TV. ID
JJO LES VEILLÉES
table objet de leurs regrets; et durant Y été i la feuillée, située sur un terrain sec, et abritée par une foret remplie de fleurs champêtres, de ravins et de fruits, étoit plus agréable qu'une étable obscure et humide, bâtie dans une petite basse-cour pleine de fumier , et traversée par une grande mare d'une eau verte et bourbeuse.
Sur la fin de l'hiver, Michel, qui depuis deux mois marchoit avec beaucoup de peine , se trouva dans une impossibilité absolue d'aller à l'abbaye recevoir sa subsistance. Jacqueline s'y rendit à sa place, et le pauvre Michel resta dans sa cabane, tristement couché sur son lit de feuilles. Il ne souffroit point de douleurs vives; sa tranquillité naturelle et sa piété le préservoient de l'impatience et de l'ennui : il prioit Dieu toute la journée; Jacqueline filoit ou disoit son chapelet à côté de lui; ses petits enfans venoient le caresser, et il ne se trouvoit point absolument malheureux : un an se passa de la sorte.
Il y avoit déjà deux années que Michel et Jacqueline habitoient leur cabane : un jour (cétoit au mois de juillet) Jacque-
line, qui étoit allé ramasser des feuilles dans le bois , accourut tout essoufflée à la cabane : «Ah! Michel, s'écria- t-elle, la belle chose que je viens de voir !... — Quoi donc? — Un beau carrosse tout jaune, qui
n'a point de toit c'est quasiment fait
comme une charrette, mais c'est reluisant et puis six chevaux tout bigarrés
d'argent!... et de belles dames dans le carrosse, de beaux messieurs derrière, et qui sont habillés de rouge!..» Gomme Jacqueline achevoit ces mots, elle entenditle brui t de la calèche dont elle venoit de faire la description. Elle tressaille de joie, s'élance hors de la cabane, tous les petits enfans la suivent. Elle aperçoit la calèche à trente pas d'elle, et elle distingue dans cette voiture une figure angélique, qui jette sur die et sur ses enfans le plus doux regard, et qui en même temps crie au cocher d'arrêter. Jacqueline, surprise et enchantée, n'osoit avancer.
La jeune et charmante inconnue, suivie de quatre dames qui descendent avec eiie de la calèche, s'approche de Jacqueline. « Ces cinq enfans, lui dit-elle, sont-ils à
I72 LIS VEILLEES
vous?.... — Oui, madame — Pauvres
petits! ils sont presque entièrement nus...
— Oh ! les trois derniers ont des brassières ; mais nous les gardons pour l'hiver.... — Et vous passez le jour dans cette cabane?...
— Le jour et la nuit aussi. — Quoi ! vous n'avez point d'autre logement?... — Non, madame , depuis deux ans ; mais nous y sommes bien pendant l'été : il n'y a que l'hiver qui est un peu rude, surtout depuis que mon mari est malade... — Votre mari est malade ! est-il couché dans cette petite cabane?.... — Oui, madame.... — O ciel! ali!.... que je suis heureuse qu'on nous ait égarés dans cette foret, et que le hasard nous ait conduites ici ». En disant ces mots, l'inconnue s'avança vers la cabane, et y entra avec les dames de sa suite, non sans peine, car les souliers à talons , les chapeaux et les plumes obligèrent de se courber tellement, que l'inconnue, ne pouvant supporter la contrainte de cette attitude, prit le parti de se mettre à genoux dans la cabane. « Grand Dieu! ditelle en tournant vers Michel des yeux mouillés de pleurs, se peut-il que depuis
BU CHATEAtJ. 17'
deux ans vous n'ayez point eu d'autre asile !.... Comment n'avez-vous pas trouvé des secours à Forges? — Oh! madame , Forges est si loin!... — Vous n'en êtes qu'à trois lieues.... — Mon mari est impotent depuis dix-huit mois : je ne pouvois le laisser là pour faire un si grand voyage; et puis nous ne manquons pas de secours; on nous donne du pain et des pommes-deterre. » A ces mots , l'inconnue tira sa bourse de sa poche. * Tenez, dit-elle à Jacqueline, ce soir je vous enverrai chercher; et , puisque vous aimez ce lieu, vous y reviendrez, je vous le promets; mais je vous demande de passer quelque temps à Forges , car votre mari a besoin des secours d'un médecin. »
Pendant ce discours Jacqueline considéroit les pièces d'orque l'inconnue venoit de lui donner; enfin rompant le silence : «Puisque vous êtes si bonne, madame, ditelle, je vous avoue que ces pièces-là ne peuvent nous servir; on ne connoît pas ça dans le pays... — Quoi! vous n'avez jamais vu d'or ? — Oh ! si fait : j'ai vu de la dorure dans la chapelle de Bobec; mais la
monnoie d'or n'est sûrement pas reçue dans le pays , car je n'en ai même pas entendu parler. «L'inconnue, frappée d'un excès de misère dont elle n'avoit jamais eu l'idée, ne put retenir ses larmes; cependant elle engagea Jacqueline à garder l'or qu'elle avoit reçu ; mais, pour la satisfaire, elle lui fit donner quelques écus, qui furent acceptés avec autant de satisfaction que de reconnoissance. Alors l'inconnue et les dames qui l'accompagnoient sortirent de la cabane; elles montèrent en calèche et retournèrent à Forges, laissant Michel et Jacqueline transportés de joie et d'admiration. Ils ne s'entretinrent que de la belle dame, et le soir ils en parloient encore lorsqu'on vint les chercher pour les conduire à Forges. Quatre hommes posèrent doucement Michel sur un brancard, et le portèrent ainsi couché sur un matelas. Jacqueline et ses enfans montèrent dans une charrette couverte, et la petite troupe arriva à Forges vers les neuf heures du soir. On les conduisit dans une maison, où ils trouvèrent du linge et de bons lits.
DU CHATEAU. i;5
Aussitôt que Michel fut couché, Jacqueline le quitta pour aller questionner son hôtesse. Au bout d'un quart d'heure elle revint. «O Michel! s'écria-t-elle, tu vas être bien émerveillé!....-1- Dis donc vite. — La belle dame!.... Sais-tu ce que c'est qu'une princesse?... — Non... — Eh bien! la belle dame est une princesse... et puis elle s'appelle encore duchesse.... et puis elle a encore un autre nom.... mais je l'ai oublié, le troisième nom.... Enfin, par-dessus tout cela, elle est parente du roi.... — Elle n'en est pas plus fière, toujours.... — Oh! pour cela non... — Une parente du roi avoir un regard si humain, une si douce parole!... — Tu ne devinerois jamais pourquoi elle est venue à Forges ? C'est pour boire d'une certaine eau qui fait avoir des enfans; moi, je n'ai pas grand'foi à cette fontaine-là; mais je ferai une neuvaine pour que Dieu donne à cette chère bonne dame une belle famille, qui achève de la rendre bien heureuse. »
L'hôtesse interrompit cet entretien, en apportant aux deux solitaires un excellent souper. Michel et sa femme avoient bu
i'76 LES VEILLÉES
jadis du mauvais cidre, mais ils n'avoient jamais bu de vin. Ils en burent pour la première fois, à la santé de leur bienfaitrice. Ensuite Jacqueline se coucha, en remerciant le ciel et en bénissant mille fois sa jeune et vertueuse protectrice. Le lendemain Jacqueline fut éveillée par une couturière qui vint prendre sa mesure et celle des petits enfans, en disant que la princesse lui avoit commandé des chemises et des habits pour toute la famille. En en effet, quelques jours après, Jacqueline reçut le trousseau le plus complet : bas, souliers, coiffure , rien n'étoit oublié. Jacqueline se livroit à une joie d'autant plus pure, que la santé de Michel se rétablissoit à vue d'ceil. Les soins assidus du médecin , un logement sain, une bonne nourriture, a voient déjà produit un mieux surprenant, et au bout de trois semaines il fut en état de se lever et de marcher dans sa chambre.
A cette époque Jacqueline eut une entrevue avec sa bienfaitrice, qui , lui présentant un trousseau de clefs : «Voilà, lui dit-elle, les clefs de votre maison et de vos
armoires; allez chez vous, ma bonne Jacqueline, j'irai vous voir demain matin, et vous demander à déjeuner. » Jacqueline, éperdue à ce discours, bégaya quelques mots, et reçut les clefs d'un air stupide , ne pouvant croire qu'elle eût une maison et des armoires, ni que la parente du roi pût venir déjeuner chez elle. Le jour même Michel, sa femme et ses enfans furent reconduits au désert où on les avoit trouvés. Mais quelle fut leur surprise en voyant, à la place de leur cabane en feuilles, une jolie petite maison située au milieu d'un grand jardin ! Les enfans poussent des cris de joie; Michel et Jacqueline les embrassent en pleurant. « O mon Dieu ! dit Jacqueline en joignant les mains, qu'avons-nous fait pour mériter tant de bonheur?... »
La charrette s'arrête à la porte : on conduit les solitaires dans leur habitation, composée de deux jolies chambres, d'un bûcher , et d'une petite cuisine remplie de tous les ustensiles nécessaires dans un ménage. La chambre des solitaires avoit une cheminée, et pour meubles deux bons lits
avec des rideaux d'indienne, deux tables de bois, quatre chaises de paille, deux bons fauteuils, et une grande armoire.
Jacqueline, prenant son trousseau de clefs, ouvre l'armoire, y trouve deux habits complets pour son mari, autant pour elle et pour les enfans , des chemises, des bas, des bonnets, et en outre des draps, des nappes, des serviettes, et une énorme provision de lin pour filer. Quand Jacqueline eut fait l'inventaire de son armoire, on la mena dans son jardin, déjà rempli de légumes; ensuite on lui fit voir une petite basse-cour, où elle trouva une vingtaine de poules; enfin on ouvrit une étable qui renfermoit deux belles vaches, et on lui apprit qu'elle possédoit un petit pré, situé à un demi-quart de lieue de sa maison. Jacqueline croyoit rêver. «Quoi! disoit-elle à son mari, nous sommes plus riches que ne rétoit défunt notre maître Anselme!... Sa chaumière n'étoit qu'une masure au prix de celle-ci.... Notre jardin est deux fois plus grand que n'étoit le sien !... O Michel ! il ne faudra jamais oublier notre feuillée, surtout l'hiver quand nous serons
du ciiatf.vt:. 179
avec nos enfans autour du feu , afin de remercier toujours Dieu d'aussi bon cœur qu'à présent. » En parlant ainsi, de douces larmes couloient des yeux de Jacqueline ; Michel pleuroit aussi, et l'un et l'autre embrassoient les enfans et recevoient leurs caresses avec un plaisir, une joie qu'ils n'avoient jamais ressentis , quoiqu'ils les eussent toujours tendrement aimés.
Jacqueline ne put fermer l'oeil de la nuit. Elle avoit une lampe sur sa cheminée, et elle passa la nuit entière à considérer avec admiration sa chambre et ses meubles, à prier Dieu, et à bénir son illustre bienfaitrice. Au point du jour elle se leva, ainsi que son mari. L'heureux couple va visiter de nouveau et la cuisine, et le jardin, et l'étable. Ensuite on habille les enfans, on se pare de ses plus beaux habits, et l'on prépare le déjeuner. On étale sur la table une nappe toute neuve, on y pose deux grandes jattes pleines de crème, du bon pain bis, du beurre frais, et une corbeille de noisettes nouvellement cueillies : alors on attend la bonne chère dame , avec autant de trouble que d'impatience. A
l8o LES VEILLÉES
onze heures le fils aîné, posé en sentinelle du côté du bois, quitte son poste, et vient annoncer qu'il a vu de loin la calèche. Alors Jacqueline et Michel , avec un battement de cœur d'une force inexprimable, se prennent par le bras : Michel, encore mal assuré sur ses jambes, s'afflige de ne pouvoir marcher plus vite : les enfans veulent courir devant, et se précipitent en tumulte vers la porte. Le père et la mère les rappellent, et pour la première fois se plaignent de leur désobéissance.
Au moment où les solitaires arri voient à la porte de leur cour, la jeune princesse descendoit de sa calèche. Jacqueline et son mari, baignés de larmes, se jettent à ses pieds; et Jacqueline lui montrant Michel : « O madame, dit-elle d'une voix entrecoupée, il est guéri! il peut marcher! Voilà nos enfans, qui ne souffriront plus du froid! voilà notre maison, où nous serons aussi bien l'hiver que l'été! Nous vous .devons tout cela : il n'y a que le bon Dieu qui puisse vous récompenser; car pour nous, hélas! nous ne pouvons seulement vous remercier. » '
DU CHATEAU. \8l
Un déluge de pleurs interrompit ce discours. La charmante et vertueuse princesse mêla ses larmes à celles des solitaires; et relevant Jacqueline, elle la prit sous le bras, et entra ainsi dans la maison. Vous croyez bien que le déjeuner fut trouvé excellent, qu'on se promena dans le jardin , et qu'on entra dans l'étable.
A midi et demi , la princesse quitta les solitaires; et, en arrivant à Forges, elle apprit avec autant de plaisir que d'attendrissement qu'il n'y a point d'états, point de classes, où l'on ne puisse trouver les sentimens nobles et généreux qui la ca ractérisoient elle - même si particulièrement. Les maçons qui avoient bâti la maison des solitaires , touchés d'une action qui assuroit le bonheur d'une famille entière , voulurent y participer autant qu'il étoit en eux. Ils travaillèrent à la maison jour et nuit ; et lorsqu'elle fut achevée , ils refusèrent tous unanimement l'argent qu'on leur offrit en paiement. Il fut absolument impossible de leur faire accepter la moindre récompense , et l'on ne put les
l8'2 LES VEILLÉES
payer qu'en les envoyant sur-le-champ à d'autres ouvrages , pour lesquels on leur donna le double de la somme qu'ils demandoient. »
Madame de Clémire ayant cessé de parler : « Cette histoire est charmante , dit M. de la Paliniere ; il n'est pas difficile de deviner le nom de l'auguste bienfaitrice des solitaires ; et l'on peut citer d'elle tant de traits de ce genre , que ce récit ne m'a causé nulle surprise. Mais la générosité des maçons m'étonne. Il seroit déjà bien extraordinaire qu'un seul homme de cette classe eût cette grandeur d'âme; mais que tous ces ouvriers s'accordent à travailler jour et nuit uniquement pour participer à une bonne action , qu'ils refusent obstinément le salaire qui leur est dû , que d'un consentement unanime ils sacrifient ainsi leur temps et leurs peines , et qu'euxmêmes dans la pauvreté , ils rougissent d'accepter un argent si légitimement acquis, il ya dans ce procédé une noblesse, une délicatesse, un enthousiasme de vertu , qui me paroissent bien peu vraisemblables dans des gens d'un état si gro&
du chati:au. iôj
sier; et je vous avoue que je ne puis me persuader qu'on ne vous en ait pas imposé à cet égard. — Et si j'avois été témoin de ce
fait? — Vous me charmez; car il m'est
bien doux de ne plus le regarder comme douteux. — Voilà de ces traits qu'on n'oseroit inventer. Parce que nous n'avons qu'une idée imparfaite de la nature, nous ne voudrions pas la reconnoître dans des tableaux d'imagination qui la peindroient dans toute sa sublimité ; et , par une inconséquence bizarre, l'héroïsme que nous admirons dans l'histoire ne nous paroîtroit dans un ouvrage de pure invention qu'une fiction extravagante , dénuée de toute vraisemblance. Cependant ce qu'on appelle le beau idéal n existe certainement pas en morale ; car l'imagination ne peut rien créer de beau, de sublime, dont l'homme ne soit capable lorsqu'il suit les premiers mouvemens de son cœur , ou qu'il est entraîné par de grands exemples. Pour l'idée d'une perfection constante , telle que nous pouvons la concevoir, ne la trouvons-nous pas remplie, en examinant la vie de ceux qui pratiquent exac-
ï 84 LE$ VEILLÉES
tement tous les devoirs qu'impose la religion ? »
Comme madame de Clémire achevoit ces mots, la baronne fit sonner sa montre. «Oh! maman, dit César, il n'est pas dix heures ! l'histoire des solitaires a été trop courte, et puis vous l'avez finie si brusquement , sans nous laisser le temps de faire une question. — Cela est vrai, ajouta Pulchérie. — Par exemple, je voudrais bien savoir si la neuvaine de Jacqueline
a réussi — Oui , répondit madame de
Clémire ; sa bienfaitrice devint mère dans l'année.
a Je vais vous conter un trait de sa fille. Cette charmante enfant a six ans et demi ; elle passe tous les étés à la campagne. L'année dernière, elle rencontra à la promenade , dans la foret de Montmorenci , une jolie petite paysanne, que sa mère tenoit par la main. La mère offrit un panier de fraises à la jeune princesse , qui , voyant de près la petite fille, s'aperçut qu'elle étoit aveugle , ce qui la surprit beaucoup, parce que l'enfant avoit les yeux ouverts et parfaitement beaux. La
paysanne fut questionnée; elle répondit que son enfant n'étoit pas aveugle de naissance, et qu'elle n'avoit pas le moyen de la mener à Paris pour la faire voir a des chirurgiens. «Mais, dit la princesse, est-ce que des chirurgiens pourroient lui rendre
la vue?.... — On le dit — Eh bien ! je
la mènerai à Paris quand j'y retournerai; je lui ferai une petite place dans la voiture à côté de moi.» À ces mots, la paysanne attendrie versa quelques larmes , et les personnes qui suivoient la jeune princesse lui dirent de venir le lendemain matin à Saint- L*\
D'après l'idée que la princesse avoit eue d'elle-même, et de premier mouvement, on envoya la petite paysanne à Paris, chez un oculiste, qui la garda tout l'été et une partie de l'hiver. Cette année, la jeune princesse , en arrivant à Saint - L**% fut agréablement surprise lorsqu'on lui amena la petite fille parfaitement guérie. « Quoi ! s'écria -t- elle, vous n'êtes plus aveugle?... — Non, mademoiselle. — Etes-vous bien contente? — Sûrement, parce que jepourrai travailler — Et lire? — Oh ! mademaiiv. j 5
l8G LES VEILLÉES
selle , je ne sais pas lire. — Mais pourtant vous êtes plus grande que moi, et je sais
lire. — J'ai été aveugle deux ans —
Cela est vrai; mais, à présent que vous voyez clair, vous apprendrez ? — Ma mère n'est pas assez riche pour m'envoyer à l'école — Pauvre petite!.... Voulez- vous
que je vous apprenne à lire ? si cela vous fait plaisir, je vous donnerai une leçon tous les jours.» A ces mots, la petite fille crut que la princesse plaisantoit , et elle se mit à rire. La princesse insista , et une des personnes qui étoient avec elle parut combattre cette résolution. « Songez , mademoiselle, lui dit-elle, qu'il faut qu'une maîtresse ait une patience à toute épreuve,
— Je l'aurai. — Cela sera peut-être long...
— Cela ne m'ennuiera pas : mais je lisois couramment au bout de quinze leçons !
— J'en conviens : beaucoup d'enfans , avec la méthode qu'on a employée pour vous, ont appris à lire en aussi peu de temps (1). Cependant, si Nanette a la tête bien dure, et qu'elle n'ait pas beaucoup d'application , il lui faudra peut-être trois mois de leçons. — - Serez- vous encore
ici dans trois mois? — Oui, mademoiselle. — Eh bien ! Nanette aura le temps d'apprendre, et je vais lui donner sa première leçon.» En disant ces paroles, cette aimable enfant va chercher le livre et la boîte de fiches ; ensuite elle fait asseoir Manette devant elle, et, avec autant de douceur que de grâce et d'intelligence , elle donne àNanette une longue leçon. En renvoyant Manette, on convint qu'elle revi endroit chaque jour à la même heure.
Quoique Nanette , comme on l'avoit prévu , n'eut pas beaucoup d'application , la maîtresse ne se rebuta point : avec une patience et une persévérance bien extraordinaires à son âge, elle acheva ce qu'elle avoit commencé. C'étoitun spectacle charmant que de la voir donnant sa leçon , montrant avec sa petite main les figures et les mots, reprenant tout bas , louant tout haut, encourageant son écolière, lui promettant des récompenses, jouissant de ses progrès, et, lorsqu'elle lisoit bien, regardant autour d'elle, comme pour recueillir les suffrages des spectateurs étonnés. C'étoit un des tableaux à la fois rians et ton-
l88 LES VEILLÉES
chans, qui produisent sur lame de si douces impressions , et qu'on ne peut se lasser de contempler! Enfin, Nanette, avant la fin de l'automne , sut lire aussi bien que sa jeune bienfaitrice , qui lui donna des joujoux , des livres et un bel habit , et qui lui dit , en partant : « Adieu, ISanette : l'été prochain je vous apprendrai encore autre chose.... » — Oh ! la charmante petite princesse ! sécria Pulchérie, elle sera digne de sa mère! » Cette réflexion termina la veillée (a).
Avant de se coucher, les enfans demandèrent et obtinrent la permission d'aller le lendemain en vendange chez le bonhomme Benoit. On se leva de meilleure heure qu'à l'ordinaire, afin de voir si le vannier avoit envoyé tout ce qu'on lui avoit commandé depuis plus de quinze jours. A huit heures, on apporta au château quatre jolies petites hottes , proportionnées aux tailles de César, de ses sœurs et d'Augustin , quatre paniers à anse, et quatre paires de gros ciseaux pour couper
[a\ Ce trait est de mademoiselle d'Orléans.
le raisin. Une heure après le dîner on partit à pied pour se rendre à la vigne de Benoît, qui étoit aune demi-lieue du château. Il fut convenu que la petite troupe travailleroit pendant deux bonnes heures pour le compte de Benoît, qu'au bout de ce temps on goûteroit avec les vendangeurs, et qu'ensuite on rempliroit sa hotte et son panier de raisin , qu'on enverroit au château sur une charrette. Toutes ces conventions furent observées avec autant de plaisir que d'exactitude. Benoît rendit ce glorieux témoignage , que ses propres enfans n'avoient pas mieux travaillé que ceux du château , et jamais journée ne s'écoula d'une manière plus agréable et ne parut plus amusante. On ne quitta la vigne qu'au déclin du jour.
En arrivant à Champcery, César, qui marchoit en avant, entra le premier dans la cour. Il voit tous les domestiques rassemblés autour d'un homme à cheval qui vient d'arriver ; il entend que tout le monde parle à la fois , et qu'on répète le nom de son père , il se précipite vers le groupe ; on lui fait place , en criant :
igO LES VEILLÉES
M. le marquis n'est qu'à une demi- lieue d'ici. César*, hors de lui , s'avance ; le courrier descend de cheval. César reconnoit le valet-de-chambre de son père ; et son premier mouvement est de se jeter à son cou , en fondant en larmes. Madame de Clémire et ses filles surviennent; la mère et les enfans s'embrassent mille fois en pleurant de joie : on questionne le courrier, on demande une voiture, on va à l'écurie presser le cocher et les postillons , on monte dans le carrosse avant que les chevaux soient attelés : enfin on part ; et au bout d'un quart d'heure la voiture s'arrêta. On se précipite vers les portières; et le père de famille le plus chéri se retrouve, après un an d'absence, dans les bras de sa femme et de ses enfans.
Pendant le peu de temps qu'on resta en voiture , le mari , la femme et les enfans ne purent exprimer les transports de leur joie que par les larmes et les plus tendres embrassemens. La nuit étoit obscure, on n'avoit point de flambeaux, et l'on clésiroit ardemment de se voir. L'instant où l'on entra dans le salon de Champcery re-
doubla la joie et l'attendrissement. Le marquis ne se lassoit point de regarder César et ses soeurs. Quel père , après une longue absence , ne trouve pas ses enfans embellis! Le marquis admiroit combien les siens étoient grandis et fortifiés. D'un autre côté, on remarquoit, avec une satisfaction inexprimable, que les fatigues de la guerre n'avoient produit aucun changement dans la figure du marquis , et qu'il paroissoit jouir de la plus parfaite santé.
On veilla jusqu'à minuit , et le lendemain les enfans s'éveillèrent avec le jour ; car l'impatience qu'ils éprouvoient de revoir leur père les avoit empêchés de dormir toute la nuit. A déjeuner le marquis annonça que ses affaires le rappeloient à Paris , et que l'on quitteroit Champcery sous deux jours. Cette nouvelle affligea la petite famille ; et le marquis consola ses enfans de ce prompt départ, en les assurant qu'il étoit décidé à venir passer tous les ans six mois à Champcery. César et ses sœurs ne purent abandonner la Bourgogne sans répandre
quelques larmes. La douleur d'Augustin fut extrême en quittant son père, sa mère et le petit Colas. Enfin, on partit avec tristesse, on s'égaya durant la route, et quand on arriva à Paris on avoit repris toute sa bonne humeur.
Lorsqu'on fut un peu reposé , madame de Clémire mena ses enfans au Louvre, voir l'exposition des tableaux faits depuis deux ans par tous les artistes qui étoient de l'académie de peinture. Les enfans dessinoient singulièrement bien pour leur âge. Ils avoient le goût des arts; et le salon du Louvre leur fit un extrême plaisir. Le soir on ne parla que de tableaux et de peinture. « Maman , dit Caroline, cette femme qui a fait ces beaux tableaux que tout le monde admiroit tant, cette femme sûrement n'est pas jeune, car il n'est pas possible d'avoir des talens supérieurs dans la jeunesse. — Comment pouvez - vous faire cette question ? N'avez-vous pas vu son portrait peint par elle-même? — Oui ; mais j'ai cru que c'étoit un ancien ouvrage. Comment! à présent elle est aussi jeune et aussi jolie que ce charmant ta-
DU CHATEAU. ICp
bleaiL la représente'..... — Si elle n'avoit qu'un talent ordinaire, sa jeunesse, son sexe, sa figure, une excellente réputation, ne permettroient certainement pas delà juger avec sévérité.... — Ainsi, quelle admiration ne doit-elle pas inspirer, puisqu'elle joint à tous ces avantages un talent supérieur!.... — Le public est juste : rien ne peut l'empêcher de louer et d'admirer ce qui lui plaît et ce qui le frappe. Aussi avez-vous vu les tableaux dont nous parlons attirer et fixer toutes les personnes qui étoient au salon. — briller à coté des plus grands maîtres, cela est bien glorieux pour une femme î — Oui, mais cela est bien dangereux. — Cependant les hommes ne peuvent être jaloux d'une femme! ■ — Ils ne dédaignent pas de nous faire quelquefois cet honneur; et, quand ils s'y décident , c'est avec une animosité qu'ils n'auroient pas pour un rival : ils pensent qu'ils ont seuls le droit de prétendre à la gloire ; ils veulent bien nous flatter et même se laisser gouverner par nous, mais ils ne veulent pas nous admirer; et , pour revenir à madame le D**3 comme je voua