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LES SOLITAIRES DE NORMANDIE

Dans la province de Normandie , à quelques lieues de Forges (a) , près la riche abbaye de Bobec , vivoit un bon fermier, nommé Anselme, avec sa femme

(a) A vingt-six lieues de Paris, et célèbre par ses eaux minérales.

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et ses enfans. Il étoit pauvre, mais si heureux , que depuis quinze ans il n'étoit sorti de sa chaumière que pour aller à Téglise. Sa petite habitation étoit isolée au milieu d'une forêt; il n'avoit point de voisins, il n'en désiroit pas. Il ne pouvoit imaginer qu'après avoir labouré son champ, il fût possible de trouver un plaisir plus doux que celui de se reposer au sein de sa famille. Trois arpens de terre, deux vaches, quelques poules formoient toutes ses possessions. Sa société étoit composée, outre sa femme et cinq enfans, d'une servante et d'un pâtre, qu'il est nécessaire de vous faire connoître particulièrement. La servante se nommoi t Jacqueline. Depuis son enfance dans la maison d'Anselme , elle avoit les mœurs et les goûts sédentaires de ses maîtres. Elle ne s'étoit jamais éloignée de la chaumière plus d'une demi-lieue. De tous les édifices qui sont sur la terre, elle ne connoissoit que la seule abbaye de Bobec , et jamais Saint-Pierre de Rome et la colonnade du Louvre n'excitèrent autant d'admiration que la petite église de Bobec

en inspiroit à Jacqueline. Elle avoit entendu parler de Forges; et, sachant que ce village étoit à quatre lieues de son ha bitation , elle n'avoit jamais eu la tentation d'entreprendre un aussi long voyage. Jacqueline , comme vous le croyez bien , ne savoit pas lire ; elle n'avoit même de sa vie vu un livre. Ses talens étoient bornés; ils se réduisoient à savoir traire les vaches , faire du fromage , et aider sa maîtresse dans les petits travaux du ménage ; son esprit n'auroit pas embrassé des connoissances plus étendues : elle n'avoit précisément que le degré d'intelligence nécessaire pour remplir passablement les devoirs de son état ; et si le ciel ne lui eût pas donné des maîtres aussi patiens qu'humains, elle eût plus d'une fois couru le risque de perdre sa condition ; mais du moins elle ne faisoit point de fautes volontaires , elle manquent absolument de mémoire et de réflexion; elle avoit peu d'activité: en même temps ses intentions étoient si droites et son cœur si bon , que jamais Anselme et sa femme n'avoient pu se résoudre à la gronder. Le pâtre Michel ,

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qui gardoit les vaches, étoit encore moins actif et moins spirituel que Jacqueline. La foiblesse de sa constitution excusoit, aux yeux de l'indulgent Anselme , son indolence et son incapacité ; d'ailleurs Michel étoit d'un naturel doux et paisible ; il avoit de la probité, un sang-froid inaltérable, et une sérénité dame que rien ne pouvoit troubler.

Il y avoit tant de conformité entre Michel et Jacqueline, qu'il étoit impossible qu'ils se vissent tous les jours sans s'attacher l'un à l'autre. La sympathie se déclara , et les deux amans demandèrent à leurs maîtres la permission de se marier; ce qui leur fut accordé. Jacqueline épousa Michel, et au bout de trois ans se trouva mère de trois enfans , qui furent élevés avec ceux d'Anselme.

Vers ce temps , Jacqueline éprouva un sensible chagrin. La femme d'Anselme mourut, et le bonhomme ne survécut que deux ans à sa femme. Alors Jacqueline et Michel perdirent le meilleur des maîtres, et le seul appui qu'ils eussent sur la terre. Des parens, tuteurs des enfans, vinrent

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occuper le petit héritage. Ils eurent la cruauté de renvoyer Michel et Jacqueline.

Il fallut qui tter la cabane chérie qu'ils regardoient comme leur maison paternelle; il fallut s'arracher des bras des petits enfans du vertueux Anselme, de ces enfans qui depuis deux ans donnoient à Jacqueline le doux nom de mère ! La pauvre Jacqueline les baigna de larmes, et sortit désespérée, suivie de quatre enfans à elle, et du triste Michel, qui portoit sous son bras un gros paquet contenant quelques vètemens grossiers, le seul bien qui restât à cette fahiille infortunée.

Dans cette affreuse situation , ils n'éprouvèrent heureusement aucune des inquiétudes déchirantes que peuvent causer l'imagination et la prévoyance ; ils étoient de caractère à ne ressentir jamais que la douleur du moment : l'avenir étoit pour eux couvert d'un voile si impénétrable, qu'il leur cachoit même jusqu'à l'image du lendemain. Avant de quitter la chaumière, ils avoient bien dîné; aussi ne s'inquiétoient-ils que médiocrement de leur souper. Ils ne s'entretenoientque de leurs

regrets de la mort d'Anselme , de leur tendresse pour les enfans qu'ils avoient été forcés d'abandonner.

En causant ainsi , ils marchoient à l'aventure, et ils s'égarèrent dans la forêt. Jacqueline étoit grosse de six mois. Lorsqu'elle fut fatiguée, elle s'assit au pied d'un arbre; son mari s'établit à côté d'elle, et les quatre petits enfans se rangèrent autour d'eux. On étoit au mois de juillet. Lorsque le jour commença à baisser, un des petits enfans dit qu'il avoit faim , et tous les autres au même moment demandèrent du pain. Michel avoit quelques provisions dans un havresac : il les partagea avec sa femme et ses enfans. Apres souper, on se décida à passer la nuit dans le bois, et à la pointe* du jour, on trouva un sentier battu qui conduisit dans une espèce de désert à l'extrémité de la forêt.

Ceibeu sauvage étoit rempli de bruyères, et on y découvrit une source d'eau pure qui sortoit d'une roche couverte de mousse. Cette vue causa la joie la plus vive à Jacqueline , car ses enfans mouroient de soif. Pour surcroît de bonheur, la liiy. r/j

sière du bois étoit bordée d'une infinité de noisetiers , de mûriers et de framboisiers sauvages; et, d'ailleurs, cette partie du bois étoit pleine de fraises. Jacqueline fut enchantée à l'aspect de ce jardin naturel. « O Michel! s'écria -t- elle, établissonsnous ici; voilà de l'eau, voilà des fruits, nous y pourrons vivre. Faisons-y une cabane de feuillages pour nous garantir de la pluie. — Mais il faudroit avoir la permission de couper des branches d'arbres... » Cette réflexion attrista Jacqueline.

Dans ce moment elle aperçut à quelque distance un jeune paysan qui cueilloit des fraises ; elle s'approche de lui , et lui demande s'il savoit à qui appartenoit le lieu où elle étoit. «Vous êtes sur les terres de l'abbaye de Bobec , reprit le paysan. — Sommes-nous loin de l'abbaye? — A trois petits quarts de lieue , et j'y vas porter tout-à-1'heure les fraises que je viens de ramasser.» Aces mots Jacqueline tint conseil avec son mari ; et Michel , ayant reçu ses instructions, partit avec le jeune paysan pour se rendre à l'abbaye de liobec ■ il laissa Jacqueline, avec ses en fans , à

Tentrée du bois , en promettant de revenir le plus promptement qu'il lui seroit possible.

.Michel , arrivé à l'abbaye, obtint un moment d'audience de l'abbé , auquel il exposa sa situation; il finit par demander de l'ouvrage, ou du moins la permission de s'établir dans le lieu qu'il désigna. «Mais, demanda l'abbé, que savez-vous faire? — Je sais garderdes vaches... — Nous n'avons pas besoin de pâtres : d'ailleurs, vous n'êtes pas de nos terres... — Mais je n'ai pas de quoi vivre : cela revient au même...

— Nous ne pouvons pas malheureusement

secourir tous les pauvres — Je ne suis

pas un pauvre; je ne demande pas l'aumône; nous avons du cœur; nous voulons bien travailler. — Vous ne savez rien faire ; et, d'ailleurs, je vous répète que les habitans de nos terres méritent la préférence....

— Je suis pourtant bien foible et bien maladif, je vous assure; ainsi, vous devriez bien me prendre à votre service

— Comment! parce que vous êtes hors d'état de servir? — Vraiment oui; c'étoit à cause de cela que défunt mon maître An-

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selme m'avoit pris , et qu'il me gardoit. Mais vous, monsieur l'abbé, si vous n'aimez pas les infirmes, du moins donnez-nous la permission de bâtir une petite cabane de feuilles parmi ces bruyères... — Et comment vivrez -vous là? — Avec des fruits sauvages et des racines ; il y a du cresson , des fraises, des noisettes, de l'eau : c'est un vrai paradis... — Et l'hiver?... — L'hiver!... Ah! nous n'avions pas pensé à l'hiver... Mais l'hiver ne viendra pas de si tôt :

nous ne sommes qu'au mois de juillet

— Ecoutez, bonhomme, puisque vous le désirez tant, je vous permets de bâtir une cabane, et, de plus, je vous autorise à venir tous les deux jours à l'abbaye prendre une provision de pain et de pommesde- terre pour vous et votre famille. — Justement j'ai un havresac. — Allez : c'est tout ce que je puis faire... — C'est plus que je ne demandois : oh! Jacqueline sera bien contente. »

En disant ces paroles, Michel sortit précipitamment. Il étoit déjà hors de la cour de ; l'abbaye, lorsqu'on le rappela par l'ordre de l'abbé, pour lui donner du pain bis et

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des pommes-tle -terre cuites sous la cendre. Michel, qui avoit une probité délicate, refusa d'abord de les recevoir. « M. l'abbé, ajouta-t-il, m'a dit que ce ne seroit que tous les deux jours : ainsi je reviendrai les prendre après-demain. » Malgré sa résistance on remplit ses poches de la petite provision donnée pour deux jours, et il partit très-satisfait de L'heureux succès de sa démarche. Il alla retrouver Jacqueline, et l'abordant d'un air triomphant, il répondit avec détail à toutes ses questions. Jacqueline, charmée de ce récit, le gronda cependant un peu de n'avoir pas acheté dans le village de Bobec une serpe pour couper des branches d'arbres; « car enfin , dit-elle , nous avons neuf livres dix sous ( c'était le fruit de leurs épargnes de dix ans) ; que veux-tu que nous fassions de cet argent?— Cela est vrai, répondit Michel; mais on ne peut pas penser à tout ; nous avions bien oublié que l'hiver viendroit!... — A propos de l'hiver, il faudra que tu gardes de l'argent pour acheter des peaux de mouton. — Oui, car il faut que nous ne manquions de rien , puisque nous de-

vons passer notre vie ici....— Allons, mettons-nous à l'ouvrage. Nous pouvons toujours couper de petites branches avec nos couteaux. »

En disant ces paroles, Jacqueline s'achemina vers le bois. Son mari la suivit, et tous deux travaillèrent sans relâche jusqu'à la nuit. Le mari et la femme n'étoient ni robustes ni industrieux; aussi furent-ils plus de quinze jours à construire une petite cabane, à la vérité assez solide, mais qui avoit un inconvénient dont ils ne s'aperçurent que lorsque l'ouvrage fut presque entièrement fini. Ils avoient oublié (car, comme disoit Michel, on ne peut pas penser à tout) qu'ils dévoient loger dans cette cabane, et que par conséquent il étoit à désirer que son élévation fût proportionnée à leur taille. Il est plus commode de travailler à hauteur d'appui que d'élever les bras au-dessus de la tète, et ils avoient choisi la manière la moins fatigante; de sorte que Jacqueline et Michel auraient pu s'appuyer sur le toit de leur cabane comme on s'appuie sur un balcon. Jacqueline fut la première frap-

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pêe de ce défaut de construction; quoique 1 édifice fut très-avancé, elle eut la courageuse tentation de recommencer sur nouveaux frais; mais Michel l'en détourna.

« Au reste, dit-il, on n'entre dans sa maison que pour se reposer : ne suffit-il pas qu'ozi puisse y être assis ou couché? » Jacqueline n'eut rien à répondre à ce raisonnement, et, malgré cette erreur dans les dimensions, la cabane fut achevée.

Le jour où l'on y dina pour la première fois fut un jour de fête. Justement Michel étoit allé le matin à l'abbaye; il rapportoit des pommes-de-terre et du pain frais, et en outre une pinte de lait et des œufs qu'il avoit achetés dans le village. La joie des petits enfans fut extrême à la vue de ce festin délicieux. Leur gaieté excita celle de Michel et de Jacqueline. Enfin rien ne manquoit à l'agrément du repas, car les convives avoient autant d'appétit que de bonne humeur. La nuit on dormit du sommeil le plus tranquille. Après avoir passé plus de vingt-huit nuits exposés aux injures de l'air, on trouva une douceur inexprimable à se reposer sous une épaisse feuil-

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lée, et à se coucher sur de la paille bien fraîche. Le lendemain on se réveilla dans la plus parfaite santé.

« Il n'y a rien de tel, dit Michel, que d'avoir toutes ses aises. On a beau dire qu'on s'accoutume à tout, je n'aurois jamais dormi comme cela sur la terre et à la belle étoile. — Ni moi non plus, reprit Jacqueline. Je me souvenois toujours de la bonne étable où nous couchions chez notre pauvre maître. — Jacqueline, notre cabane vaut bien l'étable, n'est-ce pas? — Oh! sûrement; et puis, nous sommes chez nous, et, comme le disoit notre maître, on n'est heureux que dans son ménage. » Ce ménage, qui suffisoit au bonheur de Jacqueline, n'étoit formé que de la veille. Michel avoit acheté une écuelle et cinq cuillères de bois, une bonne provision de peaux de mouton, et du lin pour Jacqueline, qui possédoit une quenouille, et qui savoit filer assez passablement. Tel avoit été l'emploi des neuf livres dix sous. Michel, de son coté, se fit quelques occupations; il prenoit avec de la glu de petit! oiseaux qu'il portoit à l'abbaye, et, au

bout du mois, il alloit vendre le lin quavoit filé sa femme, ce qui produisoit un mince revenu; car, comme je l'ai déjà dit, Jacqueline n'étoit ni active ni laborieuse. Tout Tété se passa de la sorte. Au mois de septembre , Jacqueline accoucha le plus heureusement du monde d'une petite fille, qu'elle nourrit. Enfin l'hiver vint, et, malgré les peaux de mouton, la cabane parut alors beaucoup moins agréable, d'autant plus qu'on étoit privé de framboises , des mûres et des autres fruits des bois. Cependant Michel et Jacqueline ne souffrirent pas du froid autant qu'on pourroit l'imaginer. Ils n'avoient de leur vie couché dans une chambre bien close et à cheminée; l'étable, dont ils conservoient un si doux souvenir, avoit un toit percé en plusieurs endroits et une porte dont les planches mal jointes laissoient, dans toute l'étendue des battans , trois ou quatre fentes assez larges pour y passer facilement la main. Ainsi Jacqueline et son mari , même pendant le temps le plus rigoureux de l'hiver, ne trouvèrent pas une grande différence entre leur cabane et 1 e-

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