‹ Les veillées flamandesChapitre 7 sur 21 · M. SERRURE · texte numérisé non relu

M. SERRURE

Sait-il lire et écrire, braves femmes ?

LA grand'mère.

Oui, monsieur, il va depuis cinq ans à l'école des frères, et demandez un peu à maître Klincko : il a encore eu deux prix cette année. En flamand il n'a plus rien à apprendre; il apprend le français maintenant!

Oh ! oh ! c'est autre chose !

M. WAPPERS, à M. Van Brée.

Laissez-moi interroger Tenfant. Approchez, mon petit homme. [L'enfant s'approche^ M, Wappers lui caresse le menton, Franz sourit d'un air reconnaissant.) Dites-moi, mon enfant, quel métier aimeriez-vous d'apprendre ?

FRANZ, sa physionomie prend une expression étrange y ses yeux noirs étincellent.

Je veux peindre comme Rubbes ^ monsieur!

M. WAPPERS.

Mais, dites-moi, mon enfant, ce bonhomme, ce n'est pas votre grand'mère, n'est-ce pas ? Du moins, elle n'a pas les cheveux ébouriffés autour de la tête comme cela?

FRANZ, d'une voix posée.

C'est vrai, mais le soir, quand grand'maman travaille, elle ôte son bonnet, et alors ses cheveux sont comme c«la.

M. WAPPERS, à M, Van Brée.

Il faut admettre cet enfant à l'Académie : il paraît très-intelligent.

M. VAN BRÉE

Sans doute, sans doute.

M. WAPPERS.

Apprendrez-vous bien, mon bonhomme?

I. Le peuple prononce le nom de Rubeas, comme celui de "Wappers, en «npprimant l'avant-dernière lettre.

FRANZ, le regardant dans les yeux avec espoir. Oh ! oui, monsieur !

M. SGHAEFFELS.

Nous le placerons sur un petit banc.

M. WAPPERS.

C'est bien. Apprenez donc bien , et attendez un instant; je vais vous chercher une place avec monsieur Van Hool.

LA GRAND^MÈRE, allant à Franz, Remercie ces messieurs et baise ta main ! (L'enfant baise sa inain et regarde tour à tour tous les professeurs avec Vinte7ition évidente de les remercier. Il revient ensuite lires de sa mère et de sa grand* m ère , auxquelles il adresse un regard mouillé de larmes de joie,) M. WAPPERS, aux deux femmes.

Retournez chez vous, bonnes femmes. Franz demeurera à l'Académie.

LA grand' MERE, faisant une révérence.

Merci, monsieur Van Brée, merci monsieur Wappers, merci à vous tous, messieurs. Viens, Annemie, tout est bien maintenant!

[Elles sortent et regagnent leur demeure en suivant la rue des Minimes.)

LA MÈRE, d^un ton joyeux.

Eh bien, grand'mère, qui l'aurait dit! Ce que c'est que de n'avoir jamais rien vu ! Nous qui avions si peur de paraître devant ces messieurs... Je veux être je ne sais quoi si je n'aime pas mieux avoir affiiire à eux qu'aux gens de notre quartier. Comme ils sont honnêtes

COMMENT ON DEVIENT PEINTRE. 2t

et bons! ils ont parlé avec nous comme frère et sœur.: voilà des hommes! C'est un bonheur que monsieur Wabbes vous ait aidée ; sans cela vous restiez joliment dans rembarras !

LA GRAND'mÈRE.

Oh ! oui, monsieur Wabbes est bon pour les pauvres gens; je le sais depuis longtemps... Vois, il va chercher une place pour Franz comme si c'était son en font î

LA MÈRE

Oui, mais monsieur Van Brée est bon aussi , grand*mère !

LA grand'mkre.

Oh ! ce sont tous de braves gens !

{Elles continuent à s'entretenir sur le même toK jusqu'au logis,)

Franz était reçu à TAcadémie. A dater de ce jour, il commença à envisager avec quelque connaissance la carrici'e dans laquelle il entrait; il comprit combien devait être lente et pénible l'étude de Fart, lui qui, après avoir rêvé portraits et tableaux, venait de s'efforcer pendant toute une matinée à dessiner un grand nez sans avoir pu y réussir; mais il se dédommagerait à la maison de ces ennuyeux essais. C'est pourquoi il contempla avec une attention passionnée toutes les images qui se trouvaient à portée de sa vue, et se grava dans l'esprit l'endroit où nez, yeux et bouche se trouvaient dans la tête, et comment bras et jambes étaient attachés au corps. La mémoire pleine de ces souvenirs, il quitta l'Académie à la fin des leçons, et gagna la plaine du Château, qui n'était

pas éloignée de la maison , et où il savait que les soldats étaient occupés à cette heure à apprendre Texercice. Après les avoir regardés pendant une demi-heure, il accourut à la maison et se mit instantanément à dessiner. Bientôt il montra à sa grand'mère un morceau de papier en s'écriant triomphalement :

— Voyez, voilà les soldats sur la plaine du Château!

— C'est-il Dieu possible ! s'écria la grand'mère avec admiration.

LE CflEMlN DE l'aRT. — DIFFÉBENTES CLASSES DE L'ACADÉMIE. — DISTRIBOTION DES PRIX. — OU l'oN FAIT CONNAISSANCE AVEC LE BARON DE BRET.

Depuis son admission à l'Académie, Franz s'était amouraché de plus en plus de la peinture ; tous les jeux l'ennuyaient; son caractère devenait plus sérieux, et il s'identifiait chaque jour davantage avec ses hautes destinées. Papier ni crayon ne le quittaient jamais, et lorsque, le dimanche, il recevait de ses parents quelques centimes, il les consacrait à l'achat d'une feuille d'images qu'il copiait ensuite une vingtaine de fois au moins. Ses progrès à l'Académie n'en furent pas sensiblement accélérés, car il demeura une année entière dans la classe d'esquisse des iêles. Cette marche était trop lente au gré de son impatience , et il n'y avait rien d'étonnant à ce que, de retour à la maison, il se mît dans une classe plus élevée que celle de l'Académie.

COMMENT ON DEVIENT PEINTRE. Si

En étant encore au dessin des contours, il dessinait déjà des images ombrées que le curé lui avait données à l'école en récompense de son application. La seconde année, Franz fut proclamé premier pour la figure au tiait. Il y gagna une couronne de laurier qui lui fut décernée dans la distribution solennelle des prix, au milieu des applaudissements. La grand'mère et la mère l'embrassèrent au moins dix fois, et, dans leur ignorance, les braves femmes pensèrent que l'opulence qu'elles avaient rêvée allait infailliblement arriver. Le père seul voyait avec défiance ces marques de joie, et prétendait qu'il n'y avait pas grand art dans les dessins faits le jour même par son fils; mais il ne réussit pas à diminuer l'allégresse des deux femmes.

La seconde année, Franz remporta le second prix de là figure ombrée.

Il avait quinze ans, et, comme il était de haute taille, il avait déjà l'extérieur d'un jeune homme. Tous ses «fforts tendirent à se faire admettre dans la classe de dessin diaprés Vantique; mais il échoua parce qu'il ne s'y trouvait pas de place vacante. En attendant, il fît la connaissance d'un élève qui en était au modèle vivant} chaque semaine il lui demandait le sujet donné, soit pour la composition , soit pour V ex pression, et dessinait ses sujets en cachette pour les montrer ensuite à son nouvel ami. La première fois qu'il s'etforça d.o faire une composition, M. Van Brée avait proposé le sujet suivant :

« Le peintre Adrien Brauwer ayant fait d'ampJ^s libations dans un cabaret, et ne pouvant payer son écot.

92 ŒUVRES DE lIEiNRI CONSCIENCE.

demande une plume et du papier, et se met à faire un dessin sur la table où il est assis. Les buveurs, ses compagnons , viennent se grouper derrière lui ; il y en a même qui montent sur les chaises. »

Franz communiqua à Télève d'après le 'modèle vivant, sa composition.

Ce premier essai eut peu de succès ; mais cela ne ralentit pas son zèle, et en peu de temps il en vint à faire des compositions passables.

Bien que Franz , grâce à la fréquentation quotidienne de ses condisciples, eût perdu en partie la sympathique douceur de son naturel, son cœur n'en était pas moins sensible et vertueux. Il avait voué à sa grand'mère la plus profonde vénération et le plus ardent amour. Souvent, lorsque la vieille femme l'encourageait en lui ouvrant de séduisantes perspectives, il s'écriait , les yeux brillants de reconnaissance :

— Oh! grand'mère, si un jour je deviens peintre et suis assez heureux pour gagner de l'argent, oh! alors, je vous récompenserai, vous et mes parents, de vos soins et de votre bonté. Je ferai en sorte que vos vieux jours soient beaux et joyeux. Vous ne me quitterez ja mais, et je ne me marierai pas pour vous aimer toujours. Ne craignez rien, je ne ferai pas comme beaucoup de peintres qui, nés comme moi de parents pauvres, ne veulent plus les connaître plus tard. Non, si un jour quelque gloire m'est réservée, si je dois remporter un triomphe , je vous montrerai avec orgueil, et je dirai : Voilà celle qui m'a fait peintre !

Des larmes de joie coulaient alors sur les joues ridées

COMMENT ON DEVIENT PEINTRE. a«

de la vieille femme, et un baiser réciproque terminait ces alîectueux ('panchements.

Franz fit les premiers pas dans la véritable carrière de Tart ; il était entré dans la classe du dessin d'après Van- (iqiie ou le piâfre, et n'avait plus à copier des dessins., mais à reproduire sur le papier les belles formes de V Apollon ou du Laocoon. Gela lui parut difficile d'abord, et il s'écoula passablement de temps avant qu'il parvînt à saisir les procédés au moyen desquels on exprime harmonieusement les reliefs et les creux, les lumières et les ombres. Il eut à suivre en même temps les cours dô composition et d'expression. Il trouva dans cette dernière étude un attraît particulier, et dès son premier essai, quelque imparfait qu'il fût, on put s'apercevoir qu'il était doué d'une grande aptitude à faire exprimer les passions par la physionomie.

Qu'on ne croie pas, d'après ces preuves imparfaites du talent du jeune homme, qu'il ne faisait pas de progrès; nous n'avons parlé jusqu'ici que des résultats de ses preiiiiers efforts dans chaque branche.

Bientôt sa main répondra aux inspirations de son génie : il est passé dans la classe du modèle vivant. Il va maintenant étudier les formes du corps humain et en calculer les proportfons.

Depuis quelque temps, un remarqualle changement s'était opéré dans la manière de vivre de Franz. 11 avait compris qu'un peintre, sans posséder des connaissances de toute sorte, au moins superficiellement, pouvait difficilement devenir un grand artiste et faire honneur à l'art même , c'est pourquoi il se mit à la recherche de

Si OEUVRES DE HENRI CONSCIENCE.

livres d'histoire, de costumes et d'antiquités; il les acheta ou les emprunta, et passa toutes ses soirées à les étudier et en faire des croquis pour s'exercer la main au grand art de la composition. Vers cette époque, un nouvel ouvrage, V Année merveilleuse * , lui tomba sous les yeux. En voyant les dessins qui s'y trouvaient, il voulut s'essayer à mieux illustrer le livre, et en esquissa plusiems sujets.

Chaque fois que Franz rencontrait une œuvre qui lui inspirait quelque belle idée, il couchait immédiatement celle-ci sur le papier; il se forma ainsi une riche collection d'études et de croquis qui devaient lui être plus tard d'une grande utilité. Quelque occasion qu'il rencontrât d'exercer son talent, il la saisissait, et, ce faisant, il mettait à profit le vrai moyen de devenir un bon et savant artiste. Un livre français, dû à l'un de nos compatriotes, VEcuelle et la Besace ^, étant tombé entre ses mains, il y rencontra le portrait de l'espion Guarez qui cherche à surprendre les paroles de quelqu'un ; quelque difficile à saisir que fut cette physionomie, il essaya de la rendre et fit un croquis, qui à lui seul suffirait pour donner une idée de son zèle à s'instruire, de son activité et de ses remarquables progrès.

Tout ce zèle, tout ce travail, joints à une aptitude innée, faisaient marcher à grands pas notre jeune artiste; il dépassa tous ses camarades dans ses études. En 1839, à l'âge de dix-neuf ans, il remporta presque tous les premiers prix des classes supérieures de l'Académie.

1. Premier ouvrage publié par Conscience lui-même (1837). 1. Œuvre remarquable de feu Ernest Bussebmaa.

Le sujet du concours de composition était une exécution publique en Espagne. Franz en fit une belle esquisse; mais il s'en rencontra une meilleure, car il n'obtint que le second prix. Il fut plus heureux dans le concours d'expression. Le sujet donné était : La Prière. FYanz fit choix d'un moine pour le rendre, et donna à sa physionomie tant de piété et d'extase que son œuvre fit l'admiration de ses camarades eux-mêmes. C'était vraiment bien et infiniment meilleur que toute description que nous pourrions en donner.

Enfin , pour surcroît de bonheur, Franz remporta cette année le premier prix de dessin d'après le modèle vivant, c'est-à-dire le plus grand triomphe auquel on pût atteindre à cette époque à l'Académie.

Le jour de la distribution des prix, on pouvait voir parmi les spectateurs une vieille femme qui, chaque fois que retentissait le nom dc; Franz, bondissait sur sa chaise et s'efforçait de contenir les larmes de joie qui remplissaient ses yeux. Son cœur débordait de féhcité : elle avait vu son enfant, son bien-aimé Franz, couronné quatre fois, recevant quatre médailles d'or, descendant de l'estrade au bruit de longs applaudissements.

Le bourgmestre l'avait embrassé, le gouverneur * lui avait serré la main. Et l'heureuse grand'mère voyait tout cela avec un ravissement tel qu'elle en perdait presque la tête.

La distribution terminée, monsieur le baron de Prêt voulut reconduire dans sa voiture le lauréat chez ses parents; mais il l'emmena d'abord chez lui, lui offrit un

t. Le rang du goaTenteur éqaivamt à celui da préfet en France.

Terre de vin^ et lui fit présent de livres précieux, enjoignant à son cadeau d'excellents conseils.

Chemin faisant, Franz avait répondu avec beaucoup de sens aux questions du baron de Prêt, et lui avait parlé avec tant d'effusion de sa grand'mère, que le baron voulut voir la vieille femme.

Lorsque la voiture atteignit le quartier Saint- André et approcha de la maison de Franz, le cocher fut forcé d'en ralentir la marche et de faire aller les chevaux au pas, tant il y avait de monde dans les rues; tout le quartier était sur pied, jeunes et vieux s'empressaient de faire honneur et fête à Tenfant de la paroisse ; partout il était salué de longues et éclatantes acclamations.

Le baron descendit de voiture avec Franz, entra chez lui et adressa quelques paroles de bienveillante félicitation aux parents, après quoi il se retira.

La mère et la grand'mère de Franz étaient bien près de perdre la tête ; le père lui-même était tout orgueilleux. Comment en eût-il été autrement des femmes? Le baron de Prêt, ce généreux protecteur des arts, était venu dans Vhumble maison; il leur avait parlé : tout le quartier le savait; tous les voisins respectaient ou enviaient leur bonheur !

Mais quel ravissement, quel honneur ne fut-ce pas quand le soir une harmonie nombreuse vint se faire entendre devant la pauvre demeure !

L'air : Où peut-on être mieux? porta surtout à son comble la joie des deux femmes. La grand'mère, bien que raidie par la vieillesse, bondit de sa chaise, sauta autour de la chambre, saisit par la m.ain Franz et sa

mère , et les força de danser une ronde tandis qu'elle chantait d'une voix rauque :

Où peut-on être mieux Qu'au sein de sa famille, etc.

Sa voix fut bientôt couverte par les frénétiques clameurs des élèves de TAcadémie, qui, entassés devant la porte, criaient à tout rompre :

— Vive Franz ! vive le primus !

Qui pourrait compter les larmes de joie qui furent versées ce jour-là par Theureuse famille ?

»argement de tok. — pourquoi il y a si peu de bons peintres. — moyens de faire des progrès assurés dans le cbeuin ds l'art.

Il y a en Belgique un nombre infini d'artistes. Mais pourquoi y en a-t-il si peu dont le nom ait quelque lustre? pourquoi y en a-t-il tant qui sont dans le besoin?

On pourrait répondre sommairement par le proverbe connu : Beaucoup d'appelés , mais peu d'élus , ou par le vers du poète :

Soyez plutôt maçon, si c'est votre métier.

Mais ces raisons ne suffisent pas à expliquer la rareté des bons artistes; il y a d'autres causes qui exercent une influence beaucoup plus pernicieuse sur les jeunes élèves, et brisent leur carrière avant qu'ils sachent s'ils

v«8 ŒUVRES DE HENRI CONSCIEIf-CiE.

'^ont vraiment appelés dans le royaume de Tart. Pour •faire tcMcher du doigt ces causes, esquissons rapidement la manière dont un jeune homme qui doit échouer comjnence ses études artistiques.

Un père croit remarquer chez son fils de grandes dispositions pour la peinture ; qui n'en croit pas autant de ses enfants? Il l'envoie à une académie ou à une école « de dessin de la ville qu'il habite. Paresseux et lourd de caractère, l'enfant apprend cependant en quelques jmnées les principes du dessin; s'il y met du zèîe, il les apprend plus tôt. Et si nous supposons qu'il a vraiment :-en lui tout ce qu'il faut pour faire un grand artiste, alors l'orgueil, cet imposteur, ce détestable conseiller, se mêle de l'affaire. La père lève les bras au ciel à la vue dos -études imparfaites de son fils; il lui semble qu'il fasse -déjà des miracles. Il va dans les hôtels, les cafés, les sociétés et importune tout le monde par l'incessante apologie du talent du jeune homme. Quelques personnes ajoutent foi à ces fanfaronnades; elles les répandent. Enfin, le fils passe dans le voisinage pour une petite merveille, et toutes les formule^ d'éloge rebattent ses oreilles. Il se bouffit de vanité, et il n'a pas sitôt dessiné Vantique pendant quelques jours qu'il lui faut un atelier; il faut qu'il peigne, qu'il fasse des tableaux, lui jgui serait incapable de dessiner un nez de son chef.

Et vraiment il achète panneau, palette, pinceaux et «couleurs. Ses moustaches encore blanches se montrent -Ismidement sur ses lèvres ; ses cheveux croissent à l'aventure incultes et désordonnés, et les gamins crient ijiprès lui : Artiste/

Il peint donc; mais que seua son œuvre? C'est un honinie endormi la tête sur une table, — remarquez qu'il ne sait pas peindre la figure; — à côté se trouve, sur un plat, un jambon auquel un chien vient mordre à belles dents, et dans le fond quelque arnàoire, des pots, des chaudrons, etc.

Il travaille trois mois à cette insignifiante composition; il frotte, il nettoie, il barbouille, il pille à Toccasion... Et voici qu'enfin sort de ses mains quelque chose qui, de loin, ressemble à une peinture.

Le père et les amis disent :

— C'est un Téniers !

Mais d'autres disent, avec plus de raison, que c'est une misérable croûte. Les règles de la perspective y sont méconnues; les objets placés au second plan sont {•lus grands que ceux du premier; bras et jambes tiennent au corps comme si le personnage était estropié, ou sont tantôt trop longs, tantôt trop courts; l'équilibre n'est pas mieux respecté, tout tombe; le chien est une énigme que Buffbn même n'eut pas devinée.

Jusque-là le mal n'est pas grand : le jeune homme écoute encore les conseils d'artistes plus habiles : il fréquente encore l'Académie, bien qu'il ne le fasse qu'avec répugnance.

Mais, ô malheur! un ami de sa famille ou quelque piètre amateur ignorant lui donne cent francs de son tableau !

La bombe éclate... il veut, il lui faut un atelier hors de la maison paternelle, atin qu'on demande désormais : Où est V atelier d'un tel? Il prend chez lui et fourvoie

un jeune homme, de cette façon il a un élève... de cette façon il est maître. Ira-t-il encore désormais à T Académie? Ira-t-il s'asseoir, lui qui est maître, au milieu des élèves? Certes, son orgueil ne peut s'y résig^ri^r : c'est pourquoi il quitte l'Académie ou l'école de dessin.

Hé bien, que peut devenir un pareil artiste? Il ne sait pas dessiner; il ignore la structure du corps humain; la perspective est pour lui une science étrangère...

Il peut poursuivre chez lui l'étude du dessin, croira-ton peut-être; mais c'est une vérité reconnue parmi les peintres que celui qui aborde prématurément la peinture, prend le plus souvent le dessin en aversion.

Non ! l'artiste ignorant demeure toute sa vie un barbouilleur, vend de temps en temps un tableau mauvais ou insignifiant, et ses jours sont empoisonnés par l'orgueil, l'envie et le découragement. Il est jaloux de chacun, il dit du mal de ses confrères... et meurt peintre en bâtiments. *

Et peut-être était-il appelé à illustrer sa patrie ! Peutêtre richesse, gloire, bonheur, l'attendaient-ils? mais ses mauvaises études l'ont précipité dans l'abîme et ont paralysé le génie qu'il avait reçu de la nature.

Nous devons le reconnaître : quelques esprits laborieux conçoivent, dans cette situation, les moyens de se sauver, et se sauvent en effet; mais il faut pour cela une dose peu commune de courage. Nous en connaissons qui s'exercent à dessiner pendant une partie du jour, et y consacrent même de nombreuses veilles, qui lisent, recherc.hent, comparent et ne négligent rien pour regagner le temps perdu. Nous en connaissons qui, à force

COMMENT ON DEVIENT PEINTRE. 4t

d'essais et de tentatives, se sont créé un coloris particulier. Ceux-là travaillent du matin au soir, et se distinguent par de belles productions. Nos paroles sévères ne s'adressent pas à ces laborieux artistes. Au contraire, nous les prisons et les estimons comme des hommes qui ajoutent beaucoup à la renommée de Técole flamande. Jamais un travail entrepris avec courage et poursuivi avec constance n'a manqué à produire des fruits importants, des résultats remarquables.

Non, nos dures vérités tombent sur ceux qui gaspillent leur temps avec insouciance ; qui travaillent une heure ou deux par jour à une œuvre de pacotille, et n'ont peut-être en leur possession ni crayon ni craie; qui, pendant Tannée entière, ne manquent pas une soirée au cabaret, et là, par leurs hâbleries et leurs fanfaronnades, feraient croire que l'art consiste à avoir la langue bien pendue, et cela à tel point que leurs auditeurs les plus simples en haussent les épaules j sur ceux qui avec une suffisance inouïe osent porter un jugement sur tout, et croient qu'il suffit d'être affublé du nom d^ artiste pour posséder la science infuse sans qu'il soit jamais nécessaire de prendre un livre en main. . . sur ceux, en un mot, qui ravalent l'art par leur présomptueuse ignorance !

Quand donc ces malheureux comprendront-ils que l'art est un temple où l'on n'entre pas sans initiation ? où l'on ne pénètre qu'après s'être purifié aux sources de l'étude des souillures de l'ignorance? Quand concevront-ibi qu'on ne peut faire honneur à son pays qu'à la condition de se respecter et de s'estimer soi-même î Jamais! Comprenez-vous cette présomption?

Jeunes élèves qui commencez vos études artistiques, faites attention à mes paroles ! Je vous le dis, en vérité^ voulez-vous devenir peintres et arriver à la gloire, apprenez tout ce qui peut être appris dans le domaine de l'art... alors vous serez riches en connaissances; votre talent se développera sans effort; votre main saura obéir à rinspiration de votre âme, et rien ne viendra mettre obstacle à Taccomplissement de vos créations. Étudiez et travaillez pendant vos jeunes années... sinon acceptez comme une prédiction certaine ces paroles... Barbouilleur oublié ^ — existence misérable j -^ et pain amer!

l'histoire de FRANZ DEVIENT TRISTE — COMMENT LE BARON DE PRBf ENCOURAGE LES ARTS. — GRANDS MALHEURS QUI ACCABLENT FRANZ. — COMMENT IL REÇOIT ENFIN LA RÉCOMPENSE DE SEi> TRAVAUX. — CE qu'il est aujourd'hui. — CONCLUSION.

Ceux-là sont dans Terreur qui croient qu'avec d'éininentes aptitudes intellectuelles, le génie naturel le plus heureux et d'excellentes études, on peut devenir peintre en peu de temps; il s'écoule encore de longs mois, parfois même des années, avant qu'on se rende maître des couleurs au point d'en disposer comme de dociles instruments. On fait tant de méchante peinture avant de produire un bon tableau !

La famille de Franz et Franz lui-même commen* cèrent seulement à faire cette rude expérience. Ses

COMMENT ON DEVIENT PEINTRE. it^

pjtrents avaient fait pour lui tous les sacrifices sans î«i^ moindre défiance, parce qu'ils ne doutaient pas qu^avaat' peu il ne trouvât un prix élevé de ses œuvros; ihaist^ hélas ! combien les bonnes gens se trompaient ! Peu k peu leurs sacrifices devinrent , par la force des chose% plus grands et plus onéreux à mesure que Franz se rapprochait de l'âge d'honmie : il lui fallait à tout instaisfe^ des couleurs , des pinceaux , des toiles ; et tous ces fraf* devaient être prélevés sur les minces profits des dentelles de la grand'mère et de la mère , et sur le salaire du père.

Les deux femmes cachèrent longtemps à l'homme qu'elles avaient emprunté de l'argent, enfin elles lui révélèrent qu'elles étaient endettées jusqu'au cou. Le probe et digne ouvrier fut terrifié ; et plus d'une fois il alla h' son travail le cœur navré , mais il n'adressa un mot d^^ reproche ni à Franz ni aux deux femmes. Lui-même était devenu fier de son fils, et comprenait qu'il n'était, plus temps de reculer. Il dévora en silence la honte que lui causait la pensée d'avoir des dettes, et vit s'avancer un sombre avenir.

Un événement très-simple sauv» la famille attristée du danger imminent qui la menaçait.

Depuis quelque temps, la grand'mère allait tous le» jours dire une prière à l'église Saint-André, devant 1» statue de la Vierge consolatrice des affligés. Un jour, après sa prière, en revenant à la maison, elle rencontia le baron de Prêt dans la rue de l'Église-Saint-André.

L'homme généreux se souvint des traits de la vieille femme, et lui demanda avec beaucoup de bonté cona-

4i OEUVRES DE HENRI CONSCIENCE.

ment elle se portait et si elle était heureuse. 11 s'ensutvit naturellement une longue doléance de la grand'mère, et cela d'autant plus qu'elle ne pouvait penser autre chose sinon que le bienfaiteur des artistes avait été envoyé à son secours par l'intervention de la Mère de Dieu. Elle ne se trompait pas dans sa croyance, la bonne femme! Le baron de Prêt prit sa main amaigrie dans les siennes, et lui dit en souriant :

— Pourquoi ne m'avez-vous pas dit cela plus tôt? Tranquiilisez-vous, brave femme. Connaissez-vous monsieur Wappers?

— Oui, monsieur le baron.

— Hé bien, dites à Franz qu'il aille prendre tous les mois vingt-cinq francs chez monsieur Wappers; je les y déposerai pour lui.

Ce disant, le baron s'éloigna de la grand'mère toute saisie. Il remarqua avec émotion deux grosses larmes qui brillaient comme des gouttes de rosée sur le revers de sa main, larmes que la grand'mère avait versées comme un gage d'éternelle reconnaissance.

La bienfaisance du baron de Prêt permit à Franz de poursuivre ses études sans crève-cœur; il en vint à ce point qu'il osa entreprendre de composer et d'exécuter «n tableau.

Un ami imprudent, ou bien plutôt ignorant, hii persuada que son œuvre était bonne et qu'il devait la placer à l'Exposition permanente. Combien Franz eut à dé-" plorer sjon étourderie ! Son tableau, défectueux en réalité, fut d'autant plus ravalé, et décrié d'autant plus haut qu'il venait d'un débutant qui ne s'était pas encore

prociu'é des défenseurs ou des apologistes perpétuels.

Il fit de plus belles et de meilleures peintures ; mais la prévenlioii déjà enracinée contre lui le tit échouer chaque fois. Il semblait qu'il ne fût plus bon à rien désormais, et qu'il fût incapable de produire autre chose que des croûtes. Ce préjuge devint à la fin tellement fort, que ses rares amis eux-mêmes n'osaient plus louer ses ouvrages, dans la crainte de passer pour des épiciers ou des gens de mauvais goût. Repoussé du cercle des artistes, renié par des hommes qui avaient moins de talent que lui, reconnu pour un barbouilleur, Franz persista cependant à étudier et à travailler; mais ses œuvres persistèrent aussi, au grand étonnement de la grand'mère, à tapisser les murs de la pauvre demeure.

Que cet exemple serve de leçon à tous les jeunes artistes! Quiconque expose pour la première fois un tableau avec la conscience d'en pouvoir faire un meilleur, est un sot qui se fait lui-même un irréparable tort. N'est-ce pas d'après la première production d'un artiste qu'on juge son talent passé, présent et à venir? Et que de peines inouïes, que d'œuvres excellentes ne faut-il pas pour détruire cette première impression ? Ceux qui ont vu les mauvais tableaux ne voient pas d'ailleurs toujours les bons, et persistent ainsi dans leur première opinion.

Plus d'une fois Franz déplora amèrejnent sa première imprudence; souvent, lorsqu'il était assis devant un panneau, dans son grenier ou atelier, il se frappait le front et s'écriait :

— Comment est-ce possible ! Quelle stupidité , quel

aveuglement m'a poussé? Je savais que mon tableau était plein de défauts... Et aller l'exposer! Ohî j'avais certainement perdu la tête...

Mais ses infortunes n'étaient pas encore à leur fin.

Comme si Dieu eut voulu éprouver de plus en plus sa vocation artistique, il fut frappé en même temps de deux terribles malheurs. Son père , qui travaillait au déchargement des navires^ eut le bras cassé et en outre broyé en partie par la chute d'un tonneau.

Deux jours après mourut son bienfaiteur le baron de Prêt.

Ce dernier malheur accabla tellement la pauvre famille, qu'ils passèrent tous deux jours entiers dans les larmes, et pour ainsi dire sans prononcer une parole.

Le jour de Tenterrement du baron de Prêt, une humble Vif/ilante suivait de loin le funèbre convoi. Arrivé à Hemixem, lieu de la sépulture, trois personnes sortirent de cette voiture. Elles gagnèrent un chemin détourné voisin du cimetière , et ne se montrèrent pas pendant la cérémonie des funérailles.

Lorsque tout fut fini, et que les magnifiques équipages eurent emporté grand train tous les assistants vers Anvers, on vit trois personnes entrer à pas lents dans le cimetière. C'était Franz donnant le bras à sa vieille grand 'mère, que soutenait la mère de l'autre côté. Personne ne les vit, car un silence de mort et une solitude complète régnaient dans le cimetière.

Les voyez-vous tous trois, les yeux rougis par les larmes, la respiration brisée par les sanglots, s'approcher du monticule de terre fraîchement reniuée où

COMMENT ON DEVIENT PEIIfTBE. 4BE"

repose celui qui faisait le bien en cachette... Oh! n«r dites pas que la vertu n'est pas honorée, n'est psw^ récompensée! les larmes de ces braves gens pèsent:, d'un poids immense dans la balance de Dieu !

Voyez î les deux femmes s'agenouillent sur la tombe. Elles joignent les mains, leur front s'incline j leurs lèvreisEv s'émeuvent

Débitent-elles aussi des fleurs de rhétorique? Leur^ paroles sont-elles comptées, mesurées, couchées par écrit, pour n'en rien oublier? Oh ! non, elles ne connais-sent qu'une prière , une prière que le Sauveur lui-mênae leur a enseignée; elles disent et redisent ce Noire Pèr^ tout- puissant et qui renferme toutes les demandes^ Leurs voix deviennent plus distinctes en prononçant ce^ passage ;

« Pardonnez-nous nos ofl'enses comme nous pardo»nons à ceux qui ftous ont offensés.

c( Sainte-Marie, mère de Dieu, priez pour nous maintenant et à l'heure de notre mort. Ainsi soit-il. »

Leurs cœurs , leurs larmes, leurs sanglots , dirent le reste au Seigneur.

Dors en paix, homme de bien ! Nous ne plantons pas de fleurs sur ta toml)e; elles ne sont pas immortelles comme la mémoire de tes innombrables bienfaits... Que ton âme reçoive dans le sein de la Divinité une récompense que le monde ne peut donner !

Mais pourquoi Franz ne s'agenouille-t-il pas sur la tombe? Pourquoi? Il est abîmé dans sa douleur, il ne se sent plus vivre, et il a oublié où il se trouve. Voyez, il^ est là, comme une statue, la tête penchée sur la poè'

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trine, les mains ôrispées sur le front. Comme elles brillent les larmes qui s'échappent de ses yeux ! Malheureux jeune homme ! qui pourrait décrire le mortel désespoir qui gonfle ton cœur à le briser ?

Réveille-toi ! Ne vois-tu pas que cette terre glacée va porter atteinte à la santé de ta grand'mère? Arrache-la à cette tombe ! Le soir la trouverait encore là agenouillée et pleurant. Sois courageux, retourne chez toi...

Le lendemain, Franz dit d'une voix triste à ses parents :

— Nous sommes malheureux et pauvres : je suis la cause de vos chagrins, je le sais. Laissez-moi pourtant vous faire une question , et répondez-moi franchement : Pouvons-nous vivre trois mois encore sans gagner un sou?

La question demeura longtemps sans réponse. La mère, qui connaissait le projet de son fils, se rapprocha de son mari malade et se consulta avec lui; puis elle dit: ' c

— Trois mois à peine, mais pas davantage !

— Eh bien ! reprit Franz, je vais faire une dernière tentative. Je vais faire encore un tableau, un seul ; et si je ne le vends pas en peu de temps... alors, ma mère, ma grand'mère, je deviendrai peintre d'ameublements !

Ce dernier mot lui coûta à prononcer, et sortit avec peine de sa gorge contractée; mais il se remit bientôt, et demanda une seconde fois si on voulait le laisser travailler tranquille et hbre pendant trois mois. Les parents approuvèrent son projet.

Franz alla chez monsieur Wappers et y reçut les dep-

COMMENT ON DEVIENT PEINTRE. i9

nîers vingt-cinq francs, que son bienfaiteur y avait déposés pour lui. Avec une partie de cet argent, il acheta des couleurs, et le jour suivant il s'enferma au grenier, et jeta sur la toile Tébauche du sujet qu'il voulait traiter.

C'était le cimetière d'Hemixem avec une tombe récemment fermée, sur laquelle deux femmes agenouillées priaient ; sur le second plan, un jeune homme, accablé de douleur, pleurait: à côté s'élevaient les murs de l'église, et dans le fond s'étendait un riant paysage.

Franz travailla sans relâche pendant deux mois et demi ; il peignit d'après nature le cimetière d'Hemixem avec ses accessoires, et fit poser, comme modèles, sa mère et sa grand'mère.

Jamais artiste n'avait fait un tableau avec plus d'ardeur, d'amour et de zèle. Tout entier à son entreprise, pendant tout le temps qu'il y consacra sa tête fut brûlante comme s'il eût eu la fièvre.

Ce tableau pouvait-il être mauvais? Non, il devait être marqué au coin du talent, et c'était ainsi, en effet.

Franz acheta un cadre à crédit. Ileut, cette fois, une autre inspiration ; il envoya son tableau à l'exposition de Cologne en Allemagne... Réussirait-il? En tout cas, le tableau serait loin et demeurerait loin, sans que personne en sût rien.

Une pauvreté comme ils n'en avaient jamais éprouvé vint assaillir la famille dans l'attente. Ils mangèrent un pain amer, et succombèrent sous le coup d'une affreuse désillusion. Celle qui montrait le plus de courage était la bonne grand'mère ; elle porta en cachette tous ses vêtements et le peu d'objets en or qu'elle possédait au

mont-de-piété, et consola les autres. Mais cela ne pouvait durer longtemps ; les habits de Franz et ceux de sa mère finirent par aller aussi au mont-de-piété; les médailles même et les souvenirs des succès passés de Franz furent engagés chez le boulanger pour quelques pains !

On avait fait des dettes chez le boucher, chez l'épicier; le boulanger ne voulait plus rien livrer, personne ne consentait encore à faire cxédit au pauvre artiste : c'était le nom de Franz dans le quartier. Le loyer à la semaine n'avait pas été payé depuis un mois, et le propriétaire avait déjà envoyé trois fois un huissier pour en réclamer le paiement.

Une après-dînée du mois de septembre, la misère de la fcimille infortunée était à son comble. On n'avait rien mangé dans la maison depuis la veille au soir. L'huissier était venu signifier qu'il reviendrait à six heures, et que, si le loyer n'était pas payé, le lendemain matin ils seraient expulsés avec leur misérable mobilier.

La grand'mère tenait la main de Franz et s'efibrçait de le consoler; la mère pleurait en silence ; le père, qui portait encore le bras en écharpe , était assis près de la cheminée, et promenait autour de lui de sombres regards. Tout à coup l'ouvrier fondit en lai-mes.

Jamais Franz n'avait vu pleurer son père : c'était la première fois de sa vie. Oh î cette vue fut pour lui un coup de foudre ; un cri d'angoisse s'échappa de sa gorge, et il tomba à genoux devant son père.

— Mon père ! mon père ! s'écria-t-il. Vous pleurez ? vous! Oh ! calmez-vous, demain je serai peintre en >^V timent; je gagnerai trois francs par jour...

COMMENT ON DEVIENT PEINTRE. 5t

L'ouvrier releva son fils et le serra sur son cœur.

— Franz, dit-il, je ne dis pas que ce soit ta faute, mon fils; mais nous sommes si malheureux ! Je pleure jvarce que j'enrage de ne pouvoir travailler. Nous avons faim. Qui nous donnera à manger avant la nuit? Que deviendrons-nous lorsqu'on nous aura jetés dans la rue? N'y a-t-il pas de quoi devenir fou... de quoi se no...

Franz serra vivement son père sur sa poitrine, et étouffa sur ses lèvres par un ardent baiser ce dernier et terrible mot.

Tandis que le père et le fils étaient unis dans cette suprême étreinte, la porte de la chambre s'ouvrit; un homme ayant un portefeuille de cuir sur le dos y plongea la main et en tira une lettre.

Franz se dégagea violemment de son père et s'élança vei's la lettre -, mais le facteur la retira et dit froidement :

— Une lettre d'Allemagne : c'est deux francs ! Deux francs ! Dans quel coin caché de cette misérable

niaison trouver un tel trésor ? Deux francs ! — pour des gens qui meurent de fahn !

Qui pourrait décrire la désolation et le supplice de la famille infortunée ?

Cette lettre renferme peut-être la fin de leurs malheurs; peut-être sécherait-elle leurs larmes, leur donnerait-elle le pain qui leur manque, les mettrait-elie à l'abri de l'expulsion... Et voyez, au moment où, le cœur palpitant, ils dévorent la lettre des yeux et demandent en grâce à pouvoir l'ouvrir, le facteur veut partii et emporter avec lui toutes leurs espérances. Le sol brûle sous les pieds des malheureux; ils piétinent d'impa-

tience; ils s'arrachent les cheveux... Le pauvre Franz se tord de chagrin ; il ressemble au navire perdu dans la tempête et ballotté par les flots furieux ; il espère et il craint en même temps; cette lettre est peut-être la délivrance : il la voit... et elle va lui échapper !

La mère se jette aux pieds du facteur; elle tend vers lui ses mains suppliantes.

Ah ! il pleure... il n'a pas un cœur de roche. Le voilà qui donne la lettre à Franz, en lui disant :

— Tenez î je suis pauvre aussi; mais je ne puis voir cela plus longtemps.

Franz ouvrit la lettre lentement et avec anxiété ; chaque pli fut déployé avec précaution. Mais il n'eut pas sitôt jeté les yeux sur le contenu que les muscles de son visage se contractèrent convulsivement; il devint pale comme un mort, et un cri retentit dans la chambre, cri luguî)re comme une clameur de détresse. Il s'appuya sur la table, et la lettre, échappant h sa main défaillante, tomba sur le plancher.

La chambre se remplit de cris désolés : la grand' mère leva les bras au ciel ; la mère tomba à la renverse sur sa chaise, comme si tous ses membres étaient frappés de paralysie.

Franz s'efforça de parler. On voyait qu'il voulait dire quelque chose; mais les paroles ne pouvaient franchir ses lèvres frémissantes. Enfin, sa voix éclata ; il ressaisit vivement la lettre, vola les bras ouverts à sa grand'mère, et s'écria d'une voix altérée :

— Grand'mère ! mère ! mon père ! Je suis peintre ! Cinq cents francs pour mon tableau !

Les quatre bien heureux^ dans les bras les uns des autres, s'embrassèrent, se prodiguèrent de© caresses, et l'on n'entendit qu'un mélange confus d'exclamations joyeuses.

Après les premières démonstrations de joie, les femmes témoignèrent la curiosité de connaître le contenu de la lettre. Le jeune homme, qui savait passablement le français, la leur traduisit comme il suit :

Cologne, le...

« Monsieur,

« Le tableau que vous avez envoyé sous le titre : Le tombeau d'un bienfaiteur y a été fort recherché et trèsapprécié par les amateurs. Je m'estime heureux de pouvoir vous annoncer que cette même œuvre a été acquise par M. E..., de notre ville, pour le prix que vous aviez fixé.

« A la réception de la présente, vous pourrez toucher la somme de cinq cents francs dans les bureaux de M. L..., banquier en votre ville.

«Vous n'apprendrez pas avec moins de plaisir, je l'espère, que M. E... désire de vous un second tableau de la même grandeur. Le paiement en sera effectué dès que vous aurez mis le tableau à ma disposition.

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