‹ Les Vendéens dans la Sarthe (volume 2)Chapitre 15 sur 17 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

A côté de ce récit d'ensemble de la déroute vendéenne, il y a place aussi pour les anecdotes, qui toujours ont le privilège d'exciter vivement Tintérét.

Les historiens de la Vendée ont eu bien garde de ne pas en renii)lir leurs livres. Il nous faut voir le degré d'authenticité que présentent leurs récits.

Partout en première ligne se place Thisloire de MademoiselIe.Aii<^ lique des Mesliers et de Marceau. Un des plusiiiLiM'cssanls épisodes de lu vie du général républicain a Irait auxeflbrls (jiril lit après la déroute» du Mans, pour arracher une jeune Vendéenne à la mort. C*est au Mans que l'ami et rémule do Kléber, qui devait bientôt tomber k AUenkirchem, jeune d'âge et vieux de gloire^ sauva Mademoiselle des Mesliers dans la sanglante journée du 13 décembre 1793.

Ce noble trait d'humanité, qu'on est heureux de rencontrer en face des trop nombreuses scènes d'horreur dont Le Mans fut alors le théâtre, a malheureusement donné lieu à des récits de fantaisie, qui sont venus obscurcir et altérer la vérité; Adoptés avec empressement par ceux qui se donnent la missiuii de découper l'histoire en pages

â78 LES VENDÉENS

de roman sentimental, ils ont été cause que des

esprits sceptiques, au lieu de prendre la peine de dégager la vùrilé de la légende, ont rév<)<iué en doute inùnie la partie vraie de ce curieux épisode, qui débute au Mans pour &e dénouer à Laval d une si tragique façon. Il est grand temps de fermer la porte h la fantaisie» et de montrer combien sont fausses et dangereuses ces inventions légendairesj nées cependant en plein xix® siècle il). Essayons donc de faire la part de Terreur et de la vérité.

Au Mans, il faut bien ravoner, on ne s'est jamais guère préoccupé de Mademoiselle des . Mesliers (2). On se soucie fort peu dans le Maine

de déehilfrer ces petites énigmes du passé, méniL: lors(jueiles veulent Ijien se présenter sous les traits charmants d'une jeune fille, joignant à Tattrait de la beauté Tinlérôt du malheur. Peut-être même le nom d'Angélique y serait-il complètement oublié, sans un tableau donné à la ville, il y a peu d'années, par l'État, et placé dans Tétroit couloir qui sert depuis soixanle-dix ans, liélasî de Musée provisnive. Cette toile représente la défaite des Vendéens au Mans le i3 décembre 1793, et le principal groupe qui en occupe le centre,

Ij Sur ces récits légendaires, voir les Notices hision'gues (!r Sergent, sur Marceau, p. 12, et Doublet de Boislliibaullj • Marceau, p. 73. Le Roman, d'ailleurs, s'est compléiemeol emparé do cette anecdote. Voir une œuvre de je«lie^se d'Alexandre Dumas, Blanche de Beauiieu^ et Toucliard-i4tfosse, les Réverbères.

(?) II y n une dizaine d'années cependant, le séjoar qae taisait au Mans Madame Eugénie de la Rociière (respectons ce pseudonyme) lui inspira l'idée de vulgariser cette anec* dote de la défaite des Vendéens dans Épisodes des guerres de VOuest, p. 71 à 1^.

DAIHS LA SARTHË. 279

c'est précisément Marceau sauvant la jeuno' Vendéenne sur la place des Halles,

Du milieu d'un épais nuage de poudre, pendant que tout se heurte, que les chasseurs lancent

leurs chevaux au galop, que les grenadiers d'Aunis et d'Armagnac, encore revêtus de leurs habils blancs à revers de couleur, s'emparent des fem- , mes entassées dans leurs voilures, du milieu des caissons brisés, des cadavres gisant par terre, des sans-culottes qui cherchent a tuer pour .piller, des maisons qui semblent chanceler, du milieu de tout ce chaos, se détache le groupe de Mademoiselle des Mesliers et de son sauveur. Elle est à genoux, pAle, effarée, ses blonds cheveux épars; les bras étendus en avant, elle implore Marceau arrivé devant elle à la tête de ses chasseurs. Le général i^orte Téléganl costume de colonel de hussards, qui fait ressortir sa taille élancée; ses jambes fines et longues serrent les flancs de son cheval; il a perdu son schako dans l'ardeur de la lutte. D'une main il arrête sa monture, tandis que do l'antre il fait un ï7o>te protecteur pour ordonner d'épargner la jeune prisonnière (i).

A voir ce tableau, il semble que Tartiste a simplement voulu transporter sur la toile cette scène dramatique, telle que la racontée à la Tribune du conseil des Cinq-Gcnls, d'après ÏÉloge huLorique de Marceau, par Lavallée, an Vl, p. 24 à 26, un député de laSarthe, ami des lettre s et des souvenirs classiques de rantîquité, un instant même professeur à l'École centrale, et qui, un des premiers, a parlé de cet épisode de la vie de Marceau. Le 14 thermidor an VII (1»^ août 1798), Moriîer- Dupaïc, parlant de la prise du Mans, célébrait

(1) Le burin a aussi, d*aprè$ d'autres dessins, reproduit cçtte scène i^moavante*

280 LES VËNUÉEMS

, ainsi l^humamté du sensible général : « Une jeune a Vendéenne^ poursuivie par les vainqueurs, vole

a à Marceau, d 'nii-inortc de frayeur, et tombe à te SOS pieds en s'écrianl : 0 Marceau I sauvez- « ))H)i (!!). Le nouveau Scipion fait relever la « suppliante, la rassure et la fait couduire dans

* a un asile ami de Thumanilé. »

Que les peintres, les pofites et parfois même les orateurs à la tribune législative présentent ainsi 1rs lails d'une lat,ou saisissante aux dépens de la

• vérilé, c'est pour les vins un vieux privilège, c'est chez les autres un péché mignon, un péché d'habitude; mais l'histoire se préoccupe beaucoup moins de riniérôt dramatique. Est ce de la sorte que s'est passé le premier acte du drame qui a mis Marceau en rapport avec Mademoiselle des Mcslicrs / 11 faudrait en douter, si l'on s'en rapportait aveuglémcnl aux Mémoires de Savary f 1).

Le chef d'état-major de rarniéc républicaine, dans le récit détaillé qu'il fait de cet épisode, ne désigne on aucune façon Marceau comme ayant contribué tout d'abord à sauver la jeune Vendéenne : il ne lui accorde îjue plus tard un rôle dans cet acte d'iuimanité, dont il s'attribue la plus belle part.

D'après ses Mémoires^ Mademoiselle des Meslicrs est ramenée au Mans, au quartier général, dans Taprés-midi du 13, par deux grenadiers qui Pont rencontrée sur la route de LavaL Folle de douleur, ayant perdu daus la déroule sa mère et son frère, clki supplie les bleus de lu tuer aussi. Savary, qui dans rette triste journée a déj^ protépé plus d'une prisonnière, veut lui persuader que sa famille existe peut-être encore, et qu'elle pourra la retrouver. Séduit par tant de jeunesse, de

(l) Guerres des Vendéens et des ckomm, 1824, t. Il» p. 437,

DANS LA SAUTHE. 284

beauté ot de douleur, il veiu sauver malgré elle la jeune captive; mais Tabandonner au Mans, après les tristes scènes de cette sanglante matinée qui peuvent se renouveler, ce serait la laisser exposée à la fureur de la populace et des soldats de Huiler, sachant tous mieux tuer et pilier que.se battre eit face de Tennemi.

Pour la ravir h la mort, il faut donc (il le croit du moins) commencer par l'arracher à la vilie et. remmener sous ia protection de Télat-major, qui compte des hommes humains comme lui, les Marceau, les Kléber, les Buquet et bien d'autres encore. Surprise de trouver tant de pitié, après avoir vn tant de meurtres et de victimes, Angélique se laisse aller à respérance. Savary la fait monter dans le seul cabriolet qui suivît l'armée et la confie à la garde de l'adjoint Nicole.

Après être allée chercher un paquet, qu'elle avait laissé en ville, dans sa fuite précipitée, comme la plupart des acteurs de celte horrible déroute, elle pari avec son guide, pour être conduite en secret au logement où Tétat-major devait arriver dans la soirée (probablement àChassillé).

Ainsi, ii n'est nullement question de Karceau; if quant aux généraux, dit môme Savary, il eût été '(( ti craindre de les compromettre, en leur donnant « connaissance au Mans même, prés des Repré- « sentants, de ce qui se passait sans leur nntori- « sation. Ce fut le soir qu'ils la virent pour la « première fois, et là, instruits de son malheur, c< ils prirent à sa position tout l'intérêt qu'elle mé- 0 ritait. i»

Ce récit, émané d'un des courageux sauveurs de Mademoiselle des Mesliers, est en contradiction avec les dires provenus de la famille de Marceau, les seuls qui, avec ceux de Savary, aient droit à Fexamen de la criti(|ue ; car elle ne saurait avoir à discuter les incroyables inepties écrites de sang

froid par la tourbe des compilateurs. Le beaufrère de Marceau, Sergent, réfutant lés récits plus

ou moins romanesques auxquels ccl c^pisodtî a donné lieu, a écrit dans ses Notices historiques^ p. 13 : (( Voici !o fait : à la bataille du Mans, celle « jeune personne comballil (1), et poursuivie j>ar « des soldats, elle eut le bonheur de rencontrer « Marceau à cheval avec son état-major, donnant « des ordres ; ce fut à ce moment quMI la sauva et . « la lit conduire à son quartier, par (lisez plutôt à) « Tadjudant général Savary. » Dans un manusciit autographe ciincdit^ intitulé : Fragments des Mémoires de la vie privée de hl arc eau, pm' son beau-frére et ami, que possède la bibliothèque de Chartres, Tancien conventionnel Sergent répète à peu près des mômes détails sur la rencontre du général avec la jeune Vendéenne. II représente Marceau h son départ du Mans, arrélé |>ar un groupe de soldais menaçant une jeune tille armée, qui s'agenouille devant lui en lui tendant les bras : e Nous combattons Jeune fille, nous n'assassinons « pas les femmes; relevez-vous, je protège votre

« vie. » Il s'adresse à Savary, le plus âgé Jcs oîTiciersdc Télat-major, et lui donne Tordre de la conduire au quartier général. Seri^^eni dit (ju'il n'a point brodé de roman sur cette anecdote, que c'est* la vérité qu'il a connue comme ami et comme confident de son beau-lrère (2).

(î) Sergent, qui s*irrite des inventions des soi-disant historiens et s'rcric « Et c'est ainsi qu'on écrit l'histoire, » me somble broder une fable à son tour, en disant que M"« des Meslicrs combattit. Au reste, il n*est pas le seul; il y en a même qtii lui mettent une pique dans ia main !!!

(2) Malgré les assertions de Sergent, il ne faut pas ajouter foi h tous ses dires ; on reconnaît facilement ce qui lui appartient exclusivement dans ses récits aifreusement déclaoïii'

Ainsi, diaprés les souvenirs du mari d'Émira, c'est à Marceau que revient f'initiative de cet acte d'humanilô. Savary n'apparaît qu'au c|uarLicr général, lorsque Mademoiselle dos Mcsiiers y a été coïKliiite probablement par les grenadiers dont il parle dans ses Mémoires, Son rôle n'en reste pas moins des plu ^ honorables ; car les mesures qu'il prit, sous sa propre responsabilité, pour assurer le salut de sa captive (il l'espérail du môins), et l'arracher au Mans, ne lui ont été inspirées par personne (i). Ce qui l'indique bien, c'est le n^'eit inédit de Sergent relatif à Marceau, n Le soir, il avait oublié totalement sa prisonnière, on la lui rap^ pelle. Il la fait venir. 11 s'aperçoit à ce moment qu'elle pst encore au printemps de sa vie, qu'elle est jolie; son langn^xs ses manières,- sa timide modestie lui indiquent qu'elle appartient à une famille dont les chefs doivent occuper des grades su{)èneurs dans l'armée ennemie (2). »

A chacun le sien donc dans cet acte de généreuse pitié; mais à Marceau le mérite d'avoir le pi cinier protégé k vie et l lionneur de Mademoiselle des Mesliers au monicnl le plus périlleux, et d'avoir été en somme son principal sauveur. Ce qui le prouve encore, c'est qu'à lui seul s'adresse la reconnaissance, sinon l'amour de la jeune prisonnière. . S'il faut quelque chose de plus éloquent même que la voix du cœur, le voici : c'est le billet inédit qu on va lire, tracé tout entier de la

loires. Il faut se nippclcr (railleurs que ces Mémoires n'ont été écrits qu'en 1844, c'est-à-dire un demi-siècle après les faits.

, (1) Savary, Marceau et Klébcr ont encore été associes ailleurs au salui d'enfants vendéens (Savary, t. IV, p. 149).

{•2} Uourniseaux rite en effet le nom do M. des .Mi sHers parmi ceux des olllciers de l'armée veniléeune, 1. 1, p

384 LES VENDÉEI^S

main de Marceau, que je m'estime heureux d'ôire

le premier h faire connaître, et qui achève de lever tous les doutes :

« La ciLoyenne Dcsm^sliers, natife de Nuntes, « demeurant ordinairenieiU à Montfaucon,départe- <y ment de Maiue-et-Loire, nous ayant déclaré « que sa mère Tayaut forcée de la suivre avec • « Farmée deç rebelles lors de leur passage de la « Loire, elle se rend avec nous et abandonne l'ar- « mec des rebelles et qu'elle veul dcsorrtiais vice vre en bonne eiioyenne et demande pour sa n sûreté la |)rèscnle atlestation,

« Je déclare que la citoyenne ci-dessus nommée a s'est rendue de bonne volonté à mon quartier « général le f2 frimaire. Tan II de la République (c une et indivisible.

c( Le général^ Maacëau. «

Ces lignes, tracées d'une main rapide, et qui constatent si victorieusement le pieux mensonge el riniîènieuse humanité du Jeune général, sont

conservées aux Aicliives départementales de Laval, sous rêléganlc vitrine où M. Léon Maître, sinspirant de Tidée réalisée duue façon si grandiose a rhôtei Soubise par feu VL le marquis de Labordc, a exposé, dans une sorte de musée en miniature, les pièces les plus précieuses du dépôt d'archives, confié à ses soins. Après les avoir lues, il ne reste qu'à admirer davantage encore la noblesse d'âme de Marceau! Le jeune général, dont la première jeunesse avait été moins digne, devait son humanité à sa sœur aînée Émira.

Aussi, en lui rendant compte de ce fait et de sa victoire, lui écrivait-il : a J'ai pensé à l'instant a qu'elle était de votre sexe, et qu'elle avait peut- « être un trcre qui Tadorait. » Cela justifie les paro-

OANS LA SARTHË.

les prononcées dans i'oraison funèbre du vainqueur du Mans : « Si la nature donna à Marceau les qualités bri liantes qui font les héros, il dut à sa bonne sœur les qualités solides qui font Tbonnéte

homme (l). »

Mais poursuivons; après s'ùtro arr6t(^ à Vaiges, on arriva à Laval \e 55 frimaire (15 cicccmbre). Mademoiselle des Mesliers suivait Tarmée, « Là, <( dit Savary, on lui chercha un refuge qu*on a croyait assuré chez une femme qui promit de « lui prodifi^ner tous ses soins. Marceau la visita « dans cet asile. » Suivant un auteur de' Laval, qui ne s>st pas toujours assuré de la vérité de ses assertions, cette maison hospitalière aurait été celle de Madame Leclerc (S).

Là encore, chose singulière, le récit de Savary n*est pas conforme à celui de la famille de Marceau. Sergent, rèpôlant à peu près dans ses Mémoires inédits ce qu'il a écrit dans sa Notice^ p. 42, dit que son beau -frère s'informa d'un endroit sûr, la fil échapper secrètement et conduire chez un vieux curé qui habitait une. campagne très-retirée. Savary fut chargé de la conduire. Il ne la revit plus (3).

Enfm, voici une troisième version consignée dans une lettre rapportée par Grille, Histoire de la Vendée en 1793, t. 111, p. 374. Grille se borne ^ dire que cette lettre, qu'on lui a donnée^

(\) Ces détails, relatifs à M"® des Mesliers, ont déj;i éxv \)nbliés par moi, en Ki'intî*^' pnrtiij, en 18Glj et reproduits jiar M. Berrial-Saint-Prix, ia Justice révolutionnaire en France,

(5) Voir les Marlf/rs du Maine, 2" édition, t. II, p. 283.

(3) C'est au Mans que Serj^'eiit place, k tort, ces efforts faiîs pour sauver M"« des Mesliers. Robert, Une année de la vie militaire de 3î arceau, 1850, p. 28, la fait auîjibl cunduiie pui Savary chéï un curé de village.

Page 1