‹ Les veillées de chasse par le Capitaine MayneReidChapitre 8 sur 37 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Le Musquash.

Aucun accident particulier ne vi marche du lendemain. Nous avions nous les bois de haute futaie, et nous nous avancions à travers des taillis de chêne. De toute la journée nous ne pûmes faire lever une pièce de gibier; le seul animal que nous aperçûmes fut un rat musqué qui plongea dans une flaque d’eau et parvint à nous échapper. C’était justement à l’endroit où nous avions fait halte pour établir notre bivac ; aussi, dès que les tentes furent dressées, quelques-uns des nôtres s’écartèrent dans le but de chasser les rats. Ils avaient découvert sur les bords du petit lac le terrier d'une famille de ces intéressants petits animaux, et s’étaient mis en tète de les en faire déguerpir; leurs efforts restaient cependant sans succès ; la famille n’était probablement pas dans sa demeure.

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Cet incident fit naturellement tomber la conversation sur le rat musqué. Le rat musqué des États-Unis est le musquash des marchands de fourrures [fiber zibethicus). Son nom lui vient de sa ressemblance avec le rat commun et de son odeur de musC produite par des glandes placées près de l’anus. Les Indiens l’ont appelé musquash , et les points de ressemblance qui existent entre cet animal et le véritable castor (castor fiber) lui ont fait donné par les naturalistes

le nom de castor musqué. Du reste, la forme du rat musqué diffère peu de celle du castor. C’est un animal à l’encolure épaisse, au corps arrondi et d’une apparence plate : son nez est écrasé, ses oreilles sont courtes et presque entièrement cachées dans sa fourrure; il a des moustaches roides comme celles du chat, le cou enfoncé dans les [épaules, les jambes peu allongées, les yeux petits et noirs, et les pattes armées d’ongles aigus : celles de derrière, plus longues que les autres, sont à moitié palmées, tandis que les pattes du castor le sont entièrement.

Tout le monde a une idée de l’appendice caudal du castor et du parti qu’il sait en tirer ; personne n’ignore quel est 1 usage particulier de ce membre de l’animal employé par lui en guise de truelle de maçon; on connaît sa largeur énorme, son épaisseur, son poids, sa forme qu’on pourrait comparer à une palette de jeu de paume. La queue du rat musqué, comme celle de son congénère, est dépourvue de poils, couverte d’écailles et très-aplatie ; mais au lieu de se trouver placée dans un sans horizontal, comme chez le castor, la partie plate est soudée verticalement. En outre, la queue du rat musqué n’a pas la forme de la truelle ; elle va en s’amoindrissant comme celle du rat commun.

Du museau à l’extrémité de la queue, le rat musqué a près de vingt pouces de long, et la grosseur de son corps est environ la moitié de celle du castor. Il est doué du pouvoir singulier de se contracter de telle sorte qu’il ne paraît plus avoir que la moitié de sa taille ordinaire, ce qui lui permet de passer par des ouvertures impénétrables pour des animaux bien plus petits que lui. Sa couleur est d’un roux brun sur le dos et cendrée sous le ventre. Il y a cependant, sous ce rapport, bien des exceptions bizarres ; on en a vu de tout noirs, de tout blancs, et d’autres d’un pelage mélangé de noir et de blanc. Sa fourrure, épaisse et douce, ressemble à celle du castor, sans être d’aussi belle qualité.

De même que le castor, c’est un animal amphibie ; on ne le trouve que dans les contrées où il y a de l’eau, et jamais sur les hauteurs arides et desséchées.

Sa région, à lui, s’étend sur toute la surface de l’Amérique du Nord, partout où l’herbe croît et partout où l’eau coule. En Amérique, de nos jours, on ne trouve plus le castor que dans les parties les plus reculées des solitudes inhabitées. Le rat musqué, au contraire, fréquente les habitations de pionniers. On rencontre rarement une mare d’eau, un étang, un ruisseau qui n’ait une ou plusieurs familles de rats musqués demeurant sur ses bords.

Pendant une partie de l’année, ce petit animal vit en société ; le reste du temps il se plaît dans la solitude. Le mâle diffère peu de la femelle ; seulement il est un peu plus gros et sa fourrure est beaucoup plus belle. Ils se creusent un terrier sur le bord d’un ruisseau ou d’un étang, ordinairement dans quelque endroit écarté et par conséquent très-sûr, entre les racines d’un arbre et toujours dans une situation telle que l’eau, dans ses plus fortes crues, ne puisse atteindre le nid construit à l’intérieur. L’ouverture du terrier se trouve assez souvent au-dessous du niveau du courant, de sorte qu’on ne peut aisément le découvrir. L’intérieur de cette demeure est tapissé de mousse ou d’herbes moelleuses. Les petits sont au nombre de cinq ou six, et la mère les élève avec la plus grande sollicitude, mettant tous ses soins à leur inculquer de bonne heure ses meilleures habitudes. Le mâle ne se mêle point de leur éducation ; on le voit, pendant tout le temps que dure l’élevage, errer seul dans le voisinage ; ce n’est qu’en automne, lorsque les petits sont forts et capables de subvenir à leurs besoins, que le père retourne auprès de sa

famille, et aussitôt tout le monde se met à l’œuvre pour la construction des quartiers d’hiver. Dès que leur nouvelle habitation, qui est bien différente de la première, est achevée, ils abandonnent celle où ils sont nés. Pour construire cette demeure destinée à les garantir du froid, ils choisissent une pièce d’eau qui, selon leurs prévisions, n’est pas susceptible de geler jusqu’au fond ; si elle est traversée par un cours d’eau, elle n'en vaut que mieux pour eux. Sur le bord, ou souvent même dans quelque petite île au milieu, ils élèvent une sorte d’édifice en forme de dôme, creux en dedans, et ayant beaucoup de rapport avec l’habitation du castor. Ils n’ont pour matériaux que l’herbe et la boue qu’ils tirent du fond de la rivière.

L’entrée de cette demeure est souterraine et se compose d’une ou de plusieurs galeries qui, par une ouverture, communiquent au-dessous de l’eau. Dans les endroits où une inondation serait à craindre, la terrasse intérieure est exhaussée ; et même souvent ils pratiquent des galeries pour se ménager un lieu de repos à pied sec, dans le cas où la partie inférieure viendrait à être inondée. Ils ont, du reste, toujours soin de se ménager une sortie libre pour aller en quête de leur nourriture, qui consiste en plantes aquatiques faciles à trouver dans leur voisinage.

Dès que la construction est achevée et que le froid commence à se faire sentir, la famille entière, composée du père, de la mère et des petits, s’y renferme et y passe tout l’hiver. Ils n’en sortent que pour les

besoins indispensables. Au printemps, ils abandonnent cette demeure pour n’y plus revenir.

Quelle que soit la rigueur de l’hiver, tant qu’ils se tiennent clos dans leur cabane, ils n’ont rien à craindre du froid. La chaleur seule de leur corps, serrés comme ils le sont, côte à côte, et même parfois les uns par-dessus les autres, suffirait pour les en défendre. Plus encore, leurs murs de boue ont plus d’un pied d’épaisseur, et ni la pluie ni la gelée la plus violente ne sauraient pénétrer dans l’intérieur de ces huttes fantastiques.

Dans lés pays méridionaux, tels que la Louisiane, par exemple, où les cours d’eau ne gèlent pas en hiver, le rat musqué ne se bâtit pas d’habitation comme celle que nous venons de décrire ; il vit toute l’année dans son terrier, creusé sur la rive; il peut ainsi sortir et aller en toute saison pour chercher sa nourriture.

Du reste, on ne saurait assez admirer l’adresse avec laquelle cette petite créature sait changer ses habitudes selon la position géographique où elle se trouve. Tout à fait au nord, dans les contrées hyperboréennes, fréquentées seulement par la compagnie de la baie d’Hudson, les lacs, les rivières et même les sources gèlent en hiver. Les marais de peu de profondeur sont glacés jusqu’au fond. Gomment alors le rat musqué peut-il sortir sous l’eau ? Voici les moyens qu’il met en usage :

Il choisit d’abord un lac d’une certaine profondeur, et, dès que la glace peut le porter, il y fait un trou au dessus duquel il élève sa maison conique; par ce

trou il va chercher au fond de l’eau tous les matériaux qui lui sont nécessaires. L’habitation est disposée ainsi en relief sur le lac ; l’ouverture, qui n’est autre que le trou primitif, se trouve située dans la terrasse intérieure, et reste toujours dégagée, tant par les soins qu’j 7 apportent les habitants que grâce à leurs sorties continuelles pour aller en quête de leur nourriture, empruntée, comme je l’ai dit, aiïx racines du marécage.

Cette construction singulière, avec pignon sur la surface du lac et une sortie sous l’eau, suffirait pour le mettre à l'abri des attaques de ses ennemis ordinaires, les animaux carnassiers ; mais, malgré toute son adresse et toutes ses ruses, le rat musqué ne peut lutter avec un ennemi plus habile que lui, et cet ennemi, c’est l’homme.

La nourriture du rat musqué est variée ; il mange les racines de plusieurs espèces de nénufars, mais son meilleur régal, c’est la racine des roseaux ( calamus ou acorus aromaticvs). On sait qu’il se nourrit de coquillages, et on trouve fréquemment près de sa hutte des monceaux de coquilles de moules d’eau douce. Sa chair, quoique ayant une saveur un peu musquée, sert quelquefois de nourriture aux Indiens et aux chasseurs de race blanche; mais les trappeurs et les Peaux- Rouges mangent volontiers de presque tout ce qui a vie, souffle et mouvement. J’ai connu des Canadiens qui mangeaient par goût la chair du rat musqué.

En général, ce n’est pas pour sa chair qu’on recherche cet amphibie ; sa fourrure est d’une bien autre importance ; car elle est presque égale en valeur à

celle du castor pour la fabrication des chapeaux, et le prix qu’en retirent les Indiens et les trappeurs de race blanche, les dédommage amplement des fatigues qu’ils ont supportées pour se la procurer. On s’en sert aussi pour confectionner des boas et des manchons qui ressemblent assez aux fourrures de la martre américaine ( muslela maries) : son bon marché la fait souvent préférer à cette dernière. C’est un des articles réguliers du commerce de la compagnie de la baie d’Hudson, qui, chaque année, expédie des milliers de peaux de rats musqués.

La manière de chasser le rat musqué diffère de celle qui est mise en usage pour chasser le castor; on le prend maintes fois dans les trappes préparées pour la chasse de ce dernier, mais alors une pareille capture est considérée comme un fâcheux contre-temps; car, dans la trappe où il s’est enfermé lui-même, on aurait pu tuer un castor. On le chasse aussi quelquefois au chien courant, comme la loutre, et pour le prendre on^découvre son terrier; mais la capture ne vaut pas la peine qu’on a prise à défoncer sa demeure souterraine. Quelquefois un chasseur décoche un coup de fusil à un rat musqué en passant le long d’un ruisseau : presque toujours c’est un coup manqué. Le petit quadrupède a disparu avec la rapidité d’une flèche, il a plongé sans produire dans l'eau le moindre bouillonnement., et une fois au fond, on ne le revoit plus.

Plusieurs tribus indiennes chassent le rat musqué pour avoir à la fois sa chair et sa fourrure; ils ont pour le prendre des moyens particuliers. Le chasseur

naturaliste, qui avait séjourné pendant un hiver dans un fort situé près d’une tribu d’Ojibways, nous raconta une des chasses à laquelle il avait pris part.

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