I. GommuQc yoisiae d'Anyen
58 CEUtRES DE HENRI CONSCIENCE.
tous les signes de la santé et du bonheur ; sa conduite irréprochable et sa gaieté naturelle la faisaient aimer de tout le monde; et comme elle était très-laborieuse et gagnait par là un très-joli salaire, elle s'estimait à bon droit Tune des plus heureuses créatures de la terre.
Une incroyable aventure vint tout à coup faire de la jeune et joyeuse fille un être triste et misérable. Voici à peu près comment elle racontait Tévénement :
Un jour, elle s'était rendue à Berchem pour y faire à la journée des vêtements de femme et d'autres ouvrages de couture. Vers le soir, à cette heure où il ne fait ni jour ni nuit, elle avait pris un chemin de traverse pour regagner sa demeure. Elle se hâtait fort , car le ciel se couvrait de nuages noirs, et l'obscurité menaçait de la surprendre à Timproviste. De plus, il avait fait ce jour-là une chaleur étouffante; tout faisait craindre qu'un terrible orage n'éclatât bientôt, et cela d'autant plus que par moments déjà d'ardents éclairs illuminaient l'horizon lointain. Thérèse n'était pas des plus hardies : le silence de mort qui régnait dans la campagne , cet instant lugubre qui précède l'orage et où la nature épouvantée semble plongée dans la stupeur, tous ces signes effrayants faisaient battre d'angoisse son cœur et accéléraient doublement sa marche.
Soudain un formidable éclair jaillit des nuages; la foudre tonne et ébranle le sol. Thérèse s'arrêle saisie d'une vive anxiété et porte les mains à ses yeux ; mais son effroi grandit encore en entendant tout près d'elle une voix étrange qui lui demande l'heure. La jeune fille ten'ifiée laissa tomber ses mains, et &0ï\ regard s'arrêta
avec horreur sur iine hàde vieille femme qui , avec on rire hideux, réitérait sa demande :
— Eh bien, ma fille, quelle heure est-il 1
Sans réfléchir et la tête entièrement perdue , Thérèse répondit :
— Huit heiu'es.
Une expression de colère se peignit sur le visage ridé de la vieille, et elle s'écria d'un ton de méchante ironie :
— Oh ! toi aussi, tu es de ceux qui se moquent des vieilles gens à cheveux gris ! Tu ne fais pas bien , ma fille, de courir après neuf heures dans ce chemin solitaire. Tu ne sais pas ce qui peut arriver !
En disant ces mots, elle frappa trois coups sur l'épaule droite de Thérèse, et continua sa route. Au contact de la vieille femme, la malheureuse jeune fille devint froide comme glace ; elle sentit un indéfinissable frisson parcourir son corps, et il lui sembla qu'un rude lien étreignait son cœur.
Tremblante et immobile, elle resta quelques instants comme frappée de stupeur à la même place, avant que ridée lui vjnt de frapper la vieille à la tête pour briser le charme de la maie main dont elle craignait d'être touchée; mais la femme était déjà si loin dans l'obscur sentier, que Thérèse n'osa la suivre, d'autant plus qu'un nouveau coup de tonnerre déchira les nuages et que la pluie se mit à tomber par torrents
Les vêtements tout trempés et à demi morte, Thérèse atteignit enfin sa demeure, se déshabilla et se mit au lit.
Le lendemain, vers midi, une personne de la maison entra dans sa chambre afin de l'appeler pour le dîner ;
mais elle n'eut pas sitôt mis le pied dans la chambre, qu'elle recula avec un cri affreux, descendit en courant l'escalier, et tomba au milieu des convives en criant :
— Oh ! Thérèse est morte !
A ces mots, deux hommes et trois ou quatre femmes se levèrent de table et montèrent précipitamment. A la première vue, ils crurent aussi voir un cadavre; mais, s'étant approchés du lit, ils commencèrent à douter de ce malheur. Thérèse gisait sans mouvement, il est vrai; l'un de ses bras semblait bien si souple qu'il pendait comme une corde au bord du lit; son visage était bien transparent comme le verre et d'une teinte jaunâtre; mais ses yeux étaient ouverts, et bien que brillant d'un éclat fixe et effrayant, étaient vivants et intacts. Un des hommes présents voulut poser sur le lit le bras pendant ; il ne fut pas peu effrayé en trouvant ce bras aussi raide et aussi peu flexible que du fer. Bien que le corps de Thérèse portât tous les signes de la mort, cependant un sentiment inexprimable remplissait le cœur des spectateurs. Pas un seul d'entre eux ne se tenait pour certain que la jeune fille eût quitté ce monde j au contraire , tous avaient la conviction qu'elle vivait encore, quoiqu'elle restât sourde à tout appel et insensible aux pincements et aux secousses.
En dépit de tous les efforts des médecins, Thérèse demeura dans cet état pendant deux jours et deux nuits. Au coup de la quarante-huitième heure , elle s'éveilla d'elle-même, se frotta un instant les yeux comme quelqu'un qui sort d'un profond sommeil, promena un regard surpris dans sa chambre et sur les personnes qui
Tentouraient , et se mit tout d'un coup à verser des larmes si abondantes que tous ceux qui étaient là , pris de cônjpassion, pleurèrent avec elle.
Chacun lui adressa la parole et lui demanda comment cet inexplicable mal lui était survenu ; mais chaque fois elle pleurait plus amèrement et ne répondait rien. Après un long interrogatoire que lui fit subir le docteur, elle s'écria enfin avec un sanglot déchirant : Oh ! priez pour moi; je suis ensorcelée !
Peu de personnes crurent d'abord à cette assertion. Moi-même, qui l'entendis, estimai que c'était là un effet de l'égarement d'un esprit malade. Mais le récit de sa rencontre avec la vieille femme donna du moins à toutes les personnes présentes, à l'exception du docteur et de moi, la conviction qu'elle était effectivement ensorcelée.
Quoi qu'il en fût, la suite parut confirmer son horrible pensée. Pendant cinq années, ses yeux gardèrent leur éclat, sa peau demeura jaunâtre et transparente comme le verre. On ne remarquait d'ailleurs en elle aucun autre changement qu'un amaigi'issement toujours croissant, et déjà chacun croyait que la mort avait marque d'une croix rouge la jeune fille ensorcelée , et qu'elle ne tarderait pas à emporter sa victime. Tous les ans, au jour et à Theure de sa rencontre avec la vieille, elle était prise subitement d'un sommeil léthargique qui, comme le premier, durait chaque fois quavantehuit heures. Durant ces crises, elle devait entendre et voir d'horribles choses, comme aussi subir d'atroces souffrances; c'est du moins ce que faisaient assez pré-
<a2 «EUVBES DE HENRI CONSCIENCE.
jsumer les plaintes et les paroles entrecoupées qui lui échappaient; mais ni promesses ni menaces ne pouvaient la décider à dire ce qu'elle ressentait ou voyait. Une puissance mystérieuse et redoutable pour elle la forçait au silence sur ce point. Elle racontait cependant h qui voulait Tentendre que toutes les nuits, sur le coup de minuit, elle voyait la porte de sa chambre s'ouvrir et la vieille sorcière apparaître; que cette mécharxte femme s'approchait du lit , lui montait sur le corps et lui comprimait la poitrine sous ses genoux jusqu'à une heure , tellement que la douleur lui faisait perdre le sentiment et la vie sans qu elle sût crier ni se lever.
Deux femmes, qui ne croyaient pas à la réalité de ces apparitions, prirent une fois l'audacieuse résolution de veiller auprès de son lit jusqu'à ce qu'elle s'endormît. Elles ne virent pas la sorcière ; mais, au coup de minuit, la jeune fille endormie ouvrit des yeux brillants, et, toute en sueur et avec des cris rauques et effrayants, se mit à lutter et à se débattre contre un être invisible qui devait peser sur son sein, et sa physionomie prit enfin une telle expression d'angoisse que les deux femmes épouvantées s'enfuirent de la chambre.
Ces souffrances continuelles et inexphcables n'empêchaient pas Thérèse de se livrer à ses travaux habituels. Elle considérait son état comme un sort inévitable, et bien qu'elle laissât ses voisins consulter les médecins el chercher des remèdes à son mal, elle-même semblait demeurer indifl'érente à leurs efforts. On comprend assez que tous les charlatans, tous les possesseurs de secrets contre la sorcellerie avaient été mis à contribution à ce
sujet. On avait prononcé toutes sortes de paroles, en des langues connues et inconnues, sur la jeune malade ; elle s^était couchée avec un crapaud vivant dans la main; elle avait posé deux os de mort en croix au pied de son lit; elle avait mis sous son oreiller, pendant six mois, une de ces coiffes avec lesquelles naissent parfois les enfants, et maintenant elle portait sur son sein un morceau de la corde qui avait servi à pendre un assassin. Et pourtant tout cela n'avait servi de rien ; la sorcière continuait toutes les nuits à écraser sous ses genoux et à martyriser la malheureuse fille.
Vers la fin de 1839, Thérèse était tellement amaigrie et épuisée qu elle no se tenait plus debout qu'avec peine, et que chaque jour paraissait devoir être son dernier jour. Elle avait tout à fait l'aspect d'un squelette habillé ; ses joues étaient caves , ses yeux étincelants enfoncés dans l'orbite, et ses doigts effilés craquaient comme des osselets dépouillés de chair.
Vers celte époque, les voisins apprirent d'une paysanne qu'entre Zoersel et Schilde, au milieu de la bruyère, demeurait un petit vieillard qui avait pouvoir contre tout sortilège , et savait délivrer de la maie main et de tout mauvais sort. La paysanne raconta comment le vieillard avait désensorcelé ses vaches, comment il avait délivre de la maie main l'enfant de son frère, et beaucoup d'autres faits merveilleux qui décidèrent les voisins à essayer une fois encore si cet homme ne pourrait venir en aide à Thérèse.
On envoya quelqu'un à Schilde chercher le vieillard, et celui-ci, après force instances et prières, revint à
Borgerhout avec le messager. Gomme tous les septuagénaires, il avait le dos voûté, les cheveux blancs, les joues creuses et desséchées et les yeux profondément enfoncés. Cependant sa physionomie ne manquait pas d'une certaine noblesse, et on y lisait la finesse et la ruse. Sa démarche était lente , ses pas mesurés et son regard constamment fixé sur le sol.
Quand il entra dans la chambre de Thérèse , il s'y trouvait quelques vieilles femmes et moi-même. La jeune fille ne s'émut pas à l'arrivée du nouveau faiseur de miracles et le considéra avec indifférence et incrédulité. Lui, sans prendre garde à elle, alla successivement murmurer dans chaque coin de la chambre quelques mots incompréhensibles, prit dans le foyer deux tisons enflammés, posa ceux-ci en croix devant la porte, et alors seulement vint se placer devant la jeune fille. Après l'avoir un instant regardée dans les yeux, il lui adressa, d'une voix dont le timbre était étrange, les questions suivantes :
— Ma fille, une maie main s'est posée sur vous.
— Je le sais.
— N'avez-vous rien sur la conscience ?
— Oh! non, je vais à confesse tous les mois.
— Ne vous êtes-vous pas maudite vous-même?
— ] ncore bien moins.
— Ne savez-vous pas si votre père ou votre mère vous a jamais maudite?
— Je n'en sais rien ; ils m'aimaient beaucoup et sont morts de bonne heure.
— N'avez-vous jamais caressé un chat noirî
— Non.
— Ne vous êtes vous jamais arrêtée à minuit dans un carrefour?
— Jamais.
— Alors, vous pourriez bien avoir raison de penser que la vieille femme vous a ensorcelée.
— Oh ! quant à cela, j'en suis sure.
— Voulez-vous être délivrée ?
— Pouvez-vous le demander?
— Répondez-moi !
— Oui, je veux être délivrée.
Le vieillard alla silencieusement s'accroupir sur ses talons auprès du feu, et regarda fixement les flammes sautillantes en paraissant parler à un esprit invisible.
Il est inutile de vous peindre l'anxiété et la frayeur des femmes qui se trouvaient là : toutes étaient pâles, tremblantes, et se regardaient les unes les autres d'un air interrogateur et interdit. Les plus intimidées eussent volontiers quitté la chambre; mais aucune n'eût osé franchir les tisons enflammés , sachant qu'une sorcière s'y casse infailliblement le cou. Cependant, la chambre s'était remplie de fumée; les pauvres femmes suffoquaient, et suaient à grosses gouttes des efforts qu'elles faisaient pour ne pas tousser.
Enfin, au bout d'un quart d'heure, le vieillard se leva, et, revenant devant la jeune fille, reprit la parole en ces termes :
— >!a fille, maintenant je connais votre mal et c«lle qui a posé sur vous la maie main,
— Est-ce la vieille sorcière ?
— C'est la vieille sorcière.
— Oh ! je le sais bien.
— Je puis vous délivrer, mais seulement par une lutte de vie ou de mort. Dites-moi, si vous mouriez tandis que je m'efforcerai de vous délivrer de la maie main, me le reprocheriez-vous au jour du dernier jugement? En chargeriez-vous mon âme ?
— Oh! non; ne suis-je pas condamnée à mourir si vous ne me délivrez pas ?
— Est-ce là votre dernier mot?
— Oui.
Le- vieillard se tourna vers les femmes épouvantées, et dit :
— Désirez-vous toutes que cette fille soit délivrée?" Eh bien, je puis accomplir cette œuvre; mais pour la mener à bonne fin j'ai besoin d'une chose que je ne puis trouver que dans le cimetière d'un village du pays de Waes, de l'autre côté de l'Escaut. Je pourrais bien faire le voyage à mes propres frais ; mais il doit être fait avec de l'argent expressément donné pour cela.
— Mais, demanda là-dessus une toute vieille femme qui peut-être avait envie aussi de se mêler de magie noire , mais ne pouvons-nous savoir ce dont vous avez besoin? Nous pourrions peut-être vous le procurer.
— Impossible! reprit le vieillard. Il me faut de la mousse qui ait crû sur une tête de mort de cent ans. Où iriez-vous en chercher ? Je connais dans le pays de Waes u» village où se trouve un très-vieux charnier et où des os de mort centenaires sont maçonnés dans le mur de l'église. C'est là qu'il me faut aller, à l'heure de minuit,
gi'atter la mousse avec un .couteau neuf, en prononçant certaines paroles. Ainsi, si vous voulez faire une bonne œuvre, donnez-moi deux ou trois florins pour défrayer mon voyage.
L'argent demandé fut rassemblé par les femmes et donné au vieillard. Celui-ci reprit ;
— Mes amis, je ne puis me mettre en route sans avoir la certitude que, cette nuit, trois gaillards déterminés veilleront dans cette chambre j car si on ne rempêche pas, la sorcière par vengeance martyrisera et torturera tellement la pauvre fille, que nos efforts pour la sauver seraient peut-être à jamais inutiles. Promettez-moi donc, sur votre foi , que vous chercherez trois hommes. Voici ce qu'ils auront à faire : Tun d'eux aura la main pleine de pois 5 quand à minuit la porte s'ouvrira, il jettera ces pois au hasard autour de lui. Si l'un des pois touche la sorcière, elle deviendra visible et s'envolera, en hurlant, par la fenêtre. Il faut dans ce but laisser celle-ci ouverte. 11 n'y a d'ailleurs rien à craindre, car elle n'a aucun pouvoir sur les veilleurs.
On promit de satisfaire au désir du vieillard. Celui-ci prit son bâton, et dit à la malade :
— Allons, consolez-vous et soyez tranquille, ma tille. Après-demain, la maie main sera levée, vous guérirez, et vous recouvrerez une santé meilleure que jamais.
A ces mots, il ramassa les tisons mis en croix devant la porte, les jeta dans le foyer et quitta la chambre.
Dans le courant de la journée, le commissaire de police vint deux ou trois fois s'enquérir du vieillard j mais
chaque fois on lui dit qu'il était parti, et qu'on ne savait s'il s'était rendu à Scliilde ou ailleurs.
Ce ne fut pas sans beaucoup de peine qu'on trouva trois hommes assez hardis pour veiller dans la chambre de Thérèse. Après beaucoup d'allées et de venues on en avait rencontré deux qui avaient pris sur eux de risquer la périlleuse veillée , mais à condition que je ferais, moi, le troisième.
J'avais dans le voisinage une certaine réputation de courage, bien qu'au fond je ne sois pas ^l'^nd amateur de sorcellerie ni d'accointances avec les esprits. Mais ici je me vis forcé de soutenir ma bonne renommée.
Vers une heure du soir, nous montâmes les escaliers avec des battements de cœur, en proie à une émotion qui provenait d'une profonde inquiétude, et nous nous introduisîmes dans la chambre, silencieusement, avec circonspection, comme trois spectres. Nous allâmes, sans dire mot, nous asseoir sur des chaises, à proximité d'une table. Peu à peu, cependant, le courage nous revint; nous commençâmes à chuchoter entre nous à voix basse à l'oreille. On déboucha une bouteille d'eau-de-vie; chacun de nous alluma sa pipe et lança quelques bouffées de fumée par la fenêtre ouverte. Thérèse gisait sur son lit devant nous; elle dormait les yeux fermés, et n'eût été sa maigreur de squelette, nous n'eussions remarqué en elle rien d'extraordinaire. La marche du temps influait singulièrement sur notre disposition d'esprit ; de onze heures à onze heures et demie, nous nous sentîmes de plus en plus à l'aise, et notre voix devint plus haute et plus joyeuse ; mais de onze heures et demie à
minuit, nous pei*dtmes peu à peu le courage et la parole, si bien qu'aux approches de Theure fatale nous nous trouvâmes pris d'une indicible anxiété. Pas une pipi ne fumait encore; pas un mot ne tombait de nos lèvres; nos yeux seuls étaient en mouvement, et lançant de rapides et furtifs regards, se promenaient hagards de la porte à Thérèse. La seule lampe qui nous éclairât parut aussi se ressentir de la prochaine arrivée de la sorcière, car elle commença à brûler d'une façon bizarre et désordonnée; tantôt elle projetait de vives lueurs, tantôt elle éclairait à peine, et par moments des étincelles s'échappaient de la flamme en pétillant comme un feu d'artitice...
Tandis que, pâles et tremblants, nous nous regardions les uns les autres, un coup de cloche sonore vint frapper nos oreilles : nous tressaillîmes de frayeur ; les pois tombèrent de la main de celui qui était chargé de les jeter et accrurent notre anxiété par le bruit qu'ils firent en roulant sur le plancher. Heureusement, nous en avions en réserve un paquet tout entier. Nous fixions sur la porte des yeux écarquillés, ne doutant pas que la sorcière ne fut sur le point de l'ouvrir. Mais en ce moment notre attention fut soudain appelée sur Thérèse. Celle-ci avait les yeux ouverts et semblait éveillée ; une expression affreuse contractait ses traits ; elle feisait d'horribles œntorsions comme si elle eût cherché à se délivrer d'un poids qui l'écrasait, et des cris rauques s'échappaient de sa gorge comprimée. Le moment nous parut venu de lancer les pois , car nous étions certains que la sorcière était occupée à torturer Thérèse. Nous en fumes encore
pius convaincus lorsque, d'une voix faible mais navrante, la maUieureuse fille adressa ces paroles à son ennemie invisible :
— Oh 1 laissez-moi reprendre haleine. Grâce ! grâce ! Oh ! non , non , ne déchirez paj mon cœur avec vos cmgles... Donnez-moi le coup de grâce, faftes-moi nftôurir !
Elle se tut un instant et reprit, comme si quelqu'un lui eût parlé :
— Vous vous trompez : ce n'est pas moi qui ai appelé Thomme. Oh ! lâchez-moi ! ôtez de ma poitrine ce poignard brûlant. Je dirai que je ne veux pas, —je chasserai le vieillard.
Vous comprendrez facilement la terreur que nous inspirèrent ces paroles; nous avions perdu la tête et étions, pour ainsi dire, hors de nous. Cependant, l'un de nous eut encore assez de présence d'esprit pour se souvenir de ce qu'il devait faire : il prit une poignée de pois, et les lança de toutes ses forces sur le lit. Il nous sembla qu'un souffle comme un vent passait devant notre visage. Thérèse ferma les yeux; son visage prit soudain une expression de calme : elle dormait comme auparavant. Cette victoire nous rendit du courage et des fcM'ces; nous crûmes notre tâche terminée, et fûmes tout joyeux de pouvoir quitter la chambre sans honte. Mais une nouvelle apparition devait encore glacer le sang dans nos veines. En nous retournant nous vîmes sur l'appui de la fenêtre un chat noir qui lixait sur nous des y«ux flamboyants et semblait menacer de nous iaire expier ce que nous avions fait. Nous regardâmes Tani-
mal OU plutôt Tesprit avec une frayeur croissante ; lui, sauta de la fenêtre dans la chambre, et s'avança lentemen! vfcrs nous.
L'un de nous ouvrit la porte, et peur être plus tôt dans la rue se laissa choir du haut en bas des escaliers. J'ose le dire, nous le suivîmes de près et prîmes la fuite comme lui. Parvenus dans la rue, nous reconnûmes qu'aucun de nous n'avait l'audace de s'aller coucher; nous éveillâmes un baes voisin et achevâmes de veiller jusqu'au matin dans son estaminet.
Nous apprîmes alors dans la maison qu'habitait Thérèse qu'elle était dans un triste état et conservait à peine assez de force pour mouvoir la tête et les mains.
Vers midi , le vieillard revint de son voyage, et nous annonça que le soir même, à minuit, il dompterait la sorcière et délivrerait Thérèse. Mais il fallait lui procurer quelques objets, notamment le cœur saignant d'un agneau, un chien vivant, une grande aiguille à tricoter toute neuve et un chaudron de cuivre dans lequel on n'eût jamais cuit ni raie ni flotte.
Le cœur d'agneau fut bientôt trouvé, les bouchers ayant précisément abattu ce jour-là le bétail de la semaine ; on acheta l'aiguille à tricoter; une âme complaisante prêta le chaudron; mais quant au chien ce fut plus difticile : personne ne voulait donner le sien, parce qu'on savait que la maie main qui pesait sur Thérèse devait retomber sur l'animal. Il ne se trouva pas un voisin qui eût envie d'avoir chez lui un chien ensorcelé. Enfin, on apprit qu'un paysan de Deurne avait l'intention de nn er son chien. Un homme se rendit chez lui.
et revint Taprès-micli avec un barbet noir si vieux qu'il savait à peine encore marcher.
A onze heures du soir^ bon nombre d'hommes et de vieilles femmes étaient réunis chez un cordonnier non loin de la demeure de Thérèse. La délivrance solennelle ne devant pas s'opérer sous le toit de la personne ensorcelée^ le cordonnier avait prêté pour la grande œuvre une de ses chambres. Vous comprenez bien que je ne manquai pas de m'y trouver.
L'aspect de cette chambre était étrange : une lampe de fer-blanc neuve brûlait sur une table auprès du feu; à côté de la lampe se trouvaient un cœur saignant et une grosse aiguille à tricoter. Dans la cheminée , audessus d'un grand feu, était suspendu un chaudron de cuivre, plein d'eau bouillante; dans un coin du foyer, le vieillard accroupi parlait aux flammes. Non loin de lui le barbet noir, attaché à une corde, dormait sur un peu de paille.
Les voisins et les curieux, le cœur battant, tremblant de tous leurs membres, étaient pressés dans la pénombre à l'autre extrémité de la pièce.
Dès que l'horloge suspendue dans la chambre annonça par un seul coup onze heures et demie, le vieillard se leva du milieu des cendres, et s'approcha de la lampe. Il tira de sa poche une petite bourse de cuir, l'ouvrit et en versa une espèce de poudre verte sur un morceau de papier. C'était sans doute la mousse qu'il avait recueillie sur une tête de mort vieille de cent ans. Il en jeta, en prononçant certaines paroles, une pincée sur fa flamme de la lampe, qui se mit à illuminer la chambre d'uns
pâle et fantastique lueur j il jeta le reste de la poudre dans la chaudière bouillante.
Puis se tournant vers les voisins, il dit ;
— Quoi que vous entendiez ou voyiez, ne vous effrayez pas î Le cœur que voilà est devenu le cœur de la sorcière; au coilp de minuit, je le percerai avec Faiguille. Alors vous verrez apparaître une vieille femme hurlant et gémissant; elle me priera et me suppliera de lui retirer l'aiguille du cœur; mais je ne le ferai que lorsqu'elle aura fait tomber sur ce chien la maie main qui pèse sur Thérèse. Je vous le répète, ne craignez rien, quoi que vous entendiez ou voyiez !
Le solennel avertissement du vieillard produisit un effet tout différent de celui-ci qu'il en attendait; ce fut alors seulesient qu'on se mit à trembler tout de bon et à se serrer les uns contre les autres au milieu d'un silence de mort. Une vieille femme s'évanouit, et donna à cinq ou six des plus peureux l'occasion, sous prétexte de l'emporter, de quitter honorablement la chambre aux sortilèges. Cependant, tous les yeux étaient fixés sur l'aiguille de l'horloge.
Encore cinq minutes !
Une tombe fermée n'est pas plus morne et plus lugubre. Tout d'un coup le pauvre chien se mit à trembler; le museau dressé en l'air, il poussa un hurlement plaintif comme si quelqu'un était près de trépasser dans le voisinage. Ces sinistres pressentiments jetèrent le trouble parmi les femmes; on entendit quelques chaises craquer, quelques femmes s'affaisser sur le plancher, puis tout redevint silencieux comme auparavant; le
chien seul remplissait Tappartement de cris de doulemw
Encore deux minutes !
Le vieillard se leva^ prit le cœur sanglant dans une main, l'aiguille à tricoter dans Tautre. L'œil fixé sur le cadran de l'horloge, il se tenait prêt à piquer...
On entendit soudain à la porte de la rue^ne rumeur et des pas lourds et pesants comme ceux d'une personne qui marche à Taide d'un bâton.
— La voilà ! la voilà ! s'écrièrent les femmes effrayées <5n se cramponnant à Tenvi les unes aux autres et en se serrant pêle-mêle dans un coin.
La porte s'ouvrit. — Au grand étonnement des femmes et du sorcier lui-même, on vit apparaître tout autre chose que la sorcière... Deux gendarmes et le commissaire de police !
Avec une merveilleuse promptitude , les gendarmes saisirent le vieillard au collet, Tentraînèrent violemment loin de la table, et lui arrachèrent l'aiguille de la main.
Encore une minute !
— Mon gaillard , il faut nous suivre ! dit le commissaire.
— Quel mal ai-je fait? demanda le vieillard tout tremblant.
— Peu m'importe! répondit-on; vous exercez illégalement l'art de guérir. C'est défendu.
Le vieillard jeta un regard sur l'horloge et vit que sninuit allait sonner.
— Oh ! s'écria-t-il dans un accès de désespoir, encore tm instant ! un petit instant seulement! Je vous en sup-
plie, une demi-minute ! Accordez^moi cela, ou voms tuez quelqu^m !
— Non, non, dit l'un des gendarmes. Il faut nous suivre sur-le-champ, sinon nous vous mettons les menottes! Vous êtes vieux, cela vous ferait beaucoup souffrir... Ainsi, en avant!
Une indicible rage s'empara du vieillard; il lutta violemment contre les gendarmes et chercha à se précipiter vers la table ; mais en ce moment le poids de Thor* loge se mit à descendre et le premier coup de minuit sonna!...
Comme si la foudre l'eût frappé , le vieillard se laissa tomber sans force dans les bras des gendarmes, et s'écria d'une voix qui semblait lui déchirer la poitrine :
— Malheur ! malheur ! elle est morte !
A peine cette exclamation lui avait-elle échappé que quelqu'un franchit le seuil de la porte en criant :
— Oh ! ne vous donnez plus de peine ! Thérèse vient de rendre Tâme à l'instant, et cette fois-ci elle est vraiment morte : elle est froide comme glace !
Les gendarmes ne se laissèrent intimider par rien et emmenèrent le vieillard à la maison d'arrêt, en attendant qu'il fût mis en jugement pour exercice illégal de l'art de guérir. Il fut plus tard condamné de ce chef à quelques mois de prison.
— Eh bien ! voisin, que dites-vous de cette histoire? Que c'était pure imagination chez Thérèse, et qu'elle avait la maladie que le peuple nomme hi/po. Je veux bien le croire aussi; mais comment expliquer alors Texact accomplissement de ses pressentiments? Com-
ment trouver le nœud de la prédiction du vieillard confirmée à rinstant par la mort de Thérèse ? Quant à moi, j'y vois peu clair et n'y veux plus penser, car cela me donne de mauvais rêves, et la peur m'en prend dans l'obscurité. En tout cas, s'il est vrai que l'imagination et la rôalité produisent les mêmes effets, en quoi diffèrentelle» l'une de l'autre, et qu'appellera-t-on réalité ou imagination ? Et quelle différence y a-t-il entre un ensorcellement véritable et un ensorcellement imaginaire?
RâVERIE
( Un frère conduit sa sœur malade vers un banc dans le jardin. )
LE FRÈRE
Assieds-toi, ma pauvre petite sœur. Je vais placer derrière toi un mol édredon ; laisse pencher ta tête pour que le souffle embaumé du midi vienne caresser tes joues. Vois, comme tout t'aime en ces lieux : les fleurs tournent leurs calices vers ton doux visage, les oiseaux entonnent leurs plus belles chansons... A tes pieds le ruisseau étincelant ralentit son cours et murmure doucement; là-bas le soleil couchant couvre la campagne d'un splendide manteau de pourpre... Oh! ne sens-tu pas comme le zéphyr séduit, folâtre et se joue dans tes blonds cheveux et sur ton cou délicat î
LA SŒUR^ assise.
Frère, la nature est belle, n'est-ce pas? Tout autour de nous sourit et tressaille d'allégresse ; tout est joie et bonheur sur la terre ! Pourquoi notre mère me parlet-elle toujours d'une patrie plus belle et plus fortunée ? Et pourquoi des larmes brillent-elles dans ses yeux quand elle dit qu'un lieu meilleur m'attend ?
LE FRÈRE
Chère Rosa, si les larmes de l'homme brillaient comme les pierres précieuses de couleurs diverses, tu verrais tomber des yeux de notre mère des perles blanches et des perles noires. Elle déplore ton départ prématuré pour la patrie qui est Là-haut; mais elle se réjouit en même temps que le Seigneur t'ait accordé la couronne des âmes pures.
LA 8ŒUR.
Partirai-je bientôt, frère ?
LE FRERE
Dieu seul le sait , Rosa.
LA SŒUR , rêveuse.
Comme le vol de cet oiseau est rapide et empressé ! Il a pris un vermisseau destiné à nourrir ses petits. Écoute, avec quels cris de joie l'accueille la petite famille!... Quand ses petits chanteront je serai dans la patrie làhaut, n'est-ce pas, frère?
LE FRÈRE, les ijeux humides, 0 ma sœur, ne parle pas ainsi ! Si l'ange vient plus tôt, tu partiras avec lui.
iNGE ET DÉMON. 1^
LA SŒUR
Frère^ les rosiers promettent encore tant de fleurs.. ..«> Partirai-je avant que leurs boutons soient épanouis?
LE FKÈRE.
Rosa, ne laisse pas ces tristes rêveries assombrir ton âme. Savoure paisiblement les dons de Dieu. Prends cette rose; c'est ton image et elle porte ton nom. Puisse^ son cœur parfumé récréer ton âme !
LA SŒUR, contemplant la rose.
Pauvre rose, pourquoi l'avoir si tôt arrachée de ta tige?... Frère, quel sera maintenant le sort de cette fleur î
LE FRÈRE
Elle va se faner et mourir, Rosa.
LA SŒUR
Mourir! mourir! ce mot me fait frémir... R me faut mourir aussi avant de partir pour la céleste patrie.
LE FRÈRE
La mort, ô ma sœur, peut sembler effrayante au méchant ; mais à toi, elle doit apparaître gracieuse et souriante.
LA ^ŒUR.
Et pourtant l'angoisse oppresse mon sein. Que m'arrivera-t-il donc en ce moment redouté ?
LE FRÈRE
Ma sœup, tu verras apparaître un ange à ta droite ; il t'enveloppera de rayons de lumière, il te prendra dans^^ ses bras, déploiera ses ailes d'or, et remontera avec loB^
âme pleine d'allégresse vers Dieu, qui t'a préparé une belle place dans son ciel.
LA SOEUR, après un long silence.
Frère, je sens mes yeux s'appesantir; je voudrais bien dormir sous les doux rayons du soleil, cela me ravi vrait.
LE FRÈRE
Pose la tête sur Toreiller, Rosa; je veillerai sur ton sommeil.
LA SŒUR
Pas ainsi, frère.,. Le coussin à droite. N'est-ce pas là que doit apparaître l'ange du Seigneur? Ne vois-tu pas comme une nuée lumineuse autour de moi? L'ange est déjà là, peut-être !
LE FRÈRE
Non, non, sœur, il ne viendra pas aujourd'hui encore. Chasse ces trompeuses illusions, et repose doucement ta tête fatiguée.
LA SŒUR pose la tête sur le coussin et effeuille
dislraitement la rose sur sa main.
Éveille-moi, frère, si je dormais trop longtemps.
LE FRÈRE s^assied auprès de la sœur et se met à pleurer.
Deux fleurs flétries ! — Pauvre rose, voilà tes pétales de pourpre semés comme des taches de sang sur ses mains de neige ! {La sœur remue la main; les feuilles de rose tombent dans le ruisseau, ) 0 chère sœur, comme c'est bien là l'image de ta destinée ! Ses seize années se sont écoulées sous l'aile protectrice de l'amour maternel
et d'une tendre amitié; comme ces feuilles, elle les a vues, aimante et joyeuse, briller et disparaître tour à tour; et maintenant, — pauvre fleur découronnée qui s'incline sur sa tige brisée, — maintenant elle n'a plus une seule feuille à jeter au torrent de la vie. Sa tête alourdie se penche vers la tombe; son âme se dégage des liens d'un corps souffrant et épuisé, et peut-être range est-il vraiment déjà à son côté... Quel peut donc être ce mal? Le Seigneur choisirait-il les plus pures d'entre les jeunes filles pour augmenter les chœurs célestes? Ce mal inconnu qui les consume serait- il une préparation à la béatitude? Ma sœur unirait donc sa voix à celle des anges devant le trône du Seigneur... (// penche la tête et garde le silence,)