PRÉSIDENTE DES DAKSS DE CHARITÉ
Quel magnifique fleuve que TEscaut devant Anvers ! A rheure où le soleil couchant épanche ses rayons étincelants sur ce limpide cristal ridé par la brise du soir, son- aspect éveille dans le cœur une douce et consolante émotion. Assurément il doit y avoir dans cette onde qui suit son cours paisiblement et sans relâche un attrait magique, car quiconque pense ou sent, aime le riant Escaut. Moi aussi je l'aime cette artère centrale des Flandies, ma patrie j pour moi aussi il n'est pas de plus
belles heures que celles que je puis passer sur ses bords, au milieu d'artistes aux nobles pensées. N'est-il pas vrai que là le regard se plonge pendant des heures entières dans le vaporeux lointain 5 là le cœur se gonfle d'espoir en rêvant un grandiose avenir; là tout s'élargit et échappe à toute entrave comme le ciel immense qui étend au-dessus du fleuve sa coupole d'azur. Oh ! non, nulle part au monde le soleil couchant n'empourpre de ses feux un fleuve aussi séduisant, aussi majestueux que notre Escaut bien-aimé.
Et cependant ce n'est pas à lui que je vais demander de douces et calmes rêveries. Trop d'autres viennent y savourer, en même temps, les mêmes jouissances. Cette foule joyeuse et empressée, ce va-et-vient de gens de toutes les nations, ces chants de travail des matelots, ces gémissements des bateaux à vapeur, tout cela élargit et surexcite le sentiment de la vie, tout cela réjouit, à la vérité ; mais ce spectacle distrait l'esprit et ne touche le cœur que superficiellement. J'ai besoin d'émotions plus intimes j il faut que mon âme puisse planer en liberté dans le monde des rêveries indécises et sans contours arrêtés.
Quand mon esprit, las d'une tension trop forte et trop prolongée, réclame une heure de calme méditation, alors je m'en vais par les quartiers écartés de notre ville; je recherche les vieilles rues dont les noires constructions n'ont pas subi le contact de la main glacée de la mode. Là je contemple d'un œil rêveur ces façades sur lesquelles le cachet de la vieille civilisation néerlandaise est encore si vivement imprimé, et derrière lesquelles la
race héroïque des siècles passés a jadis aiiné et souffert. Chaque forme, chaque arceau de fenêtre, chaque sculpture brisée, me fait une révélation du passé, et je nie sens reporté, comme par magie, aux temps de la grandeur du peuple flamand. Cela me fait du bien d'échapper à ce monde où la bassesse coudoie mille folles et dangereuses idées empruntées à l'étranger, et de fouler un sol sur lequel rien d'animé ni d'inanimé ne trahit notre abaissement; — une douce joie ravit mon âme à la pensée que le tronc du glorieux arbre de ma patrie n'est pas pourri, puisque j'en retrouve ici la racine si saine et si puissante !
C'est ainsi que je sais, au milieu du quartier Saint- André, une étroite ruelle dont aucune façade n'a changé d'aspect depuis des siècles. Je visite très-souvent cette pittoresque ruelle j mais certaines raisons ne me permettent pas de la nommer. Il s'y trouve à main gauche une petite maison qui se distingue de toutes les habitations voisines par son air caduc et délabré.
Dans cette ruelle, la vie est laborieuse et remuante : de vieilles femmes et de jeunes filles assises aux fenêtres font de la dentelle ou piquent des dessins sur le parchemin ' j les chansons flamandes retentissent sans relâche ; de robustes ouvriers enjambent au-dessus de petits enfants qui se traînent sur le sol ; des colporteurs et des marcliandes de poissons y crient toute la journée leur marchandise; une foule de brouettes et de charrettes à bras traversent la rue... Et pourtant, malgré ces bruits
I. Les dessins de dentelles se font à coups d'éginp^e sur du parchemin.
incessants, un voile de deuil et d'isolement semble couvrir la maisonnette délabrée. Elle est inhabitée. La irouille a dévoré presque entièrement la serrure de sa î porte, dont le bois est pourri; quelques carreaux, qui ont survécu, oscillent dans le plomb des fenêtres; une large crevasse , qui semble la trace sinistre laissée par la foudre, court en zigzags anguleux du toit jusqu'aux fondements. On dirait que le Temps est venu aiguiser ses ongles sur le rebord de pierre des fenêtres, tant la surîface en est profondément creusée, tant est fine la poussière blanche qui recouvre les rustiques l)alcons.
Si l'homme ne fait rien pour donner à cette maison un aspect moins triste, la nature semble vouloir la parer. ^Elle a laissé tomber dans la crevasse de la façade quelques graines de giroflée, et des touffes de fleurs d'un jaune d'or jaillissent du mur et se détachent éclatantes '«ur le fond gris des pierres dénudées; sur Tappui des fenêtres supérieures la cymbalaire a jeté racine et ses < béantes petites fleurs bleues pendent le long du mur; la joubarbe, la mousse et d'autres plantes rampantes s'étendent sur les tuiles du toit en massifs de tons pittoresques.
Cette maison avait pour moi quelque chose de si mystérieux et prêtait si bien aux rêveries, que je la visitais «presque toutes les semaines dans mes promenades soli- 'taires. Comme poète, je la trouvais singulièrement propre à devenir la scène d'un émouvant récit, et déjà plus d'une fo-s je m'étais efforcé d'inventer une série d'événements tragiques que j'eusse fait s'accomplir dans lea murs noirs de la demeure abandonnée.
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J'avais enfin réussi à tirer de mon imagination une histoire qui devait infailliblement faire pleurer le lecteiïr depuis le commencement jusqu'à la fin; c'était du moins mon espérance. Mais Thistoire projetée demandait une description de la maison telle qu'elle pouvait se présenter dans les ténèbres et vers Theure de minuit. Conune j'ai l'habitude de prendre en tout, autant que faire se peut, la nature même pour modèle, je résolus de visiter cette nuit même la ruelle et de me placer sous la poétique influence de Thabitation déserte. De cette façon je pourrais dès le lendemain en entreprendre la description avec toute la vivacité de sentiment possible.
Dans mon impatience, j'étais sorti dès dix heures. Je ^^ me promenai tout rêveur au bord de l'Escaut , où mon âme avide d'émotions trouva un aliment inattendu. L'obscurité était impénétrable, le vent mugissait lugubrement à travers les parois mobiles des navires; en bas, à mes pieds, écumaient les ondes soulevées du fleuve...
Les voix majestueuses de la nature agirent puissamment sur mon âme; j'étais là écoutant le mugissement des vagues, les hurlements de la tempête et l'appel solitaire des matelots qui, des profondeurs de la nuit, venait frapper mon oreille comme un cri de mort. Lorsq^ie je quittai l'Escaut pour m'acheminer vers la maison abandonnée, et que je passai lentement devant l'antique steen, mon esprit était en proie à mille pensées tristes. Et tout concourait, en effet, à me jeter dans cette disposition : l'ouragan rugissait plus fort qu'auparavant audessus des maisons plongées dans un silence de mort;
— les ténèbres ressemblaient à une sombre masse d'argile du sein de laquelle mon imagination évoquait mille formes effrayantes.
Chaque fois que le vent fouettait en sifflant le faîte pointu d'une façade, ou qu'un châssis de plomb secouait ses vitres , un indicible sentiment d'angoisse serrait ma poitrine.
Ce fut ainsi que j'atteignis enfin l'étroite ruelle et que j'arrivai en face de la mystérieuse maison. Tout ici était silencieux et morne ; plus un rayon de lumière ne brillait derrière les fenêtres des maisons avoisinantes; pas un son, pas un bruit ne trahissait aux environs la présence d'êtres vivants. Oh! qu'elle était affreusement belle cette sombre demeure perdue dans une obscurité que l'œil ne pouvait sonder î Belle journée, pour moi du moins, qui savais où elle se trouvait et qui distinguais parfaiteinent en esprit toutes ses formes. Comme si j'eusse parfaitement aperçu les objets invisibles, mon regard erra maintes fois sur la façade en se fixant sur les arêtes brisées des fenêtres, et plongé dans l'oubli de moi-même, j'étais occupé à ébaucher une description grosse de mystères en vue de la lugubre aventure que j'avais résolu de faire advenir derrière ces murailles.
Tout à coup il me semble qu'un fugitif rayon de lumière, s'échappant de la maison, a frappé ma vue. Je me prends à trembler comme un roseau, un peu de crainte, je l'avoue, mais davantage encore de curiosité. Quel secret peut cacher l'habitation délaissée? -^ Il n'est pas loin de minuit !
Je m'approche précipitamment des fenêtres du rez-
de-chaussée^; mais elles sont toutes fermées à riritérieur par leurs volets-de-ckéne; je vois bien par les joints de ceux-ci qu'il y a de la lumière dans la maison; j'entends même comme un gémissement d'une personne qui souffre. Dieu, si je pouvais apercevoir ce qui se passe! j'ai un pressentiment que mon récit imaginaire se transformerait à coup siir en une histoire véritable, car derrière ceXte sombre façade il ne peut arriver rien que de lugubre. Ah! je trouve une fente, et ma vue plonge jusqu'au milieu de la chambre; une étroite bande de l'espace et le centre d'une petite table tombent seuls sous mon regard. Je demeure là, tremblant, le front appuyé contre la vitre glacée. Ce que je vois me semble affreux et inexplicable : sur la table que couvre une nappe blanche gît un objet que je ne puis bien distinguer et d'un brun noirâtre comme du sang desséché. Ah ! voilà une main : — elle déplace la lumière... Je vois un peu mieux : c'est un cœur, à ce que je crois, un cœur humain peut-être ! A côté il y a un couteau et une paire de souliers d'enfant; un peu plus loin un sac à tabac brodé de perles brillantes, et tout près un verre rempli de vin ou de sang. Un chapelet de corail blanc est suspendu au verre. Je reste longtemps encore, le cœur palpitant, à regarder à travers la fente, et je cherche l'explication de cet étrange assemblage d'objets disparates ;' je porte la tête d« côté et d'autre pour donner à mon regard une autre direction ; mais tous mes efforts demeurent vains : la fente €st trop étroite. J'entends du bruit à l'intérieur; deux mains avancent chacune un verre ; l'une est une main de femme; celle-ci porte une robe de soie noire et des
manchettes de dentelle. Hélas! tout redevient muôt et •immobile. En ce moment, la main de femme est étendue auprès du cœur sur la table, -— c*est la main droite ,' un anneau brille à l'un de ses doigts, qui sont maigres et ridés j c'est donc une femme mariée et vraisemblablement déjà âgée. Minuit sonne à la tour de Saint- André. J'attends avec une fiévreuse attention Teffet de l'heure solennelle. Je n'attends pas en vain : une main «'avance armée du couteau et coupe le cœur en plusieurs «morceaux; d'autres mains saisissent chacune une part de cet horrible mets. Ils mangent apparemment. — Un homme ôte la lampe de la table j je vois ses traits. Ciel ! en croirai-je mes yeux 1 C'est monsieur Hensmans, mon vieil ami ! Oui, je l'ai bien vu : des larmes coulaient sur ^s joues. — La lumière a disparu, la porte d'entrée crie sur ses gonds rouilles, la serrure enfonce son pêne dans la pierre... Des ombres noires se glissent dans les ténèbres et passent devant moi. C'est fini; la maisoncléserte est redevenue morne et silencieuse comme une 'tombe. Je m'éloigne à pas lents et tout à fait hors de • moi.
Que peut donc signifier la présence de monsieur Hensmans en ce lieu? Le poids d'une douleur inconnue ;pèserait^il sur sa vie? Il pleurait, lui d'ordinaire si cordial et si bon !
Hier encore il m'invitait avec instance à le venir voir; mais il demeure loin de la ville, et peut-être serait-ce mal agir que de chercher à découvrir ses secrets. Bah! ije partirai demain par le second convoi du cliemin de fer et lui rendrai la visite promise; quand je ue lui par-
lerais de rien, il faut pourtant que je revoie ce visage qui tout à l'heure est tombé sous mon regard. Oui. je ferai celai
Ce que j'espérais est arrivé.
J*ai rendu visite à mon ami Hensmans dans le village qu'il habite. A mon arrivée il était assis dans son jardin^ occupé à lire un livre, sur son épaule s'appuyait une main de femme, la môme main qui^, la nuit précédente, était tombée sous mon regard dans la maison en ruines; je la reconnaissais en même temps à la robe de soie noire et aux manchettes de dentelle. Je sais maintenant que celle à qui appartient cette main est pour Hensmans une épouse bien-aimée. A quelque distance, une autre personne encore se promenait du haut en bas le long des pêchers qui garnissent le mur : c'est le médecin du. village, et il demeure depuis longues années chez moja ami, ou plutôt celui-ci demeure chez lui. J'ai passé là toute la journée : j'ai écouté avec une attention si soutenue que j'en ai gagné mal à la tête. Non, je n'écrirai, pas le récit que j'avais imaginé : je vais raconter une histoire véridique, et quel bonheur pour moi, elle sa passe tout entière dans la vieille maison délabrée. Mon, ami m'a permis de raconter sa propre vie , mais souS; certaines conditions toutefois, conditions que je veux remplir rehgieusement. Ainsi je ne dis pas que je donr nerai à tous les personnages leur véritable nom, et suiw,
tout à ceux qui^ dans cette lamentable histoire ont joué un rôle peu cligne d'éloges.
Je me sens fortement tenté de dire d'avance ce qui s'est réellement passé avant-hier dans la vieille maison, et d'expliquer ce que signifiaient le cœur desséché , le couteau, le sang, les souliers d'enfant, le sac à tabac, et le rosaire à grains blancs; mais je ne puis le faire, en vérité : cela ôterait à mon récit trop de son intérêt. Et puis le lecteur résoudra bien cette énigme lui-même, à mesure que cette histoire se déroulera sous ses yeux. Ce que je dirai pourtant, c'est que l'avant-dernière nuit il ne se trouvait dans la vieille maison personne autre que ceux que j'ai vus dans le jardin de mon ami Hensmans.
ni
Il y a une trentaine d'années , la vieille maison qu'on connaît avait un tout autre aspect qu'aujourd'hui. Le mur était bien nu et gris ; les pierres portaient bien les traces des ravages du temps; mais la porte était alors peinte en vert tendre, de jolies fleurs ornaient les humbles balcons des fenêtres nettoyées avec soin , et derrière les rideaux d'une blancheur de neige , de roses visages d'enfants souriaient au passant. Il était inutile de demander à quelle classe de gens appartenaient les habitants de la modeste demeure. Tout jusqu'au sable fin qui couvrait le seuil et jusqu'aux oiseaux babillards suspendu'i à la façade, tout disait que c'était l'habitation de laborieux ouvriers^ contents de leur sort, riches dans
leur pauvreté, et reconnaissants envers Dieu de la petite part qu'il lui avait plu de leur accorder dans les joies de la vie.
C'était en Tannée 1812 ; les Français dominaient ('iins notre patrie.
Au milieu du mois de septembre , par une belle soirée, veille du jour de Saint-Lambert, on eût dit qu'un événement extraordinaire allait se passer dans la maisonnette. C'étaient de mystérieuses allées et venues qui avaient attiré sur leurs seuils les voisins surpris mais souriants, et leur faisaient se montrer du doigt les uns aux autres la porte de l'humble demeure. De temps en temps deux gentils enfants passaient la tête par cette porte, jetaient jusqu'au bout de la rue un regard impatient , après quoi ils retiraient aussitôt leurs petites têtes de chérubin à l'intérieur.
Et vraiment il allait se passer dans la maisonnette un événement solennel. Au milieu de la chambrette on remarquait une table couverte d'une nappe blanche, sur laquelle on pouvait distinguer un grand cœur en chocolat portant une inscription en lettres de sucre qui exprimaient ce souhait de bonheur : longue vie à notre père Lambert ! De chaque côté de ce cœur était placée symétriquement une bouteille dont le col était couronné de fleurs ; l'une d'elles contenait une liqueur foncée, l'autre un liquide de couleur plus claire : c'était du vin rouge et du vin blanc. Sur une assiette commune s'étalait un sac à tabac brodé de perles brillantes, qui était l'œuvre d'une main de femme , on le voyait bien ; une main de fi^ime aussi l'avait entouré de fleurs, sans cela
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ces fleurs n'eussent pas été disposées avec autant de soin: et de goût.
Plusieurs personnes se trouvaient dans la chambre. Deux enfants posaient de temps en temps leurs mains sur la table, et tendaient le cou vers le friand cœur de chocolat , et vers cette liqueur inconnue que leur promettaient les bouteilles couronnées ; puis ils couraient de nouveau au dehors, ou sautaient avec r.ne joie extraordinaire tout autour de la place.
C'étaient deux petites filles , Tune âgée de six ans ^ l'autre de douze. On ne pouvait voir plus bel enfant que la petite Thérèse, avec ses boucles blondes, ses grands yeux bleus, ses joues roses couvertes d'un tendre duvet; on eût dit une pêche mûrissant à l'abri d'une douce verdure. L'aînée s'appelait Ursule; elle n'était pas belle; la petite vérole avait défiguré les traits de la pauvre enfant. Elle était pâle et languissante ; ses yeux se mouvaient lentement sous leurs paupières épaissies, — et pourtant son regard avait une expression si suppliante et si douce ; le sourire qui ne quittait pas ses lèvres était si pensif et si mélancolique qu'on se sentait irrésistiblement pris de pitié ou d'amour pour la pauvre enfant. Bien que , même en ce jour de bonheur, elle fût moins animée que sa petite sœur , une joie infinie semblait lu! avoir donné une vivacité inaccoutumée.
Auprès de la cheminée étaient assises deux femmes en habits- de dimanche et coiffées de beaux bonnets de dentelle fraîchement plissés. L'une d'elles était la mère de famille. L'âge commençait déjà à graver sur son visage quelques rides profondes. A l'expression calme
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et paisible de ses traits on pouvait deviner que son intelligence et ses sentiments ne dépassaient pas le cercle de ses enfants , de son mari et de son ménage y — et en réalité on ne se fût pas trompé. L'autre femme, assise à côté d'elle , était une fille d'environ dix-huit ans , aux formes gracieuses et délicates, et douée de la physionomie la plus expressive. Ses cheveux d'un noir de jais, ses yeux foncés et brillants , et la teinte brune de ses joues et de son cou faisaient présumer avec raison que le sang espagnol s'était jadis mêlé au sang de sa race.
La jeune fille demeurait dans le voisinage; son père était boutiquier, et par son état d'aisance bien au-dessus des habitants de la petite maison. Elle n'était pas liée avec ceux-ci par des liens de parenté, mais peut-être étaient-ce les liens du cœur qui l'attachaient à l'un des membres de l'humble famille , ou bien à toute celle-ci.
Les deux femmes étaient inactives et riaient de l'impatience des enfants. La jeune fille semblait pourtant fixer de temps en temps ses yeux noirs avec une attention singulière sur un jeune homme qui , assis devant un pupitre au fond de la chambre et le dos tourné aux deux femmes, était occupé à écrire. Assurément il composait des vers, et ce devait être un jeune poëte, car on l'entendait à chaque instant chercher une rime à haute voix.
En ce moment deux enfants de six à sept ans, -- un petit garçon et une petite fille, — parurent sur le seuil. Ils entrèrent en se tenant par la main , à pas lents et indécis, les yeux baissés; ils ne s'avançaient pas en droite ligne , mais plutôt en louvoyant de côté , comme
s'ils eussent senti qu'ils étaient des intrus. Ils s'aiTÔt(> 2«nt muets devant la vieille femme et levèrent sur elle un regard timide et embarrassé. Celle-ci embrassa chacun d'eux sur les joues et dit :
— Bonjour, cher Jeannotj bonjour, ma petite Pétronille. Restez ici , mes enfants : tout à l'heure nous mangerons quelque chose de bon , et nous boirons du vin. Allez auprès de Thérèse et d'Ursule.
La femme se tourna vers la jeune fille et dit avec un soupir :
— Pauvres petits malheureux! Mon cœur se brise quand je les vois. Leur père est mort depuis bien peu de temps, et maintenant voilà leur pauvre mère malade à son tour. Ah! chère Clara, ceux-là savent ce que c'est que la misère ! Ceux-là mangent un pain amer en ce monde !
Tandis que les deux femmes continuaient à s'entretenir du sort des deux enfants nouveaux venus, Ursule vint prendre ceux-ci par la main et les entraîna doucement loin de sa mère. La petite Ursule vint se joindre aux autres, et tous s'installant autour de la table se montrèrent tour à tour le cœur de chocolat, les bouteilles de vin et les fleurs. Mais quelque peine que se donnassent les deux autres enfants pour égayer Jeannot et Pétronille , ceux-ci demeuraient toujours craintifs; ils restaient immobiles et les yeux baissés dès qu'une maifi amie cessait de les encourager à faire un mouvement. Ah^ c'était une scène pénible à voir : les deux petits infortunés sentaient déjà si vivement qu'ils étaient accueillis par pitié, et ils souriaient avec reconnaissance,
UNE ERREUR JUDIGIAIIIE. 113
mais avec une certaine contrainte, h ces pauvres gens qui s'étaient faits leurs protecteurs !
Clara avait suivi d'un œil rêveur Tinvinclble timidité des deux enfants; tout à coup elle alla à la table, prit les fleurs qui entouraient le sac à tabac et revint à sa place.
— Que fiîites-vous donc, Clara? demanda la mère avec surprise. Ces belles fleurs étaient si bien là !
— Oui , madame Hensmans , répondit la jeune fille , mais il faut que ces pauvres petits agneaux aient aussi leur cadeau à offrir : je vais faire pour chacun d'eux un petit bouquet.
— Oh oui, dît la mère avec un soupir, faites bien vite.
Et se tournant vers son fils :
— Willem , dit-elle , il faut te hâter, mon fils , car il va bientôt rentrer, et sûrement il est déjà en chemin.
— C'est fait ! s'écria le jeune poëte en se levant et se rapprochant des femmes. Écoutez, Clara. Voyez-vous, il faut aller au-devant de lui , lui offrir le sac , puis lire les vers, qui sont très-bien écrits sur ce papier. Écoutez, voici comment il faut les dire...
La jeune fille lui prit le papier en badinant et dit avec un sourire :
— Vous croyez que je ne sais pas lire, peut-être ? Laissez-moi faire , je vous montrerai cela. Ce n'est pas si difficile après tout.
Elle jeta les yeux sur les vers et hit à voix basse ; avant qu'elle eut pu voir la fin, une vive rougeur colora son front^ et elle jeta à Willem un regard de doux re-
lii OEUVRES DE HENRI CONSCIENCE.
proche, sur quoi le jeune homme confus, mais souriant finement, baissa les yeux bien vite.
Sans doute les vers contenaient une chose que les lèvres virginales de Clara n'aimaient p^ à prononcer ; cependant elle ne dit rien et continua à fixer sur le papier un regard pensif.
— Voyez- vous, reprit Willem, voici comment nous ferons. Quand le père entre , tout le monde se tait; je le conduis à son grand fauteuil près de la table ; Clara s'approche, lui offre le sac à tabac et lit ses vers; puis les quatre enfants viennent chacun à son tour et donnent leurs bouquets. Après cela, j'arrive avec mon poëme , la mère se tient auprès de moi avec le cœur, et, au moment où je vais finir, Clara remplit de vin tous les verres ; aussitôt mon dernier mot prononcé nous levons tous nos verres, — les enfants aussi, — et nous crions ensemble trois fois : — Vive notre père Lambert ! Alors la mère prend le cœur, et...
Le jeune homme fut soudain interrompu dans ses recommandations par les cris d'allégresse de ses deux petites sœurs qui , franchissant la porte comme si elles avaient des ailes , couraient de toutes leurs forces dans la rue. Jeannot et Pétronille étaient demeurés immobiles près de la cheminée. Ce n'était pas leur père qui revenait !
Lambert Hensmans était un homme d'environ cinquante ans. Depuis son enfance , pas un seul jour ne s'était pas<5é pour lui sans travail ; travailler et vivre c'était pour lui deux mots synonymes. Son caractère avait la calme uniformité de l'humble chemin qu'il
s'était tracé dans le monde; pendant toute la semaine il travaillait du matin jusqu'au soir pour ses enfants ^ le dimanche il remplissait ses devoirs religieux, faisait l'après-midi une promenade à la campagne avec toute la famille , et se permettait de boire une pinte de bière ; le lendemain , dès le lever du soleil il reprenait son éternel labeur. Ainsi finissait , ainsi commençait invariablement (iiaque semaine. Et cependant Thumble artisan était reconnaissant envers Dieu du sort qui lui était échu sur la terre.
Il aimait sa femme et ses enfants de toutes les forces d*un cœur comme le sien, d'un cœur qui ne trouvait jamais d'affectueux épanchements que pour eux et pour Dieu. Chaque goutte de sueur qui perlait sur son front était pour lui un droit à la reconnaissance des siens, et ce droit ceux-ci le consacraient pleinement par une profonde vénération et un amour sans bornes.
Une fois cependant un débat intérieur avait rompu la monotonie de sa vie et troublé le repos de son esprit. A l'époque où son Willem, son fils unique et bien-aimé, fréquentait l'école primaire , celui-ci montra , selon le dire de ses maîtres, des dispositions plus qu'ordinaires à recevoir une éducation littéraire plus élevée. De là une lutte entre l'amour paternel et l'orgueil d'une part, et une craintive prudence de l'autre. Son fils Willem ne serait-il pas ouvrier comme son père? Pourrait-il avec d'autres idées , d'autres devoirs , des devoirs d'un ordre supérieur peut-être, vivre avec son père naïf et simple, avec sa mère ignorante mais bonne, sans briser la douce harmonie de la famille? Et où serait la récompense de
lie ŒUVRES DE UKNRI CONSCIINCK.
tant de sueurs si un jour le fils devait.jeter, du haut de sa grandeur, un regard de dédain sur ses parents et sur ses sœurs ? L'esprit de Lambert Hensmans fut longuement ballotté par ces hésitations ; mais il mit enfin de côté toute considération d'intérêt personnel et prit une résolution en s'écriant sous Tempire de «on affection paternelle :
— Qu'importe tout cela si mon enfant est heureux? Qu'il en soit donc ainsi !
Dès ce moment , Willem , malgré l'humble condition de son père , fut élevé en vue d'une profession libérale ; la plume devint l'instrument par lequel il devait se créer une position dans la société. Ainsi retombèrent sur lui, comme sur l'élu de la famille , toutes les sueurs de son père, comme une terrible responsabilité.
Willem avait aujourd'hui vingt ans; il était attaché comme clerc à l'étude d'un notaire , et gagnait par là un salaire modique, mais qui cependant était pour l'humble famille une source d'orgueil et d'une certaine aisance. On vantait ses talents, et on l'aimait surtout parce qu'il savait faire de si belles chansons. Assurément un avenir riche de promesses lui souriait. — Qui pouvait savoir si lui-même ne serait pas un jour notaire? Il avait du moins autant de droits que d'autres de l'espérer.
Ces flatteuses perspectives caressaient sans doute l'orgueil paternel de Lambert Hensmans; mais il n*en fut pas moins mort de chagrin, si son fils, comme beaucoup d'ingrats, l'eût moins aimé qu'autrefois. Aussi combien n'était-il pas heureux aujourd'hui, combien tout dans le
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monde ne lui apparaissait-il pas ])eau et riant ! Willem n'avait pas oublié ce que son pore avait fait pour lui. Son amour ne connaissait pas de bornes, son respect était une sorte de culte, et il savait exprimer si éloquenmient son affection que souvent Lambert Hensmans lorsqu'il se mettait au lit le soir, versait des larmes de reconnaissance et remerciait Dieu qui lui avait donné un si noble et si bon fils. — C'était là le bonhem:' de l'ouvrier î
A l'instant où nous sommes parvenus il s'avançait au bout de la rue , la tète baissée et ne se doutant pas que toute la famille réunie l'attendait, le cœur palpitant. îl venait de quitter son travail quotidien : on pouvait s'en apercevoir à ses vêtements , car, comme il était peintre en bâtiments et en meubles, il portait les traces évidentes de son métier. Peut-être, dans sa marche distraite et indifférente, n'eût-il levé la tête qu'en atteignant sa demeure , mais soudain les voix de ses enfants éclatèrent avec des transports de joie à son oreille; avant qu'il pût se reconnaître la petite Tiiorèse se cramponna à sa jambe, Ursule lui sourit en le regardant jusqu'au fond des yeux , et toutes deux s'acheminèrent vers la maison avec de telles exclamations que le père en fut presque étourdi. Il embrassa les deux bonnes petites filles et leur demanda avec étonnement :
— Qu'y a-t-il donc, mes enfants? Pourquoi ètes-vous si joyeuses?
— Venez ! venez ! vite ! vite ! s'écrient impatiemment les voix argentines, et l'on tire le père par les deux mains jusque dans la chambre.
Ah I ah ! il voit maintenant ce dont il s'agit. — Demain on célèbre la Saint-Lambert. C'est aujourd'hui la veille du jour du saint dont il porte le nom : on va lui souhaiter sa fête !
Le père s'arrête tout ému, son cœur frémît de bonheur ; personne ne parle , mais tous les yeux brillants de douces larmes lui sourient; ce sourire a quelque chose de solennel , c'est comme le langage de ces âmes aimantes, effluve qui s'échappe de chacune et les enferme toutes dans un même nuage d'amour !
Willem s'avance très-gravement, prend son père par le bras et le conduit au fauteuil placé près de la table.
Clara s'approche , offre à Lambert le beau sac à tabac sur une assiette blanche, et lit ses vers; le sentiment qu'elle exprime rayonne dans ses yeux ardents :
Acceptez, ô Lambert, ce modeste présent, De mon amour pour vous gage humble mais sincère; Puisse Dieu, remplissant mon vœu le plus fervent. Accorder longue vie à notre excellent père ! Pour que nous revoyions souvent ce jour heureux, Où vos enfants, le cœur débordant de tendresse. Groupés autour de vous, disent, les mains aux cieux. Que Dieu donne à Lambert longue et verte vieillesse!
Ah ! comme ces vers vont droit au cœur du père ! Sur cette jeune fille il a fondé pour son fils tout un avenir, et ce n'est qu'avec respect et vénération qu'il ose regarder celle qui sera la mère des enfants de son Willem. Sans conscience de ce quMl fait, il tourne et retourne le sac dans ses mains ; vraiment il est bien beau avec ces perles étincelantes ! C'est elle , la femme future de Wil-
îem qui l'a fait pour lui; elle ne lui ravira donc pas Taffection de son fils , car elle aussi Taime, lui Lambert. Mon Dieu il y a quelque chose de sacré dans toute affection I Qui oserait dire que la première pipe de tabac qui sortira de ce sac ne sera pas plus savoureuse pour le palais de l'Heureux ouvrier, que les mets les plus recherchés d'une table royale V
Lambert Hensmans sent profondément son bonheur; les larmes sont près de jaillir de ses yeux, mais il se contient et dit d'une voix étouffé en saisissant avec effusion la main de la jeune fille :
— Ce que vous venez de dire là, chère Clara, et ce beau cadeau me feront vivre dix années de plus. Je ne saurais vous dire combien cela m'a touché. Ah ! merci , merci mille fois !
La mère fait un signe. Les enfants s'avancent avec leurs bouquets.
Thérèse et Ursule s'approchent en souriant, et disent d'une voix joyeuse :
— Cher petit père, c'est aujourd'hui votre soirée et demain votre jour; j'ai l'honneur de vous faire mon cadeau. *
Jeannot et Pétronille demeurent en arrière ; il faut que la mère les conduise devant Lambert. Us présentent aussi leurs bouquets, mais en baissant timidement les yeux. Lambert Hensmans est saisi à cette vue d'une douloureuse émotion : ce sont les enfants de son frère défunt, et leur pauvre mère gît déjà à son tour sur le lit de mort.
1. Formu'e ordiuaire employée par le peuple à Anvers, eu offrant un cadeM à quelqu'un le jour de sa fête.
Pour cacher son émotion, il prend sur ses genoux les deux petits infortunés, les presse sur son sein et dissimule ses larmes derrière leurs têtes. Il leur donne un ardent baiser, puis il les laisse descendre de ses genoux. Qu'ils sont gais, maintenant! ils rient de bon cœur, ils sautent joyeusement avec Thérèse et Ursule ; ils portent droites leurs jolies petites têtes !
La magique baguette de Tamour les a-t-elle donc touchés? Ah! oui, c'est là ce qui leur manquait : ils sentent maintenant qu'eux aussi ils ont un père qui les aime !
Le tour de la mère et du iils est arrivé. Tandis que la première offre le cœur de chocolat; le jeune homme va se placer solennellement devant son père, et lit d'un ton profondément senti son poëme :
« Le jour après lequel notre cœur aspirait depuis si «longtemps et si ardemment, — ce jour que nous ne «saluons qu'une fois chaque année, — ce jour qui, « comme un rayon de soleil à travers le ciel brumeux « de l'hiver, resplendit au milieu de nos jours remplis « par le travail , — le jour de la fête de notre père, la « Saint-Lambert est là î
« Ce présent , ô mon père, que chaque année nous « vous offrons, je vous l'offre une fois encore avec une «émotion profonde. Il n'est pas riche, oh! non; mais îde tout ce que nous pourrions en notre vie vous « offrir de plus précieux, il est la simple et fidèle «image...
« C'est un cœur : le cœur de celle qui fut la mère de
« VOS enfants et qui ne cesse de nous combler de joie et M d'amour ; c'est le cœur de ces petits innocents , le « cœur de cette jeune fille, le mien, et nous nous con- 0 fondons tous en un seul cœur, en un trésor d'affeca tion !
« Ce cœur, nous vous l'offrons avec tous les vœux v< qui s'en élèvent incessamment vers le trône de Dieu, « et si Dieu exauce ces souhaits, vos années s'écoulevont « si pl.eines de félicité et de paix que chacun de vos jours i< sera aussi beau que celui-ci.
a Alors vous verrez vos enfants grandir autolir de vous (( en sagesse, en vertu, en honneur; alors, faisant trêve a de bonne heure à vos rudes travaux, vous savourerez « les fruits du labeur de votre fils, et recueilierez la ré- (r compense de tout ce que vous avez fait pour lui dans « sa jeunesse I »
La mesure est comble ! Des larmes de bonheur coulent sur les joues de l'excellent père. Les belles et touchantes paroles que vient de prononcer la bouche de son cher Willem avec tout le feu d'une âme jeune et ardente ^ retentissent encore à son oreille comme un chant sacré des anges. Il ne peut résister à son émotion ; il enferme dans ses bras, avec un doux transport, mère, fils et enfants, et les couvre de baisers !
Il tend aussi les bras à Clara ; celle-ci fait un pas pour prendre part à l'effusion commune ; mais le respect arrête l'un, la modestie l'autre.
Clara met à profit le temps pour remplir de vin rouge ou de vin blanc tous les verres et pour mettre en main à
tta ŒUVRES DE HENRI CONSCIENCE.
chaque enfant son petit verre. Puis elle s'écrie gaiement ;
— Debout 1 debout ! A la santé de Lambert !
Tous se dégagent de Taffectueuse étreinte, saisissent leurs verres et crient d'une voix joyeuse :
— Vive Lambert! vive Lambert! vive Lambert!
La partie solennelle de la fête de famille était terminée. Les quatre enfants grimpèrent sur les jambes du père pour pouvoir prendre en main le beau sac en perles; ils sautèrent par la chambre avec leurs fleurs ; ils jouèrent à la marchande avec les morceaux du cœur de chocolat, dont chacun avait eu sa part.
Clara chanta toutes les chansons qu'elle savait; la mère en redit quelques-unes qu'on chantait dans son jeune temps; Willem raconta quelques joyeuses histoires, et ainsi s'écoula cette bonne soirée jusqu'à ce que Thérèse et Ursule dussent s'aller coucher et que la mère reconduisît avec Clara les deux autres enfants chez eux. Lambert Hensmans et son fils Willem allumèrent une lampe et gravirent l'escalier. Ils n'allaient cependant point se coucher, bien que le jeune homme eût cordialement souhaité une bonne nuit à sa mère.
Lambert Hensmans et son fils ouvrirent la porte d'une petite chambre de l'étage et y entrèrent avec la lampe. Le jeune iiomme ôta son habit et endossa une blouse grise. H était évident qu'ils entraient dans cette place avec le projet de faire encore quelque travail avant de se livrer
au repos de la nuit ; car autour d'eux se trouvaient^ avec des pots de couleur et des brosses, nombre d'objets qui paraissaient attendre une nouvelle peinture. C'étaient principalement de petits barils, des boîtes et des caisses en fer-blanc, et des bacs de différentes formes qui avaient sans doute constitué i'attirail complet d'un magasin d'épiceries. Cette facile besogne pouvait se faire à la lumière d'une lampe, et c'était apparemment pour ce motif qu'elle avait été réservée comme travail du soir.
Hensmans n'avait pas l'habitude de travailler la nuit, après avoir quitté la besogne de la journée. Et, en réalité, il n'eût pu le supporter : il se levait avec le jour, montait avec son pot de couleur sur l'échelle appliquée à une façade, et demeurait là, exposé à l'ardeur du soleil, à peindre jusqu'à ce que vînt le soir; alors, las de corps et d'esprit, il regagnp.it péniblement sa demeure et cherchait dans le sommeil les forces nécessaires pour poursuivre le lendemain son rude labeur.
Mais depuis quelque temps un noble sentiment de pitié et de dévouement l'avait poussé à une dangereuse surexcitation d'activité. Son frère, humble ouvrier comme lui, était mort depuis peu et avait laissé ces deux jeunes enfants que nous avons vus, et leur mère était aussi clouée par la maladie sur un lit de douleur. Ces deux malheurs avaient réduit la pauvre famille à la plus extrême misère, et le pain eût à coup sûr souvent manqué à la mère et aux enfants, si \m autre, presque aussi pauvre qu'eux , n'eût veillé sur eux comme une providence bienfaisante. Depuis cette époque, Lambert travaillait toujours jusqu'à minuit et souvent plus tard.
bien qu'il dût maintes fois soutenir une pénible futte conire le sommeil qui Tassaillait, et bien que ces veilles contre nature le fissent maigrir visiblement. Tous les fruits de son travail nocturne étaient destinés à la misérable famille de son frère défunt j il donnait l'argent qu'il avait gagné à la mère malade avec autant de fidélité que s'il eut fait à Dieu la promesse solennelle d'en agir ainsi.
Lorsque Willem était de retour de son étude et avait soupe à la table commune, il montait l'escalier avec son père, mettait sa blouse grise, et peignait aussi jusqu'à minuit.
Ainsi, ces deux hommes excellents donnaient, dans le plus profond secret et sans que personne le sût, leur sueur et leur sommeil à leur prochain souffrant. Là, derrière les murs de l'humble maisonnette, dans le silence de la nuit, ils accomplissaient une sainte œuvre d'amour !
Déjà le père avait pris un baril et y avait donné quelques coups de brosse, lorsqu'il remarqua que son fils était encore debout, immobile, et hésitait à se mettre au travail.
— Allons, courage Willem! lui dit-il en souriant. Nous avons été assez heureux aujourd'hui, et ce verre de vin nous a donné des forces. Mettons-nous bien en train, mon garçon; cela me ferait peine si la malheureuse Annemie ' et ses pauvres chers agneaux devaient souffrir de notre joie. Au contraire, si je le puis, je travaillerai cette nuit plus tard que d'habitude. Allons,
i. Abréviation d'Anna Marie.
donnons un bon coup de collier : songe que nous travaillons pour Tamour de Dieu !
Tandis que le fils s'agenouillait sur le plancher et se mettau à peindre, il répondit :
— Oui, mon père, ce n'était qu'une idée. A y a si ;ongtemps que je n'ai plus écrit à Karel Moerens, et j'aurais voulu lui raconter toute votre fête et lui envoyer les vers de Clara et les miens. Cela me trottait en tète, et je me demandais si je devais lui écrire encore ce soir; mais, non, je le ferai demain après-midi. Travaillons bien; vous avez raison, mon père; ce serait mal agir que de faire souffrir les autres de notre bonheur.
Le père et le fils continuèrent leur conversation tout en travaillant.
— Mais, Willem, il y a longtemps que tu ne m'as plus rien dit de Karel Moerens. Comment se trouve-t-il à Paris? N'est-il pas encore docteur?
— Oh! mon père, cela ne va pas si facilement; il n'est encore que bachelier es sciences, et il lui faut subir encore beaucoup d'autres examens avant de pouvoir guérir un malade. Il est pourtant bien malheureux, le pauvre garçon! Un orphelin est bien à plaindre, mon père ! Sa vieille tante qui lui fait faire ses études est si avare que vous ne sauriez le croire. Elle solde ses inscriptions et ses cours et ne lui envoie pas de quoi payer à Paris la nourriture d'un chat. Karel m'écrit qu'il lui faut vivre de pain sec pendant des semaines entières, et quand il veut manger un peu de viande, savez-vous comment il s'y prend? Il va dans une maison où règne une malpropreté à soulever le cœur, — on appelle cela
là-bas une gargotte ; là bout sans cesse une gi'ande mapmite dans laquelle nagent des morceaux de viande. On vous met en main une grande fourchette, et pour un stuivcr * vous avez le droit de piquer une fois dans la marmite. Le morceau que vous retirez est à vous. Encore si c'était de la viande de bœuf ou de vache 1 mais Karel m'écrit qu'il y a à Paris des centaines de gens qui gagnent leur vie à voler des chiens et des chats, et qu'il meurt peu de chevaux dont la chair dépecée ne vienne tomber dans les marmites des gargottes. Cela doit faire un joli ragoût, n'est-ce pas, mon père?
— Bah ! Karel t'a écrit cela pour plaisanter !
— Pour plaisanter? Non, non; c'est dans une lettre fort triste, et qu'il a arrosée de ses larmes, qu'il me dit cela. Je vous la montrerai demain. Voyez-vous, mon père, je souffre de savoir Karel malheureux. Je sais bien qu'il est jeune et qu'il fera son chemin; mais il n'en est pas moins triste quand on veut étudier de devoir passer son temps à donner des leçons ou à faire de la copie, — et par-dessus cela de smiffrir encore de la faim.
— Karel étudie trop longtemps aussi, Willem. Il me semble qu'il aurait mieux fait de se faire avocat : cela va toujours plus vite.
— Non pas, non pas, tout cela revient au même. — Sa tante voulait aussi lui faire étudier le droit; mais Karel n'avait pas de goût pour cela. Et je crois qu'il a bien raison. Vous ne savez pas, mon père, ce matin je suis allé au tribunal; j'avais une course à faire pour le
il Pix centimes.
notaire ; la personne que je devais trouver me fit revenir dans une demi-heure. J'entrai, à la suite d'autres personnes, au Palais de Justice. On était occupé à juger le voleur qui, le mois dernier, dans la rue de TEmpereur, s'est introduit, avec effraction par un soupirail de cave, dans la maison de monsieur Janssens, le marchand de vin. J'ai entendu là un avocat plaider tellement que j'étais confondu de son sot bavardage. Il allait, disait-il, rendre le voleur en question blanc comme la neige, et les efforts qu'il faisait dans ce but étaient si terribles que la sueur coulait à grosses gouttes sur son front ; mais si l'on appelle cela de l'éloquence, — un tas de mots creux qui tiennent les uns aux autres comme de la paille hachée, — de grands tours de bras qui vont aux paroles comme des pincettes à cheval sur un porc, des cris et des exclamations sans motif, — alors je dis que l'éloquence est une terrible chose pour les auditeurs. Et dire que l'on assurait dans l'auditoire que c'est un bon avocat et qu'il parle son français dans la perfection ! En ce moment, j'étais heureux que Karel n'étudiât pas le droit; car il me suffirait de l'entendre plaider ainsi une seule fois pour ne plus le revoir de sa vie.
— Ces choses-là, Willem, sont au-dessus de moi, vois-tu; je ne m'y connais pas. Mais puisque tu parles de ce voleur qui s'est introduit chez monsieur Janssens, tu sais que je suis occupé maintenant à peindre à T huile la façade de monsieur Standel sur le Marché aux Œufs. Mes pots, mes crochets et mes cordes se trouvent à l'intérieur de la maison, dans une petite chambre qui donne sur la rue. J'y entre et j'en sors pour y prendre de la
couleur OU pour allonger une corde quand c'est nécessaire; maiS;, du reste, je n'ai jamais fait attention à ce qui se trouve dans ce cabinet : cela ne me regarde pas. Pourtant il y a là une trappe par laquelle on descend à la cave. Ce matin, j'étais là pour remplir mon pot. Madame Standel vient auprès de moi et me montre la trappe qui, en réalité, est toute pourrie et tombe en morceaux. — Maître Hensmans, me dit-elle, voyez donc, ce matin j'ai failli me casser la jambe dans cette porte : mon pied -a passé à travers la planche. Il y a longtemps que nous nous disons qu'il faut faire mettre ici une trappe neuve ; car, voyez-vous, on pourrait s'introduire par là dans la maison. Une fois le soupirail de la rue forcé, on serait dans ce cabinet. Les voleurs ne pourraient pas pour cela arriver dans les autres chambres ; mais ils pourraient déjà nous voler assez ici. — Je ne répondis rien et je haussai les épaules; car madame Standel me regardait dans les yeux d'une façon singulière, comme si elle eût craint que je la volasse, moi. J'étais intérieurement fâché contre elle, et je ne dis pas un mot. Elle continua en ouvrant une armoire qui se trouvait là et en me montrant ce qu'elle contenait : — Voyez-vous, maître Hensmans, cela serait bon à prendre ^ ne le pensez-vous pas? Des cuillers et des fourchettes d'argent sont faciles à emporter, n'est-ce pas? 11 est heureux que je sois tombée là, car sans cela je n'y aurais pas fait attention ; mais maintenant cette armoire ne restera [jas là plus longtemps. Aujourd'hui ou demain, je la ferai porter ailleurs où il ne sera pas si facile de la trouver. — Mon silence parut surprendre madame Stan-
del; mais mon pot à couleur était rempli, et je m*en allai à pas lents. Quand je me trouvai sur mon éclielle, je .ne mis à réfléchir et à chercher ce que pouvait signifier la conduite de madame Standel ; mais bientôt je me mis à rire de la méfiance de ces gens-lfi. Je n'y aurais probablement plus songé de ma vie , si lu n'avais parlé de ce voleur.
— Oh ! mon père, les avares se méfient de tout le monde. Je connais bien les Standel : ils couperaient un liard en quatre. Mon patron est leur notaire! — les difficultés et les embarras qu'ils suscitent sont incroyables, — et si vous les entendiez expliquer leurs affaires, vous diriez vraiment, qu'à l'exception d'eux seuls, il n'y a dans le monde que voleurs et fripons. Dieu sait si elle ne vous a pas, en effet, dit tout cela par crainte que vous ne veniez les voler, et pour vous faire comprendre qu'on se tient sur ses gardes; mais ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de rire de ces sottises et de les laisser avec leur prudence, — peut-être sont-ils plus mauvais que bien d'autres.
Le père et le fils continuèrent à s'entretenir de différentes choses. Lorsque minuit sonna à la tour de Saint- André, ils ne paraissaient pas encore disposés à cesser de travailler, bien que Willem eût plus d'une fois penché la tête sous le poids d'un sommeil insurmontable^
A cette même heure de minuit, un jeune homme, du nom de Jean Bruggelincli, quittait un caljaret voisin du
Marché aux Poissons. Comme il était resté plus tard que d'habitude et qu'il craignait probablement une verte semonce, il marchait vite dans Tobscurité. C'était le tils du tonnelier du Marché aux Œufs. Il gagna par la rue des Orfèvres le Grand-Marché, longea la Place Verte, et approcha bientôt de la maison paternelle. Mais au moment même où il portait la main à la sonnette, il entend dans le silence de la nuit un bruit étrange et semblable à celui d'un objet d'argent qui tombe et résonne sur la pierre. 11 cherche à percer des yeux dans l'obscurité tant bien que mal, et voit un homme qui marche sur la pointe des pieds et se glisse le long des maisons. Cet homme porte un sac sur le dos; sa casquette blanche est la seule chose que Bruggelinck peut distinguer de son costume j peut-être eût-il réussi à mieux reconnaître ce mystérieux travailleur nocturne, mais déjà celui-ci avait disparu au coin de la rue.
Jean Bruggelinck ne péchait pas par excès de courage. Bien qu'il se tînt pour convaincu qu'on commettait ou qu'on avait commis un vol dans le voisinage, il se hâta de tirer la sonnette afin de rentrer chez lui. Il raconta au domestique qui lui ouvrit ce qu'il venait de voir et d'entendre. Le domestique prétendit qu'il eût dû pour le moins crier : Au voleur ! et qu'ils avaient encore un devoir à remplir, celui d'aller voir où les voleurs étaient en train de faire leur coup, et de leur donner la chasse. Quelque peu d'attrait que l'expédition proposée eût pour Jean Bruggelinck, il suivit pourtant le domestique dans la rue, et lui indiqua la place où il pensait que le premier bruit s'était fait entendre.
Parvenus devant la demeure de monsieur Standel , il» virent que le soupirail de la cave était brisé et la porte de la maison toute grande ouverte. Le domestique se mit à agiter violement la sonnette, dont le bruit réveilla monsieur Standel, qui ouvrit une fenêtre et demanda ce qu'on lui voulait ; mais il n'eut pas sitôt entendu la réponse du domestique : Votre maison est forcée , vous êtes volé ! qu'il retira la tête et se mit à crier et à se lamenter à rintérieur comme si on Tassassinait.
Quelques instants après, il descendit avec sa femme, n ouvrit la porte et courut avec sa lumière au petit cabinet qui donnait sur la rue. Les deux époux poussèrent de lamentables gémissements et s'arrachèrent les cheveux de désespoir : toute l'argenterie et une bonne partie de linge neuf avaient disparu.
Au milieu de ses plaintes sur la perte qu'elle venait de faire, la femme ne cessait de crier :
— Il le paiera, l'hypocrite fripon ! Il le paiera cher, le voleur !
Tandis que chacun, même son mari^ s'étonnait de ses incompréhensibles exclamations, elle ouvrit avec précipitation tous les tiroirs de l'armoire et vit, à son grand chagrin, que les voleurs n'avaient oublié de prendre rien qui eut quelque valeur.
Au-dessus du meuble, elle trouva un outil qui, selon toute vraisemblance, avait servi à en fracturer la serrure. Tremblante de colère, elle examina pendant quelque temps l'objet découvert. Son mari lui demanda en ce moment si elle connaissait le voleur? Pour toute réponse elle lui montra l'outil : c'était un de ces croche Is
de îa forme d^un S avec lesquels les peintres en bâtiments suspendent leurs pots de couleur à réchelle.
— Ah ! s'écria monsieur Standel, est-ce ainsi? Nous en savons assez^, maintenant ! Maudit Hensmans ! Hypocrite !
Et se tournant vers Bruggelinck, il lui demanda :
— Quelle tournure avait le voleur? N'était -il pas grand ?
— Oui, passablement. •
— Voyez-vous bien, s'écria madame Standel.
— N'avait-il pas une veste grise ?
— Je n'en sais rien. J'ai seulement remarqué trèsbien qu'il portait une casquette blanche.
— C'est lui, le coquin! s'écria la femme. Une casquette blanche ? Il n'en a pas d'autre ! Je m'en doutais bien. On ne pourrait plus se fier à son propre père par le temps qui court. Mais nous verrons s'il en sortira sans marque à l'épaule, dussions-nous y dépenser la moitié de ce que nous possédons !
Monsieur Standel ne disait mot; mais, le visage sombre et rouge de colère, il grommelait et maudissait k voix basse.
Voyant que Bruggelinck et son domestique se préparaient à retourner chez eux, il courut précipitamment dans une autre chambre, et en revint avec deux pistolets.
— Laisse; ries venir ! s'écria-t-il ; je donne deux napoléons aux p auvres si je puis en abattre une couple aujourd'hui !
Après avr^ir demandé à Bruggelinck s'il maintiendrait
UNE ERllEUR JUDICIAIRE. 133
devant la justice les déclarations qu'H venait de faire ^ il le conduisit jusqu'à la rue, rabaissa le couvercle sur le soupirail et ferma la porte de la maison.
Malgré leur grande richesse, les Standel étaient extrêmement avares et intéressés. La peiie de quelques pièces d'argenterie était pour eux un affreux malheur qui navrait leur cœur.
Quand les deux époux se trouvèrent seuls, ils ne se mirent pas à pleurer; mais dans le regard de tous deux brilla un éclair de rage : ils se comprenaient Tun Tautre très-clairement. L'avarice n'était pas le seul vice de ces gens : la méchanceté et l'esprit de vengeance avaient sur eux le même empire. Dès qu'ils crurent connaître la personne qui les avait volés , ils oublièrent pour un instant la perte qu'ils avaient subie pour s'abandonner entièrement à leur soif de se venger. Le voleur, l'hypocrite devait être marqué, pendu, roué, embroché, les Standel dussent-ils pour atteindre ce but se réduire à la mendicité ou payer des scélérats pour commettre un meurtre par guet-apens. Qu'ils pussent ou non convaincre le coupable présumé devant la justice, peu importait à l'affaire; ils étaient convaincus eux que leur soupçon était fondé , — et ils voulaient se venger, le monde entier se soulevât-il contre eux. Standel continuait à blasphémer et à maudire en tournant et retournant les pistolets d'un air menaçant. Sa femme parlait mr le même ton, et cela dura jusqu'à ce que tous deux, îas de fureur, se missent à réfléchir avec plus de calme, mais toujours avec une vive irritation, aux moyens qu'ils emploieraient pour fournir la prouve irréfragable que
nul autre que Lambert Hensmans ne les avait volés. Que ces moyens fussent légitimes ou non, ils s'en souciaient fort peu, pourvu qu'ils y trouvassent Tespoir de recouvrer ce qu'on leur avait volé et de faii'e monter le voleur sur Téchafaud.
Au point du jour, madame Standel sortit de chez elle. Elle rentra une demi-heure après, accompagnée de deux vieilles femmes qu'elle introduisit dans le cabinet auprès de son mari. Celui-ci ouvrit la porte d'une autre chambre voisine de la petite pièce, et après y avoir fait entrer les femmes, il leur dit :
— Vous resterez ici derrière la porte, entendez-vous; je la laisserai à demi ouverte. Le voleur ne tardera pas à venir. Écoutez attentivement et retenez bien ce que vous lui entendrez dire; car il vous faudra en rendre témoignage devant la justice. Mais cachez-vous bien derrière la porte pour qu'il ne vous voie pas, autrement il n'oserait faire aucun aveu.
Les deux vieilles femmes promirent de se conformer à ses recommandations; cependant, pour plus de sûreté, madame Standel s'installa avec elles derrière la porte.
Entre-temps monsieur Standel se promenait de long en large dans le fameux cabinet. Il tremblait' visiblement, soit de colère, soit d'anxiété; une ardente rougeur enflammait son front chaque fois qu'il consultait sa montre. Enfin , l'heure approchait, sans doute, car
son émotion devint plus vive encore , et il écoutait avec une fiévreuse attention si aucun bruit ne se faisait entendre à la porte de la rue.
Il se retira dans un coin du cabinet, et, la face tournée vers le mur, il plongea la main dans la poche de son habit. Il en retira un pistolet dont il arma le chien avet^ un rire méchant, et murmura d'incompréhensibles imprécations. Tout à coup il tressaillit des pieds à la tête, et remit à la hâte le pistolet en poche , la sonnette venait de retentir, et c'était assurément celui qu'on attendait.
IMadame Standel alla ouvrir, et s'empressa de rejoindre les autres femmes.
Lambert Hensmans, qui arrivait pour continuer à peindre la façade, ne se doutait naturellement pas de l'infernale conjuration tramée contre lui; il entra sans défiance dans l'allée, poussa la porte du cabinet, et allait se pencher vers ses pots de couleur ; mais le foudroyant regard de monsieur Standel le saisit tellement qu'il se releva et resta debout tout interdit et fixant sur l'avare un regard interrogateur. Monsieur Standel ne lui donna pas le temps de réfléchir; il s'élança sur lui avec un cri rauque, l'empoigna par le collet, et l'attira plus avant dans le cabinet en criant avec une colère croissante à l'ouvrier stupéfait :
— Misérable scélérat ! tu vas avouer à l'instant que cette nuit tu t'es introduit ici par effraction. — Et tu rapporteras ce que tu nous as pris, voleur, ou sinon je te livre incontinent aux mains des gendarmes.
Lambert Hensmans fut tout étourdi par cette rud«
secousse et par cette brusque et insultante apostrophe ; cependant, il répondit d'une voix que Témotion faisait trembler :
— Moi, m'étre introduit par force ici ? Oh ! mon Dieu, monsieur, lâchez -moi; je ne sais ce que vous voulez dire.
— Ah ! tu ne sais ce que je veux dire, hypocrite ! vociféra monsieur Standel avec rage. Tu ne le sais pas? C'est ce que nous allons voir !
A ces mots, il tira de sa poche le pistolet armé ; il le posa d'une main sur la poitrine de l'ouvrier épouvanté, tandis qu'il le tenait de l'autre main par la cravate , et s'écriait d'une voix furieuse :
— Avoues-tu le vol? Rapporteras-tu ce que lu as volé? L'as-tu fait, oui ou non? Vite ! vite !
La pâleur de la mort se répandit sm* le visage de Lambert Hensmans; il croyuit en effet sa dernière heure arrivée, et fut tellement effrayé à la vue de l'arme meurtrière, qu'il n'eut pas la force de la détourner de sa poitrine.
Sur une nouvelle menace de monsiem» Standel, il balbutia d'une voix entrecoupée :
— Ah ! je ne dis pas que je ne l'ai pas fait. Je rapporterai la chose si je la trouve.
Le pistolet s'appuya fortement sur son sein.
— L'as-tu fait; oui ou non ? Vite, avoue !
Les dernières forces du malheureux artisan parureoat l'abandonner, et il murmura :
— Je l'ai fait!
Ces paroles fatales étaient à peine sorties de sa bouche
que monsieur Standel le traîna par le collet jusque dans le corridor, le jeta à la porte de la maison et ferma la porte derrière lui.
Lambert Hensmans s'en alla droit devant lui d'un pas chancelant jusqu'à ce qu'un mur l'arrêtât. L'ouvrier anéanti avait tout à fait perdu conscience de ce qu'il faisait; il ne se sentait plus vivre. Tout ce qu'il venait d'entendre, ce qui lui était arrivé, tournoyait dans sa tête brûlante. Un instant il resta comme pétrifié contre le mur; peu à peu cependant le nuage qui obscurcissait son intelligence se dissipa , car à mesure qu'il redevenait maître de ses sens bouleversés, un douloureux sentiment de honte oppressait sa poitrine , et son œil effrayé plongeait profondément dans l'abîme de l'infamie.
Quelque pauvre , quelque humble qu'il fût, l'affront qu'il venait de dévorer lui perçait le cœur comme un coup de poignard. Lui un fripon ! Lui traité comme un chien, accusé d'être un voleur de nuit! — Infortuné père ! En ce moment il songe à ses enfants bien aimés ,
à son noble et généreux fils, à sa vertueuse femme
Il porte les mains à son visage et se met à pleurer amèrement.
Peut-être fût-il resté longtemps da»s cette attitude si un passant ne l'eût pris par le bras et ne lui eût dit :
— Qu'avez-vous donc, mon ami?
La confusion le poussa alors à quitter le mur contre lequel il était appuyé. 11 comprima sa douleur, baissa profondément la tôte et s'en alla , sans oser lever les yeux, jusque chez lui. Là il se laissa tomber sur une chaise , attira sur ses genoux ses deux petits enfants &t
versa un torrent de larmes sur les pauvres innocents qui pleuraient avec leur père sans savoir quelles terribles tortures déchiraient son cœur.
D'une voix entrecoupée et pleine de sanglots, l'ouvrier raconta à sa femme ce qui lui était arrivé. Elle aussi , Fexcellente mère, remplit la chambre de plaintes et de cris d'indignation. Cependant elle ne concevait pas qu'un plus grand malheur attendît son mari. Il était innocent, et, à ses yeux , il ne suffisait pas d'être accusé par de méchantes langues pour passer pour un voleur, quand on a été connu toute sa vie pour un honnête homme. On ne pouvait rien faire à Lambert : les lois existaient, pour les riches comme pour les pauvres; — sans doute l'outrage reçu était grand et douloureux à supporter; mais avec une conscience pure on pouvait se mettre audessus de l'affront et mépriser d'infâmes diffamateurs.
Tel était le sens des paroles que la femme d'Hensmans adressa pour le consoler à son mari affligé. Il sentit, en effet, que ces réflexions amoindrissaient sa douleur; mais quelle que fût leur puissance, même deux heures après, elles n'avaient pas chassé de son esprit la profonde inquiétude qui l'agitait. Un autre manquait pour lui rendre courage : seul , son fils Willem pouvait lui conseiller ce qu'il avait à faire et conjurer le danger qui le menaçait. Ce fut dans cette conviction qu'il dit à sa femme d'aller trouver Clara et de la prier d'envoyer la servante à l'étude de Willem pour lui dire de revenir à la maison.
La mère avait fait le message et venait de rentrer lorsqu'elle vit tout à coup son mari pâlir comme un
UNE RRREUR JUDICIAIRE. 139^
mort. II jeta un grand cri, s'élança vers rescalicr, et en gravit les marches en courant. Ne comprenant rien à son émotion, sa femme voulût le suivre ; mais une terrible apparition la cloua sur sa chaise. Quatre gendarmes, accompagnés de deux officiers de justice d'un rang supérieur, pénétrèrent au même instant dans la chambre , au grand effroi de Thérèse et d'Ursule, qui se réfugièrent dans le coin du foyer en poussant les hauts cris.
Les gens de justice demandèrent à plusieurs reprises à la femme anéantie où se trouvait son mari; mais d'abord elle ne les entendit pas. Enfin, elle s'écria d'une voix navrante :
— Ah! messieurs, il est innocent : il ne l'a pas fait... Ah! ne l'emmenez pas, pour Tamour de Dieu! Il 3n mourrait. . .
Elle tomba à genoux devant la personne qui semblait commander aux autres, et voulut, dans son ignorance, la supplier de lui accorder la liberté de son mari ; mais un déchirant cri de désespoir retentit soudain sur l'escalier.
Les gens de justice laissèrent là la pauvre femme et montèrent à la hâte. A coup sûr l'ouvrier égaré devait faire une vigoureuse résistance, car on entendait les sabres des gendarmes traîner de çà de là sur le plancher, et mille exclamations se succédaient rapidement. La malheureuse femme avait pris ses deux enfants sur les genoux et se cachait la tête entre leurs corps. Pauvre femme, on eût dit que le monde entier s'était écroulé sur son cœur ! Elle n'entendait ni les lamentations de ses enfants terrifiés , ni le bruit de la lutte engagée à
l^étage supérieur, elle n'entendait que la voix de son mari qui l'appelait par son nom d'une voix déchirante !
Une autre chose pourtant perça son cœur encore plus douloureusement et l'arracha à sa prostration. Hélas? hélas ! quel funeste spectacle ! Elle voit son mari la pâleur de la mort sur le visage ; ses bras sont liés sur le dos, et deux gendarmes, le sabre nu, le surveillent !
Voilà ce que voit la mère qui se sent mourir ; elle s'affaisse de nouveau sur le plancher et semble vouloir ramper aux pieds des gendarmes; mais non, elle se lève, embrasse son mari, court jusqu'à la cheminée, lève les mains vers l'image de Dieu crucifié, et tombe comme une morte dans les cendres du foyer.
Un des gendarmes entraîne la mère inanimée loin du feu et appelle dans la rue une femme pour lui donner des secours.
Ah! cette douloureuse scène dure trop longtemps; mais on est occupé à faire des perquisitions dans la maison , — et comme on ne peut rien découvrir, cela ne va pas vite.
Pendant ce temps, le prisonnier souffre toutes les tortures de l'enfer, sans qu'une plainte, sans qu'un soupir même s'échappe de sa poitrine. Il se baisse et livre, insensible, sa tête aux embrassements désolés de ses enfants. La tombe s'ouvre devant lui, — son honneur est perdu, — il est mort au monde entier.
Enfin, les gens de justice descendent l'escalier et donnent le signal du départ. Depuis quelques instans Lambert Honsmans a oublié ses enfants pour fixer un œil hagard sur sa femme, qui, évanouie, la tête penchée en
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arrière, gît devant lui appiivée sur le bras d'une étrangère. F.n ce solennel moment, où il va quitter son humble demeure pour franchir le seuil d'une prison, le cœur de Lambert Hensmans saigne à la fois par toutes les blessures de son affection paternelle et de son honneur anéanti ; il supplie qu'on le laisse une fois encore s'approcher de sa femme, pose un baiser sur ses lèvres plombées, et prononce un sombre et morne adieu. Peutêtre cette dernière secousse, plus forte encore que les autres , lui a-t-elle fait du bien , car des larmes abondantes jaillissent de ses yeux.
Thérèse et Ursule se sont cramponnées à ses jambes, et ni prières ni menaces ne peuvent les décider à lâcher prise. Elles sentent bien, les pauvres petites, que ce sera pour longtemps ! Un gendarme détache de force leurs faibles bras et les contient dans la chambre, tandis que les autres emmènent leur père hors de la maison.
Devant la porte et plus loin dans la rue deux cents personnes au moins attendent avec curiosité. Elles font grand bruit, et de vives conversations sont engagées sur les motifs de la venue des gendarmes. Mais dès que Lambert Hensmans apparaît, les mains liées derrière le dos et pleurant amèrement, un sentiment de pitié serre tous les cœurs ; cependant, pas un seul d'entre les spectateurs ne pense que le prisonnier puisse être innocent : tous, même ses amis du voisinage, se bornent à le plaindre pour le crime qu'il a commis. Quelques voix s'écrient bien : Est-ce possible ! Qui eût cru cela ! Il n'était pourtant pas si fort dans le besoin ! Déjà le vol est expliqué dans la foule avec toutes ses circonstances, et l'oR
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raconte aussi que Lambert Hensmans a avoué le fait. Nul ne sait connnent cet aveu lui a été arraché par des menaces de mort, parce que les deux vieilles femmes qui ont répandu la nouvelle ignorent elles-mêmes cette circonstance capitale.
Qui pourrait décrire la mortelle confusion qui mordit au cœur l'artisan infortuné quand, au premier pas qu'il fit dans la rue, il vit ces centaines d'yeux fixés sur lui ? Lui, dont la vie avait toujours été si pure et si laborieuse, il lui fallait passer comme un forçat au milieu de ses voisins et de ses amis ! Ces yeux pleins de curiosité, parmi lesquels pas un seul regard ne trahissait la foi à son innocence, firent fléchir sa tête sur sa poitrine, et il ne la releva plus avant d'être sorti de la foule et bien au delà de la maison qu'habitait Clara.
Silencieux et affligé, le prisonnier avec ses gardes traversait la rue des Bogards pour se rendre à la maison d'arrêt dans la rue du Couvent , quand soudain un cri retentit :
— Mon père ! mon père !
Et un jeune homme repousse violemment les gendarmes pour s'élancer au cou du prisonnier.
Willem, obéissant au message que lui avait transmis la servante de Clara, avait quitté son étude et se hâtait de regagner la maison , inquiet, à la vérité, du motif pour lequel son père le faisait appeler à une heure aussi indue, mais ignorant complètement ce qui s était passé. De loin déjà il avait vu le voleur venir dans la rue -, mais la possibilité de ce qu'il voyait était si loin de son esprit, qu'il n'avait reconnu son père qu'au moment où il en
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était très-rapproché. Alors iin coup terrible Tavait frappé; tous ses membres s'étaient violemment contractés, et il s'était arrêté un instant, frémissant de douleur et dô rage , avan* de pouvoir s'arracher de la place où il se trouvait et \oler les bras ouverts vers son père.
Il s'était suspendu à son cou en balbutiant des paroles inintelligibles, comme un homme privé de raison, et bien que Lambert Hensmans s'efforçât de le calmer, il n'y pouvait réussir. Il serrait son père dans ses bras avec une sorte de rage ; ses yeux lançaient d'ardents éclairs sur les gendarmes, et, l'écume à la bouche et les dents serrées , il semblait les défier de lui enlever le prisonnier.
Les gens de justice, qui au cri de : Mon père ! avaient compris quel était celui qui se jetait au cou du malfaiteur, avaient par pitié laissé faire le jeune homme; mais l'attitude de celui-ci devint si menaçante, et cette scène attirait tant de monde, qu'ils jugèrent nécessaire d'éloigner Willem. Deux gendarmes le détachèrent de son père avec une force à laquelle il ne pouvait résister et le repoussèrent en arrière. U se défendit avec fureur, bien que, par compassion pour son affreuse douleur, les gendarmes le traitassent avec toute la douceur possible. Pendant ce temps, les autres emmenaient le prisonnier.
Tout à coup Willem remarqua que les mains de son père étaient liées sur le dos. Cette vue lui arracha un cri horrible et surexcita ses forces : il rejeta les gendarmes loin de lui, tira un couteau de sa poche, s'élança vers son père et coupa la coixle avant qu'on eût le temps de l'en empêcher; mais au même instant les gendarmes
ni OEUVRES DE HENRI CONSCIENCE.
s'étaient de nouveau emparés de lui, et lui avaient enîevé le couteau. Sur un ordre du chef, on le contint cette fois sans ménagement, et quelque force qu'il eût pu déployer, il ne lui eût plus été possible de s'arracher aux mains de ses gardiens, qui lui serraient les poignets eomme dans un cercle de fer. Et cette force n'était même plus nécessaire; car, à cette heure, le jeune homme marchait la tête haute et comme avec orgueil derrière son père. Il avait compris que l'ordre était donné de le conduire aussi à la maison d'arrêt, et il souriait de joie, l'infortuné ! Cependant, il y avait dans son sourire quelque chose d'un mourant ou d'un assassin, quelque chose de venimeux qui faisait frémir. Son cerveau était assurément troublé, car ses paroles et ses cris ressemblaient plus au langage de la folie qu'à celui du seTitiment et de Ja raison. Une seule fois son père avait tourné la tête vers lui; mais les yeux injectés de sang de Willem et la mortelle pâleur de son visage avaient glacé d'effroi Lambert Hensmans, et il n'osait même plus regarder son malheunnix enfant.
On arriva devant la maison d'arrêt au milieu d'un immense concours dé peuple. La porte du terrible séjour d'expiation s'ouvrit pour le père et pour le tils, et se referma derrière eux comme une tombe.
La foule demeura quel(|ue temps encore à regarder Louche béante ; puis, pou à peu, chacun s'en alla de son côté, et la rue du Couvent reprit son aspect accoutumé.
La porte de la prison s'ouvrit bientôt après, et deux gendarmes amenèrent le jeune Willem au dehors. Après
Vavoir conduit pendant quelques pas dans la rue, ils le baissèrent et tournèrent par la rue des Dominicains.
Le jeune homme stupéfait regarda autour de lui comme s'il eût été affligé de recouvrer sa liberté. Il se dirigea d'un pas incertain, et en chancelant comme un homme ivre, vers la porte de la prison ; mais la sentinelle le repoussa brusquement.
Il s'arrêta, et fixa un regard désespéré sur ces noires murailles derrière lesquelles son père mouillait de ses larmes l'humide pavé d'un cachot. Alors d'affreuses pensées de mort et de haine contre la société lui passèrent par la tête sans qu'il sût pourtant sur qui venger le malheur de son père. Après être demeuré longtemps dans cette morne contemplation, les images de sa mère et de ses petites sœurs flottèrent aussi sous ses yeux. Une douleur plus calme, mais aussi profonde, s'empara de lui, et il quitta la rue du Couvent en courant comme un insensé.
Le notaire, son patron, l'aimait comme un jeune homme diligent et d'un bon naturel. Ce fut à lui que le pauvre garçon courut raconter ses chagrins. Celui-ci le plaignit avec l'accent d'une sincère pitié, et cependant, comme ses paroles percèrent le cœur du jeune homme ! Conmient ! il se refusait à croire absolument à l'innocence de son père ! La justice prononcerait ! Cette réserve blessa tellement Willem qu'il quitta même son maître en proie à une vive colère, pour voler vers sa mère. Chemin faisant, il rencontra beaucoup d'amis et de connaissances qui savaient déjà la catastrophe ou qui l'apprirent par lui. Partout, chez tous le même
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doute 1 Lui fallait-il donc haïr et maudire le monde entier pour son injustice? Et peut-être aussi Clara! Ohl non^ — son cœur lui disait non , — sa foi dans la constance de sa bien-aimée ne chancelait pas encore.
Ce fut les yeux à demi fermés de confusion et la tête .baissée que Willem approcha de sa demeure. Il ne trouva personne en bas : la solitude de la tombe régnait à cette heure dans cette même chambre où la veille tant de joyeuses paroles avaient été adressées à Toreille d'un père chéri. On entendait en haut sangloter et soupirer.
Willem, tremblant et le cœur palpitant, monta l'escalier. Un plus grand malheur Taurait-il frappé? Ciel! sa mère! L'affreux coup l'aura tuée...
La pauvre femme était, en effet, étendue sur un lit; Clara tout en larmes était assise au chevet, et tenait sur jses genoux Thérèse et Ursule.
— Ma mère ! ma mère chérie ! s'écria Willem dans cin paroxysme de désespoir en s'élançant vers le lit.
La femme ouvrit les yeux et sourit doucement à son iils. Il saisit sa main, y posa un ardent baiser, appuya sa tête sur cette main aimée, et, penché sur le lit, arrosa de larmes amères les doigts de sa mère, jusqu'à ce que son cœur fût un peu soulagé des mortelles souffrances qui le déchiraient.
UNE ERREUR JUDICIAIRE. Hl
KAREL MCERENS A WILLEM HENSMANS A ANVERS.
Paris, 29 septembre 1812.
Malheureux et toujours chex ami,
Je commence cette lettre sans savoir si je pourrai l'achever. Mes larmes coulent sur le papier, et il en est ainsi depuis quatre jours^ depuis que j'ai essayé de prendre la plume pour te répondre. Ah ! je ne puis y croire ! Ton père arraché de chez lui par des gendarmes ! garrotté ! accusé de vol avec eifraction ! C'est impossible ! et pourtant, hélas ! c'est ainsi !
Pauvre Willem , le désespoir t'a-t-il si profondément abattu que tu aies osé douter de l'intérêt que prend ton meilleur ami à ton malheur ? Pourquoi m'adresser une lettre qui devait m'accabler du plus vif chagrin ? — Je te pardonne, mon frère chéri. — Si tout le monde t'abandonne^ si chacun se défie du fils d'un innocent accusé, ici, Willem, ici, tu trouveras un cœur dans lequel tu pourras toujours épancher tes douleurs, un cœur qui réclame sa part de tes souffrances et qui te vouera toujours une ardente et fidèle affection. Ne l'épargne pas : il a partagé tes joies, il faut qu'il pleure alors que tu souffres.
Infortuné ami, tu me demandes des consolations! Il y a deux jours, j'errais aussi sans espoir, mesurant de
Toeil la profondeur de ton désastre j moi aussi je rougissais de honte en rencontrant des visages connus, comme si une ineffaçable ignominie m'eût été infligée; et dans mes nuits sans sommeil, les larmes silencieuses du désespoir baignaient aussi mes joues. Ta déchirante lettre, dont chaque mot semble de feu, m'avait précipité dans l'abîme sans fond du découragement. Mais aujourd'hui l'espérance et la raison sont venues se mêler à ma douleur, — et j'ai souri comme si elles murmuraient à mon oreille que ton père avait déjà recouvré sa liberté ou la recouvrerait bientôt. Cette pensée m'a consolé et doit te consoler aussi, Willem. L'innocence de ton père sera reconnue, cela est certain; et si tout le monde semble douter aujourd'hui de sa probité , ne maudis pas pour cela l'humanité, mon ami. Tu verras, dès qu'on saura qu'il est innocent, on lui vouera une plus grande estime qu'auparavant, — et il n'y aura qu'une voix pour le plaindre. Alors votre vie reprendra son cours accoutumé; ce malheur te laissera bien le souvenir des douleurs de la séparation, mais aussi celui des joies du retour...
Ah ! Willem , bien que ces perspectives pleines d'espérance doivent se réaliser infailliblement, je dois cependant me faire violence pour les écrire. Je sens aussi un irrésistible penchant à m'abandonner sans résistance au chagrin et à laisser couler les larmes qui perlent dans mes yeux ; ce n'est pas bien pourtant à nous de ne pas songer que Dieu veille sur l'innocent, et de consentir à voir le sombre nuage qui pèse sur l'horizon tandis que le soleil de l'espérance brille tout à côté.
Il faut que je te parle aussi de ta pauvre mère, n'est-ce pas? Je sens au chagrin qui m'oppresse que la vue de sa douleur te déchire le cœur; mais, Willem, tes craintes sont chimériques et sans fondement. Ne comprends-tu pas par vcs propres émotions que ce coup foudroyant devait au premier moment ébranler fortement le système nerveux de ta mère, et que, si elle est aujourd'hui SI calme et si insensible en apparence, rien ne peut te faire présumer que l'altération de son esprit durera? N'accrois donc pas ton malheur, comme tu le fais, par cette terrible appréhension.
Ce que je viens d'écrire m'a soulagé. Je sens intérieurement que nous avons tort de nous laisser aller au désespoir. Sans doute, je le sais , il y a dans le malheur même qui nous frappe des raisons suffisantes de mourir de honte; mais il faut que je console mon pauvre ami et que je renferme dans mon cœur ma propre souffrance. Fais-en autant, cher Willem; songe à Dieu, qui là-haut veille sur ton père innocent et ta mère accablée; ne doute pas de son assistance, et savoure d'avance la certitude que bientôt ton père reviendra dans tes bras, lavé de l'affront qu'on lui a fait et doublement estimé comme la malheureuse victime d'une erreur.
J'ai prié Dieu pour Clara! Qu'il bénisse Fange qui verse sur vos blessures le baume de sa douce affection !
Hélas ! il me faut fermer ma lettre : des larmes m'échappent de nouveau comme si je te disais un déchirant adieu. Oh ! Willem, si tu savais combien je souffre de ta
douleur ! Embrasse ta mère et tes petites sœurs en mémoire de moi, et toi, crois et espère dans la parole de ton ami affligé.
Karel.
WILLEM HENSMANS A KAREL MQERENS A PARIS.
Anvers, 15 janvier 1813.
Cher et fidèle ami.
Enfin, demain on décide du sort de mon père! Demain on saura si je suis le fils d'un voleur de nuit ou d'un ouvrier innocent! Demain je serrerai dans mes bras mon père libre, ou un même arrêt le vouera à Téchafaud et à Tinfamie.
Qu'il est affreux, ami, de se trouver pendant quatre longs mois avec sa mère et ses sœurs , en présence de Tenfer, sans savoir si on en subira oui ou non éternellement les tortures ! Le cœur me bat depuis huit jours comme s'il allait se briser; mais j'ai du courage pourtant. Mieux vaut cette lutte décisive contre un monde calomniateur que ce lent espoir et cette éternelle agonie de l'incertitude. Qu'on me dise que mon père est un voleur! — qu'on attache cette noble tête au poteau d'infamie et qu'on la livre aux outrages de la multitude , — qu'on brise le cœur de ma mère, qu'on jette l'anathème
sur mes sœurs innocentes, comme sur la race maudite d\m scélérat; mais qu'on ne nous laisse pas du moins ensevelis plus longtemps sous le linceul de plomb du doute ! Jour de demain, tu nous apportes peut-être la mort et Topprobre, — et cependant je te souris comme à un jour de miséricorde; — si tu ne nous sauves pas de^ l'abîme du déshonneur, tu nous donneras du moins le coup de grâce!...
Mon Dieu , combien l'homme est faible ! Je m'imaginais que je ne tremblerais pas, et voilà que la plume échappe à ma main frémissante ! Mon courage n'est que de la rage et du désespoir. — Tu ne sais pas, mon bon ami, que les Standel se sont posés nos persécuteurs, que ces ladres diffamateurs ont mis la main à leurs trésors pour arracher par force aux juges l'arrêt le plus sévère. Ils se sont portés partie civile contre mon père. Un célèbre avocat de Bruxelles doit venir prouver que Lambert Hensmans commettait un vol au moment où il sacrifiait son repos nocturne à l'accomplissement d'une oeuvre de dévouement ! Quelle fange et quel venin dans la nature de l'homme ! Les Standel ont forcé mon père, en lui appuyant un pistolet sur la poitrine, à avouer un fait faux. Leur conscience leur crie qu'ils ont par là conmiis un meurtre ; ils pensent aussi à l'innocent ouvrier qui, depuis cinq mois, gémit dans une prison; mais plus le remords les ronge, plus ils font d'eflforts pour étouffer la voix de la conscience. Ils sacrifieront dix fois plus d'argent qu'on ne leur en a volé pour se convaincre eux-mêmes qu'ils ont bien agi. Et pour donner à ces serpents la satisfaction de voir leur perfidie
consacrée légalement, il faut que mon père soit immolé comme un agneau ; il faut que ma mère meure, il faut que mes pauvres petites sœurs... Hélas! il y a des instants où je voudrais être un géant dont la main atteigne au soleil. Avec quel plaisir je briserais la terre pour anéantir à jamais le genre humain...
Pardonnez, ô mon Dieu, et toi, mon fidèle ami, pardonnez à un insensé qui ne sait ce qu'il pense ni ce qu'il écrit. Ah ! souvenez-vous comme il a été, depuis si longtemps, cruellement ballotté sur la mer orageuse du malheur et de rincertitude...
Ma mère sort de son accès de fièvre. Je trouverai du calme auprès d'elle, et peut-être alors pourrai-je t'écrira avec un esprit plus tranquille
Elle va mieux , ma mère. Ses yeux brillent d'un feu extraordinaire; — - peut-être est-ce l'espérance qui la ranime, car son sourire est si heureux et si limpide ! — Ah ! elle est si maigre, cette bonne mère ! Pourtant ses paroles m'ont soulagé; j'ai prié avec elle ; — je me sens fortifié contre ce terrible et suprême jugement de demain...
J'ai longtemps encore pleuré en silence. Notre petite Thérèse, les yeux rougis par les larmes, jouait dans un coin de la chambre, et disait d'une voix toute triste à sa poupée : — Tais-toi , ma petite amie, demain papa revient à la maisonr, et tu auras une belle robe neuve ! Je ne sais, les naïves et innocentes paroles de l'enfant ne m'attristèrent pas, et cependant des larmes jaillirent de
mes yeux; — je le sens, les larmes me font du bien. Ah ! certainement , mes pauvres petites sœurs seraient déjà aussi malades au lit si un ange de bonté ne veillait sur elles comme une seconde mère ! Je t'ai sans doute écrit que les parents de Clara lui ont sévèrement défendu de me parler désormais. Ils ont raison : Tamour d'un fils de voleur ne doit pas profaner cette pure et virginale enfant; j'avais déjà moi-même prononcé cet arrêt contre moi, et j'avais pour jamais caché au plus profond de mon cœur le secret de mon amour. Depuis lors je n^ vois plus Clara ; mais elle fait épier par la servante mon départ pour l'étude, et à peine ai-je dépassé sa demeure qu'elle vole auprès de ma mère. Elte reste des journées entières auprès du lit de la pauvre malade qu'elle soigne et console avec la tendresse et le dévouement d'une fille. Elle lave les vêtements de mes petites sœurs et veille à ce que rien ne manque aux malheureuses enfants. Aussi, si tu savais comme les chères petites sont heureuses lorsque Clara paraît! Quand je reviens à la maison, elle a disparu.
Plus d'une fois déjà un mauvais esprit m'a poussé à rentrer à l'improviste. Mais non, que Dieu détourne de moi cette séduction! M'est-il permis de surprendre l'ange de miséricorde qui descend du ciel pour consoler ma mère? Oh! non, n'est-ce pas, mon ami, je ne dois pas faire cela ? Noble Clara ; elle aime cependant toujours la mère de Willem, et peut-être
Mon père, mon père, pardonnez-moi cet
espoir ! Karel, aie pitié de ton ami insensé : sa tête est pesante^, sa raison égarée. Il est ballotté entre Tespérance et le désespoir, et t'écrit sans but et sans conscience. C'est donc demain, demain! Un bon avocat défendra mon père; il est jeune et d'une noble intelligence. — Tu le connais : à l'époque où nous allions à l'école cbez maître Van de Velde, il était le premier. — Puisse Dieu lui accorder le don d'une saisissante éloquence! Toi aussi, Karel, tu te jetteras à genoux ce soir, n'est-ce pas? Toi aussi, de concert avec nous, tu tendras les mains vers le Juge des juges, et tu prieras pour mon père Mais je m'égare; quand tu recevras cette lettre tout sera déjà décidé. — 0 mon Dieu! puissé-je entendre proclamer, à la face du monde entier, Tinnocence de mon père! Karel, mes cris d'allégresse retentiraient dans ton cœur, et ton cœur dirait ; Il est libre !
Libre ! quel beau mot ! Je ris, malheureux que je suis. Malheureux ! Peut-être. . .
Adieu. Des larmes d'espoir remplissent mes yeux. — A demain,
WlLLKM.
Ce jour-là, le soleil d'hiver s'était levé tout souriant; son disque d'or, quoique rapproché de l'horizon, suivait joyeusement sa route accoutumée dans l'azur d'un ciel sans tache.
Pas de nuage non plus dans l'âme de Willem, et s'il
frémissait toujours d'impatience, ce n'était pas pour engager la lutte contre un monde diffamateur, ainsi qu'v* Favaitécrità son ami. Au contraire, il était intimement convaincu que, quelques heures plus tard , son père recouvrerait rhonneur et la liberté, — l'infortuné jeune homme s'abandonnait comme un enfant à la joie que lui causait cette certitude.
On s'étonnerait à tort de ce soudain revirement dansles dispositions de son âme. Jeune comme il Tétait, douéd'une vive et poétique imagination , riche de toutes les forces d'un noble mais fougueux esprit, la crainte de voir se consommer le malheur et l'infamie de son pèrer pouvait bien précipiter le cours de son sang et surexciter sa nature passionnée; mais son cœur était aussi prêt à recevoir toute autre impression , caj ce cœur renfermait un trésor caché de bonté , de reconnaissance , d'amour de la ¥<e.
Le soir précédent, alors qu'il était assis dans un coiiï obscur de la chambre, l'œil immobile et fixe, Clara était venue s'asseoir à côté de lui et avait serré sa main d'une douce étreinte. De ses lèvres aimées étaient tombées pendant longtemps d'angéliques paroles de consolation , qui s'étaient amassées dans le cœur du jeune homme comme des perles d'amour et d'espérance.
Quand deux harpes se trouvent non loin l'une de l'autre et qu'on tire de Tune d'elles un son, la corde correspondante de l'autre harpe s'émeut d'elle-même et répond par le même son. Ainsi en est-il de deux cœurs en disposition harmonique.
Willem avait longtemps écouté la voix de Clara ea-
silence. Ce n'était pas qu'il fît attention à ses paroles et en suivît le sens logique : loin de là; mais il croyait prêter Toreille à un chant qui le ravissait en extase, — comme s'il eût été la seconde harpe qui recueillait et renvoyait chaque son de la voix amie. Au hout de cet entretien , Willem et Clara avaient échangé un profond regard, et bien que des larmes silencieuses coulassent sur leurs joues, cependant un sourire plein d'espérance s'était dessiné sur leurs traits.
Depuis longtemps déjà ils étaient plongés dans une atmosphère d'espérancii et d'amour lorsque l'avocat qui devait plaider l'innocence de Lambert Hensmans se présenta pour s'entretenir une fois encore avec Willem des moyens de défense. Il lui lut même une partie de son plaidoyer : celui-ci était rédigé avec beaucoup de feu et avec une profonde conviction. L'avocat était jeune et avait une belle et sympathique voix. Pendant la lecture, Willem, s'oubhant lui-même, fut suspendu aux éloquentes lèvres de celui qui avait pris sur lui de sauver et de venger son père innocent ; le pauvre jeune homme trembla, rit, pleura jusqu'à ce que l'avocat finit sa plaidoirie par un émouvant appel aux jurés. Willem se jeta à son cou en l'accablant de mille remercîments, et se mit à courir comme un fou en sautant et en dansant autour de la chambre, et en criant : Mon père est libre î mon père est libre ! Il embrassait sa mère, élevait en l'air ses petites sœurs, et put à peine se calmer, bien que l'avocat s'efforçât de lui faire comprendre que si l'on avait le droit de nourrir le plus sérieux espoir, il ne fallait cependant pas se tenir pour tout à fait assuré du succès,
» attendu qu'on ignorait les moyens que ferait valoir la partie adverse. Rien n'y tit : Willem était en veine d'espoir, et ne pouvait concevoir que personne au monde dût résister à une semblable plaidoirie , pas même les Standel.
Clara, qui ne connaissait qu'imparfaitement la langue française, avait peu compris à la lecture qu'on venait de faire. Cependant, comme elle avait suivi sur la physionomie de l'avocat les émotions qui l'avaient successivement agité, chez elle aussi s'était éveillée une conviction pleine d'espoir; elle aussi était toute joyeuse.
Dès que l'avocat fut parti , Willem et Clara allèrent s'asseoir près du lit de la mère, et le jeune homme se mit à répéter en flamand le plaidoyer. — La nuit vint; Clara fut ramenée chez elle par sa servante. Willem se jeta pour se reposer sur une chaise au chevet du lit de sa mère , et rêva tout éveillé d'un bel et joyeux avenir. Nuit d'insomnie et pourtant bien heureuse nuit ! . .
11 est près de midi. Devant le Palais de Justice stationnent dr^i groupes nombreux qui attendent l'issue d'un important procès qui va incessamment se décider. La salle où siège le tribunal est remplie d'une foule de gens qui écoutent, mais sans rien comprendre à tout ce qui se dit, car on y parle une langue étrangère ; c'est un juge français qui vient faire justice des méfaits commis dans la Flandre conquise.
Sur le banc d'infamie est assis l'accusé; c'est un homme du peuple, un ouvrier. Il penche profondément
la tête : ses cheveux gris retombent sur ses yeux et cachent aux regards curieux le reflet de la honte qui navre son àme. Oh ! que ce doit être pénible î
Infortuné ! on t'a arraché de ta demeure sur la foi . d'une accusation arbitraire, on t'a emmené garrotté par les rues; pendant cinq mois tu as, dans une prison, arrosé de tes larmes le pain des malfaiteurs ; et maintenant on te traîne sur le banc où s'asseyent les assassins; on va décider si tu es un voleur de nuit ou si tu seras rendu à ta femme mourante et à tes pauvres petits enfants ; si l'échafaud te saisira le cou de son carcan de fer, et si le bourreau imprimera sur ta chair la marque ardente de l'éternelle réprobation de la société ; — oui, oui, on va décider de tout cela. On t'accuse... et toi, esclave, — toi, fils d'une race opprimée, tu ne sais ce qui se dit, tu ne comprends pas la langue de tes juges ! Oh! combien tu dois souffrir, Lambert Hensmans ! Et si tu savais ce qui se passe, malheureux, tu lèverais les mains vers Dieu et demanderais vengeance de cette justice dérisoire! Voilà ceux qui ont juré de prononcer sur ton sort selon la voix de leur conscience; il en est parmi eux aussi qui ne comprennent qu'à demi ce qui se dit; car ils n'osent avouer qu'ils ne possèdent pas la langue de leurs maîtres; la vanité, l'égoïsme les fait se jouer sans pudeur de l'honneur, de la vie et du sang de leurs compatriotes ! Que Dieu leur pardonne cette lâcheté : ils ne savent ce qu'ils font !
Et toi , pauvre Willem , toi que je vois parmi les curieux, adossé au mur, tu sais le français, tu entends comment ton père est tour à tour accusé et défendu.
Cela va bien, n'est-ce pas? Tu portes la tête haute, ton regard étincelle de fierté ; le jeune avocat a fait de son mieux contre le retors adversaire qui lui vient de Bruxelles ; il l'a presque vaincu. Le témoignage de tant de voisins et d'amis qui sont venus déclarer que ton père est un modèle de probité; ce témoignage t'a rempli d'espérance et d'un légitime orgueil. Cela va finir. Prends courage : tout va bien. Écoute, le président demande à ton père s'il a quelque chose à ajouter à sa défense. Il est vrai que ton père n'a rien compris; mais ne t'irrite pas de cette sanglante raillerie ! Espère plutôt. — Les jurés se retirent dans la chambre des délibérations. — Ne tremble pas ainsi : ce sera bientôt fait; tu ramèneras triomphalement ton père à la maison. — Attention, le jury rentre...
Hélas ! hélas ! puisse l'affreux cri que tu jettes être ton cri de mort! Puisses-tu ne te relever jamais de ta lourde chute ! Coupable ! Cinq ans de travaux forcés ! l'exposition et la marque! Oui, mon Dieu, oui, c'est bien ainsi !
Vers trois heures de l'après-midi , une jeune fille parcourait d'un pas agité une chambre de l'étage d'une maison voisine de l'habitation de Hensmans. D'abondantes larmes coulaient de ses yeux , et des paroles entrecoupées que dictait la colère ou l'impatience s'échappaient de sa bouche. Elle s'asseyait, se levait de nouveau , s'approchait de la fenêtre ou écoutait à la
porte, et semblait poussée par une secrète et doulouyeuse surexcitation à une inquiète et continuelle agitation. Plus d'une fois elle s'était efforcée de briser la serrure de la porte à l'aide des ciseaux suspendus à son tablier; mais chaque fois, après d'inutiles tentatives, elle se laissait retomber sur une chaise en pleurant amèrement.
Depuis quelque temps elle était assise, comme privée de sentiment, en proie à une horrible pensée; quand elle entendit la serrure grincer, elle s'élança vers la porte pour sortir de la chambre. Une femme déjà âgée la repoussa doucement, entra dans la place et referma la porte à l'intérieur. Puis elle prit par la main la jeune fille affligée et la mena, en lui prodiguant de consolantes paroles, près de la fenêtre, où elles s'assirent l'une auprès de l'autre. La femme dit à la jeune fille :
— Clara, ma chère enfant, écoute donc ta mère. Tu veux absolument aller encore chez Willem Hensmans et tu pleures sans relâche ; mais, parle franchement, cela ne peut pourtant plus se faire, n'est-ce pas? Tu ferais ton déshonneur et le nôtre, mon enfant.
— J'irai cependant, ma mère ! répondit la jeune fiUc avec résolution; j'irai cependant!
— Mon enfant, reprit la femme, comment peux-tu te montrer ainsi? Tant que Hensmans était simplement accusé, je t'ai défendue contre ton père, et t'ai permis de soigner la mère de Willem ; mais aujourd'hui , Clara, aujourd'hui tout le monde le jetterait la pierre si tu osais encore mettre le pied dans cette maison. Chacun sait que Willem et toi vous vous aimez, et nous ne l'avons non
UNE ERREUR JUDICIAIRE. let
plus jamais caché à personne. Que Lambert Hensmans soit innocent ou non, la loi a prononcé. Que dirait le monde si nous permettions que notre unique enfant ait encore des relations avec le fils d'un voleur mis en prison? Vois-tu, ma fille, moi-même j'en mourrais de honte !
— Le monde peut dire ce qu'il veut ! dit Clara en interrompant sa mère. Tant que Willem s'est trouvé heureux et qu'il a eu la perspective de devenir un jour notaire et d'être riche , tout était pour le mieux ; alors, vous et mon père aussi , me laissiez aller chez les Hensmans aussi souvent que je le voulais, — et maintenant qu'il est malheureux, maintenant que tout le monde l'abandonne, je ne pourrais plus même lui dire bonjour, comme si, moi aussi, je le méprisais ! Voyez-vous, ma mère, Willem ne vivra plus longtemps, le malheureux, et le monde entier se soulevât-il contre moi , je ne l'abandonnerai point; il se peut que je me trouve seule à son lit de mort, mais du moins j'y serai. Et si sa mère vient à mourir aussi, alors je serai la mère de Thérèse et d'Ursule, — et si Ton me contrarie, ma mère, savez- Yous ce que je ferai, j'irai à l'éghse me jeter à genoux devant l'autel, et j'y ferai à Dieu même la promesse de ne jamais voir un autre homme de ma vie.
La mère frémit et se mit à pleurer amèrement. Elle ne savait, la bonne femme, s'il lui fallait admirer sa fille ou condamner de pareils sentiments. Au bout de quelques instants, elle dit d'une voix étouffée :
— Clara, pense donc à ton père. Songe que depuis vingt ans il a travaillé du matin au soir comme un es-
clave; il n'a qu'un enfant, toi, ma chère Clara. Il devient vieux, les soucis ont blanchi ses cheveux. Tout ce qu'il a fait, il l'a fait pour toi. Et maintenant que la vieillesse arrive i maintenant qu'il pourrait vivre en paix des épargnes qu'il a faites avec la douce conviction que le sort de son enfant ici-bas est assuré, sa fille unique continuerait à aimer le fils d'un voleur, le fils d'un homme qui doit recevoir la marque ! Si cela était, ton père ne vivrait plus un an. Oserait-il encore paraître dans un estaminet où tout le monde lui parlerait du déshonneur de sa fille? Bien plus, il n'oserait même plus mettre les pieds à l'église !
— Ma mère, s'écria la pauvre fille émue, qui parle d'amour? Croyez-vous que Willem ou moi songions à pareille chose le jour même où son père a été condamné à être exposé sur l'échafaud ? Et même, de notre vie, nous n'y avons songé. Il n'est pas question de cela, ma mère. Mars pensez-y un peu : peut-être Willem est-il étendu sans sentiment auprès du Ut de sa mère ; Thérèse et Ursule gémissent à fendre le cœur, les pauvres enfants ; et au moment où la mort s'apprête à frapper deux malheureux, il n'y a personne pour les sauver ou du moins les consoler! Et moi, que tous ont aimée de toutes les forces de leur cœur, je les laisserais mourir parce qu'ils sont malheureux ? Et puis, voyez-vous, ma mère, peut-être faut-il que je sois là pour arracher un couteau dés mains de Willem ; — vous ne le connaissez pas!
La vieille femme fixa sur sa fille un regard épouvanté, et dit d'une voix tremblante :
— Qu'est-ce? que dis-tu là, Clara?
Les larmes jaillirent comme une source des yeux de la jeune fille; elle embrassa sa mère avec effusion, et reprit d'un ton suppliant, au milieu des baisers :
— Oh ! ma mère chérie , laissez-moi y aller, pour l'amour de Dieu! Vous l'avez aimé aussi, ce pauvre Willem; vous plaigniez aussi la pauvre femme de Hensnians et ses malheureux enfants ! Ah ! laissez-moi y aller ! laissez-moi y aller ! Ce sera la dernière fois, la dernière de toutes, ma bonne mère ! Je reviendrai avant que mon père ne rentre; — je vous bénirai pour cela pendant toute ma vie...
A ces mots, Clara se jeta de nouveau au cou de sa mère, et pleura silencieusement la tête appuyée contre son sein. Bientôt la faible et aimante femme céda aux prières de sa fille et au vif sentiment de pitié qu'ellemême éprouvait pour la malheureuse famille d'Hensmans. Tout à coup elle baisa le front de sa fille , et lui dit avec tendresse :
— Comme ton père sera fâché, Clara, s'il le sait! Mais c'est bien la dernière fois, n'est-ce pas, mon enfant? Je le lui dirai. — Et ne reste pas plus d'une demiheure. Dieu te pardonnera à cause de ton bon cœur...
La brave femme ouvrit la porte et parlait encore que déjà Clara était au bas de l'escalier, et volait vejc» la maison d'Hensmans.
Ul ŒUVRES DE HENRI CONSCIENCE.
WILLEM HENSMANS A KAREL MOEUENS, A PARIS.
Anvers, 16 janvier 1813, minuit.
Tout est consommé, mon bon , mon fidèle ami. Les juges ont rendu leur arrêt : mon père est un voleur... Cinq années de travaux forcés et la marque ! La marque !
Karel;, je suis anéanti : ce jour a tué toute mon énergie j toutes les fibres du sentiment sont brisées dans mon cœur. Oh! j^ai bien saigné par cette profonde blessure; mais elle est fermée, maintenant ; tout est vide en moi. Le croirais-tu, mon ami, je n'ai pas versé une seule larme aujourd'hui, bien que j'aie vu autour de moi le déshonneur, la mort et le désespoir?... Peut-être aussi suis-je devenu un monstre d'égoïsme... Ma mère est à Fagonie : un prêtre est venu tout à l'heure avec la dernière consolation des mourants ; le cierge funèbre scintille dans les ténèbres; deux femmes prient là à genoux, et moi... moi je suis dans cette tombe, les bras croisés sur la poitrine, fixant sur le pâle visage de ma mère un regard insensible, et le sourire sur les lèvres de voir que Dieu la tire de l'abîme de l'infamie. Puissé-je mourir aussi, mon ami i Puisse tout ce qui porte le nom d'Hensmans s'endormir cette nuit de l'éternel sommeil de la mort. . .
Mais non, c'est un vœu criminel, n'est-ce pas? J'ai
tort d'écouter encore la violence de mon caractère, moi qui suis condamné à Téternel opprobre et à b misère. Il vaut mieux abjurer toutes mes idées, tous mes sentiments d'autrefois et me courber humblement sous la main de celui qui nous a frappés. — Clara a dit cela : je le ferai.
Je t'avais écrit avant la venue de cet ange ; ma lettre était pleine de fiel et d'amertume contre le monde , et peut-être, dans ces pages brûlantes, blasphémais-je contre Dieu... Elle est venue, et a su trouver encore au fond de son cœur du baume pour adoucir nos douleurs; qu'elle soit bénie ! Sais-tu ce qu'elle a fait pour m'apporter cette suprême consolation? Elle s'est révoltée contre ses parents ! Son père en a été très-irrité , et a résolu de la conduire dans le pays wallon et de Ty faire enfermer dans un pensionnat. Ne t'étonne pas, mon ami, de la froideur avec laquelle je parle de cela. Le départ de Clara est un bonheur pour moi , et bien qu'elle en doive souffrir peut-être, je m'en réjouis. Son père a raison : entre elle et moi s'est creusé un abîme d'ignominie ; elle ne peut le franchir. Il me suffit de savoir qu'elle du moins demeure convaincue de l'innocence de mon père, et qu'elle ne me méprise pas... Je sens bien que je l'aime encore , que pour elle je passerais à travers les flammes de l'enfer, s'il m'était permis de lui donner cette marque de mon amour ; mais c'en est fait de moi : je n'ai plus le droit de l'aimer ; un vœu de moi souille et profane. Soit donc ! je parlerai d'elle à Dieu seul dans mes prières pour qu'il répande sur elle ses bénédictions. Qu elle se souvienne parfois de notre en-
lee ŒUVRES DE HENRI CONSCIENCE.
fance^ qu^elle verse une larme sur le sort de mon père, et puis rien... plus rien...
Je le sens, on trouve plus de consolation à se soumettre qu'à lutter contre une destinée fatale et inexorable ; j'ai courbé la tête , et ne mesurerai pas la profondeur jusqu'où je m'abaisse.
Parfois l'image de mon père apparaît à mes yeux, parfois un songe me transporte dans sa prison. Alors un tremblement me saisit, et le sang bout encore dans mes veines ; mes dents grincent et je gémis intérieurement, car le profond sentiment de mon impuissance me mord au cœur comme un cruel serpent... Mais cela ne dure qu'un instant, ce n'est qu'une fugitive émotion. Je redeviens calme et je pense à ce que m'a dit Clara... Peut-être y a-t-il encore de l'espoir : nous nous pourvoyons en cassation. Si cela ne réussit pas, nous serons réduits à la dernière misère ; mais qu'importe, ô mon Dieu ! qu'importe cela pour nous, qui nous laisserions tous avec joie couper tous les doigts pour racheter seulement cette affreuse marque ! Dernière planche de salut, nous échapperas-tu aussi ?
J'entends soupirer ma mère... C'est son dernier soupir peut-être! 0 Dieu! non, elle ouvre les yeux? Je vais m'agenouiller près de son lit et prier pour elle. •
La nuit a été bonne. Ma mère ne mourra pas : elle a déjà pu m'embrasser; mais elle est si épuisée, si faible, qu'elle ne peut tenir les yeux ouverts. Thérèse et Ursule sont assises sur des chaises près de son lit et rient de
contentement; elles gardent pourtant le plus profond silence et se tiennent très-tranquilles. Elles sauront plus tard, les pauvres petites, ce que veut dire le nom d'enfant de voleur. A Theure qu'il est, elles sont heureuses que leur mère ait rouvert les yeux.
Karel, je viens de relire cette lettre, et je vois que J6 ne t'ai pour ainsi dire rien dit. Pardonne-moi mon étourderie... Encore une interruption; le notaire me fait appeler. Je ne sais ce qu'il a à me dire ; mais je trem])le. Peut-être un nouveau malheur !
Je suis allé chez le notaire , Karel. Ce qu'il m'a dit a rempli mon cœur de gratitude, et cependant ses paroles m'ont d'abord fait subir de mortelles tortures. Je ne puis plus venir à l'étude : le fils d'un condamné pour vol avec effraction n'est pas propre à un emploi qui repose entièrement sur la confiance publique ; ma présence causerait trop de dommage à mon maître ; — et puis, vois-tu, les Standel l'ont chargé du soin de leurs affaires : ils sont riches et influents. Il m'a dit tout cela avec une paternelle bonté, et je l'ai bien compris. C'est poiu-tant un calice amer pour moi que de songer que désormais je serai repoussé partout, et qu'il me faudra fuir tous mes anciens amis et compagnons. Je ne veux pas y penser, Karel ; j'ai besoin de trop de force et de courage pour veiller sur ma mère et mes sœurs. Je remplirai religieusement cette mission; peut-être y trouverai-je grâce et consolation.
Après que le notaire m'eut bien mis sous les yeux
que je ne pouvais plus paraître à l'étude, il me prit par la main et me dit :
— Willem, que votre père soit ou non coupable , j'ai pitié de vous. Vous méritiez un meilleur sort. Je comprends que ce serait un affreux malheur pour vous si je vous privais des moyens de soutenir votre mère et vos jeunes sœurs : je ne le ferai pas. Demeurez chez vous, et travaillez-y pour moi ; je vous ferai copier des actes ou exécuter d'autres travaux. En tout cas, je continuerai à vous payer votre indemnité annuelle comme par le passé. Vous pourrez facilement la mériter, et tenez, cette combinaison sera encore plus avantageuse pour vous; elle vous permettra d'être toujours auprès de votre mère malade. C'est bien ainsi, n'est-ce pas?
Pour toute réponse j'ai baisé la main de mon excellent maître et ai versé des larmes de reconnaissance. Ah ! cela m'a fait du bien : je sens qu'il me reste encore du courage.
Et maintenant, Karel, ne t'afflige pas de mon malheur... Tu vois que je souffre avec patience et résigna- Dtion. ieu l'a voulu : je m'incline humblement sous sa toute-puissante main. Du fond de ma douleur, du fond de l'humihation et de l'ignominie où je suis tombé, je crie encore vers lui : Soyez béni , Seigneur, de ce que vous m'avez laissé sur la terre un ami comme Karel, un ange comme Clara et un bienfaiteur comme mon maître !
Et puis, ne nous reste-t-il pas un dernier espoir? La cour de cassation cassera peut-être l'arrêt...; d'autres juges reconnaîtront peut-être l'innocence de mon père :
alors il serait délivré et de la prison et de Tinfamie. Ah ! Karel, prie et espère avec nous !
Ton ami, Willem
L'après-midi, Willem fut appelé chez son avocat. Celui-ci était généreux et avait sincèrement pitié de la famille de Lambert Hensmans. Au lieu de se décider à un pourvoi coûte que coûte, il avait, dans la matinée, examiné soigneusement toutes les formes du procès, et découvert, à son grand chagrin, qu'il ne s'y trouvait rien qui pût fournir motif à cassation. îl avait même consulté des jurisconsultes plus âgés et plus expérimen^ tés que lui, afin d'avoir leur avis sur ce point important, et tous lui avaient déclaré qu'il n'y avait pas ombre d'espoir de faire mettre l'arrêt à néant.
C'est là ce que l'avocat disait ^Willem tremblant, qui, cloué sur une chaise, le regardait d'un œil hagard. Lorsque l'avocat lui eut démontré d'une manière irréfutable que tout serait inutile, et que Willem lui-même dut se l'avouer au fond de son cœur, des larmes abondantes jaillirent tout à coup de ses yeux , et il resta longtemps muet et la tête perdue, à pleurer et à sangloter sans prêter attention à l'avocat qui s'efforçait de le consoler. Pauvre Willem , l'espérance s'était envolée subitement de son cœur, et en fuyant elle avait déchiré et fait saigner ce cœur déjà si éprouvé. Jusque-là elle seule l'avait soutenu, lui avait donné courage et pa-
tience. Maintenant, Téchafaud reparaissait à ses yeux ; il revoyait son père mourant de honte, attaché au carcan de fer et le bourreau appuyer Faffreux fer rouge sur son épaule ; mais son âme ne possédait pluij'énergie nécessaire pour se soulever à cette idée. Tandis que ses larmes tombaient sur le parquet, sa tête s'appuyait sans force contre la chaise, et quand il quitta enfin le cabinet de l'avocat, il se tint aux murailles comme un homme ivre. Il se traîna ainsi péniblement, et pour ainsi dire sans le savoir, jusque chez lui, jusqu'au lit de sa mère. Celle-ci lui adressa un regard affectueux et souriant comme si elle avait tout oublié j cela navra tellement le jeune homme qu'il s'éloigna en proie au plus pro-^ fond désespoir, et muet couvrit ses yeux de ses mains.
Depuis longtemps déjà il était debout dans un coin de la chambre, le visage tourné contre le mur, lorsque quelqu'un lui frappa sur l'épaule et l'appela par son nom : c'était une vieille femme du voisinage qui lui tendit une lettre et sq retira aussitôt.
Willem contempla pendant quelques instants le papier plié, comme s'il ne savait ce qu'il tenait en main ; bientôt pourtant un rire ironique flotta sur ses lèvres ; son regard incertain semblait dire avec une amère raillerie : — Encore? La mesure n'est pas assez comble, sans doute? Elle aussi? — Il avait reconnu sur l'adresse de la lettre l'écriture de Clara , et dans son désespoir il ne doutait pas que de là aussi ne lui vînt un coup de poignard. Rien ne devait donc lui rester sur la terre ! Ni ami, ni amie, ni père, ni mère, ni honneur, ni espoir !
Une amère incrédulité se peignit sur ses traits j il déploya le papier et lut :
a Willem,
« Il faut que je vous quitte. Mon père est sorti pour aller prendre une voiture ; encore quelques instants et je serai loin de vous. Tout se tourne contre vous, mon pauvre ami, et peut-être pensez-vous que Clara aussi vous oubliera parce que vous êtes dans le malheur? Cela ne sera jamais ! jamais !
« Je voulais vous dire quelque chose ; mais je n'ose : je tremble; mon front rougit de honte... Je le dirai pourtant... Willem, je vous aime de toutes les forces de mon âme ; mon amour sera éternel. — Je V&i promis à Dieu lui-même !
« Quand vous souffrez, quand vous vous voyez repoussé par tous, songez que Clara prie pour vous et vous demeure fidèle...
a J'entends du bruit ! Mon père est en bas... Un baiser à notre mère, un baiser à chacune de mes pauvre» petites sœurs... Espoir ! espoir !
« Votre amie, Clara. »
La physionomie de Willem ne changea pas d'expression; il contemplait fixement la lettre. Il ne fit pas im mouvement, il semblait métamorphosé en statue de pierre. Sans doute, tout ce qui lui restait de forces vitales s'étaient concentrées au dedans, et là, de son cœur à son cerveau s'élançait probablement un Ilot de pen-
sées et de sentiments qui Tarrachaient tout à fait au monde extérieur. Le silence de la nuit régna longtemps, bien longtemps sur lui et sur sa mère.
Trois jours après, à onze heures du matin, le Grand- Marché était couvert de peuple. Au-dessus des têtes de la foule on voyait au loin briller les sabres des gendarmes, et sur réchafaud couleur de sang un homme était attaché au pilori par un carcan de fer. Le malheureux, couvert de confusion, penchait la tête si profondément qu'on ne pouvait distinguer son visage pale comme la mort.
Non loin de Téchafaud se tenait une femme déjà âgée qui semblait appartenir à la classe aisée de la bourgeoisie ; car son costume se distinguait sinon par l'élégance du moins par la richesse. Elle désignait le condamné avec une sorte de colère et expliquait à d'autres femmes qui l'entouraient qui était le malfaiteur et comme quoi le scélérat avait mérité une peine plus grande encore. Ses paroles ne devaient pas sonner très-agréablement aux oreilles des auditeurs ; car beaucoup d'entre eux , même parmi les plus pauvres, lui jetèrent un regard de mépris et s'éloignèrent d'elle. Gomme elle se laissait aller de nouveau à ses méchants commentaires, une pauvre femme lui dit rudement :
— Vraiment je serais honteuse de faire ce que vous faites... pour une dame ! Gela vient insulter ici ce pauvre homme, et dire qu'il faudrait le faire tirer en pièces par quatre chevaux. Retournez plutôt chez vous, madame,
et demandez à votre conscience si ce n'est pas voui peut-être qui avez attaché le malheureux Hensmant à ce poteau. Ne venez pas railler ici, notre SeigneuT saura bien vous trouver aussi si vous l'avez mérité.
— Je vous prends à témoin^ s'écria la dame en se tournant vers les spectateurs. Et toi, tu me paieras cela, je te connais bien !
— Ne me faudra-t-il pas monter aussi sur Téchafaud? demanda la pauvre femme avec ironie. Voudriez-vous me mettre à moi aussi un pistolet sur la poitrine ? Vous entendez que moi aussi je sais qui vous êtes, madame Standel; mais vous ne valez pas la peine que je vous adresse la parole, et je me moque de vos menaces j entendez-vous cela?
La femme planta là madame Standel et s'en alla. Ses paroles avaient fait une profonde impression sur les spectateurs qui, Tun après l'autre, s'enfoncèrent dans la foule pour s'éloigner de madame Standel. Celle-ci, confuse de l'incident, quitta elle-même la place et s'en fut un peu plus loin se cacher dans un autre groupe de curieux.
Bientôt ses regards se fixent sur l'échafaud. Derrière le pilori le bourreau est occupé à polir ses fers et à les faire rougir au feu; son aide arrache les vêtements du coupable et mot son dos à nu le bourreau s'approche... tous les membres du condamné se contractent convulsivement un cri sourd s'échappe de sa poitrine... son épaule fume... C'en est fait !
C'en est fait ! Lambert Hcnsmans tu es un voleur de nuit j la société t'a pour jamais rejeté de son sein, elle a
iraprimé en lettres de feu sa réprobation sur ta chair frémissante. Plus d'espoir maintenant ! Étouffe, étouffe la voix trompeuse qui te dit intérieurement que ton innocence sera reconnue. Hélas ! à quoi bon ? Qui effacera de ton épaule la marque ardente de l'infamie? Sous la terre même, dans la tombe qui nous rend tous égaux, ton cadavre demeurera marqué comme la dépouille d'un scélérat.
Ah! comme te voilà suspendu à ce cruel poteau; comme tu es faible, exténué ! N'est-ce pas que ton cœur n'a plus de sang ? Tu as perdu tout sentiment de l'existence, et désormais tu vas vivre comme une ombre sans âme, jusqu'à ce qu'une mort appelée de tous tes vœux vienne te délivrer? Et cependant non, la source de tes douleurs est inépuisable : tu peux t'oublier toi-même, mais tes enfants, ta femme ! c'est sur leur sort que tu pleures, tandis que le bourreau détache le carcan d'acier et t'emmène comme une proie sur sa charrette. Ah ! tu sens comment l'hydre du désespoir étreint en ce moment le cœur de ton fils; tu verses des larmes au souvenir de Thérèse et d'Ursule ; tu pries Dieu de laisser mourir ta femme î Oui, car tu sais que le fer brûlant ne t'a pas stigmatisé seul ; il a imprimé aussi sur tous les membres de ta famille une indélébile tache d'infamie. Ainsi l'ordonne la société : tout ce que tu aimes doit être enseveli avec toi dans l'abîme d'une éternelle ignominie !
Cette nuit chacun dormira en paix le bourreau
aussi... les Standel aussi, car chacun a fait son devoir devant la loi et la société.
Toi aussi, Lambert Hensmans, dors bien si la plaie
vive qui couvre ton épaule te laisse reposer; dors bien et ne t'éveille plus avant que Dieu appelle devant soit tribunal ei toi et tes accusateurs.
Ce n'est que là seulement que tu peux espérer justice et réhabilitation l
Après l'exposition de son père^ Tâme de Willem parut reprendre plus de calme. Il remplissait avec une sorte de piété profonde la mission qui lui était échue, et consolait aussi bien qu'il le pouvait sa mère , ses petites sœurs et même son père captif. La plus grande partie de ce que possédait la famille Hensmans avait été absorbée par les frais du procès et par les efforts multipliés qu'on avait faits pour mettre en lumière l'innocence de Lambert. Cependant ils n'étaient pas tout à fait tombés dans la misère, attendu que le salaire de Willem et le produit de travaux extraordinaires qu'il exécutait, suffisaient pour pourvoir à leurs besoins de chaque jour.
Lorsqu'on voyait le jeune Hensmans passer dans la rue, la tête baissée, et qu'on remarquait la froide et indifférente expression de sa physionomie, on s'imaginait qu'il avait accepté son malheur avec résignation, et qu'il s'en était enfin consolé. On se trompait très-fort. Le sentiment sacré du devoir et de l'amour filial l'excitait à travailler toujours et sans relâche pour sa mère et ses sœurs, et à soulager leurs douleurs par son courage apparent. Dans son impuissance à rejeter le fardeau d'in-
famie qui pesait sur lui, il se courbait comme un esclave, et se montrait vis-à-vis de tout le monde résigné et pa* tient. Tel il était à l'extérieur ! Mais au dedans de lui s'amassait goutte par goutte le fiel le plus amer. Il dédaignait ceux qui semblaient le regarder avec pitié ; il haïssait ceux qui le montraient au doigt ; il méprisait ses anciens amis qui paraissaient Féviter. Son monde était un cercle étroit dans lequel il s'enfermait avec sa mère, ses sœurs, Clara, Karel et son excellent maître : en dehors de ce cercle il n'y avait pour lui que fange, perfidie et venin...
Grâce à cette disposition d'esprit, la vie devait lui être horriblement à charge : à chaque pas qu'il faisait dans sa pénible route, il marchait sur une vipère qui lui lançait à la face le poison de l'outrage; cela l'abattait et lui inspirait l'horreur du monde, car son cœur avait conservé sa noblesse et sa fierté natives, et bien qu'il eiU l'air calme et résigné, il secouait avec rage jour et nuit le joug honteux sous lequel il était courbé. Pas un mot, du reste, ne trahissait le continuel combat intérieur qui se passait en lui.
La femme d'Hensmans avait résisté à la maladie et recouvré, <ivec une surprenante rapidité, sa santé d'autrefois. Elle s'occupait du ménage et soignait ses enfants, faisait la cuisine et veillait à la propreté de la maison et des vêtements. Et pourtant elle était folle ! — Willem le savait, et pendant bien des jours il avait déploré avec désespoir ce nouveau et terrible malheur; mais peu à peu s'était formée en lui la conviction que l'état dans lequel était tombée ça mère était une grâce
spéciale du Seigneur, et il en avait adressé au ciel d'ardentes prières de remercîment. En effet, la toîie de sa mère consistait uniquement en ce qu'elle n'avait pas gardé le moindre souvenir du maÏÏi€ur de son mari, et ne ressentait en aucune façon les tortures du -déshonneur qui frappait sa famille. Au coutraire, elle était gaie et s'acquittait avec bonne humeur de ses travaux domestiques, après quoi, pendant des heures et des soirées entières, elle priait sur un chapelet à grains blancs que Clara lui avait donné autrefois. Quand on lui parlait de la condamnation de son mari, elle ne comprenait pas ce qu'on voulait dire et répondait toujours par les mêmes paroles : Il revient demain ! Que pouvait désirer de mieux Willem ? Sa mère, par une grâce spéciale de Dieu, était exempte de toute douleur, de toute souffrance, et n'en faisait pas moins tout ce que peut faire une mère attentive et dévouée pour ses enfants. Ce mystérieux état de l'âme de sa mère agit même si puissamment sur le jeune homme, qu'il se mit à voir en elle quelque chose de saint, et écoutait avec respect ses paroles vagues mais pleines d'espoir; elle était pour lui une inépuisable source de consolation et de calme ; chaque fois que, le cœur oppressé, il s'asseyait le soir à côté d'elle, et, tandis qu'elle priait en égrenant son chapelet, il la regardait dans les yeux comme si un ange lui eût parlé par son regard.
Quant à Clara, il n'en avait plus eu de nouvelles ,• selon toute vraisemblance elle était encore au pensionnat où son père l'avait conduite. Si souvent que Willem fût poussé par une secrète aspiration de son cœur à
tenter un effort pour avoir des nouvelles de son amie absente, il ne le fit pas pourtant et résista avec énergie à la tentation. Clara était perdue peut lui, il en avait l'irrévocable conviction. Il portait bien sur son cœur le souvenir de son amour dévoué et la preuve consolante que du moins elle ne le méprisait pas, mais aucun espoir ne se rattachait pour lui à ce précieux écrit qu'elle avait signé de sa main ; il ne devait plus revoir Tamie de son enfance., et revînt-elle chez ses parents, il éviterait sa vue par un sentiment de reconnaissance et de devoir. Telle était l'appréciation qu'il faisait de ses propres sentiments. Peut-être se trompait-il, car chaque fois que la servante des parents de Clara était venue s'informer auprès des voisins de l'état de sa mère, de ses sœurs et de lui-même, et qu'il entendait les questions inquiètes que cette fille adressait à chacun sur ce sujet, il était saisi d'une indicible bonheur, d'un sentiment de joie qui résistait même pendant plusieurs jours aux attaques du désespoir. n devinait, et cela avec raison, qu'une messagère de Clara l'accompagnait partout, et que son amie était encore toujours auprès de lui en esprit. Il n'osait s'avouer à luimême que parfois un sourire fugitif, reflet de ses émotions intimes, se dessinait sur ses lèvres dans le calme de la nuit, et pourtant il rêvait souvent que son père était reconnu innocent et mis en liberté, et que Dieu, par un miracle, avait effacé de son épaule la trace du fer rouge. Puis Clara était assise à côté de lui ; la douce étincelle de l'amour brillait dans son œil noir; le timide et affectueux sourire de l'amour voltigeait sur ses lèvres, et elle redisait à l'oreille du jeune homme endormi :
Et puissions-nous revoir souvent ce jour heureux Où vos enfants, le cœur débordant de tendresse. Groupés autour de vous, disent, les mains aux cieux , Que Dieu donne à Lambert longue et verte vieillesse!
Mais ces rêves étaient de courte durée. Si Tâme de Willem Hensmans trouvait du bonheur à évoquer les jours passés, elle était aussi trop profondément accablée sous le douloureux présent pour ne pas couvrir aussitôt d'ombres lugubres ces images consolantes, et ne pas jeter un coup d'œil dans la prison de son père. Il y voyait un homme étendu sur le sol d'un étroit cachot, les yeux ouverts dans Tobscurité : ses joues creuses étaient affreusement maigres, des soupirs étouffés soulevaient sa poitrine ; il se roulait convulsivement sur son lit de camp en criant d'une voix désespérée : Willem ! Willem! Willem!
Cette scène torturait le pauvre cœur du jeune homme, et quand il s'éveillait tout tremblant et le front couvert d'une sueur froide, les larmes silencieuses du rêve s'échappaient encore de ses yeux.
Ce fut ainsi que le jeune Hensmans passa les premiers mois qui suivirent le jour de Texécution du jugement : travailler du matin au soir, s'asseoir auprès de sa mère et interroger ses yeux limpides, épancher par de rares lettres ses douleurs dans le cœur de Karel Moerens, aller visiter son père et lui porter des secours quand cela lui était permis, souffrir en silence, et, courbé sous le poids du déshonneur, suivre sa voie le cœur saignant.