WILLEM HENSMANS A KAREL MOERENS, A PARIS
Anvers, 15 août 1813, au soir.
Cher et fidèle ami !
Tu te plains de ce que je ne t'écris presque plus, et de ce que mes lettres sont froides et indifférentes. Je comprends ton erreur, généreux Karel; tu crois que Willem Hensmans est resté le même, que les coups du sort ont bien blessé son cœur jusqu'au sang, mais ne Font pourtant pas changé ! Je n'y puis rien, Karcl, mais je ne suis plus le Willem Hensmans que tu as connu. Il y a eu un temps où un mot de ta voix amie pouvait faire frémir et chanter toutes les fibres de mon cœur, un temps ou toute pensée élevée entlammait mon sein, un temps où un rayon de soleil, une œuvre d'art, un regard de femme exaltait mon âme et semblait la transporter jusqu'à la Divinité. Alors les mots" intelligence, science, poésie, patrie, brillaient, étoiles resplendissantes, dans le ciel de mon imagination sereine.
Que j'étais alors une pure et noble nature ! Combien Dieu m'avait généreusement dispensé les perles les plus précieuses du trésor de la vie intérieure ! Je le sens aujourd hui : le Willem Hensmans de ce temps était une créature privilégiée, et je nourris pour lui qui n'est plus, une sorte d'admiration et de respect. Mais, mon boa
Karelj Tami de ton enfance a été accablé par la perte de l'honneur de son père, et écrasé sous le poids de sa propre ignominie : lui-même il est mort ; son ombre inanimée demeure seule encore sur la terre pour languir dans les ténèbres de l'humiliation et mériter, en remplissant des devoirs sacrés, un meilleur sort dans le ciel. Ma mission en ce monde ne s'étend pas plus loin; mon avenir sur la terre ressemble à une mer calme et morne : là-bas, sur la rive la plus lointaine, rayonne le soleil étincelant de la régénération et de la délivrance 5 jusque-là il me faut souffrir, soupirer, gémir...
Ce langage f étonne, je le comprends, et, si cela m'était possible, j'en changerais pour ne pas t'attrister; mais pourquoi dissimuler mon découragement? Comprends que maintenant tous mes jours se ressemblent comme les fruits d'un même arbre de malheur, que rien ne vient éclairer notre sombre avenir, que pas une seule émotion nouvelle, pas une seule heure de repos et de consolation n'accidente le cours de ma misérable existence. Rien n'est plus monotone, mon ami, que le malheur ! Le fer se rouille et se consume quand le mouvement ne le préserve pas des morsures de l'air j l'âme de celui qui souffre sans espoir languit sous une pensée unique qui l'oppresse sans cesse : la conviction qu'il est condamné pour toujours à l'humiliation et à la douleur!
Karel, telle est ma vie ; juge par 1^... La nuit, mon sommeil est un martyre sans fin ; je vois mon père pleurant au pied de mon lit, j'entends résonner ses chaiiies, et sa voix suppliante implorer de moi secours et délivrance j je sens ses bras m'étreindre, ses lèvres glacées
se poser sur mon front. Puis la triste apparition disparaît pour faire place à une autre vision aussi désolante.
L'image de Clara se montre à mes yeux ; elle essuie la sueur froide qui baigne mon front, murmure à mon oreille attentive de douces paroles d'espérance et d'amour, et nos âmes, s'abandonnant au cours d'une enfantine insouciance, sourient au bonheur qui s'approche, jusqu'à ce que Tombre menaçante de notre persécuteur Standel se dresse devant mon lit, et que la rage et la vengeance m'éveillent. Si je me rendors, les mêmes scènes se dessinent de nouveau dans les ténèbres. Dans cette vie nocturne, mon esprit semble retrouver toute son ancienne énergie ; endormi, je ressens toujours vivement la joie, la douleur, la colère ; mais cette seconde existence, cette veille mensongère de mon esprit me paralyse et épuise mes forces. A mon réveil, je demeure plongé dans les amères illusions du rêve, et accablé de souvenirs qui n'appartiennent pas à la vie terrestre; je deviens, pour ainsi dire, étranger à tout ce qui m'entoure, à tout ce qui m'arrive.
Le matin, dès que la lumière du soleil dissipe les dernières ombres du crépuscule, je m'assieds à ma petite table, et me mets à expédier le travail que m'a confié mon patron le notaire. Un peu plus tard, ma mère s'éveille ; elle vient près de moi dire son chapelet, ou elle aide Ursule à préparer le déjeuner. Thérèse joue avec sa poupée. Un profond silence règne toujours autour de moi ; les enfants sentent aussi quelque chose qui pù^e sur eux, et craignent de me troubler. Les jeunes plantes étouffent sous une pression continuelle. Ma mère est
folle 'j je ne puis échanger avec elle que peu de mots. A midi, le saute-ruisseau de l'étude vient ni'apporier de nouvelle besogne et prendre le travail achevé. Le soir, pendant une heure, j'apprends à lire à mes petites sœurs, après quoi nous nous agenouillons tous devant ia croix et nous prions pour l'infortuné prisonnier. Ma mère et mes sœurs se mettent au lit, et moi je continue à écrire machinalement jusqu'à ce que ma lampe soit épuisée et m'engage à m'aller coucher.
Telles sont toutes mes journées. 11 est vrai que je vais de temps en temps visiter mon père dans sa prison ; mais là aussi c'est toujours la même chose : morne résignation et souffrance sans espoir !
Tu veux que je t'écrive de longues lettres. Eh bien! quoique cela me pèse de faire ce récit, et que dix fois déjà j'aie déposé la plume, tout découragé, je vais te dire quelle nouvelle douleur a navré mon cœur.
Le notaire, mon patron, devait aller à Vilvorde dimanche dernier, et me fit demander si je voulais l'accompagner. Tu comprends que l'espoir de voir mon père me fit accepter cette proposition avec reconnaissance. Lorsque nous arrivâmes à la prison, le directeur nous dit qu'il ne lui était pas permis de laisser venir un prisonnier au parloir le dimanche, mais que nous pouvions visiter les salles et les dortoirs de l'établissement parce que les prisonniers étaient en plein air pour une couple d'heures. Le notaire avait des affaires particulières à traiter à Vilvorde; il donna un bon poar-boire et me laissa seul avec le porte-clefs qui devait me servir de guide. Nous montâmes l'escalier et l'on me montra et
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m^expliqua tout. Mon père porte un numéro qui remplace son nom : c'est le numéro 360. Il ne me fut donc pas difficile de reconnaître^, dans le cours de ma visite, tout ce qui lui appartient dans la prison ; c'est ainsi que j'ai vu la cellule où il couche, Técuelle de bois dans laquelle il mange et sa place dans la salle de travail ! Je pourrais t'exprimer ici ce que me disait tout cela, et te peindre quelles souffrances me torturèrent quand, dans sa misérable cellule, je tins de mes mains tremblantes son écuelle de bois; mais un autre spectacle, un spectacle affreux devait me frapper.
Cornm^ nous passions devant une fenêtre, je jetai un regard au dehors, et je vis, au pied de la muraille , les prisonniers parqués dans une cour carrée et découverte. 0 Karel, jamais tu ne comprendras combien un semblable spectacle est affreux, est horrible pour celui qui pense et va au fond des choses ! Figure-toi quelques centaines d'hommes dont les traits repoussants portent une empreinte de méchanceté et de férocité qu'on ne peut méconnaître : — des fronts déprimés où l'espace manque pour contenir une pensée élevée ; des sourcils épais et hérissés qui s'abaissent sur les yeux et donnent au regard quelque chose du tigre guettant sa proie; des lèvres minces, signe d'une lâche malice ; un sang ardent qui afflue sous la rude peau du visage et trahit la violence des passions animales. Ajoute à cela le perfide sourire de la haine, le pas furtif du guet-apens, le regard rapide et circulaire de la méfiance, — et tu auras une imparfaite idée de ces hommes.
Bien que la terrible nouveauté de la scène qui frap-
pait mes yeux enchaînât fortement mon attention, mou premier soin fut néanmoins de chercher mou père au miheu de ces honmies abominables. Mon investigation fut vaine j je ne le découvris pas, — et, je dois Tavouer, son absence me causa une joie intime. Je demeurai un certain temps appuyé contre la fenêtre à contempler les prisonniers , sans conscience de ce que je faisais. De temps en temps un blasphème frappait mon oreille ou quelque affreux sobriquet qu'ils se lançaient entre eux montait jusqu'à moi.
Tout à coup j'entendis de grands éclats de rire au pied de la muraille; je vis beaucoup de prisonniers se diriger de ce côté; la curiosité y porta aussi mon regard. Je ne pus bien voir ce qui se passait; mais les paroles que j'entendis et les rires effrénés qui remplirent la cour me firent présumer avec raison que Ton se raillait d'un autre prisonnier. Enfin, le groupe se porta davantage vers le milieu de la place ; je vis un malheureux qui servait de jouet aux autres; on le poussait de côté et d'autre, on riait, on lui crachait au visage, on l'accablait d'injures... Soudain la pâleur de la mort se répand sur mes traits, un tremblement violent me saisit, ma bouche balbutie des paroles de vengeance : — le jouet de ces misérables assassins, c'est Lambert Hensmans, c'est mon père!
Vois-tu, mon bon ami, la condamnation, le pilori, la marque, tout cela m'avait bien abattu, mais jamais, dans le cours de ma triste vie, je n'ai ressenti une douleur comparable à celle qui déchira mon cœur à cette épouvantable vue. En cet instant, je sentis mon sang se <
glacer dans mes veines, je crus mourir, et, dans cette conviction, je fermai les yeux en remerciant Dieu; — mais non, le calice n'est pas encore vide, je n'ai pas encore porté ma croix jusqu'au bout de la carrière!
Quand le porte-clefs me prit par le bras et me rappela à moi, la vie et avec elle le sentiment de la douleur m'étaient entièrement revenus. Je regardai encore par la fenêtre, et je vis au loin, dans un coin de la cour, l'exécrable numéro 360 briller à mes yeux ; mon père était seul, le front affaissé sur la poitrine, les bras pendants, l'œil fixé sur le sol, immobile comme une statue ; l'attitude de son corps me faisait lire jusqu'au fond de son cœur les cruelles pensées qui le torturaient ; pourtant, un sentiment d'orgueil s'éleva en moi : il me semblait voir l'innocent agneau, seul, abandonné et sans tache, au milieu d'un troupeau de loups. Alors je songeai à Dieu, à l'éternelle justice et à une autre vie.
Peut-être fussé-je demeuré longtemps encore absorbé dans cette contemplation, si le porte-clefs ne m'eût fait observer que je devais quitter l'établissement, attendu qu'on allait ramener les prisonniers dans les salles.
Tu savais déjà, mon cher ami, quelle vie je mène; tu sais aussi maintenant quelle terrible existence est intligée à mon père. — Et tu me parles d'espoir, de courage? Ah ! c'est vrai, tu remplis un devoir d'amitié ; je te suis reconnaissant de tes bonnes intentions. Mais qu'y a-t-il au monde qui puisse jeter d'efficaces consolations entre un père prisonnier, une mère folle et trois enfants déshonorés? En quoi peuvent-ils mettre leur espoir? En Dieu et en la mort, n'est-il pas vrai?
Karel , j'ai pleuré plus d'une fois pendant cette semaine; j'ai eu grand mal à chasser de devant mes yeux ces assassins railleurs; maintenant c'est fini, — et je ne t'en aurais même pas parlé dans cette lettre si je n'avais voulu satisfaire à ton désir en décrivant longuement.
Pardonne-moi l'indifférence dont tu m'acouses avec raison ; je n'ai plus la force d'accueillir des prévisions qui mêleraient l'espérance à ma douleur. L'espérance est un mensonge pour nous! Cesse, généreux ami de ma belle enfance, cesse tes efforts pour me rendre ie courage. Je sais bien aussi que cinq ans ne sont point une éternité ; mais qui nous rendra l'honneur perdu 1 Qui effacera la marque de son épaule? Non, non, c'^n est fait : il y a un abîme entre nous et le monde ; nous sommes la famille du maudit. Plus de repos , plus de soulagement pour nous sur la terre ! Là haut ! là haut !
Willem