‹ Les veillées de Saint-HubertChapitre 3 sur 6 · VlILLlitS DE SAlIrTJKHIBIIT · texte numérisé non relu

VlILLlitS DE SAlIrTJKHIBIIT

lésait 00 huit iantces tâtt oialheiir de fetâte leur inàv6.

M iDubacal.»*!^ aHai ensuite faire passer ses mollets chez uiKobacbcmoier, {Mi)8 il regageale ehâteauavec s&eafiéiiue. Uutn après^ ia.laie iatmSée panles matiiisi:^.taée jeueiâais^plus par qui : on la' ridconnut'b unefiralbiMle eieatrice.qu'^lle portait k la oaûgiaDee de la gorge, et qui provenait trës-évidemiûi^Qj^ d'une^tcQ^ blanche.

D'ips une autre circonstance, comme un ragot de cent cinquante livres chargeait vigoureusement notre intrépide disciple de saint Hubert, il écarta a propos les jambes et se trouva k califourchon sur l'animal, le visage tourné du côté de la queue, ils arrivèrent ainsi Fuu portant l'autre dans une charrière (1), où il y avait une vingtaine de tireurs postés, il est bien entendu qu'aucun d'eux ne se hasarda k tirer sur ce centaure d'une nouvelle espèce ; mais M. Dubarat, tout en galopant k travers les halliers, trouva moyen de larder le ragot jusqu'k ce qu'il l'eût mis hors d'état de courir davantage. Il l'acheva ensuite d'un coup de fusil.

(1) Nom qu*oa donne en Bourgogne et en Champagne aux routes étroites qni serrent à la desserte des bois.

288 LB8 VnLliU DB SAINT BCBBHT.

Je n'ai pas vu ce rude comps^on pendant les dernières années de sa vie ; je sais seulement qu'elles furent tristes, parce que la goutte et Tasthme avaient fini par avoir raison de sa puissante nature. Quelquefois, cependant, il se traînait jusqu'à la lisière d'un taillis, et il tuait de loin en loin son cbevreuil ou son sanglier ; mais c'était avec une arme k feu, et cda devait lui paraître bi^ fade.

Vb moBsIcar «al • le feu Mcré.

Pouf plusieurs raisons, l'esquisse qu'on va lire ne peut guère avoir que l'importance secondaire d'une anecdote dont le héros reste enveloppé dans un impénétrable incognito. D'abord, si je connais le personnage que j'ai convié k poser devant moi, je n'ai jamais eu l'honneur de chasser avec lui, et je ne l'ai même vu que deux ou trois fois dans ma vie. De plus, comme il existe encore, je me crois en conscience dans la nécessité de taireson nom, et il me semble, en outre, que c'est pdtar moi un devoir de délicatesse de ne pas tracer son portrait assez finement pour mettre le public sur la voie du modèle. Pour ces motifs et d'autres encore, je me conformerai donc k ce précepte des biographes de

290 LBS TBILLISbS DB saint HUBERT.

bonne conapagnie, que si Von doit la vérité aux morts, il faut avoir des égards pour les vivants.

Il y a de cela quelcpies années — corame qui dirait, par exemple, en 1849 ou 1850 — je faisais partie d'une joyeuse bande de chasseurs qui s'étaient réunis pour fêter leur patron le verre k la main, dans le plus beau salon des Frères-Provençaux, cet établissement modèle dont la renommée a eu raison des mccoistances de la mode. On venait d'enlever le second service, il était déjk question de chanter, et les bons mots un peu vi& éclataient çk et Ik sous l'influence du vin de Champagne, qui circulait k la ronde pendant que les officiers de bouche plaçaient le dessert sur la table, lorsque le maître d'hôtel qui surveillait le service vint dire k celui d'entre nous qui présidait la réunion, qu'un monsieur trèS'bien couvert demandait k lui parler.

— J'en suis bien fâché, mais j'ai pour habitude de ne jamais me déranger quand je suis k table — répondit mon ami L. B. dont le premier abord est tou- Xours un peu rude, ne lui en déplaise.

— C'est que ce monsieur prétend qu'il est un des prasniers chasseurs de France — répondit le maître d'hôtel — et c'est pour cela que j'ai cru devoir me

|J^.,V|(ILL^. DB. SAijVT 8UBB]^T. 294

ebai|;er de ^n message, malgréja gra,vité des circonstances.

— Ah! diable! c*est différent. . . messieurs, que vous en semble, car cela vous regarde autant que moi — poursuivit L. B. en élevant ,la voix de manière à être entendu d'un bout de Ifi table à l'autre.

Les yeux de tous les convives se tournèrent vers lui comme pour rinterroger.

Il se hâta d'ajouter :

— Quelqu'un désipe me yoir et se fait annoncer comme un des pr^iers chasseurs de France : doisrje vous quitter pour aller le joindrei ou m'^utonse^-vous à le recevoir ici?Quant à moi,je serrais d'ityis.qu'ea sa qualité d'un des nôtres...

— Mais sans doute — nous écr^peç-^nqusi^tous en chœur — qu'il entre' qu'il entre 1 qa'il.^Jre! qu'on ,lui donne un verre et un siège à côté de vous, l^aucait^^ù même yenir plus tôt.

£t pendant, que le maître d'hôtel s'élo^ait. .pour porter cette hospitalière réponse à l'inconnu, opus nQ|^s serrân)^s les uns /contre les autres, afin de lai^r la place d'une chaise près du fauteuil de notre président, qui se trouvait, cela va sans dire, au centre de la table, laquée p'était ,entourée de rien moins que, fie çivqMapt^

tft9 Lfes viiLLitis Dfe êinrr luitoit.

couverts, tous occupés par des gens fort aimables, cela va sans dire.

Bientôt nous vîmes entrer un homme de trente-ciuq k quarante ans, d'une taille au* dessus de la moyenne, et d'une physionomie dont la laideur accentuée ne manquait pas d'une certaine originalité. Sa démarcbe saccadée et brusque trahissait une vivacité poussée jusqu'à la turbulence, ou le sans-gêne d'une nature confiante et vulgaire.

11 portait un costume d'une recherche prétentieuse qui sentait la province d'une lieue, et on en pouvait dire autant de ses manières, tout k la fois hardies et gênées. On devinait, sous cet ensemble qui frisait le grotesque, une oi^anisation énergique momentanément contrainte par une ignorance complète des usages du monde, et un de ces caractères résolus, peu enclins k se soucier da qu'en dira-t-on?

Quand l'inconnu eut échangé quelques paroles avec notre président, celui-ci nous le présenta sous un nom qui ne nous apprit absolument rien, car aucun de nous ne l'avait jamais entendu prononcer; puis on fit placer devant lui un ' assiette et une coupe k vin de Champagne, et les conversations allèrent leur train entre les convives sans qu'on songeât davantage à l'un des plus

grands chasseurs de France, dont L. B. continua seal de s'occuper.

Au moment où toute Fassistance se levait de table pour aller prendre le café dans la pièce voisine, notre hôte de rencontre, que j'avais tout à fait oublié, s'approcha de moi résolument, me fit un superbe salut, et me dit en termes fort courtois, qu'il était d'autant plus charmé de faire ma connaissance , que nous étions k peu de chose près compatriotes, et qu'il se trouvait en bonnes relations de chasse ou de voisinage avec plusieurs de mes parents et de mes anciens amis de Bourgogne, qui lui avaient très-souventparlé de moi, comme d'un amateur de vénerie dont la retraite prématurée leur avait laissé beaucoup de regrets.

Nous n'eûmes pas échangé dix phrases, qu'il m'était démontré de la façon la plus claire que le hasard venait de me mettre en présence d'une de ces individualités exceptionnelles qui sont la meilleure de toutes les bonnes fortunes pour l'observateur en quête d'originaux. Je n'étais jamais mieux tombé.

M. ***, de la Côte-d'Or, aimait la chasse avec un fanatisme qui touchait k l'idée fixe, cette première étape de la folie. 11 lui était impossible de parler d'autre chose, et si l'on parvenait k quitter momentanément ce

sujet de coDTersation, il savait bi^n vtt^ vous forcer a reprendre la voie, comme si vous aviez été un chien WicfÂeur, et qu'il eût eu un fouet à la maiii pour vous reiàettré k la'raison. L'aplomb avec lequel il exerçait cette petite tyrannie me parut si amusant, qu'au lieu de ift'eri choquer, j^ mingëniai de mon mieux k lui fournir adroitement des occa^(yns delà déployer.

\\ en résnita que du moment qu'il m'eut entrepris sur s» niarottef, il ne voulut ptais me lâcher, si bien que, tous m>es compagnonsr de notre banquet de la Sàint-Hobert étant partis les.uns après les autres; nfoUs restâmes seuls jusqu'à minuit dbns le petit saldn^ des Frërës-Provençaux. Lui ne pouvatt pas se lasser de m'entretenir de son unique passion, et moi j'avais finis par prendre un plaisir très-Tif à en étudier les divers symptômes, qui surpayaient en originalité et eâ violence tout ce que j'aras vu, entendu ou recueHli jusqu'alors dans ce genre.

Quand il m'eut expliqué longueifient de quel pays il avait tiré sa meute, de combien d'individus mâles ou femdtes elle se composait, et quels noms il leur avait donné, il me fit in extenso la biographie d'un certain La Feuille, son piqueur, qui, k Ten croire, n'avait pas son pareil dan^ le monde. BnAifteH me dk avee quels ve-

LIS VEULléBS M SAINT HUBERT. 2^5

neàrs connus il chassait le plus babituellement, quels cantons de bois il avait loués en Bourgogne et en Franche-Comté, et, enfin, il m'expliqua comme quoi, n'ayant qu'une fortune d'une quinzaine de mille livrçs de rentes, son revenu passait tout entier k l'entretien de son équipage et aux dépenses de ses nombreux dépla-, céments, dont quelques-uns étaient forts chers en raison de leur éloignement.

— 11 faut alors que vous vous priviez complètement de tout ce qui n'est pas la chasse — lui répondis-je, un peu étonné de ce flux de confidences faites par un homme que je voyais pour la première fois.

— Je ne me prive de rien, monsieur le marquis — répliqua-t-il vivement— puisque je n'aime que cela au monde.

— C'est très-bien, monsieur, tant que vous serez garço» — repris-je — mais, quand une fois vous aurez une femme, un ménage et une jeune famille k élever d'une manière conforme au rang que vous occupez dans la biérarchie sociale, vous serez nécessairement obligé d'employer Ik au moins les deux tiers de votre revenu, et alors...

— Une femme, un ménage, des enfants — intérrempit-il avec la satisfaction d'uB honime parfaitemaat

conlent de son sort et de lui-même— mais j'ai tout cela, monsieur le marquis.

— Franchement, monsieur, je ne m'en serais jamais douté.

— Yoilk comme on se trompe quand on juge sur les apparences. Tel que vous me voyez, je suis marié de puis onze ou douze ans, et j'ai même Thonnear d'être père de deux beaux garçons, dont Tainé, s'il plait k Dieu, fera le bois k la campagne prochaine.

— De tout cela je conclus, monsieur, que madame *** est riche par elle-même, et que vous lui laissez la libre jouissance de la dot qu'elle vous a apportée en mariage.

— n y a du vrai et du faux dans votre supposition, m(»isieur le marquis; c'est-à-dire que tout ce que nous possédons vient d'elle effectivement, mais que c'est moi seul qui le dépense pour ma chasse. Cela s'est arrangé tout naturellement ainsi dès le lendemain de nos noces.

Je gardai le silence, ne pouvant me résoudre k montrer la moindre sympathie pour une semblable manière d'envisager les devoirs de la famille, et, comme mon interlocuteur vit sans doute, k l'expression peu déguisée de ma physionomie, ce qui se passait en moi, il se

LIS TBILLtfBS DE SAINT II1JBBRT. !297

bâta de reprendre avec Taceent d'une conviction profonde :

— Voyez-vous, monsieur le marquis? j'ai le feu sacré depuis ma toute petite jeuuesse, et ce ne serait pas eu présence d'un veneur de votre mérite que je voudrais m'en cacher, comme s'il s'agissait d'un mauvais sentiment ou de quelque vice honteux... Je m'en vanterais plutôt... eh pardieu! c'est ce que je fais, ce me semble ! Ma femme, excellente créature s'il en fût! est malade depuis quatre ans de la poitrine : je n'ai pas appelé une seule fois le médecin ; mes enfants sont k l'âge où il faudrait les mettre au collège : je les garde k la maison; les bâtiments de nos domaines menacent ruine : je les laisse tomber tout doucement ; il pleut dans ma salle a manger : je déjeune ou je diue avec ma peau de bique sur les épaules, tant que dure la mauvaise saison. Tout cela,' vous devez le comprendre, fait des écononiies notables k la fin de Tannée, et, quand arrivent les comptes de la Saint-Sylvestre, il se trouve que j'ai joint les deux bouts comme un bon père de famille qui n'entame jamais son capital.... Avais-je donc si tort tout a l'heure quand je vous disais que j'ai le feu sacré?

— Mon, kcopp sûr, monsieur! — m'écriaî-je—vous

pottiTies même vous servir d'une expression plus forte.

— Celle-là nae plaît, et je m'y tiens parce qu'elle rend parfaitement mon idée. Le feu sacré I c'est court, et il me semble que cela dit tout.

— Voulez-vous me permettre de vous adresser une question un peu indiscrète? — lui demandai-je.

— Dix si vous voulez, et je vous promets que j'y répondrai carrément... Je n*ai jamais sa mentir ni dissimuler depuis trente-cinq ans bientôt que je suis au monde.

— Eh bien ! monsieur, avec la franchise d'un chasseur parlant a un confrère, je vous prierai de me dire si le système que vous venez de développer devant moi n'occasionne pas quelquefois des discussions dans votre intérieur.

— Pas le moins du monde, monsieur le marquis : tout y marche, au contraire, comme sur des roulettes.

— Je connais cependant des femmes très-sensées, très-raisonnables, très-indulgentes, même, qui ne s'arrangeraient pas volontiers de voir faire un usage aussi exclusif de leur fortune.

-- Jéa foi ! < tant pis pour ceux qui, après »yoir été si

uss tulli^is db saint iiobbrt. 999

sots que de les épouser, n'ont pas su, dès le principe, les obliger k prendre la bonne voie. Quant k moi, monsieur, soit habileté, soit bonheur, j'en suis encore à attendre ma première querelle de ménage.

— C'est ce qui s'appelle avoir de la chance, car rien n'est plus rare en ce monde que de voir nos goûts approuvés par ceux qui , ne les partageant pas , en souffrent toujours plus ou moins. Tenez, je parierais que les patriarches chasseurs eux-mêmes avaient souvent maille k partir avec leurs compagnes.

— C'est qu'ils ne savaient pas s'y prendre, je leur en demande bien pardon, et k vous aussi, monsieur le marquis. Tout dépend k cet égard de la manière d'arranger sa vie. Moi, d'abord, je suis très-rarement k la ttJaison. Le plus souvent j'en sors au petit point du jour, et je n'y rentre qu'k la nuit close pour souper tout seul et ne faire qu'un bond de ma table k mon lit, aussitôt que j'ai avalé ma dernière bouchée : c'est déjk un assez bon moyen d'éviter les scènes conjugales. Ensuite, ma femme étant toujours souffrante, malade même, ainsi que je viens de vous l'apprendre, elle n'a pas plus besoin de se distraire par des plaisirs coûteux que de voir du monde ou de dépenser pour sa toilette, comme toutes ses pareilles. J'ajouterai que, dans Tétet de lan-

300 LB8 VIlLLfeS Dl ShUIf lUBIKT.

gneur où elle est , elle aime mieux laisser aller les choses telles qu'elles sont, que de lutter pour les changer. Pour ce qui est de mes garçons — vous savez que j'en ai deux — ce sont, Dieu en soit mille fois loué et béni ! de vigoureux compères qui ne connaissent pas de plus grande jouissance que de se rouler du matin au soir sur la paille, en compagnie des élèves qui figureront plus tard dans mon ch^il. Quand ils^ont quelque rhume ou quelque coqueluche, je leur administre, comme k mes jeunes chiens atteints de la maladie, deux ou trois paquets de poudre de Hémel, et, le lendemain, il n'y parait plus. Les petits drôles seront tout semblables à moi, un jour , et , vive Dieu ! je ne les bu plaindrai guère, car, après avoir eu le talent d'arranger ma destinée k ma fantaisie, j'ai le mérite de savoir en être content jusqu'à n'en pas souhaiter une autre... Voyons, monsieur le marquis, la main sur la conscience,ai-je véritablement le feu sacré I ne me flattez pas. — Vous avez le diable au corps, mimsieur *** ! et, quoique j'aie fréquenté bien des enragés chasseurs dans ma vie, je n'en ai pas encore rencontré un seul de votre force. Vous êtes, sans compliment, le Napoléon T' de la vénerie française, car vous n'aimez que la chasse, comme lui n'aimait que la guerre.

LIS VBILLto DB SAIIIT HUMERT. 304

— Il a été bien faible dans les derniers temps, et vous m'auriez rendu beaucoup plus fier, monsieur le marquis, si vous m'aviez comparé a un marquis de Bologne ou k un comte de Fussey... Voila des hommes! Il a fallu la mort pour les vaincre, tandis que l'autre, il a abdiqué deux fois. Néanmoins je suis très-flatté de votre rapprochement, et je me fais un plaisir et un devoir de vous dire que j'ambitionnais votre suffrage depuis plusieurs années déjà Je peux même vous

l'avouer maintenant, puisque vous avez été si aimable pour moi, je ne suis venu ici ce soir que parce que j'étais k peu près sûr de vous y rencontrer. Je vous ai remlmché, passez-moi l'expression, et permettez-moi d'espérer que cette première entrevue ne sera pas unique.

Je dis k M*** de la Côte-d'Or que je serais toujours charmé de le retrouver, et nous échangeâmes nos adresses.

— Entre nous, monsieur — reprit-il — nous pouvons convenir de cette vérité fondamentale, que ce n'est que parmi les chasseurs qu'on découvre des hommes. Il y a des niais qui s'intéressent k la politique ; des propres à rien qui s'occupent de littérature, autre puérilité!., je rencontre tous les jours des agriculteurs soucieux et

grogooDs qui passent leur teii^ k se plaindre tour k tour de la, sécheresse ou de rbumidité, de la cherté ou du bas prix des grains; quand je vais k Paris, je vois des habitués.dela Bourse qui tretnbleaiperpétuelleaieQty comme des lièvres au gite pendant, la première quina^aine (te septembre , alors que tout est péril autour d'eux : tous. ces gens-lk, monsieur la marquis^, ont une existence misérable en comparaisoo.de la mi^ne. Je ne m'iaquiète pas du souverain qui règne ; peu m'importe qfie nous soyons en paix ou en guerre , puisque les Cbiensne tirent pas k la copscriplion^et que le temps soit si^auvais ou beau, parée que jit chasse avec autant de plaisir par la pluie que par le soleil. Je ne lis plus — pardonnez-moi cette impertinence -^ que la feuille d'annonces du Journal des Chasseurs, pour connaître les noms des personnes qui ont des meutes k vendre. En fait de spectacles, je ne fréquente que rHippodrome, les jours où l'on y représente la chasse au cerf; la société m'ennuie mortellement, Tamitié, je ne la comprends qu!en pleine forêt, et quant k l'amour, }e me contente de celui que je rencontre en cour^ les bois : quand on aje feu sacré, cela suffit duireste.

Lorsque moi^ interlocuteur eut terouné cette longue boutade, ja me b«sard$ii à.ltjii;diFe, qu'k œ coiii|ite-lk

il seirai^ plu^. çaalbeureux qu'un autre si'il venait II perdre sa fortune par suite de quelque catastrQp)ie privée, w d'au ip^))^ur généra), comme, par exemple, une révolution.

— ALoi, plus malheureux qu'un autre, monsieur le marquis? c'est le. contraire qui arriverait Si je devenais pauv;'e, je me placerais immédiatement en qualité depiqueur dans une bonne maison,

— Il n'y aurait plus de bonne maisons s'il survenait un cataclysme dani&le genre de celui de. 1793.

— Ce serait l'affaire de six mois ou. un ^ tout au plu^. J'£(i .entendu dire que Barras, avait une meute plus belle que celle de Louis X.VI, très-peu de temps après la terreur. En 4848, quand fout allait si mal, je me suis proposé, par précaution, au citoyen Ledru-Rollin, et il m'a promis de songjsr k moi quand il organiserait 1^ vénerie du pouvoir exécutifs ce qui arriverait tôt ou tard, assurait-il.

-T Commç détail bistprique, ceci est assez curieux.

—: C'est possible, mais moi je n'y vois qu'une chose, c'est qn'en France il y aura toujoufs moyen de cbasser d'une façon ou d'une autre, et je me dis qu'il importe b|en peu que ce soit comme maître ou comme domestique» Notr^ ard^r h^ s^avourer- un plt^isir réside en

304 LB8 TBILliBS M BAOtt flOBERT.

nous-mêmes et non en notre état, qui n'est après tout qu'un accident.

— Save^vous bien, monsieur*** que vous êtes au moins aussi grand philosophe que grand chasseur?

— Gomme vous voudrez — répondit-il en accompagnant ces mots d'une moue dédaigneuse qui témoignait de son peu d'estime pour la philosophie — mais je n'y tiens pas du tout, et sur ce point je ressemble k l'homme illustre auquel vous aviez la bonté de me comparer tout à l'heure : je ne fais cas que des gens d'action.

Quoique ceci fût assez désobligeant pour mol , qui suis devenu moitié homme et moitié fauteuil depuis quelques années, je n'en conservai pas moins ma bonne humeur et mon désir de continuer k étudier ce curieux produit de la race humaine, dont l'orig'malité était d'une exagération si grande, que je n'aurais jamais osé placer un semblable personnage dans un de mes livres, si je l'avais inventé au lieu de l'avoir vu.

Je persistai donc k l'encourager de mon mieux, ce qui n'était pas très-diflicile, vu sa parfaite confiance en lui-même , et il se remit aussitôt k me parler de phis belle de sa meute, de son piqueur La Feuille, de ses déplacements, des préoccupations que lui causaient les mariages de ses liçes^ entassant les faite sans ordre.

LB8 yBautes db saiiit huibrt. 305

coimnençant vingt anecdotes qu'il n'achevait jamais du premier coup, se montrant toujours bizarre, et, au total, ne cessant pas d'être assez amusant au milieu de toute cette infatigable diflusion, dans laquelle son caractère se révélait k chaque instant avec une naïveté des plus comiques.

La grande prétention de M. *** de la Côted'Or, était d'avoir ce qu'il appelait le feu sacré, car il revenait sans cesse k cette expression, ainsi que le lecteur a pu le re*^ marquer. Eh bien 1 cette flamme intérieure, il la possédait au plus haut degré, et il sacrifiait tout k la volonté inébranlable et au besoin toujours croissant de satisfaire k ses exigences , si nombreuses et si persistantes qu'elles fussent. Je ne croîs pas qu'aucun conquérant, aucun amoureux, aucun homme de lettres, ait jamais poussé aussi loin l'égoïsme féroce de la passion. Cet homme, que la nature avait peut-être créé bou, susceptible de s'attacher et même de se dévouer, était devenu d'une personnalité vraiment monstrueuse. L'insouciance naive avec laquelle, par exemple, il parlait de la phtliisie de sa malheureuse femme , et de l'abandon où croupissaient les corps et les âmes de ses deux pauvres enfants , était quelque chose de prodigieux, je dirai presque de hideux. Il ne s'inquiétait de rimi, ne

3M- US^VtliLil^ DE JSAIIfP HtTVBSt.

sottbftttoit rien, ne voyait et nYcoutait rien quand cela n'avait pas rapport directement o« indirectement k la cha^e; J'avais d^k rencontré des gens de cette trempe exceptionnelle dans la cbalenr de Taction, c'est-k-dire au milieu des enivrements d'un débuciDer ou des émotions d'un hallali debout ; mais au repos^ k minuit^ dans un paififtile entretien sur un canapé de restaurateur, k 1» lueur défaillante de quelques bougies, c'était un phénomène des plus rares , une monstruosité morale des nafieux caract^isées : tout le monde le reconnattra isans peine avec moi.

Une fort aimaUe Bourguignonne, femme trës^dlgne de foi, m'a affirmé qts^ dans le petit castel qu'habite, près de Semur, M.***, il n'y a jamais, même dans les hiver les plus rigoureux, de feu qu'k la cuisine et au chenil. C'est dans ce dernier endroit qu'on se tient le smr, quand par hasard on ne se couche pas en même t^mps que les dindons de la basse^cour.

J'eus l'occasion de revoir deux ou trois fois encore notre frteétique chasseur, qui était toujours le même, et lors de notre dernière rencontre, je m'en fis un séïde pour la vie, en lui donnant une lettre de recommandation très-pressante et excessivement flatteuse pour un éièveur de chien de l'Artois, auquel il voulait acheter

^eKtUéè«^ttn^ de' ses produits, qut joufesent d\iiie certaine considérationdanB^ le monde' cytiégétic[ae. L'ami à qui je l'avais adre^é lâTaïuioftça, p^eu'de temps après, (fàH avait reçu sa visite, et la première page de sa lettré' ecmtenait ce qui suit :

« Mon cber marquis,

» Yotifif m'aVe^ envoyé un mystificateur^ qui a fait nH^tre joie pendant deux jours, et que j'ai traité de mon miéux< pariée que j'entends là plaisanterie. Ma femme et moi, nous avons eu l'air d'être sa dupe jusqu'au bout, miiis'enSaite j'ai fort galammenl pris ma revanche, car, dans la cOttWrtfon Où je suis que votre prot^é. M.*** de la OdteHf Or, n'est pas plus chasseiir que ma tant0 lÀ- supérieure des Ursulines d<é Cambrai, je lui ai vendu $& poàlS'de l'or mes? quatre plus mauvais-élèves, qui se^ roKt encore beaucov^ trop bons pour ce qu'il en peut faite: Où diable, mon cher marc^is, avez-vousété pê-» cher* un original de cette espèce? »

Lk'vei^ait im long récit de toutes les excentricités de mon Homme, qui sf était surpassé en exagération dan» rArtois;- côrmnfé' oesT aetearé de Pàris^^ qui se croient obligés de chaîner leur jeu quand ils jouent devant un public de provmce.

Bref, mon ami l'éleveur de chien n'avait jamais pu

us yfmuâu n êàm mmiiT.

croire k la réalité d'une passion parvenue k cet excès de développement et si peu dissimulée, et, en vérité, cela ne m'étonna que jusqu'k un certain point, puisque moi, qui ai vu tant d'originaux dans ma vie, j'ai bi^ failli prendre celui4k pourqudque nouveau Musson (4), appelé k égayer notre banquet de la Saint-Hubert.

Maintenant, il me reste k appr^dre k mes lecteurs par quel heureux hasard j'ai tout récemment appris que M. *** était toujours le chasseur forcené que j'ai cc»muen4849.

Cet été — il y a de cela deux mois k peine — ma bonne étoile m'a fait retrouver pour la seccmde fois un très-aimable spartfnan de la Normandie, ramené aux eaux de Bourbon-r Archambault par l'espoir d'achever de s'y guérir d'une terrible chute faite k la chasse, et dans laquelle il s'était modestement disloqué le cou et démantibulé les deux épaules— excusez du peu,— Un soir que nous avions mis la conversation sur la noble et joyeuse science de4a vénerie, n(m-seulement par attrait tout particulier pour ce genre d'entretien, mais encore pour nous dispenser d'aborder les ténébreux mystères de la question

(i) Célèbre mystificateur, qui était fort en fogue du temps do pr»> nier empire»

LES TKILliES DB SAtHT RUllERT. SOd

d'Orient, ou les turpitudes peu voilées de la dernière révolution d'Espape, je lui fis le récit de ma rencontre aux Frères-Provenèaux, sans toutefois lui livrer d'abord le nom du personnage. J'étais d'autant mieux disposé k m*amuser aux dépens de cet original, ce jour-lk, que tout récemment deux de mes anciens compagncHis de cliasse de Bourgogne m'en avaient raconté des histoires d'une bouffonnerie adorable, qui malheureusement ne peuvent trouver place dans cette première revue de mes souvenirs, encore qu'il n'y règne pas une imposante gravité, comme le lecteur doit l'avoir remarqué.

— Votre anecdote est charmante, mon cher marquis — me dit mon très-bienveillant auditeur — et indépendamment de ma confiance en votre véracité, j'ai des raisons particulières pour la croire parfaitement authentique.

— En connaitriez-vous le héros?

— Peut-être.

— Si j'en étais sûr, je ne me ferais plus de scrupule de vous le nommer en toutes lettres, mais. . .

— Bah! je vous garderai le secret.

— Comme vous m'engagez k le garder?

— Mieux.

— Eh bien ! mon original répond au nom de M. ***

340 Ua VBItLto DB ftAIHT BCIB^T.

deJa.Côte-d'Or, et.il }iabite ^aoslesiefvjrovs.da^^flHir, ^n.Aioois.

. — Je Ymrm parié! Abl vous ayez,|*ikisQn, aa ^s^geDfit toute rbfWMmité it-faravers un ciiUe que VQiiriy tPfNiyerait pas s(m parai. Kiea de ce que yous. ^i^vez FacantéBein'étoBae.

— Vous le oonnaissez donc bien positvemeut ?

— Si je le connais! jugez-en : je me suis trouvé de noce avec lui, l'année dernière.

— Ce n*est cependant pas un homme à rechercher ce genre de réunions-là.

— C'était une noce de chiens.

— Alors je n'ai plus de doutes sur Tidentité du personnage.

— Eh ! pardieu ! — reprit mon interlocuteur — je me rappelle maintenant qu'il m'a très-longuement parlé de vous. Il se loue beaucoup de Taccueil que vous lui avez fait et Paris, il y. a quelques années ; mais il prétend que vous n'avez, en fait de chasse, que des connaissances très-superficielles, et que vos travaux sur cette grave question fourmillent d'erreurs.

— 11 a peut-être raison ; mais cela m'est bipn égal : je n'écris qu^pour des gçns qui n'en s^ye^t^as plus

LB8 TBIIL^BS JIB . S^IRT HUBERT. 344

que woi... Mais, pour en revenir k potre homme, oix et comment Tavez-vous vu?

—- J'ai; passé avec lui la plus drôle de journée qui se puisse eertainement imaginer .

— Àli ! vous allez k votre tour nous raconter quelque chose! c'est trèsTaimahle à vous.

— Je vous assure, mon cher marquis, guç.je ne demanderais pas mieux ; m^is...

Et M. deC"*^* regarda aUeriiativ.ement ma femme et jQ9a fin$; qui étaient présentas.

Peu dhistants après, .ma fille quitta la terrasse sm* laquelle nous étions réunis, et notre vi^teur nous dit aussitôt, en s'adressant plus particulièrement k ma femme : .

— Je. meurs d'envie de vous débiter mon histoire; mais elle est un peu gaie, je vous en avertis.

— Vous gazerez ou vous retrancherez.

— Ce serait domniage. . . enfin je ferai de mon mmx ; d'ailleurs le jour baisse, et vous savez que Tobscurité arrange tout :. je commence.

« Au mois de février i853, peu de semainesi avant ma chute, j'étais.venu de la petite ville que j'habite passer quarante-huit heures k Paris, où quelques affaires .nécessitaient ma présence. Le, jour de moiD.#partpour

^144 LB8 VBILL^BS DE SAINT HUBERT.

motif de son excursion en Normandie. Que ne m'aurait-il pas conté si je Teusse pressé un peu?

» M.*** de la Côte-d'Or, que vous avez sans doute reconnu, car c'était lui, se rendait du milieu de la Bourgogne, chez un de mes voisins de campagne, possesseur d'un mapiflque équipage : il voulait marier sa lice avec le chien de tète de cette meute, dont la renommée était venue tout récemment jusqu'à lui.

« Quand je lui eus dit que je la connaissais et.qu'elle méritait sa réputation, il parut enchanté et devint de plus en plus confiant avec moi, ce qui Tamena k me faire des questions k pouffer de rire sur le futur époux de sa chienne.

» Durant notre conversation sur ce sujet délicat, nous fîmes souvent interrompus par les entreprises galantes du roquet de notre conducteur, que j'avais pour voisin

trës-génant et très-agité sur la banquette. A chaque

instant, le gaillard, malgré les efforts de son inaitre, qui cherchait loyalement k le retenir entre ses jambes, s'élançait d'un bond jusque sous la bâche où trônait nonchalamment la belle amoureuse, dont la vertu, je suis obligé d'en convenir, s'effarouchait si peu, que nous étions dans la nécessité d'intervenir tous les trois pour emp6c|)er le scandale d'une mésalliance sur le grand

chemiii' Les choses restèrent, non sans dispute , jusqu'au premier relais dails cette situation k la fois périlleuse et burlesque. Lk, le voyageur de l'impériale réclama si impérieusement l'exécution de la promesse qui lui avait été faite au départ, en ma présence, que l'audacieux soupirant, k son grand désespoir, fut jeté sur le pavé.

» — Eh bien ! vous voilk satisfait — dis-je k mon compagnon de la bâche, qui, dans sa joie, avait glissé deux écus de cent sous dans la main du conducteur, qu'il était prêt k battre quelques minutes auparavant, car les choses en étaient venues à ce point.

» — Je vous en réponds ! — s'écria-t-it vivement.

» Puis, se penchant vefs mon oreille, il reprit k voix basse :

» — Ave2-v6us remarqué comme c'est insolent ces chiens du peuple?

»' — Ils savent peutt-être,' comme certains mauvais sujets, que c'est le meilleur moyen d'avoir des bonnes fortunes.

» — Et cette drôlesse qui se serait laissé faire si nous n'avions pas été lk!

» — Preuve certaine que le calcul du roquet était bon. et (Jiié l'insolence peut Kvoit son charme aiix yeux

346 LB8 TBILL^BS DE SAIIIT lOURT.

des beautés les plus aristocratiques. Elle va droit au but, ce qui est bien quelque chose.

» — C'est que, voyez-vous — répliqua monsieur **'* en cessant de parler bas — j'ai été pincé une fois dans des circonstances toutes semblables, et je me suis bien promis que, à l'avenir, je ferais si bonne garde, que toute surprise oii toute trahison serait impossible..... Voulez-vous savoir ce qui m'est arrivé?

— Vous comprenez que je répondis affirmativement —nous dit M. de C***— on ne refuse de conndtre une histoire d'un original de cette espèce, que quand on les connaît déjà toutes, et je n'en étais pas encore Ik api*ès deux heures de vie commune.

» — Vous saurez donc — poursuivit-il — que j'avais pris le chemin de fer de Tours pour me rendre en Vendée avec cette même demoiselle, qui se trouvait, par parenthèse, dans la même position, et que j'allais marier entre Saumur et Angers. Ne pouvant la garder avec moi dans une diligence, j'avais loué, pour elle seule^ le wagon destiné aux chiens, sur l'assurance qui m'avait été donnée qu'il ne contenait encore aucun voyageur, et que l'on n'y mettrait personne... Eh bien! monsieur, devinez-vous comment je fus récompensé de ma confiance dans l'administration du chemin de fer? Au bout de neuf

semaines, jour pour jour, celte coquine de Bellisante, que j'avais unie en maprisence k un superbe poitevin tricolore et à poil ras, qu'elle avait très-bien accueilli, me fit, et dans ma chambre encore, sur le meilleur de mes fauteuils, s'il vous plaît, neufs petits chiens couleur marron et frisé comme des mérinos. C'était des caniches, monsieur I De ces affreux caniches qui ne sont bons qu'à sauter pour le roi de Prusse, ou à désigner la demoiselle la plus amoureuse de la société!!! Et, k la gare d'Orléans, on m'avait fait payer vingt-cinq francs pour ce beau chef-d'œuvre ! ! ! Si ce n'est pas une infamie... Aussi, depuis ce temps-la, je prends toujours la diligence ; quand il n'y en a pas, je me permets le luxe d'une voiture particulière, et, de cette façon, je n'ai pas de malheur k craindre.

— Vous n* aurez pas de peine k croire que j'eus besoin de tout mon sang-froid et de tout mon savoir-vivre pour ne pas éclater de rire k plusieurs reprises, pendant ce récit des bouffonnes tribulations du compagnon de voyage que le hasard m'avait donné. Il m'aurait raconté un de ces malheurs de famille qui laissent de longues et douloureuses traces dans la mémoire de ceux qui les ont éprouvés, qu'il n'eût pu être ni plus animé ni plus ému. Son œil étincelait de colère au souvenir de l'abus

318 LES VBILLISBS de 8AI1IT HUBIRT.

de confiance dont il avait été victime ; sa voix était tour k tour étouffée et éclatante , et il faisait des gestes furieux, comme s'it menaçait en pensée l'administration du chemin de fer, qu'il considérait comme la cause première de sa mésaventure. Au milieu de tout cela, ses inquiétudes passées se réveillaient par intervalle, car, s'il n'avait plus k redouter le voisinage de l'entreprenant roquet, qui galopait entre le cheval de gauche du timon et la roue de devant de la voiture, en tirant la langue et en tenant ses regards ardents attachés sur nous, il lui fallait encore surveiller sa chienne, qui, deux ou trois fois déjk, avait tenté de sauter de Timpériale sur la grande route, pour rejoindre son amoureux, au risque de se fracasser les reins ou de se briser la tête. M. *** avait donc roulé autour de son bras la laisse qui retenait Bellisante, et, par surcroît de précautions, il ne la perdait pas un seul instant de vue, tout en causant avec moi.

» Mais il était dit que Téternelle comédie de la Fille mal gardée aurait encore une représentation ce jour-lk, et que je serais au nombre des spectateurs.

» À Gisors, où nous nous arrêtâmes pour déposer

une famille qui occupait la rotonde, notre conducteur fut obligé de se glisser sous la bâche poiîr dégager les

malles et les sacs de nuit qui appartenaient èi céè voyageurs, îl lui fallut, pour cela, déranger H. ***, et, dans un moment où la vigilance de celui-ci était un peu etf défaut, Bellisante prit son élan avec toute la témérité de la passion en délire qui ne calcule rien, et, comme elle était attachée au poignet robuste de son maître par un lien solide, elle resta suspendue à la hauteur du coupé de la diligence.

» Qïi'bri juge du désespoir et des perplexités du pauvre Bartolo dans une extrémité aussi cruelle !

» S'il cherchait k ramener l'imprudente k lui, il l'étranglait infailliblement.

» S'il abandonnait la corde pour lui sauver la vie, horreur et Iionte ! le roquet était en bas, tout frémissant d'amour, et il y avait aux alentours de la voiture, un dédale de petites rues sombres et tortueuses, dans lequel Tardent Almaviva et la faible et tendre Rosine pouvaient disparaître en un clin d'œil, et rendre possible une seconde fois la mésaventure des caniches, avec cette différence peu flatteuse que ce serait alors une portée de ces affreux petits chiens loups, blanc sale, qui composent la race kiloptée par les conducteurs.

» Il y eut Ik pour le pauvre M. *** de la Côte-d'Or, un moment' de terrible angoisse I

320 LBS YKILLéeS DE SMM HUBBRt.

> Enfin, lliuiDanité et la loi Grammont l'emportèrent!

> Notre bomme poussa un gros soupir de résignation, et, faisant un suprême effort sur lui même, il déroula rapidement la laisse entortillée autour de son bras, mais, en même temps, il s*élançait lui-même du bautdel'impénale pour se mettre k la poursuite des deux amants qui ne s'étaient pas amusés & la moutarde, coomie on dit quelque fois.

» Tout cela s'était passé dans l'espace de quelques secondes, mais n'en avait pas moins attiré l'attention des badauds rassemblés, suivant l'usage, autour de notre vébicule.

» Environ dix minutes après, et comme la diligence allait se mettre en roule, nous vîmes reparaître tout à coup TinfortunéBartolo.

» Il était en nage, haletant, couvert de boue de la tête aux pieds, comme s'il s'était roulé dans le plus fangeux des ruisseaux de Gisors, mais, enfin, il rapportait dans ses bras la belle fugitive, qui ne nous parut guère plus immaculée que son maître.

» La foule avait encore augmenté aux aborbs de la voiture dans l'attente de ce retour, et Dieu sait quels discours il s'y tenait sur l'événement et ses conséquences. Je vous assure que, pour les oreilles d*un ancien capi-

LES VEILLEES DE SAINT nUBbRT. 3^1

taiue de chasseurs k cheval, c'était quelque chose de fort amusant.

» Mon compagnon de voyage, avec la naïve confiance d'un homme profondément convaincu que tout le monde doit partager sa sollicitude pour ce qu'il aime, me tendit la lice qui tournait des regards langoureux vers son séducteur, que l'on apercevait k quelque distance, dans une attitude dont la désinvolture cynique trahissait plus de satisfaction que de regret, et pendant que je le débaiTassais de son précieux fardeau, il me dit k l'oreille, d'une voix k peine intelligible, tant il était encore ému et essoufflé :

» — Enfin, je suis parvenu k la reprendre I

» — Je le vois bien — répondis-je — mais.. .

» — Ma parole d^honneur je crois qu'il n'y a rien eu — interrompit-il vivement — cette fois Bellisante n'a été qu'un peu coquette, et je lui pardonne.

» Certes un mari aurait pu difficilement mieux dire dans une circonstance analogue.

— Vous savez — continua l'aimable conteur, en quittant le ton du récit pour prendre celui de la conversation — que monsieur *** se rendait chez un de mes voisins de campagne?

— Oui — répliquai-je — et je devine que vous ne pûtes résister au désir de l'y accompagner... Franchement il aurait fallu que j'eusse des affaires bien' pressantes pour m'empêcher d'en faire autant k votre place.

— Ce fut donc aussi ce qui arriva, et de la sorte je me trouvai témoin du mariage officiel de là belle lice, laquelle, par parenthèse, fit beaucoup plus la mijaurée avec son charmant époux légitime, qu'elle n'avait jugé k propos de la faire avec son ignoble galant de grand chemin. Toutefois elle finit par se rendre de manière k ne nous laisser aucun doute surl'authenticité delà consommation. Pour mon droit de présence, je fis promettre k notre original de me garder un couple des enfants qui viendraient k naître de cette union, très-bien assortie vraiment 11 s'y engagea de la meilleure grâce du naonde, en me disant qu'un homme qui a le feu sacré — vous voyez qu'il n'a pas renoncé k sa phrase de prédilection — ne manque jamais k sa parole en pareil cas.

— Eh bien! l'a -t- il tenue? — demandai -je k monsieur de C***, dont la petite histoire m'avait fort diverti.

— Eh non! mais je lui rendrai cette justice qu'il n'y eut de sa part ni oubli ni mauvaise volonté.

us VEILLléBS DE SAINT HUBERT. 323

— Que se passa-t-il donc?

— Quoi ! vous n'avez pas plus de pénétration que qela I

— Mais puisqu'il n'y avait rien eu k Gisors.

— Vous allez voir comment il n'y avait rien eu. Deux mois après notre rencontre, je reçus de M. *** de la Côte-d'Or ce lamentable billet, que j'ai d'autant mieux retenu, que je le considérai alors comme le dénouement obligé de la comédie de la Fille mal gardée,

t Très-Olustre confrère en Saint-Hubert.

» Plaignez mon infortune, car, cette fois, je n'ai pas même des caniches, mais d'affreux chiens de conducteur de diligence, ce qui est encore bien plus humiliant pour un veneur dévoré du feu sacré. Je vais faire transformer en harem pour mes lices la chambre de ma femme, que j'ai perdue récemment, et j'espère qu'k l'avenir il n'y aura plus de mésalliance dans ma meute : c'est triste k dire, monsieur; maïs le beau sexe de notre temps manque tout k fait de dignité.

» Au surplus, Bellisante portera la peine de sa faute, puisque je l'ai condamnée au veuvage k perpétuité, conformément k ce précepte de du Fouilloux.

3^4 LBft TBILL^KS DB SAINT lUBe&T.

» Le veneur jaloux déposséder une meute franche de tout mauvais alliage, devra se garder comme de malemort {\) de redonner le mâle à îa lice qui aura été mâtinée deux fois , parce que les chiens qui en proviendront, quel qu'en soit le père, garderont toujours quelque chose des méchants fruits qu'elle aura porta.

» Tel est, monsieur, le triste résultat du voyage que i*ai eu le plaisir de faire avec vous en février dernier. Veuillez le cooiaiunîquer k oMïnsieur votre ami, k qui j'avais promis, comme k vous, deux chiens de ma chienne pour lui témoigner ma reconnaissance de la bonne grâce avec laquelle il m'av lit prêté son étalon.

> Dès que j'aurai des élèves nés dans mon harem, je m'empresserai de m'acquitter envers vous et envers lui.

» Votre dévoué et malheureux confrère en Saint-Hubert *** de la Côte-d'Or.

Voilk k peu près mot pour mot Tbistoire de M . de C**^ faisant suite k la mienne. Je conviens qu'elle n'est pas sans quelqu'apparence d'avoir été improvisée k plaisir, séance tenante, pour renchérir sur ce que j'avais dit.

(S) Lèpre iocurable.

LIS VElLLliM 01 SAWT BUBBRT. 315

Toutefois, connaissant le personnage qui en est le héros, je la tiens pour très-authentique, sauf peut-être quelques légères broderies à la surface qui n'altèrent en rien la vérité du fond. D'ailleurs n'est-ce pas surtout en fait de chasse et de chasseurs qu'il est permis de se faire un argument de ce vers éternellement juste de Boileau :

« Le vrai peut quelquefois n'être pas f raisemblable. »

La fpclélé Balllc-Boarfotiie

lA^nnit ite terminer cette première prrtie ^deines^es- Caisses xjnégéikp3iie&^ vaste sujet dont 1a matière ne "seraimsâe sHÔt épili^ée par. moi, car ma literie de portraits à 'peindre e&tioin d'être terminé^;, je vais essayer fin -large croquîa de ces tmneu^^ ^cbasses de Voars et autres lieux, que, ploa d^uaefMs dé^, j'ai fait passer au train de débucher sous les 7eux de mes lectem^, ëans obercher alors k atlirer pbis pariiculièfument leurs regards sjur tel ou tel des personnages qui, pour un motif ou pour un autre, y jouatoit les principaux rittes. Les récits auxquels je fois aHusiôn ^'efforçaientée représenter les lieux ^et lesiscèftes, ce liai va «uivM i»t une tentative pour denier uneidée ^ acteurs : aprèsi le pmoMBa oMuraot^ la iantenie funr

3S8 LL6 VBILL^BS DB I^AINT lUBBaT.

gique. Cest ainsi qu'autrefois, chez Sérapbin, les ombres chinoises terminaient toujours le spectacle.

La société à moi Morvan ! devenue plus tard Rallie- Bourgogne ! mérite k coup sûr qu'on lui accorde une mention toute spéciale, qui perpétue le souvenir et Texemple de ses faits et gestes dans la méoioire de tous les véritables chasseurs, ce qui ne veut pas dire tous les quidams qui se passent la fantaisie d'avoir quelques chiens dans une étable k vaches, une trompe accrochée dans leur vestibule, et un malheureux Jean fait tout qu'ils appellent pompeusem^t — mon piqueur. *- Ccmstituée dès l'origine sur des bases solides, réglementée et dirigée par des veneurs expérimentés et sérieux, qui voyaient dans une institution de cette nature autre chose qu*un costume, ayant plus ou moins de chic, k endosser quinze ou vingt fois par an, et un banquet k faire quelque part le jour de la Saint-Hubert; cette société doit être protégée contre Toubli, cette se* conde mort qui ne respecte presque rien, par tous ceux qui ont eu l'honneur de lui appartenir. Selon moi^ et c'est un titre qui en vaut bien un autre, elle peut être considérée k bon droit, sinon cooime la mère, du moins comme la sœur très-atnée de toutes celles qui ont été successivement fondées en France après les désastreux

LB8 teiluSbs ra sAiirr hubbrt. 329

événements de 4 830, alors que tant'de jeunes g^s riches avaient cru devoir renoncer k la carrière des armes. Cette chevaleresque gentilhommerie, trompée dans toutes ces l^itimes espérances d'avenir, apporta dans le nouveau genre de vie auquel elle s'était noblement condamnée par scrupule de conscience, ce fiévreux besoin d'activité et cet âpre désir de péril au moyen desquels les défenseurs malheureux des causes vaincues essayent de se soustraire à la souffrance du repos, le plus cruel de tous les supplices sans contredit pour les êtres dont l'âme est ardente et le corps robuste.

Je n'ai — que le lecteur veuille bien en être cour vaincu — aucune prévention d'invalide morose contre ce qui existe aujourd'hui — il est bien entendu que c'est de la chasse seulement que je parle — et cependant je n'hésite pas k soutenir que, dans mon opinion, jamais la vénerie moderne de notre pays, le premier de tous sous ce rapport, n'a brillé d'un plus vif éclat que pendant la belle époque de Rallie-Bourgogne, Où retrouvera-t-on, par exemple, aujourd'hui ces grandes réunions qui, du milieu d'octobre k la fin de février, se transportaient alternativement du fond des gorges de VAutunois aux confins extrêmes dt s forêts de la Champagne ou du Barrois, et de celles-ci aux sombres bal-

330 I.BS teiluSes de SAiirr lUBint.

liers du Horvan, la ct)ntrée aux IiallaTis émofuvifnts par excellence. Où, aussi, rencontrera-t-oQ un pareil as^ setnblage d'hommes d*élitd ? La science, dans ce qu'elle a de plus ppalique et de moins prétentieux, Vesprit français, dans ce qu'il offre de plus élégant, la bonne camaraderie sans oubli de dignité, Turbanité facile, le savoir-vivre iuné, c'est-k-dire naturel, Tinsoucieuse bonne humeur,' se trouvaient Ik, joints k miHe autres qualités encore, toutes rappelant Fanlique caractère français dans ce qu'il a de pins aimable et de plus attachant: Et quels équipages magnifiques!' quels intrépides piqueurs! quels vaillants chevaux ^ quels délicieux concerts de trompes! Quand je me retrace cette époque, je redeviens jeune par la fidélité et Tardeur de la pensée, et je sens cependant en moi des regrets amers comme un vieillard dont tes beaux jours sont finis sans retour possible.

Qui aurait réuni et conservé la chronique journalière des déplacements et des travaux de la société k laquelle je consacre les dernières pages de cette étude sur les hommes et les faits de chasse qui ont précédé la révolution de 4848, ferait, sans le moindre doute, le livre le plus curieux et le plus amusant qui se puisse ima^giner, k ]vt condition cependant de UmA dife et de bîe»

LB8 TBILLiBS DB SAINT tftJÉBRT* 3?1*

dire tout. Ces belles réunions dans d^es cfiàteaux où U bonbomie cordiale de notre vieille hospitalité sejoigntdt à toutes lés splendeurs du luxe moderne; ces voyages* en troupes nombreuses pour gagner les lieux de déplacement lointain ; ces haltes pittoresques k te lisière dbs grukU boî$> dépoiiillés^&leiir& feaUles^et no^éadanstles briunes; de novembre; aes élablissements i^assacer^f dsms des gîtes le pUis-souv^t mauvais^^ mai« ob Vo% apportait tant de joyeuse humâur^ qu'où les» tpûuvaitr toiyours exeellents; ce& bouSéi^efi avanture^ desibi^r v^aees delà banda^ av^^ le^Duleioéca desi auberges sitttée&f ktci là sur .le parcours ;de l'expédition, et^ enfin,, ca& BQerwôUeueeS'Gbasses ûii trente veneuca teénétkiiiia^v se précipitaient de touta la vitesse de leur&suHiturea. surles traees de emi vmgtcbi^» infaillibles^ qui^ vastô; cadre, peur le metteur- ep o^re dont l'intelligea«e s€^ rail k ht bauleur du sujet!* Maibeureueement le obas* seor,. liomme d'action avant tout ^ éërit très-peu-, en ghiéral, ou qiiand par hasard il sed/écide krasseaihler< ses souvenirs, il est vieux,, fatigué, mocûse, comme; uD'ltaûer liors. de serviea,, et ses récita, déoolorésv et incomplets, ne peuvent donner qu'une idée trësrimpAih faite des grandes scènes auxquelles il a assisté. Pour s'aTenturer dans une semblable entreprise, ilfaudhiit

83S us TWOJLÉES M 8A1RT HUBIRt.

être à même de réveiller et de soutenir sa verve défaillante en chassant de loin k loin encore, ou tout au moins entendre de temps en temps une fanfare bien sonnée; mais, bêlas! ces encouragements ne se trouvent pas partout !

Bien qu'ils me manquent plus qu'à tout antre peutêtre dans la retraite que j'babite, c*est ici que j'ai conçu le projet de ces retours vers mou passé de veneur, et que j'en essaie l'exécution dans ces causeries qui pourront bien n'avoir de charme que pour moi. Qui se rappelle aujourd'hui le temps qui n'est plus, alors même qu'il a été heureux et glorieux ! on ne vit que dans l'heure présente, et pour le plus grand nombre, hier est un jour qui n'a jamais existé, et demain un jour qui ne viendra jamais. Ces tristes réflexions ne me découragent pas, mais elle me déterminent k resserrer pour le moment les bornes de mon travail, sauf k les éloigner plus taM si cette première tentative rencontrait quelque sympathie parmi les personnes qu'elle devrait intéresser : le peu d'illusions que je conserve k cet égard n'ôtera rien k ma bonne volonté, je l'espère du moins.

En dépit de la résolution que j'ai prise de me res-

LV8 TBILIitfBS DB SAINT IHJBBRT. 333

treindre jusqu'à plus ample information, j'aurais voulu

nommer ici, avec quelque détail, toutes les illustrations

de cette brillante époque de Rallie-Bourgognej qui

commence à disparaître dans les obscures profondeurs

du passé; mais, si je succombais k cette teutation, je

3erais infailliblement entraîné au-delk du cercle que je me suis tracé, et dans l'intérêt des personnes qui me

lisent j'aurai le courage de n'en pas franchir les limites. Je ne parlerai donc pas longuement de tous maintenant^ mais ceux dont je ne ferai que citer les noms doivent être sûrs qu'ils ne sont pas oubliés de l'humble cbro- Dlqueur des mâles vertus de leurs compagnons, car, si la place est trop étroite dans les pages qu'il écrit, il n'en est pas de même de sa mémoire.

Depuis la chute de l'empire jusqu'à la catastrophe de juillet 4830, la vénerie de premier ordre n'était, kpeu d'exceptions près, représentée en Bourgc^ne que par Irois hommes marquants, qui demeuraient trop dans le voisinage les un des autres, et ne faisaient pas assez d'excursions hors de chez eux, pour que les bons exemples qu'ils donnaient pussent trouver de nombreux imitateurs. MM. Charles Brosse, César de Moreton Chabrillant et Abel de Vichy, tous habitant le Charolais, étaient, les deux premiers surtout, d'intrépides et consciencieux

su tes TitaiiE^ nr limnr fotctrr.

Teneurs, sur lesquels: il y aurait certainement beaucoup de choses intéressantes k raconter; senlenmnt, et ceci n'est pas un repTOCbe que je leur adresse, tant s'en faut, on ne saurait les ranger parmi ces hardis novateurs qui, parfois, agrandissent leis horizons de la ^daice, mats qui, parfois aussi, la mettent en péril en la précipitant hors des routes connues. H en était de même de MM. de Pracomtal et de Vitry, en Nivemaîs, et, dans la Côte-d*Or, de M. Marcy Gassendi, le meilleur chasseur de lièvre qui, au dire des juges compétents, ait existé depuis le comte de Fussey. Tous cesr hommes d'élite ont rendu, à des degrés divers, d'imminents senices k la noble cause de la vénerie, et ai k d'autres appartient l'honneur de lui avoir donné Pimpulsion puissante qui nait de l'esprit d'association, du moins ront-ils merveilleusement préparée k la recevoir. Je regarderai donc comme un devoir très-doux k remplir, si je suis dans le cas de reprendre ces esquisses, de les continuer par eux Je les ai aussi connus, et je m*enorgtieillisf d'avoir plus d'une fois chassé dans leur compagnie. Pierre, de M. Charles Brosse, Chopelin, du comte de Moreton, Saint- Jean, du marquis de Vichy, et La Plume, de M. Marey, sont de ces types vlgoareusement accusés dont le lecteur me saura gré de lui faire

faire la comiaissaoce : q^H m'y encourage seidemen^ et il verra si je tiens a lui être agréable.

Je serais désolé si parmr les personnes qutont te bonté demelire, il s*en rencontrait senlenient nne seule dont le jugement pût s'égarer jusqu'à tirer de tout ce qui pré* cède cette conclusion défavorable : que je n'a^ que mé^ pris ou indifférence pourla cbasse modieste, c^est-k-cRre celle qui se fait k pied avec une demi - dou^ine de cbiens bien ensemble conduits par un garde intdiigent, et en compagnie de quelques bons et joyeux amis du voisinage, doués d'assez d'esprit et de raison pour savoir s'amuser k peu de fraîsj sans grand fracas. Ce mauvais sentiment serait, chez moi, non^seulement de l'ingratitude, mais encore une prétention fort sotte, attendu quejen'ai, k aucune époque dte ma vie, possédé en propre qu'une très petite meute, dont le souvenir est resté présent k ma mémoire, même ait milieu des enivrements que la ffraride vénerie m'a fait connaître plus tard, alors que les hasards de la destinée m'eurent mis en relation avec des hommes qui possédaient de magnifiques équipages. N'ayant jamais jalousé ceux-ci, il me conviendrait encore moins de mal parler des ai^très, car je tle^ns le dénigrement injuste pour une. mor ladie morale presque aussi honteuse que l'envie s jt'ta

336 LU Tnuiu u saiiit lomiT.

demande bien pardon k ceux qui sont atteints de Tune ou l'autre de ces infirmités.

Je proteste donc énergiquement contre toute pensée de malveillance qu'on pourrait me supposer k l'endroit de la petite t;^net*ie, k laquelle j'ai dû les plus vives jouissances de mes belles années, et qui m'en a procuré, tout récemment encore, de très-douces par la lecture d'un délicieux livre spécialement consacré k cette matière (1). L'auteur, charmant écrivnin, conteur sans rivaux, misanthrope aimable et profond observateur, a traité ce sujet de main de maitre, et certainement je n'aurais pas lu son ouvrage avec autant de plaisir s'il eût éveillé un seul remords dans mon âme.Mais, encore une fois, ma conscience ne se reproche rien k cet égard, et si demain j'étais de nouveau en position de chasser, je crois que j'en reviendrais tout simplement et de primeabord aux briquets noirs marqués de feu, prenant sur tout depuis le lièvre jusqu'au sanglier, et au bon vieux garde, sifflant ses tons de quête, appuyant de la voix en termes peu savants, et allant se poster pour tirer,

. (1) ta Petite Vénerie,ou la Cluu$e au chit'i cowrant^ par Adolphe 4'HoDdetot, aatenr da C^aueur rmUquê-Vn yoI. in-S*, avec un dessin d'Horace Vemet» aa dépôt de librairie, pie des Moslins, b« 8, i Paru.

us tiiliJbs db SAnrr hubekt. 337

aussitôt après le lancer de ranimai... ah! que ne suisje k ménoe de donner dès demain une preuve éclatante de la sincérité de cette profession de foi sur ma fidélité aux goûts de ma jeunesse !

Le véritable créateur des grandes chasses k courre qui remplissent mon souvenir pour le moment, fut le marquis de Mac-Mahon, en ce sens que, le premier de tous, il avait, vers 1831 ou 1832, lancé hardiment dans la voie du progrès le plus avancé la vénerie de TAutunois, qui, depuis les mauvais jours de la révolution, s'était, en quelque sorte, pétrifiée dans le statu quo d'une routine bourgeoise, dont on ne peut s'expliquer la tenace influence que par la diminution des fortunes et l'oubli complet des habitudes aristocratiques d'autrefois. Le noble marquis n'était cependant pas ce qu'il est permis d'appeler un maitre-veneur dans la rigoureuse acception du mot. Lui-même avouait, avec une grâce du meilleur goût, sa profonde ignorance de tout ce que les livres mettent k la portée du premier venu, et s'il lisait parfois le bonhomme du Fouilloux, dont j'ai vu entre ses mains un très-curieux exemplaire du temps, j'ai lieu de croire que c'était plutôt pour certaines gaillardises qui s'y trouvent que pour les excellents préceptes qu'il renferme. Si on lui eût mis entre les mains

3 ^S LB9 TBlLliBS bB SAIRT HUBERT.

le cordeau rfe la botte d*un limier, il ne serait peut-être pas venu k bout de faire le lois k la satisfaction des érudlts, car la chasse a ses pédants coname Tes autres sciences. Peut-être aussi, après un long défaut, St. de Hac-Mahon aurait- il eu de la peine k reconnaître le pied de Tanimal de meute d^autres traces plus ou moins récentes. ïl faut, pour acquérir ces connaissances froidément positives, une patience et un esprit d'observation qui étaient incompatibles avecrsa bouillante ardeur, te fougueux Condé ne savait pas méditer aussi bien que le sage Turenne, autrement, au lieu d*être' un héros, il eût été un Dieu, et Dieu seul est Dieu, comme disent nos bons amis les Turcs, ces dignes représentants de la civilisation' moderne .... YoyeilQ Moniteur, et allez, la musique !

Une ibis en pleine chasse, c*^est-k-dire aussitôt que le cerf, le sanglier ou le chevreuil était lancé, le marquis ne réfléchissait pas, il agissai! ; il ne préparait pas lentement la victoire au moyen de combinaisons profondes, il Tarrachait violemment k la fortune k force d'inspiration et d'audace. Entre lui et le chasseur timoré, dont la lente conception a besoin de s'éclairer sans cesse, il y avait toute la distance qui sépare le grand orateur qui improvise son discours, du pauvre lecteur

LÉ» i«ifxAt^ HE skinr irtrBBirr. 3^9^

apH anoBTie le sîefl. Dans les motnente critiques, qnand chacun autour de lui se creusait la cervelle pour trou- V€fr le nœud d*une dHîSculté, il pai>venait k la résoudre par un redoublement d'action, q»e les pnidents, bien entendu, prenaient pour Tégarement du délire, jusqu'à l'instant où le résultat venait eur démontrer que c'éfatit tout simplement rillomination soudaine du génie su^ rexcité par la passion. Le grand Fi^déric disait : — Jf 9 ù deuân manières de gagner toutes le$ batailles, p'miir un général expérimenté : jeter, dès le début de tafaire, son bâton de commandement dans les re^ ttaiickements;^ de Fennemi, et fondre sur lui Vepée à ta main, ou manosuvrer du matin au soir pom Tmvdopper ; mais j'ai toujours vu que la première était ta^m^tleure.Le marquis de M ac-Mahon était de cetavisv Aussi) son cri de guerre étail-il, comme celui des anciens chevaliers — en wisant ! — Parfois, cependant, îl s'écriait d'une voix retentissante : — Mesmurs, du calme! -^ Mais, dans^ ces mfoments Ik, le feu qui jail-» Rssitit de ses regards, Tanimation de sa physionomie et la violence désordonîîée dfe ses gestes, signifiaient clairen^nt que rexpressiorr manquait k l'énergie de sa pensée, et qu'il s'en fiait k TinteUigence de ses compagnons pour comprendre que, dans sa bouche, ces mots :

340 LU fnuJlS DB UIIIT HUBERT.

Messieurs, du calme! voulaient encore dire : — Mes amis, en avant!

Sans en avoir la complète certitude, j'ai lieu de croire que le goût passionné du marquis de Mac-Mahon n'avait acquis tout son développement qu'à partir de l'époque où, par suite des événements de 4830, il s'était cru dans Tobligation de quitter, sans retour, l'état militaire, pour lequel il était né, et qui l'eût sans doute conduit aussi loin que celui de ses frères que nous voyons, jeune encore, déjk général de division aujourd'hui. A partir de cette époque, la chasse devint pour lui comme une image des émotions de la gloire et de la guerre qu'il avait toujours rêvées, et dont la perspective disparaissait pour jamais de son avenir. Aussi ce qu'il en aimait le plus, c'était d'abord les périls qu'on y trouve, et ensuite l'activité physique qu'elle exige. Ce ne serait pas assez de dire qu'il cherchait le danger : il l'inventait et savait le faire surgir, même de l'innocente poursuite d'un chevreuil. Les obstacles semblaient naître sous ses pas, comme pour lui fournir des occasions plus nombreuses de montrer avec quelle témérité élégante Use jouait d'eux. Il rencontraitdes fossés,des haies et des ravins où personne n'en avait jamais remarqué avant lui, et c'était merveille de voir à quel point il ^

LES TEILLMiS DB SAINT HUBUT. S41

débrouillait dextrement de tout. Pour moi, ce spectacle me réjouissait presque autant que la chasse elle-même. On aurait tort de croire que Tillustre président de RalHe-Bourgogne ne pouvait accomplir les hardiesses dont je viens de parler qu'avec des chevaux d'élite. Il était aussi téméraire et aussi heureux sur le premier criquet venu, pourvu qu'il eût du cœur, que s'il avaiteu Pégase entre les jambes, et si la fortune s'était amusée k ressusciter pour lui Rossinante, il serait par>'enu k faire de la pauvre bête un second Eclipse Je lui ai connu, de 1835 à 1837, un certain Gargantua qui était bien l'animal le plus hétéroclite qu'il soit possible d'i* maginer. Ou en aura k peine une idée en se représentant le cou disproportionné d'une girafe étique emmanché dans la charpente osseuse d'un dromadaire desséché. Et quelles jambes, bonté divine ! Jamais on n'aurait cru qu'tUes avaient été faites pour courir, car on aurait dit les quatre piquets recouverts de peau qui supportent un animal empaillé. Quand la chétive haridelle, sellée et bridée, sortait de l'écurie, il fallait deux hommes pour l'amen 3r jusque dans la cour où Ton se rassemblait pour le départ : un qui la tirait par la figure, et l'autre qui la fouettait k tour de bras par derrière. Eh bien ! k peine la pauvre rosse avait-elle cheminé dix

3<2 tBS VEILLEES DE SAIKT HOBBRT.

mlimtes sofus sot! glbrieux itiaRre, quil s'opcrsiten elle une transformation complète, comme si Vénergie de rhomme se fût communiepiée k la bête par la mystérieuse puissance du magnétisme, t'encoltire* péniblement tendue se recourbait avec grâce; Tes naseaux, resserrés et pâles jusqu'alors, se dilataient en montrant leur membrane empourprée d'un sang généreux ; lis corps, dont toutes les parties paraissai^t soudées entre elles, comme les muscles inertes d'un cadavre, s'assouplissait et se couvrait d'un réseau de veines palpitantes ; enffn les jambes, qui, naguère, ne se soulevaient qu'avec effort, effleuraient le sol avec une légèreté qui eût pu faire envie à une gazelle. Si longue et si pénible qne fût la chasse, le prodige durait sans interruption, même passagère, jusqu'à la dernière note derhallall; puis, une fois le sanglier ou le chevreuil mis à mort, et les chiens recouplés aux accords joyeux de la retraite prise, Gargantua redevenait tout k coup la bizarre carcasse dont je vous ai tracé le portrait, et, tous, nous disions qu'elle serait bien mieux k sa place dans le cabinet de M. Geotfroy Saint-Hilaire que dans l'écurie de notre président.

Le marquis de Mac-Mahon restera longtemps, dans la mémoire des' hommes â& chasse qui l'ont connu,

tes VKiUjSB!! de Skl^r HUBERt. 343

ccfmiffe le type le plus brillant de' la vénerie française, telle que Ta faite rintroiluctien, probablement définitive, des chiens anglais dans nos équipages. On peut dire qu'il personnifie en lui une école, et que son nom est désormais' inséparable de la fondation de ces mervcHleuses entreprises qui réunissent Tivresse de la course au clocher k la s:atisfaction plus calme dé forcer un animal confiant en sa vigueur. Iliui a été donné, fortune bien rare assurément, surfout sî Ton songe combien sa carrière a été courte, il lui a été donné — dis-je— de pousser jusqu'à sa plus grande perfection, peut-être môme wn peu au delà, le système dont il a été l'inventeur, et l'on peut affirmer qu'il n'^a rien laissé kHrire k ses successeurs, si ce n'est de l'Imiter avec pradencc, ce qui doit, du reste, suffire kleur ambition, qnelqu? grande qu'on la suppose.

Le génie lui-même a ses hésitations, ses doutes et ses tâtonnements, aussi l'illustre marquis n'est-il pas arrivé d*un seul éfan- au but qu*il voulait atteindre, ce que notre aflri Jules Perret caractérisait très-bien en disant de lut : que, comme les mattresy il avait eu plusieurs manières.

La première ne s'écartait en rien des traditions de rffieSMime'vénerie, car c'était ceHe de ces braves cliiten^

3(6 LES VBILLMeS de SAIST 90BB&T.

encore que les autres dans leur allure, s'esiparaimt.de la tête dès l'attaque, la gardaient avec une avaiice>à chaque instant plus considérable, et prenaient seuls «t êilendeusenientj si bien que le gros de la meute, derrière lequel venait le gros des cUasseurs, n'arrivait que lorsque la besogne était faiie par ces enrs^és. Qui pouvait se flatter de les suivre, quand on avait vu le marquis lui-même» ^i bardi cavalier qu'il fûty en désespérer pour son propre com^pte? Aussi, k partir de ce moment, la société RalHe-Baurgogm comm^j^-tTClle & êtce moins nombreuse, car ^plusieurs de ses menabres avaient trouvé qu'elle faisait une trop grande consommation decbevaux ce qui était deja plus exacte vérité. Malgré les inconvénients de vitesse que je viens de «signaler dans les cbiens de la trmième manière du . noble marquis, c'est pourtant cette meute, folle et rapide comme l'ouragan, qui s'est immortalisée dans ce fameux déplacement d'Àrc-en*Barrois, en 4840^ dont toute la Chanipague conserve encore le souvenir.. D^k retiré de la scène depuis deux ou trois an^« k cette époque, je ne Taisais pas partie des héros de cetteonagnifique expédition; mais j'en ai lu les bulletins, écrits sur le champ de bataille, au milieu de Vivresse de ia victoire^ et entendu plus tard Le récit fait avec

Page 1