molester; de sorte que nous nous en allions nageant côte à côte, sans qu’un mot fût échangé entre nous. Je ne cherchais pas, vous le croirez aisément, à rivaliser de vitesse; je préférais même voir la panthère me dépasser, plutôt que de la sentir sur mes derrières ou entre mes jambes. Elle aborda donc la première, et je pus deviner au bruit qui se fit , aux trépignements qui se manifestèrent, que son apparition inattendue

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avait causé une certaine émotion parmi les hôtes de l'île.

« Je fis un petit détour, afin de ne pas aborder près de la panthère ; mes mains saisirent un angle du rocher, je pus me hisser, et je sautai lestement sur le monticule. A peine étais-je sorti de l’eau tout ruisselant, que j’entendis un hennissement qui me fit éprouver une joie incommensurable. C’était la voix de ma vieille jument, qui m’avait reconnu, et au même instant la pauvre bête vint frotter ses naseaux contre mon épaule. Je m’emparai de son licol, et, prenant mon élan par côté, je lui sautai sur le dos, car je craignais encore la panthère. La croupe de ma jument me semblait être l’endroit le plus favorable de tout l’ilot et du pays environnant, et cependant ce n’était pas encore la retraite la plus sure.

« Je pus alors regarder autour de moi et examiner la nouvelle société au milieu de laquelle je venais de tomber. Le jour commençait à poindre, et permettait de discerner plus distinctement les objets. Il y avait donc là, sur le tertre, d’abord ma jument et moi, et j’aurais donné gros pour quelle et moi nous fussions bien loin ; puis, ma compagne du tronc d’arbre, la panthère. Je comptai aussi quatre daims, un dix cors et trois biches ; tout près, j’aperçus un chat sauvage, derrière lui un ours noir aussi gros qu’un bison. Il y avait ensuite un raton et un opossum, côte à côte avec deux loups gris, un lapin de marais, et enfin une fouine musquée.

« Si ma surprise avait été grande à la vue de la réunion sans pareille de tous ces animaux, mon éton-

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nement redoubla quand je pus étudier la manière dont ils se comportaient les uns avec les autres. La panthère, couchée côte à côte avec les daims, qui ordinairement fuient à son approche, et non loin des deux loups; le putois, à quelques pas de la fouine musquée et du lapin de marais ; l'ours, tout près du vieux opossum si rusé. Ils étaient là tous, ne faisant pas plus attention l’un à l'autre que s’ils avaient passé leur vie dans la même cage, tant le danger qu’ils avaient couru et qui les effrayait encore dans cette terrible inondation leur avait fait perdre toute leur énergie. Cependant je craignais que la panthère et l’ours ne cherchassent à nous attaquer aussitôt que l’eau commencerait à baisser; aussi, pendant tout le temps que je restai sur le monticule, je demeurai immobile et coi comme les autres, côte à côte avec ma jument. Mais ni l’ours ni la panthère ne manifestèrent aucun signe d’hostilité pendant toute la journée et la nuit qui suivit.

« Le surlendemain, au point du jour, je m aperçus que les eaux diminuaient. Aussitôt qu’elles furent assez basses, j’y fis descendre doucement ma mon- 'ture et, sautant sur son dos, je pris congé de mes voisins sans leur dire adieu. Ma jument avait encore de l’eau jusqu’au ventre ; aussi j’étais sûr qu’on ne pouvait me poursuivre qu’à la nage ; du reste, aucun

des carnassiers ne parut y songer.

« Je dirigeai ma course droit vers l’habitation de mon voisin, que je pouvais distinguer à environ trois milles de distance, et en moins d une heure j arrivai devant sa porte J’eus à peine échangé quelques mots

avec lui pour lui raconter mon aventure, que je le priai de me prêter un de ses fusils (il en avait deux par hasard) en l’engageant à prendre l’autre et à m’accompagner à cheval. Nous reprîmes aussitôt le chemin de l'ilot.

« Le gibier n’était plus tout à fait dans la même position que lorsque j’avais quitté le rocher. Grâce à l’écoulement des eaux, la panthère, le chat et les loups avaient repris courage. Il n’y avait plus ni lapin de marais ni opossum; on apercevait à peine quelques traces de leur poil; l’une des biches était à moitié dévorée.

« Mon voisin passa d’un côté et moi je me glissai de l’autre, en nous avançant aussi près que possible, afin de cerner l’île à nous deux.

« D’typ. premier coup de fusil, j’abattis la panthère ; lui, de' son côté, en fit autant de l’ours; puis nous dépêchâmes les deux loups. Quant aux daims, nous prîmes tout le temps nécessaire pour les mettre à bas, et ce ne fut pourtant pas une grande opération. Nous laissâmes la fouine musquée pour la dernière. Elle n’évita cependant pas le sort qui l’attendait, et nous remontâmes aussitôt à cheval, chargés de la viande de l’ours et des quartiers de daim, autant que nos montures pouvaient en porter.

« Lorsque l’inondation fut tout à fait écoulée, je retrouvai ma carabine. Elle était vers le milieu de la prairie, à moitié enfoncée sous la vase et le sable.

« L’événement dont j’avais failli devenir victime me démontra clairement que l’endroit choisi pour mon établissement n’était pas favorable. Je me hâtai

d’en chercher un autre, et quand je l’eus trouvé, je me mis à le défricher avec courage. Tout fut prêt à l’époque du printemps; je retournai alors au Alissis- . sipi, pour y prendre ma femme et mes enfants. »

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