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dith (a).... Cet exemple doit suffire pour vous convaincre que les ressources du génie sont inépuisables, et qu'on peut montrer de l'imagination, même en traitant les sujets les plus usés.
— Pourriez-vous, maman, dit Caroline, nous donner quelques règles générales sur ce qu'on doit principalement observer dans un tableau pour juger de son mérite?— Pour se connoître en tableaux, il faut, comme nous lavons déjà dit, avoir observé les différens effets de la nature , tous les objets matériels qu'elle présente, les arbres vus en perspective, les lointain*, les rivières, les cieux, les orages, le lever de l'aurore, le coucher du soleil, etc.. — Ainsi, pour devenir connoisseur, il faut
(a) Paul Cagliari Véronèse naquit à Vérone en 1537. Son tableau le plus parfait est à Venise , dans le réfectoire du couvent de Saint-Georges : il représente les Noces de Cana. Paul Véronèse mourut à Venise en i583. Il eut pour disciples ses trois fils. L'aîné, Charles , se distingua particulièrement. J\ mourut à l'âge de vingt-cinq ans. Vérone fut encore la patrie d'un excellent peintre, Alexandre Véronèse \ qui s'appeloit Tiuchi ou /' Orbeto. Il mourut en 1670.
avoir vécu à la campagne. — Il faut même avoir voyagé et vu des montagnes, des rochers, des précipices, des cascades naturelles et tous ces grands tableaux que la nature n'offre jamais réunis dans un petit espace. Tout cela ne suffit pas; il est nécessaire que l'amateur ait encore, comme le peintre , une connoissance approfondie du cœur humain, afin qu'il puisse dire : Cette situation demandoit une autre expression ou une ordonnance différente... Enfin, il est impossible de se connoitre en tableaux, si l'on n'en a pas vu une prodigieuse quantité, et si l'on ne les a pas examinés et comparés entre eux avec la plus grande attention; et, avec tout cela, si cet amateur ne sait pas dessiner et peindre, bien ou mal, il y aura une infinité de beautés perdues pour lui. — •Mais comment se peut-il qu'il y ait tant de connoisseurs? — Il est vrai qu'on n'a jamais formé tant de cabinets, et que tous les journalistes nous assurent quils sont connoisseurs , et quipour nous le prouver ils emploient tous les termes scientifiques adoptés par certains amateurs; ils disent qu'un artiste a
un faire précieux , que le faire d'un ouvrage est bon ou mauvais , qu'un tableau est chaud de couleur , etc... — Ces expressions sont drôles. — Il y en a bien d'autres du même genre. — Ce sont là les termes de l'art? — Je veux le croire; mais ce qu'il y a de certain , c'est qu'un homme qui valoit bien nos connoisseurs , et qui a fait un exellent traité sur la peinture , ne les a jamais employés. — Quel est donc cet homme ? — Mengs. — Quoi ! ce grand peintre ? — Oui , ce peintre admiré à Rome même , comme dans tout le reste de l'Europe ; il a laissé sur la peinture l'ouvrage le plus utile et le plus estimable : les ignorans, ainsi que les artistes, peuvent le lire avec intérêt; ils n'y trouveront ni mots barbares , ni expressions ridicules (a). Au reste , quand on a des
(a) Le chevalier Antoine- Raphaël Mcngs naquît à Dresde en 1728. Voici l'éloge que le célèbre JVi.ickelman a fait des talcns supérieurs de cet artiste, que l'Europe vient de perdre :
« Le sommaire de toutes les beautés que les anciens artistes ont répandues sur leurs figures, se trouve dans les chefs-d'œuvre immortels de 31. An-
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idées neuves, on ne cherche pas des mots nouveaux pour les exprimer : on veut être clair; on sent qu'on y doit gagner.
« Pour revenir aux règles générales que vous me demandiez, en admettant qu'un amateur ait à peu près les connoissances dont je viens de vous faire les détails , voici ce qu'il doit examiner dans un tableau : premièrement, le genre ; l'histoire est le premier de tous (a). — Supposons
toine-Raphaël Mengs, premier peintre de la cour d'Espagne et de Pologne, le premier artiste de son temps, et peut-être des siècles futurs. Semblable au phénix, on peut dire que c'est Raphaël ressuscité de ses cendres, pour enseigner à l'univers la pefection de l'art, et y atteindre lui-même, autant qu'il est possible aux forces de l'homme.... Il manquoit à l'Allemagne de montrer au monde un restaurateur de l'art, et de voir le Raphaël germanique reconnu et admiré pour tel à Rome même, qui est le siège des arts. » (Histoire de l'Art, tom. i, page 3 12. )
Cet éloge de Mengs se trouve cité dans la préface de son traducteur. Cette excellente traduction, en un volume, est dédiée à madame Le Brun.
(a) On comprend dans ce genre tous les sujet* pris dans la mythologie, les sujets nobles d'imagination, et les allégories.
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que le connoisseur examine un tableau d'histoire. — Donnez -moi un sujet...»
Cette proposition embarrassa un instant les enfans; enfin, après un moment de réflexion, Caroline donna pour sujet Bias (a) rachetant les jeunes filles de Messine. « Je suis très-contente de ce sujet, reprit madame de Clémire : il offre une action intéressante ; on y trouvera d'ailleurs contraste dage , diversité d'expression , et le beau costume grec. Mais composez vous-mêmes ce tableau : je le critiquerai. D'abord , quel est le lieu de la scène ? — Le bord de la mer, ou l'intérieur de la maison de Bias. — La maison d'un sage ne doit pas être magnifique; nous n'aurons ni colonnes, ni pilastres — Eh bien ! le bord
de la mer. On voit dans le fond du tableau le vaisseau des corsaires ; les jeunes filles amenées par les pirates viennent de débarquer ; Bias les rachète. Il parle aux deux corsaires , leur donne de l'argent : pendant ce temps, les jeunes filles , réu-
:b) Bias, un des sept sages. ( Voyez Annales de In Vertu, tom. 1 , page 281.)
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nies et formant un joli groupe , expriment leur joie — Ne seroit-il pas plus intéressant qu'elles exprimassent leur reconnoissance? — Ah ! cela est vrai. — Il faut que les corsaires aient reçu leur argent , et qu'ils s'occupent à le compter. Ces deux figures doivent être dans un coin , sur un plan éloigné. Bias et les jeunes filles remplissent le premier plan. Quelle figure doit avoir Bias? — Celle d'un vieillard vénérable. — Quelle expression ? — L'air satisfait.... — Et attendri, mais avec dignité , et sans que cette expression douce puisse altérer cette sérénité majestueuse qui doit être répandue sur toute la physionomie d'un sage. Que font les jeunes filles ? — Elles peuvent L'embrasser, puisqu'il est sage et vieux — Mais c'est un
homme, et vos jeunes filles sont aussi modestes que timides et sensibles. Si vous voulez qu'elles intéressent , c'est ainsi qu'il faut les représenter. — C'est bien mon projet. — Quel âge leur donnezvous?-— Seize ou dix-sept ans. — Cela sera bien monotone : moi, je voudrais qu'il y eut parmi elles une enfant de huit ans,
une jeune fille de dix-huit, une troisième de douze ans, et que les autres eussent quatorze ou quinze ans. La petite fille, avec la naïveté de son âge, se jetteroit dans les bras du sage pour l'embrasser : la plus âgée des jeunes filles, comme celle qui doit le mieux parler , et sentir avec le plus d'énergie, seroità genoux aux pieds de Bias ; elle pourroit même tenir contre son sein sa jeune sœur, âgée de douze ans, et la présenter au vieillard; elle auroit l'air d'exprimer sa reconnoissance et celle de ses compagnes qui, placées derrière elle, formeroient un groupe intéressant. — Pourquoi celles-là n'avancent-elles pas? — La timidité les retient; elles s©nt dans l'âge où l'on ne sait pas encore la surmonter , lors même qu'elle est le plus déplacée. — A présent je comprends tout cela; je vois notre tableau, et je le trouve fort joli. — Oui ; mais il y a deux personnages ( ies corsaires) qui ne prennent point de part à l'action principale , et qui ne la regardent pas : c'est un défaut dans la composition. — Supprimons ces deux figures. — Elles sont né- IV. i{)
cessaires à l'intelligence du sujet ; sans elles , on ne pourroit deviner ce que représente le tableau. — Pourquoi les corsaires , en comptant leur argent , ne regarderoient-ils pas le groupe principal ? — Rien ne doit distraire des corsaires qui comptent leur argent. — Eh bien ! il faut supposer que le compte est fait , prendre le moment où l'un des deux ferme la bourse , et où l'autre alors regarde , et pousse son camarade pour lui faire observer ce qui se passe. — Quelle expression donnez-vous à celui qui pousse l'autre? — Seulement de la curiosité. — Fort bien : le tableau est maintenant passablement composé (a). — Maman, faites-nous composer ainsi tous les jours un tableau : nous donnerons tour à tour un sujet; cela
[a) Dans un tableau où les figures ne sont pas de simples accessoires, comme dans des paysages, il ne faut pas que le fond domine ; il faut, au contraire, que les figures occupent la plus grande partie de l'espace qu'offre la toile , surtout dans les sujets où l'on présente plusieurs figures. On doit encore observer une règle importante dans la composition; c'est de ne pas donner aux figures posées sur le se-
DU CHATEAl . 210
i charmant. — J'y consens , si vous pouvez me dire clans ce moment clairement et en peu de mots ce qu'il faut observer en général pour juger du mérite d'un tableau relativement à la composition? — Cela est fort aisé : vous venez de nous l'apprendre. — Voyons. — Il faut d'abord que le sujet puisse être deviné facilement par tous ceux qui connoitront le trait qu'il représente; ensuite on doit voir si le moment est bien choisi , ainsi que le lieu ; si les personnages ont les attitudes et l'expression qui conviennent à leur situation et à leur âge , et si le costume est bien observé. — Vous avez parfaitement compris tout ce que je vous ai dit. — Ainsi, maman, tous les soirs nous composerons un tableau d'histoire ? — Oui , je vous le promets; et ce printemps, quand nous serons à Champcery, nous composerons des tableaux flamands , des
cond plan, une expression aussi forte qu'à celies qui sont placées sur le premier plan. Cette même dation doit être sensible entre le second et le troisième plan, et ainsi des autres.
Teniers (a) , des Gérard Dow (b) , c'est-àdire, des tableaux représentant des scènes villageoises. — Sûrement. Nous en aurons les modèles sous les yeux. — Et c'est ainsi qu'il faut peindre. — Maman , ce genre de peinture est bien inférieur au genre noble? — Certainement. Malheur à ceux qui préfèrent la représentation d'un cabaret , ou d'une femme vendant des carottes et des choux , aux tableaux de Ra-
[a\ David Teniers le père, appelé le Vieux, naquit à Anvers en i582, et fut élève de Rubens. Il n'a représenté que des laboratoires de chimie, des tabagies , des kermesses ou foires hollandaises ; et son fils, David Teniers, se distingua davantage encore dans le même genre. Abraham Teniers, frère de David le jeune, n'a égalé ni son père ni son frère.
(b) Gérard Dow naquit à Leyde en i6i3, et fut élève de Rembrant. Il mourut en 1680. Ses meilleurs disciples ont été Scalken et Miéris. Les deux plus beaux tableaux de Gérard Dow sont le Charlatan et YHydropique. Le premier est dans la galerie de Dusseidorf ; le second est à Turin, dans la collection du roi de Sardaigne. 11 représente uiw femme hvdropique d'une figure intéressante : elle est assise dans un fauteuil, et tandis qu'un empirique, vêtu d'une longue robe de satin, examine une fiole qui
phaël et du Corrége (a) ! Le genre comique ne peut exister en peinture , parce qu'il n'y a point de pantomime plaisante sans quelques développemens, et surtout sans mouvement. Qu'on offre dans un tableau tout ce qu'il sera possible d'imaginer de plus ridicule , de plus grotesque , le peintre n'aura pas même le petit mérite d'un farceur ; il ne fera jamais rire personne aux éclats; il ne peut être que bas et grossier , il ne sauroit être plaisant. La peinture a le pouvoir d'attendrir, de plaire , en offrant des images douces et riantes; elle peut exciter encore la pitié,
contient une liqueur, la fille de l'hydropique, à genoux devant sa mère, la considère en pleurant, avec une expression pleine de sentiment.
(a) Antonio- Aile gri Corregio naquit à Corregio, dans le Modénois. Il est regardé comme le fondateur de Y école de Lombardie. Il s'attacha particulièrement aux grâces; et nul peintre n'a pu le surpasser dans le genre gracieux. On raconte qu'après avoir considéré avec admiration un tableau de Raphaël , il s'écria : « Anche io son pittore ! Et moi aussi je suis peintre ! » Le Corrége étoit encore mathématicien et architecte. Il mourut en i53/, , âgé de quarante ans.
la terreur, l'admiration ; mais elle n'inspirera jamais une véritable gaieté. On me vante en vain la vérité parfaite des tableaux flamands; je ne fais cas de la vérité dans un livre et dans un tableau que lorsqu'elle m'instruit et m'intéresse. Je n'ai nul plaisir à considérer une vieille et vilaine cuisinière épluchant des ognons.
Qu'un autre s'extasie devant cette image, jamais ce tableau ne sera dans mon cabinet; j'aurai la bizarrerie d'aimer mieux une jolie bergère, et je préférerai encore à la bergère une nymphe et une déesse , parce qu'elles m'offriront un modèle plus parfait de la beauté. Si un tableau n'a pas le mérite d'une composition intéressante et spirituelle, s'il ne représente qu'une ou deux figures sans action, il est indispensable que ces figures soient bien choisies, et dignes par elles-mêmes de fixer l'attention et les regard, tels qu'un vieillard vénérable ou une femme parfaitement belle.
Quel plaisir peut procurer L'imitation exacte d'une chose qui dans la réalité ne mérite pas d'être regardée ? Il ne faut pas plus de génie pour représenter une
ni; cb \ . f \t . 22'3
marchande de poisson que pour peindre un vase rempli de fleurs; et certainement le dernier objet doit obtenir là préférence, puisqu'au moins il est agréable.
— Maman, dit Pulchérie, j'ai encore une question à vous faire : je voudrois savoir positivement eu quoi consiste le mérite d'une allégorie. — Une allégorie doit être frappante, c'est-à-dire facile à deviner au premier coup d'œil : elle doit exprimer une idée juste ou une pensée morale, comme celle-ci, par exemple : V innocence se jetant dans les bras de la Justice; la Paix ramenant l'abondance (a). Voilà des alié^ories qui offrent à la fois des images charmantes et des idées justes et morales. Le Temps dévoilant la Vérité est une vieille allégorie, mais qui plaira toujours, parce qu'elle est juste. Cependant elle a un défaut; c'est qu'une des figures (la Vérité ,-. n'a pas des attributs assez marqués pour qu'on puisse ne pas hésiter à la reconnoître. Les nus disent qu'il faut la repré-
(i Tableaux de madame Le Brun.
1ll\ LES VEILLÉES
senter sous la figure d'une femme majestueuse , habillée simplement (a), les autres prétendent qu'elle doit être nue, et l'on n'est pas d'accord sur ce point : ainsi cette vertu, personnifiée dans un tableau, ne sauroit être frappante. — Mais l'allégorie dont vous parliez tout-à-1'heure n'a-t-elle pas ce défaut? V Innocence ne manquet-elîe pas d'attributs ? — On lui en donne un qui souvent ne sert qu'à la faire méconnoître, puisqu'il est aussi celui de Vénus : on la représente avec une colombe. — Mais cette figure peut se passer d'attributs si l'artiste a du génie , parce qu'alors elle sera frappante par l'expression qui lui convient : aucun caractère particulier ne distingue la Vérité; on se la représente belle, noble et froide; une nymphe, une déesse peuvent avoir cette figure ; ainsi elle n'est caractérisée ni par les attributs, ni par le genre de sa physionomie; mais l'expression de l'innocence n'appartient qu'à l'Innocence; il n'est pas possible de s'y méprendre. On ne peut confondre4 la figure
[a) Dictionnaire <!<• la Fable.
de l'Innocence avec les nymphes, les déesses, les Grâces, plus belles, plus imposantes qu'elle, et moins jeunes et moins touchantes : ses attributs sont sur son front et dans ses yeux; un mélange intéressant de timidité, de douceur, de modestie, d'ingénuité, embellit ses traits et la fait connoitre : image pure et céleste, dont le pinceau délicat d'une femme pouvoit seul tracer tous les charmes ! Ainsi vous devez concevoir qu'il faut beaucoup moins de talent pour peindre des figures allégoriques qui ont des attributs matériels que pour représenter celles qui ne peuvent être caractérisées que par l'expression de leur physionomie : car il est plus facile de faire une faux et des ailes, etc. que de donner à un visage une expression frappante. Rubens, dans la galerie du Luxembourg, a représenté Y Ignorance. Cette figure n'a point d'attributs; mais elle est pour tout le monde aussi aisée à reconnoitre que le Temps et la Discorde. Il n'y a voit qu'un artiste supérieur qui put lui donner ce degré de vérité. — Par conséquent, il n'est point de passions, de vices.
de vertus et de senti meus qu'on ne puisse peindre aliégoriquement? — Non, il existe beaucoup de sentimens, de vices et de vertus dont un peintre ne peut offrir l'image , ou que du moins il ne sauroit représenter que d'une manière vague, et par conséquent obscure. Tout sujet dans ce genre qui manque à la fois d'attributs et d'expression caractéristique doit en général être rejeté d'un tableau allégorique : par exemple, la Bienfaisance estime vertu qui n'a point d'attributs ni cFexpresssion particulière : on peut la confondre avec la Bonté , ou souvent avec la Pitié, si elle est en action. — Maman, il me semble que les peintres , outre les ouvrages d'histoire, devroient lire les poètes ; ils y trouveroient des allégories. — Assurément. Ils ne lisent guère que les traductions d'Homère et du Tasse : Milton et beaucoup d'autres leur fourni roient des sujets moins usés et aussi heureux. Ils pourroient trouver aussi clans nos poètes français une foule d'idées et d'images charmantes. Par exemple, si un artiste vouloit représenter Hygée, <!<• de la santé', Gresset lui offriroit le modèle
le plus agréable de ce riant tableau. Je vais vous dire la description de Gresset. Après les quatre premiers vers, à mesure que je dirai les autres, représentez -vous chaque image disposée sur une toile, et formant tableau
«■ II est une jeune déesse Plus agile qu'Rébè , plus fraîche que Vénus ; Elle écarte les maux, les langueurs } les foiblesses ;
Sans elle la beauté n'est plus.
Les Amours, Bacchus et Morphée
La soutiennent sur un trophée
De myrte et de pampres orné;
Tandis qu'à ses pieds abattue
Rampe [a) l'inutile statue
Du dieu d'Épidaure enchaîné. »
— Oui, maman, reprit Pulchérie, cela est vrai; cette description formerait un tableau charmant.
— J'ai toujours oublié, dit César, de demander à maman une chose que je me
{a) Rampe n'est pas tout-à-fait le mot propre : cette expression manque de justesse, parce que ramper suppose un mouvement qu'une statue ne peut avoir.
rappelle enfin dans ce moment. Il y a quelques jours que nous avons vu dans un jardin un morceau de sculpture qui représente une femme au bain, servie par une négresse. La figure qui se baigne est de marbre blanc; la négresse est de bronze. — Je connois ce morceau; il est charmant, et le nom de l'artiste qui l'a fait suffiroit seul à son éloge. Il y avoit une raison pour que la négresse soit de Kronze : c'est qu'elle tient un vase rempli d'eau ; par conséquent il falloit faire passer dans l'intérieur de la statue des tuyaux de plomb, pour faire monter l'eau clans le vase; ce qu'on n'auroit pu exécuter dans une statue de marbre. Sans cette raison, l'artiste n'eût point mêlé dans le même groupe le bronze et le marbre; il a trop de goût pour ne pas sentir que cette bigarrure ne peut jamais produire un effet heureux en sculpture. On voit à Rome la statue de saint Stanislas, représenté dans son habit de religieux. Sa robe est de marbre noir , et sa figure de marbre blanc ; bigarrure beaucoup plus choquante (jue celle dont nous venons de parler, et qui, au
lieu d'ajouter à l'illusion, la détruit entièrement : car si, en examinant un morceau de sculpture, l'esprit n'est pas uniquement occupé de l'idée des formes ; si un accessoire lui rappelle celle du coloris, si on lui offre une draperie tranchante et de couleur naturelle, il désirera que la figure ait de la carnation, et il ne verra plus dans la statue qu'une poupée ridiculement habillée. — Je comprends cela : mais, maman , pourquoi estime-t-on cette même bigarrure dans les pierres gravées ! — C'est que des têtes ou des sujets représentés sur la surface d'un cachet ou d'une bague ne peuvent jamais d'aucune manière produire le plus léger degré d'illusion. On ne désire dans ce genre que l'élégance et la pureté du dessin, et on loue avec raison l'artiste qui fait valoir la beauté de de la pierre , en tirant un parti ingénieux des différentes couleurs naturelles qu'elle présente. — Je suis bien aise, maman, que vous m'avez donné cette explication; car je vous avoue que ce mélange de blanc et de noir étoit précisément ce qui m'avoit frappé : je crovois cela beau, parce que
je n'avois rien vu de pareil. — Une autre fois vous saurez qu'il ne suffit pas qu'une idée soit neuve, qu'il faut encore qu'elle n'offre rien qui puisse blesser le bon goût ou la raison. Si on invente une chose qui ne soit ni utile ni agréable, on n'est pas ingénieux, on est bizarre, et l'on ressemble à ce prince sicilien dont je vous parlois l'autre jour; on ne produit que des folies, on n'enfante que des monstres (a). »
(a) Ce prince sicilien s'appelle le prince de Palagonia ; son palais est situé auprès de Palerme. M. Brydone, voyageur anglais, vit ce palais en 1770; voici an abrégé de la description qu'il en donne : « Les statues qui bordent la grande avenue et la cour de son palais montent déjà à 600. Parmi ces groupes immenses, il n'y a pas une seule pièce qui représente un objet existant dans la nature. Le prince a rais des tètes d'hommes sur le corps de différens animaux, et des tètes de toutes sortes d'animaux suides corps humains. Quelquefois il a fait une seule figure de cinq ou six animaux qui n'ont point de modèle dans la nature. On voit une tète de lion sur le cou d'une oie, avec le corps d'un lézard, les jambes d'une chèvre, et la queue d'un renard. Sur le dos de ce monstre il en place un autre encore plus hideux , qui a cinq ou six tètes, et un grand nombre de cornes. Le dedans du château répond au dehors;
DU CHATEAl. j. j l
Dans cet endroit de la conversation, on vint avertir madame de Clémire que ses chevaux étoient mis; elle sortit avec ses enfans, et les mena à la Comédie-Française. En revenant on causa dans la voiture, on parla de la pièce qu'on avoit vu jouer, et César parut désirer que sa mère lui donnât quelques préceptes généraux sur la manière dont on doit juger un ouvrage dramatique. « Yous êtes encore trop jeune, dit madame de Clémire, pour que je puisse à cet égard satisfaire votre curiosité; mais j'ai le plan d'un ouvrage que
on y voit des plafonds en grandes voûtes, qui sont entièrement recouvertes de larges miroirs joints ensemble ; chacun de ces miroirs faisant un petit angle avec son voisin, ils produisent l'effet d'un multipliant; de sorte que si quatre personnes se promènent au-dessous, il paroît toujours y en avoir trois ou quatre cents qui marchent dans la voûte. Toutes les portes sont aussi couvertes de petits morceaux de glace. Les colonnes ont pour Base un vase de porcelaine, et un cercle de jolis petits pots de fleurs pour chapiteau. Le fût est composé de cafetières de différentes grandeurs , qui diminuent par degrés , depuis la base jusqu'au chapiteau; elles sont cimentées ensemble. Les tables, très-magnifiques, ont la
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je ferai sûrement pour mes enfans, qui aura pour titre : Cours de littérature, à l'usage des jeunes personnes. Vous le lirez quand vous aurez seize ou dix-sept ans; vous lirez ensuite la Poétique de M. Marmontel, ouvrage aussi utile qu'estimable, et qui achèvera d'éclairer votre esprit et de former votre goût. — Maman , combien de volumes aura votre ouvrage? — Trois au plus. — Sera-t-il amusant? — Je ne négligerai sûrement pas d'y répandre de l'agrément et de la variété, du moins autant qu'il me sera possible, car je suis bien
forme de tombeaux. Les fenêtres sont composées d'un grand nombre de verres de toutes sortes de couleurs, de rouge, de vert, de jaune, de vic-îet, etc. L'horloge est enferme dans le corps d'une statue, les yeux de la figure se meuvent avec la pendule, et montrent alternativement le blanc et le noir. Dans la chambre à coucher et le cabinet de toilette, le prince a placé toutes sortes d'animaux, des crapauds, des serpens, des lézards, des scorpions, tous travaillés en marbre de différentes couleurs. Toutes les statues de familles sont de marbre blanc, ornées de draperies et d'habits de marbre de diverses couleurs, etc. » ( Voyage en Sicile et a Malte, par M. Hrydone. )
convaincue qu'on ne peut instruire la jeunesse en l'ennuyant. Je m'attacherai à vous donner des principes puisés dans la nature, des notions claires et précises, des idées justes, et une connoissance générale de la littérature française, anglaise, italienne et espagnole ».
Comme madame de Clémire achevoit ces mots, la voiture entroit dans la cour : on alla se mettre à table; on soupa sur-lechamp assez tristement; car chacun se plaignoit du mal de tête. César et ses sœurs n'avoient déjà plus cet appétit qui rendoit les repas de Champcery si gais: on s'appuyoit languissamment sur sa chaise, on ne mangeoit point; et l'on convint que l'on ne voudroit pas aller tous les jours s'enfermer pendant trois heures dans une loge , et qu'on préféroit toujours aux plus charmans spectacles du monde les plaisirs si doux que peuvent procurer la promenade, la lecture et la conversation. Cependant on se promenoit à Paris, mais aux Tuileries, au Palais-Royal, aux Champs-Élisées; il falloit avoir un maintien, et l'on y regrettoit vivement les iv. 20
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bois, les prairies de la Bourgogne, et l'aimahie liberté des champs. César critiquoit avecamertume tout ce qu'il voyoit. «Quelle poussière ! s'écrioit-il, quelle foule î et tout ce monde rassemblé n'est là que pour nous gêner et nous contraindre, pour m'empêcber de courir et de grimper sur les arbres!.... et ces grands bassins d'eau dormante valent-ils notre étang de Faulin , où nous avons péché tant de poissons?.,.. Et puis, au lieu de nos baies de mûriers et de noisetiers, ne voir que de vilains treillages, des murailles ou des grilles! Encore si l'on trouvoit ici des plantes et des fleurs! Oh! quels tristes jardins ! Comment peut-on s'enfermer à Paris toute l'année, quand ou peut vivre à la campagne? »
Madame de Clémire entendoit ces murmures, et ne les désapprouvoit pas, car ils étoient fondés; mais elle mena ses enfans au Jardin du Roi, et ils le trouvèrent plus instructif, et presque aussi charmant que les bois de Champeery. L'étude de la botanique et de l'histoire naturelle rendit ces promenades si agréables, qu'on n'en
voulut plus l'aire d'autres tout le reste de l'automne. L'hiver vint amener de nouveaux regrets; on se rappeloit, en soupirant, les étangs glacés de Champcerv , les courses, les glissades et les veillées; enfin, tous les plaisirs dont on étoit privé. Les bals n'en dédommageoient pas ; on s\ amusoit peu, et l'on en revenoit presque toujours malade. Caroline eut, au mois de janvier, un rhume si violent, qu'on fut obligé de la séparer de sa sœur, dont elle troubloit le sommeil. On l'établit dans une autre chambre, et Pulchérie se trouva seule dans la sienne.
Au bout de cinq ou six jours, madame de Clémire apprit que Pulchérie, malgré un froid excessif, se passoit de feu dans sa chambre, et qu'elle n'avoit pas voulu souffrir qu'on en fit depuis que sa sœur occupoit un autre appartement. Surprise de cette fantaisie, Madame de Clémire. questionna ses gens. Le frotteur, chargé de porter du bois, déclara que mademoiselle Pulchérie lui avoit dit de mettre les trois bâches de la matinée, dans le bas d'armoire de V anti-chambre. Le frotteur n'a-
voit pas fait de questions sur cette singularité, croyant, ajouta- t-il , que c ètoit V intention de madame. La gouvernante des deux jeunes personnes soignoit Caroline, et n'étoit pas entrée dans la chambre de Pulchérie, qui avoit été servie par une paysanne qu'on avoit amenée de Champcery, et qui, interrogée à son tour, dit que mademoiselle Pulchérie lui avoit assuré que le feu lui portoit à la tête, et qu'elle vouloit s'accoutumera s'en passer. Après avoir pris toutes ces informations, madame de Clémire monta dans l'appartement de Pulchérie (il étoit dix heures du matin). D'abord le bas d'armoire fut visité, et madame de Clémire n'y trouva pas une seule bûche. Alors elle entra dans la chambre de sa fille. Pulchérie répétait des vers, en se promenant à grands pas pour s'échauffer. Gertrude , la paysanne de Champcery, assise dans un coin, tricotoit. Quand Pulchérie vit paroi tre sa mère, elle rougit. « Pourquoi donc, mon enfant, dit madame de Clémire, ëtes-vous sans feu? — Maman, il ne fait pas bien froid.... » A ces mots, madame de Clémire
s'assit, et renvoya Gertrude. Ensuite, prenant Pulchérie par la main : « A présent, dit-elle, vous allez me parier avec confiance, j'en suis sûre... — Ma chère maman, je vais tout vous avouer... Mais peutêtre avez-vous déjà deviné ce que c'est... — J'ai bien quelque soupçons confus. — Vous allez tout savoir. Il y a sept ou huit jours que j'entendis conter à ma bonne qu'une pauvre femme qui demeure dans cette rue étoit venue demander l'aumône. Ma bonne lui donna, et puis elle est allée une fois chez elle pour lui porter du pain ; et ma bonne me dit que cette pauvre femme ne demandoit pas mieux que de travailler; mais qu'elle manquoit d'ouvrage, et, ce qui est bien plus triste, qu'elle manquoit aussi de bois. Ma bonne ajouta qu'elle lui fournirait de l'ouvrage; et moi je pensai que si je pouvois lui donner du bois, elle ne manqueroit plus de rien. Je ne voulus pas vous en parler, maman, parce que j'avois déjà mon projet dans la tète. Je savois que ma sœur alloit coucher dans une autre chambre, et je me dis : «Voilà une occasion de faire, comme Sydonie, une bonne
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action , qui ne sera sue de personne. Je n'en parlerai même pas à maman. Comme tout se découvre avec le temps , elle le saura tôt ou tard; mais je ne m'en serai pas vantée, et mon action n'en fera que plus de plaisir à maman; et, en attendant, Dieu le saura, et la pauvre femme se chauffera. » Me voilà donc décidée à me passer de feu tous les matins. Cela me faisoit trois bûches. Je dis au frotteur de les mettre dans le bas d'armoire; ce qu'il faisoit tons les soirs, afin de s'éviter la peine de les apporter le lendemain. Alors je fus obligée de mettre dans ma confidence Jeanneton , la femme de garde-robe. Elle a d'abord fait des difficultés; mais je l'ai assurée que cela ne pouvoit vous fâcher, maman; au contraire. Elle m'a déclaré que si vous la questionniez elle diroit la vérité; et elle m'a promis que si vous ne l'interrogiez pas elle se ta i roi r. C'est tout ce que je voulois.... — Eh bien ! elle s'est chargée de porter le bois chez la femme? — Oui, maman, tous les matins... — Mais comment à la porte la ! il ■■',[on passer ainsi chargée, et emportant ré-
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gulièreinent trois bûches? — Ah! je ne sais pas; je n'ai jamais songé a cela. En effet, le suisse devoit être surpris... Cependant il faut bien qu'il ne lui ait jamais fait de questions, puisqu'elle ne m'en a rien dit. — Il y a là-dessous quelque chose que nous ignorons. Revenons à vous. — Avez-vous bien souffert du froid? — Un peu, les deux premiers jours; mais je pensois que la bonne femme se chauffoit avec ses enfans, car elle a six petits enfans, et son mari étoit malade : ils sont bien à présent, à ce que me dit Jeanneton. — Comment bien! avec trois bûches seulement?...— Oui : Jeanneton dit que cela les a ranimés ; qu'ils sont bien maintenant. En outre des bûches, j'ai envoyé aux petits enfans deux boites de sucre d'orge, que mon papa m'a rapportées de Fontainebleau ; et puis, ce n'est pas tout. Avanthier, je ne sais par quel hasard mon papa s'est avisé de me demander si je se rois bien aise d'avoir de l'argent pour acheter quelques joujoux. D'abord, de premier mouvement, je répondis que non. Ensuite j'ai pensé à la femme, et j'ai rougi.
ll[0 LES VEILLÉES
Papa m'a embrassée ; il m'a donné de l'argent, c'était un louis, et il m'a fait le détail de tout ce que j'aurois avec un louis. Il faut tout dire : il m'a pris envie d'employer six francs à m'acheter des pelotes , et je suis remontée pensive dans ma chambre. J'ai fait changer mon louis; j'ai eu alors quatre écus : j'en ai mis un dans ma poche; j'ai donné les trois autres à Jeanneton , en lui disant de les porter chez la femme, et en ajoutant que le lendemain je l'enverrois acheter des pelotes pour moi. Elle est sortie. J'ai tiré mon écu de ma poche : il m'a fait de la peine à regarder Comme j'avois d'abord en moimême destiné tout le louis à la pauvre femme , il m'a semblé que je retenois quelque chose qui ne m'appartenoit pas.
J'ai couru sur l'escalier pour rappeler Jeanneton, mais elle étoit partie; elle n'est revenue que le lendemain matin. Tétois bien embarrassée. Enfin, en réfléchissant que ce louis étoit la première somme que j'eusse eue de ma vie, je me suis dit : «Il faut l'employer tout entière à une bon ne action. » Cela m'a tout-à-fait déterminée.
DU CHATEAU. l[\l
Jeanneton est arrivée, et je l'ai renvoyée avec les trois bûches et les six francs. » Pulchérie achevoit ce récit lorsqu'un laquais entra, et, s'avançant vers madame de Clémire, il lui remit une lettre. Madame de Clémire regardant le dessus de la lettre : « Ce billet, dit-elle à Pulchérie, vous est adressé; c'est sans doute une invitation de bal. » En disant ces mots, elle ouvre la lettre, et, au grand étonnement de Pulchérie, elle y lit ce qui suit :
« Mademoiselle,
» Venez recevoir la récompense de votre bonté envers nous; venez apprendre de quel état vous nous avez tirés. 11 ne manque maintenant à notre bonheur que d'en avoir pour témoin celle à qui nous le devons; et nous ne pouvons mieux prouver notre reconnoissance à notre jeune et chère bienfaitrice, qu'en lui faisant voir l'intérieur de la famille qu'elle a rendue si parfaitement heureuse. »
« Ah! maman, s'écria vivement Pulché- IV. 21
rie. maman, auriez-vous la bonté de me mener chez ces bonnes gens ? — Assurément, répondit madame de Clémire; et nous allons partir sur-le-champ. Je vais demander des chevaux ; venez , chère enfant. » En disant ces mots, madame de Clémire prend Pulchérie par la main, et sort avec elle. Au bas de l'escalier on rencontre M. de Clémire. « Où allez-vous? dit-il. Si par hasard vous vouliez sortir, je rentre dans l'instant, et mes chevaux sont mis. — Soyez de la partie, reprit madame de Clémire; venez avec nous. — Volontiers, dit M. de Clémire ; » et , sans demander d'explication , il donne le bras à sa femme. Pulchérie les suit' avec une émotion inexprimable. On monte en voiture, on part; et, au bout de cinq minutes, la voiture s'arrête. On descend précipitamment, on traverse une petite cour; M. de Clémire ouvre une porte, et l'on se trouve dans une grande chambre. On voit dans le milieu de la chambre un bourrelier occupé de son métier, tandis qu'une femme auprès d'une table, et entourée de six petites filles, dont la plus âgée n'avoit que
dix ans, travaillent en linge. Aussitôt que M. de Clémire parut, toute la famille se leva. Approchez , madame le Blanc , dit
M. de Clémire : voilà Pulchérie A ces
mots, la femme, le mari, se précipitèrent vers Pulchérie, et toutes les petites filles l'entourèrent. « O ma chère demoiselle , s'écria la femme, que je suis aise de vous voir!... Quoi ! à votre âge, et si délicate, c'est vous qui avez voulu vous passer de feu, endurer le froid pour nous envoyer votre bois, et puis de l'argent, et puis vos dragées, enfin tout ce que vous pouviez donner!.... Mais regardez comme nous sommes heureux à présent!.... Mon mari est guéri , il s'est remis à l'ouvrage d'hier; nos dettes sont payées, nos enfans bien habillés , nous pouvons travailler ; nous n avons plus besoin de rien : c'est vous, c'est vous seule qui êtes la cause de notre bonheur ! car , sans votre bonté pour nous, votre cher papa ne nous auroit jamais connus ! — « Ah ! papa, Jeanneton vous avoit donc tout dit ! — Dès le premier jour, repritJM.de Clémire. J'ai même plus d'une fois porté moi - même
dans ma voiture les bûches à madame le Blanc ; mais j'avois expressément défendu à Jeanneton d'en parler à votre mère, et de vous laisser soupçonner que je fusse instruit. Je voulois vous ménager à l'une et à l'autre une surprise agréable. »
Après cette explication , M. de Clémire fat tendrement embrassé par sa femme et sa fille; ensuite on se remit à causer avec les bonnes gens. Au bout d'une demiheure , on se leva pour sortir. Dans ce moment les petites filles furent chercher un carton, et la plus âgée, le présentant à Pulchérie , la pria de l'accepter, en disant : « C'est de notre ouvrage; ma mère , mes sœurs et moi , nous y avons toutes travaillé et de bien bon cœur! Pulchérie ouvre le carton , et elle le trouve rempli des plus jolies pelotes du monde. Elle rougit, et, se tournant vers son père:
a Ah ! papa, dit-elle , je les avois bien oubliées Mais avec quel plaisir je les reçois, puisqu'elles sont l'ouvrage de cette bonne femme et de ses charmantes petites filles ! » En achevant ces paroles, Pulchérie, attendrie, embrassa les enfans; et ses lar-
DU CHATEAU. ll\^
mes recommencèrent à couler lorsqu'en s'en allant elle entendit les bénédictions que lui donnoit toute la famille!.... « Ah, ma pauvre soeur ! s'écria Pulchérie en montant en voiture, combien je suis fâchée que son rhume l'ait empêchée de partager la joie que je viens de goûter !
Maman , continua Pulchérie, maintenant que me voilà accoutumée à me passer de feu, me permettez - vous de donner tous les hivers mon bois aux pauvres? — Non, répondit madame de Clémire, je ne veux pas que vous preniez un engagement qui, à la longue , pourroit vous paroître trop pénible : je vous l'ai déjà dit , les résolutions qui demandent une courageuse persévérance ne sont pas faites pour votre âge. Mais , si vous voulez chaque hiver renouveler l'action que vous venez de faire, c'est-à-dire vous passer de bois pendant huit jours pour le donner à une pauvre famille, j'y consentirai avec grand plaisir. — Ah! maman, voilà qui est dit: je prends cet engagement de tout mon cœur. Il me vient une idée.... ne pourrois - je pas aussi me priver de temps
en temps , pour le même objet , du vin qu'on me donne à mes repas?.... — Vous en buvez si peu, qu'il vous faudroit bien du temps pour faire seulement une demibouteille. — Quand je serai grande comme vous, maman, combien en boirois-je en huit jours? — Quatre bouteilles tout au
plus — Et quand ce ne seroit que trois,
cela feroit grand plaisir à un pauvre malade.— Assurément; trois bouteilles d'excellent vin seroient pour lui un présent aussi salutaire que précieux. — Si tous les mois on se passoit de vin pendant huit jours, on ne s'en porteroit que mieux. — D'ailleurs cette privation n'auroit rien de pénible.... — De cette manière, sans être riche, on pourroit souvent donner l'aumône? — Sans faire de dépenses extraordinaires, on pourroit, dans le cours de l'année , secourir une infinité de malheureux, si l'on vouloit seulement, de temps en temps , s'imposer de légères privations, et se refuser quelques superfluités. Il faut encore observer qu'une priva lion momentanée nous prépare toujours un plaisir très -vif: par exemple, vous vous
passiez de feu depuis sept heures du matin jusqu'à une heure après-midi, n'est-il pas vrai qu'en descendant dans le salon , en vous approchant de la cheminée, vous éprouviez un plaisir que vous n'auriez certainement pas senti si vous eussiez eu du feu dans votre chambre? — Oh ! cela est bien vrai ; je me chauffois le reste du jour avec une joie extrême; la vue seule d'un bon feu m'inspiroit une gaieté extraordinaire. — Vous voyez donc bien qu'en ceci l'intérêt même de nos plaisirs s'accorde avec la bienfaisance.... Et nous ne parlons pas de ce plaisir si doux, préférable à tous. les autres, de cette satisfaction inexprimable que vous avez goûtée, et qui sera toujours l'heureux fruit d'une action vertueuse !.... — Comment se peutil qu'il y ait des personnes qui ne sentent pas cela? — Une petite vanité, le goût du faste, corrompent sans doute bien des cœurs ; mais dans le séjour même où le luxe étouffe et détruit tant de vertus, on peut trouver encore de grands exemples, et des modèles faits pour honorer notre siècle : les seules aumônes anonymes , en-
voyées aux différens curés de Paris, sont immenses ; tous les mois une multitude de prisonniers , composée d'artisans malheureux, doit à des inconnus et la liberté et le bonheur de recevoir ses enfans. La bienfaisance a fondé des prix dans toutes les académies ; elle a formé , à Paris et dans les environs , des établissemens utiles et respectables. Voyez donc combien cette vertu est naturelle au cœur de l'homme , puisqu'on la voit briller avec autant d'éclat , dans les lieux même où elle se trouve sans cesse combattue par toutes les passions factices et puériles, produites par une vanité aussi méprisable que mal entendue ! »
Madame de Clémire termina là cet entretien, parce qu'elle, vouloit aller savoir des nouvelles de sa fille aînée. Elle se leva, et passa avec Pulchérie dans la chambre de Caroline , dont elle trouva la toux beaucoup plus fréquente. Caroline convint qu'elle avoit mangé un petit cornet de cerises desséchées , ignorant absolument qu'elle pût augmenter sa toux en mangeant d'une chose qu'elle savoit être saine
DU CHATEÀtJ. 2/19
en général. Madame de Clémire saisit cetle occasion de répéter à ses enfans combien il est nécessaire de connoître les propriétés de tout ce qui sert à notre nourriture (a); connoissance qui, jointe à de la sobriété , préserveroit d'une foule d'incommodités et de maladies graves.
Aussitôt que Caroline fut en état de sortir, sa mère la mena à l'Opéra. On
(à) Ce qui est échauffant, rafraîchissant, acide, pectoral, les alimens légers ou difficiles à digérer, etc. Il faudrait faire connoître aussi de bonne heure aux enfans leur constitution ; qu'ils sussent s'ils sont bilieux ou sanguins; s'ils ont la poitrine délicate, les nerfs irritables, et quelles sont les espèces d'alimens qui leur conviennent particulièrement. Enfin, on devrait leur apprendre le régime qu'il faut observer dans une infinité de petits maux qu'il est souvent dangereux de négliger : tels que les maux de gorge et la dyssenterie sans fièvre , les rhumes, les indigestions, les maux de nerfs, les courbatures, les transpirations arrêtées. On peut ajouter à cela le traitement nécessaire pour les coups reçus à la tète, les coupures un peu considérables, les foulures légères, etc. L'étude de la botanique apprendra d'ailleurs les propriétés des plantes usuelles, et l'explication des termes techniques de la médecine. Je connois des enfans de dix ans qui
2DO LES VEILLEES
jouoit un opéra nouveau , qui charma madame de Clémire et ses enfans. Le lenmain, lorsque les trois enfans eurent fini leurs études , ils vinrent chez leur mère attendre l'heure du souper. Ils y trouvèrent du monde. On parloit de l'opéra nouveau. « Quoi ! disoit à madame de Clémire un petit homme qui parloit excessivement haut, quoi! madame, cette musique vous
savent tout cela. On n'en veut pas faire des médecins, mais on veut les mettre en état de pouvoir s'en passer pour de petits maux, que la sobriété et des remèdes simples peuvent si facilement guérir. Si toutes les jeunes personnes, en entrant dans le monde, avoient cette connoissance, elles y cor.scrveroient long-temps la santé et la fraîcheur, qu'elles perdent communément avant l'âge de trente ans. Il n'est pas possible de leur faire lire des ouvrages sur la médecine, parce qu'ils sont beaucoup trop étendus pour elles; mais on pourroit faire à leur usage H des extraits tirés des ouvrages de SI. Tissot; du Traité des plantes , par Chomel; et du Dictionnaire de matière médicale , en quatre volumes ( qui se vend chez M. Didot le jeune ), excellent ouvrage, de l'aveu unanime des plus grands médecins. Je conseillerois encore de ne pas négliger de les instruire avec détail de tout ce qui a rapport à l'entretien et à la conservation des dents et des veux.
a fait plaisir? — Le plus grand. — Mais vous étiez glucÂiste il y a deux ans? — Et comme je n'ai point oublié la musique, et que je l'aime toujours , je le suis encore. — Dans ce cas l'opéra nouveau n'a pas du vous plaire. — Mais par quelle raison? — Parce qu'il est impossible d'aimer à la fois deux genres si dissemblables. — Je crois qu'il est impossible d'aimer à la fois le bon et le mauvais , et d'estimer également un sot et un homme d'esprit; mais je crois et je sens qu'on peut aimer deux talens supérieurs, quoique de genre absolument différent: c'est pourquoi j'aime Corneille et Racine , Gluck et Piccini. — Savez-vous ce qui résultera de cette impartialité ? Que votre suffrage ne sera agréable ni aux partisans de Gluck ni à ceux de Piccini. — Cela peut être ; mais j'y gagne le plaisir de les admirer tous -deux, et je préfère la gloire d'être équitable à celle d'obtenir quelques éloges des partisans de l'un ou de l'autre. — Mais, de bonne foi , comment pouvez-vous aimer Orphée , Iphigénie , Alceste , Armide?.... une musique barbare! une Jàc-
tare détestable !.... «Dans ce moment une visite survint. Madame de Clémire changea de conversation ; le petit homme , ne pouvant plus disputer, s'ennuya, et il sortit de très-mauvaise humeur.
Quand les enfans se retrouvèrent seuls avec leur mère : « Mon Dieu ! maman , dit Caroline , comme vous avez fâché l'homme qui s'en est allé si brusquement ! — M. de Volny ? celui qui a montré tant d'aversion pour Gluck? — Justement. — L'avez-vous
trouvé modéré, poli, raisonnable? —
Oh! point du tout; il avoit un ton !.... — Il étoit en colère. — Vous ne lui avez cependant rien dit d'offensant. — Voilà les travers et l'injustice que donnera toujours l'esprit de parti : souvenez-vous qu'on ne peut être constament honnête et raisonnable qu'en conservant une parfaite impartialité. — Maman , que parloit-il de barbare et de facture ? que vouloit - Il dire? je n'ai pas compris cela. — Ni lui non plus ; il parle de ce qu'il n'entend point. Il ne sait pas la musique. — Comment ! et il décide avec tant d'assurance? C'est la mode aujourd'hui. Des personnes
qui ne pourroient pas battre un air en mesure, qui ne sauroient pas distinguer clans un prélude un accord faux d'une dissonnance, dissertent savamment sur la composition , et même font des ouvrages pour prouver que Piccini n'a point de talent , ou que Gluck est un barbare ! — Peut-on être connoisseur en musique sans la savoir? — Cela est absolument impossible. Nous sommes déjà convenus qu'avec Je goût naturel le plus sûr , une longue étude , après avoir voyagé , observé avec attention et la nature et toutes les collections des tableaux de l'Europe, un amateur , s'il ne sait pas peindre , ne pourra jamais, comme un bon peintre, discerner et connoître toutes les nuances d'un tableau : cependant la peinture est une imitation réelle de la beauté ; elle représente sous leurs vraies formes tous les objets matériels qui existent; aussi a-t-elle plusieurs parties qui doivent plaire également aux ignorans et aux connoisseurs. Toutes les finesses de l'art échappent aux premiers , mais ils peuvent saisir les détails les plus frappans d'une parfaite imitation.
Il n'en est pas ainsi de la musique. Le compositeur d'un opéra doit sans doute puiser dans la nature l'espèce de déclamation qui convient à son poème ; mais cette sorte d'imitation est trop délicate et trop abstraite pour pouvoir être sentie aussi généralement que celle qui est produite par la peinture. D'ailleurs un morceau de musique pourroit avoir une sorte d'expression, et cependant n'être pas bon ; comme par exemple, si de certaines règles de composition n'y sont pas observées ; et il n'y a qu'un musicien compositeur qui puisse sentir un semblable défaut. Je crois bien qu'en général ceux qui ont de la sensibilité et du goût naturel pourront, sans savoir la musique, apprécier avec assez de justesse les morceaux d'une expression très-marquée ; ils sont en état de reconnoître et de sentir le genre de la musique qu'ils écoutent, et de décider si un chant est agréable ou s'il est insipide et commun ; mais il est impossible qu'ils puissent saisir les défauts ou les beautés d'une partition compliquée. Ils n'entendent absolument rien à l'harmonie , par
conséquent à tout ce qui est accompagnement. Je soutiens ( et cette preuve est facile à faire) qu'une personne qui ne sait pas parfaitement la musique, c'est-à-dire, qui ne la déchiffre pas avec facilité, et qui n'a pas passé toute sa jeunesse à en faire , ne s'y connoîtra jamais : qu'on prélude devant elle ; que , dans une suite cV harmonie , on mêle à de bons accords quelques accords faux ; si celui qui prélude a de la réputation , il verra le connoisseur qui parle avec tant d'emphase de facture, de motifs et d'intentions ; il le verra écouter avec délices les accords baroques qui feroient tressaillir un musicien , et il l'entendra lui prodiguer les plus pompeux éloges. Que gagne-t-on à vouloir paroître instruit des choses qu'on ignore? On n'en impose à personne ; on parle mal, on juge sans goût ; on est accusé de pédanterie par les ignorans, de folie par les vrais connoisseurs; on fatigue, on ennuie et les uns et les autres ( 7 ). »
Quelques jours après cet entretien, César, un matin entra dans la chambre de son père; il tenoit un papier :« Papa, dit-
il, je viens vous faire quelques questions sur une chose qui me paroît extraordinaire; voilà le Journal de Paris..... — Eh bien? — Eh bien! M. l'abbé me le donne à lire toutes les fois qu'il y trouve un trait de bienfaisance. — Vous devez le lire souvent; car il n'y a guère de jours où l'on n'y lise en gros caractères : BIENFAI- SANCE. — Oui; c'est bien ce qui me fâche. — Comment? — Ce titre annonce toujours une bonne action; et presque toujours, dans ce journal, il ne tient rien de ce qu'il promet!.... Tenez, papa, regardez après le mot BIENFAISANCE.
— Ah! c'est une longue histoire!... — Oui, elle occupe la moitié du. journal. Voulezvous que je vous la conte ? — Volontiers.
— La voici : Une pauvre ouvrière avoit un réchaud plein de feu sous ses pieds; elle s'est endormie. On est entré dans la chambre, on l'a trouvée mourante : sesvêtemens étoient enflammés ; elle 11 avoit plus déforme humaine. Les cavaliers du guet sont arrivés... Les cavaliers et lf s spectateurs étoient attendris les cavaliers ont
aidé à secourir la malade. Un chirurgien
DU CHATEAT*. 1 D7
demandoit pour elle un peu d'huile et du vin; un des cavaliers est allé en chercher... Le chirurgien a pansé les plaies de la pauvre femme, qui a ensuite a été menée à l'Hôtel-Dieu , où les cavaliers du guet l'ont conduite... — Et le trait de bienfaisance?
— Je vous l'ai dit; c'est V huile que le cavalier est allé chercher. — Cela n'est pas possible!— Lisez , papa, voilà la feuille (a).
— Rien n'est plus vrai ; vous n'avez rien omis; il faut lire cela pour le croire! — Comme il auroit fallu être inhumain et féroce pour ne pas secourir cette malheureuse femme ! j'ai été révolté qu'on ait loué avec emphase une action si naturelle, et qu'on ait appelé bienfaisans des hommes qui n'ont fait que remplir des devoii s indispensables. — Vous avez raison ; celui qui se croit héroïque lorsqu'il remplit un devoir en restera là, et ne deviendra certainement jamais vertueux ; et si tout le monde s'accordoit à appeler bienfaisance ce qui n'est qu'humanité, bientôt il n'y
(a) Journal de Paris, n°34o. Samedi 6 décembre 1783.
iv, 11
auroit plus de bienfaisance sur la terre... » Comme le marquis achevoit ces mots, madame de Clémire entra avec ses filles; on déjeuna; ensuite on sortit pour aller voir des cabinets de tableaux et d'histoire naturelle, récréation que madame de Clémire procuroit à ses enfans deux fois la semaine. Pour varier ces amusemens instructifs, on alloit quelquefois voir des manufactures ou des monumens d'architecture. « Mes enfans , disoit madame de Clémire, lorsque vous habiterez les villes, voulez-vous y vivre heureux et n'y jamais connoître l'ennui? ne vous livrez point sans réserve à une vaine dissipation, qui ne pourroit ni suffire à votre cœur, ni même occuper votre esprit: ne vous laissez jamais corrompre par le goût frivole et méprisable du faste et de la magnificence; conservez, nourrissez avec soin dans vos cœurs cette compassion active et tendre qu'on doit au malheureux; au sein du luxe, songez qu'il existe des infortunés que la misère accable, et qu'un foible secours pourroit arracher à la mort! Vous avez une idée du bonheur si pur qui vous attend
chez eux : aller les. chercher: tendez-leur une main bienfaisante; goûtez la gloire délicieuse de leur offrir l'image de la Divinité, et de faire succéder aux cris affreux du désespoir les transports passionnés d'une joie inattendue et les douces larmes de la reconnoissance. Enfin, dans le séjour brillant où l'émulation et le génie, sous mille formes différentes, produisent sans cesse des chefs-d'œuvre nouveaux, cultivez votre esprit, étendez vos connoissances, aimez les arts, afin que vous puissiez jouir de cette fouie de choses intéressantes, dont l'ignorance ne peut sentir le prix; mais que ces occupations instructives et ces amusemens variés ne vous fassent point perdre l'heureux goût de la vie champêtre : que votre cœur vous rappelle toujours le souvenir des veillées de Champcery, et l'innocence et le charme des plaisirs touchans offerts par la nature.
(1) Jjar^ge, célèbre par ses eaux minérales , est situé au pied des Pyrénées. Ce village n'est habitable que depuis le mois de mai jusqu'au mois d'octobre : à cette époque, les habitans se retirent à Lnz ou dans d'autres bourgs de la vallée de Barége, qui contient dix-sept villages et la petite ville de Luz. Les habitans emportent avec eux tout ce qu'ils possèdent, même leurs portes et leurs fenêtres, parce que les voleurs osent gravir les monceaux de neige pour aller piller les maisons. Barége est à quelques lieues de Bagnères. Il y a aussi à Bagnères des eaux minérales. La situation de ce dernier village est charmante. Il est voisin de la belle vallée de Campan. On trouve à cinq lieues de Barége la cascade de Gavernj, l'une des plus hautes que l'on connoisse.
(2) Tous les détails relatifs aux Frères Moraves sont conformes à la vérité; ceux que je vais donner encore seront aussi exacts.
L'habitation des frères Herneutes ou Moraves est immense, et située de la manière la plus agréable. Les Frères Moraves respirent l'air le plus sain delà Hollande : l'eau de Zast est excellente, avantage extrêmement rare dans ce pays. Leurs jardins sont
aussi beaux que vastes. La maison est composée de plusieurs grands corps-de-logis. Dans cette énorme enceinte, toutes les femmes veuves et sans enfans couchent dans la même salle, et mangent ensemble dans une espèce de réfectoire; la même chose est observée pour les filles, pour les hommes veufs et sans enfans, et pour les garçons; ainsi les personnes libres des deux sexes sont séparées les unes des autres. Il n'est pas permis aux frères veufs et garçons d'aller dans les salles des veuves et des filles. Ils ne peuvent se rencontrer que dans les jardins, ne se voyant d'ailleurs qu'à l'église, où ils sont encore séparés. Les femmes mariées vivent avec leurs maris et leurs enfans, et forment de petits ménages particuliers. Toutes les femmes ont des justes , et pour coiffure le petit héguin hollandais, attaché sous le cou avec un ruban dont la couleur les distingue. Le ruban des femmes mariées est bleu , celui des veuves est blanc, celui des filles est rouge. Ils s'appellent tous entre euxfrcre et sœur et paroissent étroitement unis. Leurs logemens sont de la plus grande simplicité; mais on y trouve une propreté recherchée. Ce sont les plus anciens frères qui ont le soin de l'administration de la maison. C'est aussi à eux que s'adressent les frères et sœurs qui veulent se marier.
Leur église est très-vaste, on n'y voit ni oruemens ni tableaux. La forme de cette église est carrée; deux grandes tribunes, soutenues par des colonnes , occupent les deux côtés de cette église.
Dans l'une est un orgue. Aux deux autres côtés de l'église sont rangés des bancs ; l'un de ces côtés est pour les hommes; l'autre, en face, est pour les femmes. Ces dernières arrivent par la porte qui est du côté de leurs bancs , les hommes de même. Ainsi les hommes et les femmes sont séparés dans l'église , et ils y entrent et en sortent par des portes différentes. A peu près au milieu de l'église, est un frère, assis vis-à-vis une'-petite table, sur laquelle est un gros livre. Tout le monde est assis dans l'église : les hommes n'ont point de chapeaux, ils ne se mettent jamais à genoux, et n'ont point de livres d'heures. Seulement à la fin de leur prière ils se lèvent tous un moment avant que de s'en aller. La cérémonie commence ainsi : l'orgue joue; ensuite le frère qui est à la petite table chante seul d'abord : il s'arrête, tout le monde lui répond en chœur. Durant ce temps, l'orgue accompagne en piano. Cette musique est d'un effet ravissant; elle est douce, touchante et majestueuse. Après la musique, le frère placé à la petite table fait une espèce de sermon ou d'exhortation ( en allemand), ce qui termine la cérémonie. Ils s'assemblent dans cette église tous les jours deux fois, la première à sept heures du soir, la seconde à neuf heures, toujours du soir. Trois fois la semaine on prêche à la première prière, ont lit les saintes Écritures. Leur prière ne dure jamais plus de quarante minutes. Il règne dans cette maison un air de modestie, de pureté, de simplicité et d'union, qui dispose à l'atteii-
drissement. Tout y travaille, tout y est occupé, tout y paroît paisible, heureux et sage. Voilà ce que j'ai vu à Zast. Voici les détails que je trouve dans l'Encyclopédie, relativement à cet établissement. Les Moraves , reste de la secte des hussites, sont répandus en grand nombre sur les frontières de Pologne , de Bohème et de Maravie [a) , d'où vraisemblablement ils ont pris le nom de Moraves, et celui ù'Herneutes du nom de leur principale résidence en Lusace , contrée d'Allemagne. Ils subsistent en plusieurs maisons qui n'ont d'autres liaisons entre elles que la conformité de vie et d'institut. Le comte de Zinzindorf , patriarche ou chef des frères-unis , est mort en 1760. Ce seigneur allemand s'étoit fait membre et protecteur zélé de cette société, avant lui oppi^imée et presque éteinte, mais qu'il a rétablie et soutenue de sa fortune et de son crédit. Nous avons en Auvergne d'anciennes familles de laboureurs, qui vivent de temps immémorial, dans une parfaite société. On nomme en tète les Quitard Pinon, comme ceux qui prouvent cinq cents ans d'association: On nomme encore les Arnaud, les Pradel, les Bonnemoy, les Tcfiirnel et les Anglades, anciens et sages roturiers , dont l'origine se perd dans l'obscurité des temps* Chacune de ces familles forme différentes branches, qui habitent une maison com-
[a] On trouve en Amérique, à Philadelphie, un établissement de Frères Moraves, absolument semblable à celui de Zast.
IS'OTES. %G5
mune, et dont les enfans se marient ensemble, de façon pourtant que chacun des consorts n'établit guère qu'un fils dans la communauté, pour entretenir la branche que ce fils doit représenter un jour après la mort de son père; branches dont ils ont fixé le nombre par une loi de famille, en conséquence de laquelle ils marient au dehors les enfans surnuméraires des deux sexes. De quelque valeur que soit la portion du père dans les biens communs, ces enfans sutnuméraires s'en croient exclus de droit, moyennant un somme fixée différemment dans chaque communauté, et qui est chez les Pinon de 5oo livres pour les garçons , et de 200 livres pour les filles : usage injuste; mais du reste leurs réglemens sont fort bons, et leurs lois très-sages.
(3) « Les sapins sont des arbres résineux qui deviennent fort hauts, et qui se plaisent dans les pays froids. On peut diviser les sapins en deux ordres , savoir, les sapins proprement dits, et \espiceas ou
épicias , pèces ou pesses Les sapins fournissent
de la térébenthine liquide, qu'on appelle en Angleterre baume commun de Gilead Les piceas ne
donnent point de térébenthine, mais il sort de leur écorce un suc épais ou une résine qui s'épaissit, devient concrète et semblable à des grains d'encens commun; c'est avec cette résine que l'on fait ce qu'on nomme poix de Bourgogne.... On voit sur le mont Pilatc, en Suisse, un sapin remarquable. De sa tige, qui a plus de huit pieds de circonférence, sortent, à quinze pieds de terre, neuf bran-