‹ Les Vendéens dans la Sarthe (volume 2)Chapitre 2 sur 17 · LES VENDÉBIIS · texte numérisé non relu

LES VENDÉBIIS

OÙ noire armée étant entrée au pas de charge sur Tennemi, ils ont été jusqu^au haut des rues Basses, d*où ils voyaient très-bien le feu de l'ennemi qui

se relirait en déroute sur plusieurs points. L'ennemi, en abandonnant ses retranchements à PonLlicue, a laissé deux pièces de canon (1). »

Nous avons vu les diverses péripéties du combat du 22 jusqu'à quatre heures du soir, ainsi que rémotion qu'il avait produite dans la contrée jusqu'à près de minuit. Etudions maintenant Taspect du Mans pendant cette journée.

Cette ville n'avait eu connaissance du combat que par le bruit du canon. La canonnade du malin n avait d'abord nullement inquiété ni préoccupé la masse des Vendéens restés dans la ville, lis étaient habitués b ce bruit depuis longtemps, et pensaient que la iuUe, restée invisible pour eux, n'était encore qu'une allaque des chasseurs d*avant-garde, toujours repoussés depuis An^^ers.

Epuisés de fatigues et de misères, ils savouraient ardemment le repos et les jouissances dont ils étaient privés depuis longtemps, sans se préoccuper du péril, devenus insouciants à force de souffrances, alors pourtant que le bruit persistant du canon et de la fusillade eût dû les tenir sur le quivive. Aussi les chefs avaient-ils eu grand'peine à arracher au sommeil ou à la table des cabarets un petit nombre de soldats entrainéSi quasi malgré eux> au combat {i).

La nouvelle de la retraite de Westermann et de

(1) V. ces lettres aux Archives de la Sarthe et de Loir-et« Cher, qui en possèdent encore plusieurs autres analogues.

(S) Je considère cependant camme un tableau on peu fantaisiste celui que trace Boumîseaux, t II, p. 198. « Ils ne pouvaient se résoudre ^ quitter leurs poulardes à demi rôties, quoique l'unoemi fût déjb aux portes de la ville. > On ne peut jamais se figurer l.e Mans sans poulardes.

DANS U SAUTUE.

Millier dm achever de plonger les esprits dains une trompeuse sécurité.

Combien dut être amère leur déception lors-* qu'ils virent rentrer vers trois heures les premiers fuyards du combat d'Arnage, repoussés par les soldais victorieux de la division de Cherbourg, fuyards dont le nombre devint à chaque instant plus considérable et jeta Teffroi dans la ville.

L'alarme allait toujours en augmentant ainsi que la confusion. « On n'avait pas décidé quelle route on prendrait en cas de revers ; il n'y avait aucun ordre donné ni pour la défense de la ville, ni pour la rclraiîe (1). » SuivraiL-oii la route de Paris, celle d'Alenron, pour tenter encore une fois la fortune, ou celle de Laval, pour tâcher de sauver au plus vite les restes de la Vendée?

Bientôt rentrait en ville au galop La Rocbeia*" quelein, qui n'avait pu faire tenir plus longtemps sur la route d'Arnage sa peiite troupe, refusant de le suivre en avant, et dont la consternation et le désarroi s'accrurent avec ic départ de son géné- Aih Lui*méme avait fait une chute de cheval ; il venait oi^aniser quelques mesures pour la défense ou plutôt pour la retraite, et essayer de réunir un noyau de combattants (2). Mais il ne trouva qu'une affreuse cûafusiou,deveaue plus grande encore à sa

(1) Madame de Le RocbejeqaeldD, p. 333.

(S) Voir, sor sa rentrée aa Mans, ïesMémoires de Madame deBo]ichamp8,p.69:cpettdaiitla bataille il m'avait fait dîrede me retirer, » a écrit flntréplde Vendéenne restée ^ son poste et ayant conservé en ce Jour on couras;e viril, alors que bien des soldats n'avalent phis que des cœurs de femmes. Il est probable, ainsi qae je Taî dit, qae La Rocbejaqaelefn avait donné i*ordre b ses soldats de se leuir prêts b partir le ponr Laval, an premier signal; mais que le besoin de repos a Tatlaqne de Westermann avaient suspendu l'exécution de ses ordre»! l'indiscipline étant du reste b son comble. .

LES VEISDÉEIHS

vue, un lumullueux effroi, fatal prélude de la déroute, et au lieu de soldats, des effrayée, ne pensant les uns qu'à se meure en sûreté eux et leur famille, les autres, hébétés par la souffrance et rivresse, ne voulant ou ne pouvant plus s'arracher aux douceurs du repos pour repousser la morl qui allait venir les surprendre.

La déroute v endéenne commençait.

On en trouve le récit dans plusieurs histoires ; mais il y a lieu de rcj^retler que, parmi les auteurs de Mémoires^ Madame de La Rochejaquclein soule ait donné sur elle quelques détails circonstanciés.

Dans une déroute, chaque témoin, à défaut d'un récit d'ensemble presque impossible en pareille circonstance, a ses anecdotes particulières, ses aventures personnelles à raconter ; cependant, Madame de Bonchamps, Madame de Sapînaud, Renée Bordereau, Françoise Dcsprôs, consacrent à peine quelques lignes a ces lugubres scènes (i).

La douleur sans doute arrêtai i leurs confUlences, et elles préféraient jeter un voile sur Tagonie de la Vendée. Quant auxchefssupérieurs qui auraient pu seuls raconter la généralité des faits, on sait que la morl vint de bonne heure ensevelir avec eux plus d*une page de Thistoire de cette héroïque campagne d^Oulre-Loire. La plupart des généraux ne survécurent pas à celle eHroyablc guerre. Les StofOet et les Marigny ne tardèrent pas à aller rejoindre dans la tombe les La Rochejaquclein, les Donissan, lesTalmonU Parrtji ceux qui furent plus heureux, les uns savaient mieux tenir une épée qu'une plume ; les autres, tels que l'abbé Bernier, vendirent leur silence et se laissèrent imposer roubli*

(l) On voit qac presque tOQs les auteurs de Uémoires veit" détns sont des femmes.

RegreltODS cependant que quelques survivants, tels que MM. d^Auticbamp, Turpin de Crissé,

rabtDô Jagault, etc., n'aient pas consacré les longues années que la Providence leur départit, à retracer dans un livre ces dernières souffrances de leurs intrépides compagnons (1).

Refaire aujourd'hui ie récit de cette déroute, sans pouvoir y joindre quelques épisodes particuliers, qui lui donneraient Tattrait de la nouveauté, serait {leine perdue. — Jo prcl'cre reproduire les descriptions qui en ont été faites, saut à discuter et à élucider quelques points.

Disons d'abord à quelle heure les Vendéens ont dû commencer à quitter Le Mans. Cela aidera & bien comprendre le caractère de leur déroute, que le général de Beauvais appelle «une fuilc insensée. »

Opérée de bonne heure, en plein jour, alors que Tennemi n'a pas encore franchi Pontlieue, cette fuite pleine Û'étoulfemenis et d*effrois ne s'explique pas. Ce qui la justifie, c'est rapproche soudaine, imprévue du danger à la tombée de la nuit. Quand on fait tout à la fois le calcul et la comparaison des heures auxtiuelleson assigne les différentes péripéties des combats du 22, on arrive à voir que la première nouvelle de Téchec d'Ârnage ne dut guère pénétrer en ville avant trois heures, et la confusion de la retraite ne commencer que vers quatre heures environ, moment auquel, selon Ilenouard, se fit entendre la gaie-

(1) O'Jf^^lciu^'s historiens de la Vendée, tels que Lcl)ûuvier- Desraortiers, MM. de Romain, Grétiueau-Joly , ont eu communication des ijotes des Soycr, de Tabbé Jagault, des mémoires de M««* de Donissan, de ia Bouèîe, du général de Beaavais, etc. U est à souhaiter que ces documents soient un jour publiés ainsi que les curieuses lettres de Madame de Cdiubourg.

LES VENDÉBr^S

raie (1). Et ce qui vint lui donner tout à coup, apr^s

quelques instants, son caractère d'affreuse panique, ce fut le passage du ponlde Pontlicue par les Bleus, rirniplion des hussards de Weslermann dans les faubourgs, joint à cela les ombres épaisses de la nuit.

A Dol, un mois plus tôt, une terreur irrésistible avait aussi jeté une horrible confusion dans les rangs des Vend^^ens et entraîné femmes et soldats dans une fuite commune. Mais bientôt le matin

allait emporter les ombres de la nuit toujours si pleines de terreur pour les Vendéens, et pour eux toujours fécondes en revers. La disposition topo^ graphique de Dol, avec sa îonj^uc rue droite traversant la ville, ne favorisait pas non plus comme au Aians rentasscment, Técrasement de foules impuissantes à s'écouler rapidement par d'étroits passages.

Pour bien se rendre compte en effet de ce que

duLôLre cet affreux ètouffement des bandes vendéennes, il faut se rappeler ce qu'était alors Le Mans, et savoir qu'il n'y avait qu'un seul passage possible pour ces milliers d'hommes, de femmes et d'enfants, de caissons, de voitures, de chevaux, de bœufs, s'cngouffrant à la fois dans un étroit boyau. U>ne de La Rochejaquelein, de Beauchamp^ Théodore Muret ont senti qye la description de la ville était indispensable, et Font esquissée tous les trois. Qucl(}ues lignes me suffiront pour préciser, après eux, la situation des lieux qui furent le théâtre de la déroute.

Le large débouché ouvert aujourd'hui entre les deux rives de ia Sarthe par le pont Napoléon et

(1) Renouanl, Essait historiques stir le Maine, t. lî, p. 250. M. Thiers est le seul à parler (\{\ tocsin. — RtMiée Bordereau, ilimoires, dit l'âimée pailie « depuis cinq liecKS du soir. »

DAMS LA SARTHE. 33

la rue Saint-Louis qui y conduit, n'existait pas alors. L'étroit pont Saint-Jean (ou pont Perrin) était à vrai dire la seule traverse, la seule voie accès possible vers la route de Laval ; car, le pont

Ysouard, reléçfué fort loin du reste, n'clait accessible de la haute ville, ni pour les chevaux, ni pour les voilures. Il failaii donc qu'une peuplade, que des hordes de près de 40,000 (^mif^rants avec leurs canons, leurs caissons, leurs innombrables voi* tures, leurs bœufs, leurs chevaux vinssent tout entières franchir ce pont large de trois mètres,dont le . débouché sur la rive droite était de plus alors près* que obstrué, étrani^lé par une maison qui lui faisait face. Mais là encore n était pas le plus difficile; qu'on se représente les deux vastes places des Halles et de l Eperon, couvertes de voilures de loule espèce qui contenaient les bagages et les munitions, transformées, je Tai dit, en camp, en bivouac, en quartier d*artillerie, odrant en un mot un large développement à Tarmée et k son Wiraîl, ne communiquant d^jà que par deux étroites rues à pente rapide ; puis après ellesi pour uniques issues, d'abord Tétroile rue de la Vieille-Porte, venant bientôt rencontrer \k angle droit îa rue Dorée, enfin la rue des Boucheries rejoignant par la rue des Poules la m^me rue Dorée, par où toute l'armée devait s'écouler, rue étroite» tortueuse et déclive, comme les voies de nos anciennes cités.

En un mot, qu^on se figure une véritable enton-^ noir, un défilé de neuf pieds après une plaine ; et de plus, à côté de ces fourches caudinesy pour rendre la situation encore plus douloureuse, des apparences de rues qui n'en sont pas ; d'un côté» la ruelle de TAbreuvoir qui pour tome issue menait à la Sarthe, de Tautre le cul-dc-sac qui conduit à rinfranchissable escalier des Boucheries, Ge que fut Tentassement inouï de la foule se ruant

sur la place de TÊperon pour pouvoir s'engager dans la rue de la Vieille-Porte, c'est une scène dantesque qui déûe toulc description. Qu'on relise les Mémoires de M. de La Rochejaquelein, et roa camprendra, en voyant les longs efTorls impuissants faits par la veuve de Lescure pour pénétrer dans la rue de la Vieilic-Porle, dont elle n'était pas éloignée déplus de trente pas, par le lieu de sa demeure, ce que durent être pour d'autres les difficultés du passage dans ce funèbre boyau (1).

La description que Théodore Muret a donnée de cet horrible ëtoufTement est des plus pittoresques. Il dépeint, lorsque le pont de Pontlieue est franchi à la tombée de la nuit, la plus effroyable déroute commençant à travers robscuriié d'une nuit pluvieuse de décembre, les voilures attelées précipitamment sous les Halles, les Vendéens sortant effarés des maisons, se précipitant à la fois dans un affreux encombrement pour gagner la route de Laval par la seule rue d'accès possible. Dans cet espace trop étroit on se pressait, on se foulait, on se broyait contre les murs ; des mères avaient beau implorer la pitié, elles tombaient culbutées, et d^autressur elles, poussées par le flot vivant, grossissaient ces tas de corps hamains. Les bœufs, les chevaux augmentaient Thor* ribleconrusion, les corps tombaient écrasés sous les roues des voitures. La voix des chefs impuissants à rien diriger se perdait au milieu des cris affreux de la dérouie (2).

(1) A la difficulté d'entrer dans la rue de la VieiUe-Porte se joignait la difficulté de pénétrer dans la rue Dorée, la foule se pressant en sens contraire au carrefour formé à son entrée par les rues, des Poules, de la Vieille-Porte, de Saiot-Benolt et des Trois-Sonnettes. Cétaient des vagues liumaines se beurtnnt dans tous les sens.

(3) TIléodore Mnret, 1. 1, p. 417.

DANS LÀ SARTHB.

Bourniseaux a été plus mëlodramaiique que pré-* cis :

n Qu*on se représente, dit-il, une armée en déroute qui se précipite, pour se sauver, par le premier chemin qu'elle irouve; tout se heurte, se mêle et s*embarrasse. Les canons et les chariots renversés (1)» les chevaux embarrassés dans les cordes el les cuirs des équipages, la plupart bles* sës ou mutilés» se débattant avec fureur et portant des coups homicides à la foule ëplorée qui les entoure ; les blessés, les infirmes, les femmes tenant leurs enfants à leur cou; les cris, les gémissements, les prières, les blasphèmes, les vœux, les hurlements, les cris de détresse, les injures, les ruf^issements, tout présentait l'image d'un desordre et d'un désarroi infernal...

a Le généralissime se trouva pendant une heure dans un cul-de-sac. U n'en Ait tiré que par la vigueur d'un cheval qu*il montait et que les paysans nommaient le daim, M. Benou, qui était à ses côtés, lui conseilla de piquer des deux à travers la foule. Ce moyen lui réussit; il sortit du cul-desac et fit retirer tous ceux qui s'y étaient engagés si imprudemment (â). »

Voici également on récit presque inédit de la déroute de Dol qui pcat donner une idée de celle du Blans: le général de Beauvais montre la foule des Vendéens attelant les charrettes, se pressant en tous sens, et voulant se diriger de côtés opposés :

« On se culbutoit, on se fouloit aux pieds, à tel

point que dans nombre d'endroits les las de morts formoient des degrés qui servoienl a passer pardessus les cliarrettes dont les bétes d'attelage

(1) V. V Enquête.

(S) Sans doate cdoî des Boadierles. (RonmiseaiUi t* U, p. 90L)

36 LES YENDÉERS

étoient étoQflItes, le tout faisant un chemin dont la pente se trouvoit insensible avec le niveau dé la rue. Ce jour-llr on vit des mères que la peur avoU

lellemenl égarées que pour mieux fuir, elles jctù' rent leurs enfants dans dos buissons hors «le la ville. J'ai ouï dire à ceux qui s'éloient irouvos dans Dol à rinstant de cette crise terrible, qu'il ètoit impossible de se faire une idée juste de ce cruel momeut doniranxiété fui encore augmentée par /a rapacité des patriotes de là ville qui profitèrent de ee trouble et le rendirent plus considérable en pillant les royalistes daos les maisons et dans l«;s rues. J'y perdis trois chevaux, presque tous mes équipages CL un domestique que je n ai jamais revu (1).»

« Toutes les rues du Mans, à la chute du jour, a écrit M. de Qualrebarbes, étaient pleines de femmes qui fuyaient, de chariots chargés de blessés et de malades» de caissons abandonnés ou brisés, et de cavaliers qui écrasaient sans pitié la foule épouvantée..... Au milieu des ténèbres et de la terreur générale il devint impossible de rien prévenir ni de rien réparer, La foule se précipitait hors des maisons, ses llols se |)rcssai(^nt en sens contraire sans trouver une issue. Bientôt tout fuit... La Rochojaquelein est forcé lui-même de céder au torrent (2). »

(1) Aperçu sur la gmrrede la fendis* Londres, 1798, p. 55, (3) De Qualrebarbes, Vns commune vendéenne sous ia terreur^ p. Ce livre, écrit d'après les souvenirs des

rares survivants de la paroisse de Chanseaux, représente bîen le caractère de ta fuite : un grand nombre d^bommes, de femmes, d^enfants, de ebevaux étouffés , des cavaliers jetés b terre, arracbés de cheval, foulés aax pieds, des femmes et des enfants écrasés dans la foule. Voir aussi Madame de La Rochejaqueiein et plus bas les souvenirs du soldat recueilUs par Th. Muret. Par le sort des enfants de Madame de Bonebâmps et de Lescure, ou peut juger combien d*enfants durent être séparés de leurs mères.

Qu*ou ne l'oublie pas, ce qui causait reffaremcn^de ces foules affolées, et précipitait les derniers arrivants à se ruer sur la foule qui leur

barrait le passage, c'était l'invasion dans la ville jusqu'au cœur de la place des Halles^ des hussards de Westermann qui vinrent inopinément y répan* dre un indicible effroi.

A ce moment la confusion devint extrême: on se foulait, on se pressait sans pouvoir agir ni même remuer les bras. L'obscurité augmentait le désordre. « fileus et Blancs ne se reconnaissaient qu'aux cris, » me disait une des rares survivantes de cette effroyable déroule que j'ai pu encore rencontrer, eldoul la voilure qui reiiimeuail avec sa famille était er.core place des Halles et allait s enfourner dans la rue du Cornet, obstruée çl engorgée par les chariots.

« Je ne saurais mieux voms comparer cette déroule qu'au lugubre passage de ia Bérésina, o me disait un vieillard du Mans, qui avait certes raison de rapprocher le plus lamentable épisode de la re«* traite de Russie de la page aussi la plus sombre de la retraite de la grande armée vendéenne. — Si les eaux de la Sarthe n'engloutirent pas aulani de cadavres français que ia Bérésina, elles servirent cependant de linceul à bien des victimes, tombées alors dans la rivière, par suite du grand entasse* ment de la foule se ruant sur Tunique passage de ce pont trop étroit, ou précipitées plus tard du haut des parapets, après avoir élé foulées aux pieds des fuyards.

La panique était générale : elle entraînait les braves aussi bien que les femmes et les vieillards.

Au moment où Madame de Lescure sortait de

sa demeure, de rËperon, eUe aperçut âtofUet

38 LES sEmÈm^

«ftrf s'en allait avec +es ï>Ofte-drapeaux ;-*«l»^'esl quelques lignes plus bas qu'elle ajoute :

« Je voyais à peine, le jour Hnissait. »

Ce qui fixe hioa Thcurc de la retraite précipi- • tée des généraux, qui avaient perdu la tôle comme les soldats.

Les récKs qui rendent compte de rentrée des

Bleus dans les faubourgs du Mans après le passage du ponl de Potiilieue laissent encore plus à désirer que ceux qui parlent de la retraite des * Vendéens; ils sont ou erronés, ou écrits avec une concision désespérante.

Cette nouvelle lutte, commencée à cinq heures du soir, ne devait se terminer qu'à sept heures du matin ; ce n'est donc pas quelques simples lignes, qui peuvent révéler toutes les péripéties d*un combat de plus de douze heures. Cependant les généraux eux-mêmes, les mieux à portée de loul savoir, Slarceviu, Westermann, ont cru que la victoire dispensait d'entrer dans le détail de tous les sacrifices au prix d.^squels elle avait été achcléc.

(iuant aux Vendéens, ce n'est pas à leurs chefs en retraite, sauf une r)0ignée de braves, qu'il faut demander des renseignements bien précis. Ce n'est pas non plus aux habitants du Mans qui, tapis au plus profond de leurs demeures, n'ont connu de cette lutte, cachée dans l'ombre d^une longue nuit pluvieuse, que le bruit du canon et de la fusillade.

Tâchons néanmoins de mettre en relief quelques points du combat, et de porter un peu de lumière au milieu des ténèbres de cette fameuse nuit du ââ au i3 frimaire.

Nous avons laissé Tarmée républicaine au mo* ment où l'infatigable Westermann décidait Marceau à brusquer Taliaque, et à tenter dès le soir même d'enlever Le Mans.

Il était alons prés de cinq heures.

DAII6 LA SABTKE.

WesUanaana» cominaDdaiitrwaiil^ganie, avide d'exterminer le» Teodëens, avide aussi d*aocàpa«

rer la gloire du succès, ne pouvait, après avoir décidé Marceau à marcher eu avant, laisser à d'aulros riîonneur li'enlrer au Mans le premier.

Comment passa-t-il l'Huisne? Ce poinl est déjà « obscur. Ni Marceau» ni les oflicîers'de Tarmée de Cherbourg ne parlent de la 'manière dont Wes* lermann a pénétré dans Ponllieue. Weslcrniann à son tour ne parle pas de la division de Tiily. Chacun pour soi, far da se, semble avoir été la devise de ces différents narrateurs.

Bcnaben a désigné comme ayant franchi le pre* mier le pont de Pontlieue le brave Roland (un nom de bon augure), capitaine des grenadiers d'Arma-^ gnac, disant à son frère commandant ce régiment :

« Puisque nous tenons ces b -là, il ne faut pas

les lâcher. »

Les officiers de Tarmée de Cherbourg, après avoir bit emporter le pont par les grenadiers d'Armagnac, nous montrent ensuite ces grenadiers devancés dans leur marche par les chasseurs de la légion de Westermann, qui, d'après leur récit, semble sortir de terre, ou comme un noir démon d*une botte à surprises.

Que sembleraiuii naturel de conclure de tout odat C'est que, eomme indiquent certains récits royalistes, Westermann avec sa cavalerie aurait passé i iluisne a gué, sinon à la nage comme il ÉivaiL traversé le Loir à La Flèche (1).

11 aurait choisi de la sorte le moyen te plua

(l) M"« de La Rochejaqueiein, p. 334; Bourniseaux, t. II, p. 21u; Beauchamp, t. II, p. 23i. Cependant l'Huisne. k ceue époque, devaii èire grossie par les pluies. Wesiermann a dit aussi : < Cavalerie, infanlerie. . ., nous sautons pour

dmi dire eoseml^le dau« ^es reiraaQhemeats. »

LBS YEHDÉElIft

prompt de porier les premiers coups aux Yen* (iéens,en tournant ce pont dont la défense pouvait

cire de longue durée. Quoi qu'il en soil, si Westcrmann n'a pas été très-expiicile sur son aventureuse attaque d'avant-garde, c'est qu'elle n'a pas été d'abord couronnée de succès, et que bientôt^ à cause de s<hi petit nombre, ii a été obligé de se replier, et de demander du secours.

Jusqu'où, profitant du premier moment de sLupéfaclion et de surprise s'est avancé Westerniann, qui croyait sans doute pouvoir renouveler son succès de Chàiiiiou ? Qui l'a arrêté dans sa marche? Autant de faits restés obscurs.

Des historiens de ta Vendée { I) parlent d'une batterie masquée de Talmont, d'une charge vigoureuse des quelques braves qu'il avait ralliés, et qui firent un instant obstacle a l'entrée des Bleus. Ce fui sans doute alors (|ue Weslermann appela à son aide la division de Cherbourg.

L'avant-garde delà division de Cherbourg, ayant à sa téte rinlrépide compagnie des grenadiers d*Ar* magnac, et cinquante hussards du 9«, commandés parle lieulenanl-colonel Vidal, avait en effet emporté d'assaut tous les retranchements qui étaient au pont, et s'était formée en bataille dans les allées de Pontlieue, quand un chasseur à cheval de la légion de Westermann vint intimer ordre k Vidal de faire charger ses hussards a pour soutenir Tinfanterie qu'on disait être devant. » Ce dernier a

raconté lui-même les péripéties de sa marche en avaot ;

« Il a rompu de suite par quatre de hauteur, et a chargé avec ses hussards jusqu'à rentrée de la ville. Arrivé là, après avoir entendu beaucoup de

(1) fieauchampiMM. Grétiaeau-Jûly,DacheimaDescép€aax,

DANS LA SAKTHE.

cris qu'on ne pouvait distinguer (4), les hussards ont crié : Vive la Hépubiique. On leur a répondu par toutes sortes d'imprécations. Ne pouvant plus douter que nous étions seuls livrés à renncm*, le citoyen Vidal a de nouveau chargé les brigands ; on a feit sur-le-cbamp sur lu! et sur sa troupe un feu de peloton si terrible (]u'il a été obligé de se replier sur ses colonnes, cl dans sa retraite jusqu'à la Mission il a supporté un feu de file... (3). »

Ainsi les hussards de Vidal, succédant aux chasseurs de Weslermann, après s'être avancc^s jusqu'à l'entrée de la ville, sont eux-mêmes obh'gès à leur tour de se replier jusqu à la Mission^ et supportent i]D feu de file d^ins leur retraite te long de la rue Basse. Celle longue rue où les maisons étaient rares alors, et qui était surtout bordée de jardins entourés de palissades; offrait de nombreux abris aux tirailleurs vendéens, pour harceler dans leur retraite les soldats républicains.

Jusqu'à ce moment, il n'est pas encore entré d'infanterie au Mans, et quant aux cavaliers de Westermann, Vidal n'en dit pas un mot, et cependant c'est lui ((ui à la fois a le moins de concision et le plus de franchise (3).

Les autres généraux, après la victoire, n'ont [las voulu parler des retraites successives qu'éprouvèrent les différents corps républicains, tant la lutte fut acharnée. Voici quelques-uns de ces récits écrits à la hflte :

« Malgré les traverses établies dans les rues, lit-on dans Kléber, Westermann culbute tout,

(1) On voit qu'alors la nuit était tout à fait tombée.

(2) Lettre des ofûciers de rarmée de Cberboarg, Vidal et Vacbot -

(3) Vandrait->il croire alors que Westermann se serait dirigé par le chemin de hi Missioa avec soa artUterie volante ?

4S LES VBNDÉBfiS

chasse les Yetidéens dti faubourg et les pousse

jusque sur la grande place de la ville (1). »

« Les brîffands épouvantés reculent, écrivent le S3 au soir les Représentants après avoir raconté lo passsflfc du pont ; nos troupes les poursuivent, les taillent en pièces, les atteignent enfin jmcfu'au milieu de la Grande Place, où tous leurs canons, dirigés sur nous, y fixant rennemi, nous fûmes forcés de nous arrêter un instant, w

Le Rapport de Marceau est loin d'être lui-même aussi complet qu'on le désirerait : « La colonne de Cherbourg.*, traversa avec l'ennemi le \yon% du Vans, entra dans le faubourg, et pénétra presque dans la ville. Arrivée à un retranchement pratiqué dans une rue {^], elle y trouva une vigoureuse résistance. Ne consultant que son courage, elle fondit si impétueusement sur les rebelles qu'elle leur enleva quatre pièces de canon. Entièrement déconcertés, Hs ne virent ])lus de ressource qu'en se jetant dans les maisons et on tirant des fenêtres. Leur feu fut si bien soutenu qu'il nous arrêta tout court (3). »

Benaben qui n*a rien vu, de même queKIéber et les Représentanis, se borne à décrire en quelques mots cette bataille de rues, les batteries vendéen-

(1) Savary, t. II, p. 427. La prétendue lettre de Dclaage, qu'on trouve daus Grille, dit de même : Ou entre avec Vennemi par Ponilieue. puis on s'empare d'un vieux cou> ve.'it fia AlissioD), où il chercliait ^ s'embosqaer ; on pénètre jusqu'à la grande place, mais on ne peut y teoir, car de tantes les rues qai y abontîssent reniiem! tire k bonlets et k mttnllte sor nos tronpes harcelées et exténuées* On se eontente de se fusiller nniuellement dans tous les eoios el par toutes les rues. ...»

(*3) C'est le retranchement de la rue du Pults*de*Qttttre* Bdues*

(3) Savary, t. II, p. 430.

DA!i$ LA SâRTHE.

nés qui garnissaient les avenues de la place, les

tirailleurs qui occupaient les maisons, et ne p^rmettaient pas d'approcher^ Weslermann écumant de rage et faisant pleuvoir une grêle de coups de sabres sur les poltrons (1).

Ce dernier, bien que le principal acteur de ce drame sanglant, n'en a présenté qu'un récit fort écourté:

« Nous doublons le pas ; ciivalerie et infanterie se mettent à courir ei nous sautons pour ainsi dire ensemble dans les retranchements des ennemis qui n'avoient pas eu le temps de se reconnaître ni de se rallier. Nous poursuivons les ennemis fùyards dans les faubourgs du Mans ; tout ce qui se présente devant nous est renversé et taillé en pièces; beaucoup de canons, de caissons, de voilures tombent en notre pouvoir, et les rues ne pressentent que des monceaux de cadavres et des débris d'armes ; maïs anivant à la place^ l'ennemi y avoît braquô plusieurs pièces de canon et s'étoit placé dans les maisons d'où il fit un feu d'enfer sur nous. Je fis airôler la troupe et Marceau m*envoya à Tinsiant du canon pour empêcher les brigands d*avancer sur nous, car nous étions dans ce moment en bien petit nombre (2;.»

Tous ces récits, je ie répèle, ne donnent pas une idée bien nette des obstacles que rencontrèrent les Bleus et devant lesquels ils durent reculer à bien des reprises. Ils font voir cependant les Républicains arrêtés d'abord deux fois dans les rues Basses, puis à la batterie du Pults-dc QuaLre- Roues, puis après avoir franchi ce retranchement, obligés de reculer devant les royalistes, tirant des fenêtres des maisons de la rue de Qualre-Koues.

(1) Bapport de Benabcn, p. 77.

{2} Campagne de la Vendée, p. 81.

LBS VENDÉENS

Le eompCe rendu de Weslermann qui nous le montre renversant tout devant lui, jonchant de

cadavres les rues encombrées d'armes aban^lonnces par les fuyards, explique bien néanmoins le caractère de la panique qui s'empara des Vendéens et peut servir de commenlaires à ces lignes de Bourniseaux (i):

(( Cependant les Bleus, répandus dans la moitié de la ville, se livraient à tous les excès de la barbarie la plus élrange. Les morts et les mourants encombraient les rues déjà obstruées par les voitures, les caissons et les pièces d'artillerie. Ils commençaieiiL à se répandre dans les maisons, plulùt pour piller que pour y chercher de nouvelles viclimcs, lorsqu'ils se virent arrêtés dans le cours de leur victoire. »

Ce n'est que grâce à celte irruption subite et meurtrière de Westermann déterminant une panique générale, qu'on peut comprendre aussi comment les plus braves ont cru tout perdu, comment La Rochejaquelein etStofllet ont été entratnésdans la derouLo générale.

Françoise Després dit de môme : « Les Républi- <^ins entrèrent pêle-mêle avec les royalistes dans la ville....

«Les Vendéens qui étaient restés dans les maisons vinrent alors se rallier à leurs camarades, et Taction recommença avec la plus grande fureur. Les Républicains étaient assaillis à la fois par les batteries établies dans les rues et par le feu que Ton faisait sur eux des fenêtres; pour faire cesser celui ci, ils (?n/r^re/î( dans Us maisons et firent main basse sur tous les Vendéens.

« Ne pouvant résister plus longtemps aux Républicains qui nous poursuivaient la baïonnette dans

(1) Boarniseanx. L If , p. SOd*

DANS LA SARTHE. 4B

les reinsy nous prîmes ia fuile a la faveur de la nuit... (1).»

Le récit le plus circonstancié, qni vient encore confirmer ceux-ci, (^mane des oflicicrs de l armôc de Cherbourg ; nous Tavons interrompu au moment de la retraUe de Vidal jusqu'à la Mission :

« L'inflinterie a aussitôt battu la charge pour marcher en vtUe. On est entrée en se disputant le ieirain par un feu continuel. Le citoyen Vidal, ayant été blessé par deux coups de feu, dont un lui traversa le bras droit et Pautre la hanche, a f'té obligé de se retirer îivec quatre hussards son régirnent, qui n'(^laient pas moins bless'^s qun Ini.

« L'adjudant général Vachot a eu le bonlieur de se battre plus longtemps; mais après avoir emporté la place des HaUes de vive force, nn conp qui lot a percé la cuisse d'outre en outre, Ta forcé de se retirer. Le chef de rétat-major Vandelingue rayant remplacé , a été de même grièvement blessé. Alors le général a fait avancer une partie de la colonne, et les troupes aux ordres du général l iliy étant entrées, n'ont cessé de tirailler et de poursuivre les ennemis. »

Ces lignes écrites par une main plus habituée à teiur répée que la plume^ prouvent combien ftit vive la résistance, comment le terrain fut disputé pied a pied, et, ce que les autres récits ne fliisaient qu'indiquer, r[uc la place des Halles elle-même fut un mom( îU emportée de vive force dans la soirée par les Bleus. Ils durent encore une fois reculer après V avoir pénétré et furent repoussés jusqu'au delà de la batterie du Puits-dc-Qualre-Roues, qu'ils ne devaient prendre que vers dix heures du soir (â).

(1) Détails historiques sur les services de française Després, p. 36.

(5) Le récit des officiers gén-'rJiux de l or niée do Cherbourg ne s'applique pas en effet, comme on est tenté de le croiro

46 LES VENDÉ£ISS

Ainsi, dans le premier moment de surprise, les Républicains avaient pénétré pôle-mêle dans Le Mans avec les Vendéens, et, après deux reculs successirs, ius(|u'au cœur de la ville. Hais la vue plus nette du danger et le petit nombre des assaillants avalent rendu aux Royalistes leur anden courage. Sortis enfin des maisons pour se battre, ils s'étaient ralliés en plus grand nomlire pour repousser les envahisseurs. Ceux-ci durent faire d'héroïques eflorts pour se maintenir dans les rues Basses où les décimait un feu de tirailleurs invisibles, el devenir enfin maîtres de la batterie du Ruits-de- Qualre-Roues. — Les Royalistes s'emparèrent même d'une pièce (le huit, au dire de d'Obenheim (1).

Ces mouvements de recul successifs furent connus sur quelques points du département avant la nouvelle de la prise du Mans.

A Mamers» on disait le lendemain, 23, que les Républicains avaient forcé les Vendéens dans leurs rclranchcmcnis de Ponllieue, que quelques hussards, suivis d'un peloton d'infanterie, avaient franchi ces retranchements et étaient entrés en ville; mais que la disproportion du nombre et la nuit tes avaient forcés à rejoindre leurs corps 9).

totti d^iibord, il la prise de la place des llnlles, le S3 au matin* Le doute est levé par la phrase finale : < Je ne peox Toos donner des détaUs certains et positifs qoe jusqu'à eette époqoe, parce qne le général Tillf étant parii le Unâem&^ ponr les ponr^nivre et les bareeipr» ne nons a pas eomma* nfqné la suite de ses snccès. » Tllly étant parti dès le 93 da Mans, le récit s*appliqae par conséquent an 93. — Il fant lire cette pièce non dans le texte de Grille, modiflé par Inî comme toujonrs, mats dans l)*s Àffiekes 4u iresa» da 10 nivôse.

(1) Samr, t. II. p. m.

(9 ÀtMw i0 la 8ùrlke,

Mais la plupart des lettres des contemporaiiis

manquent ellcs-mômes de détails précis. Blavette, qui écrit àki lueur du canon, se borne à ces lignes qu'on a déjà lues :

« Notre arm(^e est entrée en ville vers cinq heures du soir; de part et craulre le canon vomissait la mort dans les rues, nous avons suivi la

marche du canon Jusqu'à la place des Halles

Suivant nos conjectures Tennemi a élé repoussé du côté de Saint-Jean. A neuf heures nous croyons entendre le canon vers la route de Laval. Nous fîntendons soixante coups de canon à la minute. «

Dans une autre lettre, qu on trouvera plus loin, il dit que a Tarmce républicaine s'est divisée, à Texempie de celle des rebelles, entre la rue de la Couture et la rue de Quatre-Lioues, et a continué de les f oudroyer dans ces deux rues. A dix heures du soir, ils étalent reponssés jusque sur la place des Halles. »

On ne connaît jamais à fond lous les d/^laîls des combats que n'a pas éclairés la lumière du jour, et îl est bien difficile de les deviner après coup. On ne saurait voir clair à travers la nuit. Qu'on se représente toutefois comme un dcspoii\ts capitaux du drame, la prise longtemps disputée de la batterie du Puils-de-Quatre- Roues. Le sol où elle était placée, était alors bien plus élevé que le restant de la rue Basse, et son feu meurtrier avait enlevé des rangs cniiers de patriotes qui ne trouvaient pas d'abri pour se protéger, avant le coude formé par celle rue, vers Je Bourg-Bclé.

Une fois la batterie prise, vers dix heures du soir, les Républicains étaient à la fois maîtres de rentrée de la rue du Puits-de-Quatre-Roues, de la rue de la Couture et des débouchés du champ des Casernes. C'était un grand pas de fait« Restait à enlever ces rues menant à la place, et dont toutes les issues étaient enfin garnies de canons^

let barricadées par des charrettes. Dans le mdiAent de panique qui suivit la prise de ia redoutable batterie, les Républicains durent s*élancer péle-mêle avec les Vendéens dans la rue de Quaire-Kouos ;

la confusion fui cci les énorme, t L le péril des Vendéens extrême. C*est alors que les Royalistes, après le premier moment de contusion inséparable de tout recul, enroneenl les portes des maisons, tirent par les croisées sur les Bleus atteints de toutes parts par un feu d'enfer, à droite, à gauche» ainsi qu'en face des fenêtres du Cbevai*Blanc«et les arrêtent tout court, grâce aussi aux feux incessants de leur artillerie, qui enfile toutes les rues conduisant à la place des Halles.

Les habilants, c'est-à-dire les femmes, puisque seules elles étaient restées au Mans, toutes tremblantes, allaient se réfnîTier au fond de leurs caves dont elles avaient matelassé les ouver* lures et ne connaissaient les péripéties du combat que par les décharges de la mousqne- Icrie et de Partillerie, ou bien par le bruit des roues des canons avançant et reculant dans les rues.

Devant une résistance aussi acharnée dont les ombres de la nuit ne permetiaîent de présumer ni la durée, ni les forces, Marceau ne crul pas devoir exposer ses soldats, et au lieu de s'obsliner à enfoncer dans la soirée même, dans la rue de Quatrc-Roues, les Royalistes protégés par leur artillerie, il crut prudent d'attendre les renforts qu'allait amener Ktébcr. Il se borna à braquer conlic l'ennemi les canons qu'on venail Je lui enlever, à disposer des mesures stratégiques et à bloquer les Vendéens dans la place des Halles pour empêcher tout retour offensif de leur part, les cerner et les prendre comme dans une ratièi^e. Il fit donc occuper toutes les rues où T^r* mée royale avait conceutré sa défense, de façon

à ne laisser libre aucune communicaiîon. entre la place des Halles et la ville.

<i Marceau, dil Westermann, fil Gler une colonne

qui s'empara de la route de Paris; moi je lis {garnir toules les rues adjacentes à la place ; toute la nuit le feu du canon et de la nious<niotorie ne disconlinuoît pas, chacun tenoii sn position (1).))

Marceau en faisant occuper la roule de Paris» ce qui, de ce côté, Pempêchail d'être pris à revers par les Vendéens, el lui permetlail de les prendre à dos, avail sans doule profilé de Favis que lui avait donné dans la soirée une marchande de la ville, M'n« L....(:2).Les femmes alors étaient aussi exaltées, sinon plus, que les hommes, et la veille du siège de Nantes, on avail vu aussi une femme, ayant Tair de poursuivre une poule, montrer un gué a travers la rivière de TErdre aux Vendéens.

M°^e t.., voulail, en hâtant la défaite des Royalistes, préserver la ville des dangers qu'eût pu lui attirer une résistance acharnée de rcnncmi ; elle pensait aussi à un de ses fils qui combattait dans les rangs de Tarmée républicaine et devint capitaine sous Tempire. iùllc joua le rôle de folle, comme Ta dit Renouard, pour parvenir jusqu'à Marceau, descendit eu gesticulant les rues Basses, sans rencontrer d'obstacles, prit sa course à partir de la Mission, et échappa aux balles des Vendéens qui s'aperçurent enfin qu'ils ^'étaient laissé trom* pcr par une apparente folie. Conduite auprès de Marceau, sur sa demande, elle lui avait révélé te côté faible de la position des Vendéens et décrit à la fois leur situation désespérée et celle de la ville.

Tout en prenant des précautions, Marceau, h cause du petit nombre de ses troupes et de son

II) Campagne de la Vendée^ p. SI.

19} Rtnoaard, t. II, 956 ; Bsioiê m le Uêine.

Ignorance de la retraite de Tarmée vendéenne, n'était pas sans inquiétude. Il avait peur d'une attaque de Tonne mi sur ses flancs et sur ses derrières. D'Obenheim même a écrit : « La partie de l'armée républicaine qui se battait en ville y aurait été extrêmement compromise» si les Vendéens, restés en panne dans plusieurs mes sur les derrières^ avaimt élé employés à l'envelopper, comme cela paraissait facile (1). »

C'est ce qu'on lit dans les extraits de ses Mémoires qu'a donnés Savary et dont je ne connais ni la date, ni la provenance, ni le lieu de dépôt actuel (i). Voici maintenant un témoignage analogue beaucouf) moins connu, et presque inédit du même d Obenheim, tiré d'un mémoire qu'il écrivit au commencement de îa Restauration, le 28 août 1815, alors qu'il était professeur de malliématiques à l'école d'artillerie de Slrasbourjr, et qu'il accentuait les preuves de son royalisme (3) :

a J*ai par des dispositions prises à temps sauvé cette malheureuse armée à Dol, à La Flèche, cl je crois avoir beaucoup conlriinié an gain de la bataille cFAntrain. Pcul-étrc n^CLli-clli^ pas élé anéantie au Mans, si l'on m'avoit fourni les moyens de continuer les retranchements que j'avois commencés, et si môme les premiers généraux n^eus^ sent pas abandonné trop tôt la défense pour rega-

[\) S.iva.y, t. II, p. 458. M. Duclintellier, l. III, p. 318, a aussi rciit que la retraite avait eu lieu trop tôt, qu'oo pouvait prendre Marceau a revers, le placer entre deas feux» et l'accuiiT aux bords de l'Huisne et de la Sarthe.

(9) Je ferai la même remarque pour les Mémoires de Klébcr« Le baron i^rnouf n'a rien révélé de nouveau \ :el égard.

(3) Uémoires concernant des faits particuliers à l'auteur et des considérations générâtes analogues aux circonstaneêë^ par d'Obesbeim ; Paris» 86 pages In-S^, p. 9 et soi?.

DANS LA SARTHE. M

gner la Loire avec quelques débris. Ce qw! me le faît croire, c'est que M. de Scépcaux a arr<}lé les vainqueurs loule la nuit, après les combats désavanta'jTeux de la jouni(^c, au moyen d'une coupure avec passage et parapet recouvert, que j'avoîs faît arranger dans la principale rue et en arrière de laquelle, jasqaes et y compris la grande place, j'avois rallié une quantité safBsante de troupes ; de môme que j'auroîs pu dégager ce brave officier et prendre Tennemi en flanc, si le bruit du départ des principaux cliels n\'\voil pas enlicTcmcnt paralysé les soldats que j'essayai en vain de réunir pour cet objet, et dont une grande parlio avoil quitté les armes sur un bruil aussi décourapfeanl. Je ne savois moi-môme à quoi m'en lenir, n'étant rentré en ville que le soir avec les dernières troupes qui avoient combattu pendant le jour et mon camarade de chambrée, officier d'artillerie, ayant déjà disparu avec nos deux domestiques et nos porle-manteaux. Néanmoins, je ne renonçai qu'au jour à mon entreprise et quand je vis qu'on nous enveloppoil, sans que personne me secondai. »

De même que d'Obenhcim, je considère comme trop précipité le départ de Stofflet et de La Rocbejaquelcin, mais, d*un autre côté, je ne crois guère à la facilité du coup de main qu'il indique* Impossible, il ne Fêlait pas, je le veux bien; mais son succès élail-ii probable, je le conteste.

Qu'on songe au caractère de la panique, à l'horreur instinctive des Vendéens pour les combats de nuit (1), à Tencombrement des rues, on verra à priori combien cette reprise de l'offensive était peu aisée à pareille heure. De plus, parmi Tombre et le brouillard de cette nuit pluvieuse, qu'une

(1) Rogupt, Essai sur les guerrei d'tnsurrection ée la Vendée, t II, p. 12B; de Beauvais, p. iX

lune blafarde éclftffaU à peine par fndtaiits, comment conduire les assaillants par les chemins détournés d'une ville, dont les Vendéens ne connaissaient auére qne les principales artères? Fallait-il les diriger par le chem'n de la Mission (rue du Quartier actuelle) ? C'étaU le plu& fkcile, mais on a vu que Marceau Tavait fait occuper de bonne heure. Par le coteau du (îreffler ? mais la situation môme de ce coteau rendait bien (llfficile toute attaque de nuit par ses abords étroits et escarpés. Les mar('C'ag"es qui s*étendaient alors des deux côtés de la levée de Ponilicue étaient aussi pour Marceau une défense naturelle. Il avait eu soin de plus de ne pas dégarnir ce village où était son quartier général ; une partie des Républicains y bivouaqua toute la nuit. Wcsu rmann avait promis aux habitanisque chacun serait payé,et il avait délivré des bons à ceux qui soignèrent aussi les blessés (l).

Une surprise était donc peu praticable. Si la déroute avait commencé le matin commeà Dol, peut*

être eût-elle pu être arrêtée par une habile diversion ; mais la nuit et la disposition de la ville, une fois le pont Saint-Jean franchi, ne permettaient pas aux chefs de rentrer au Mans et de lutter contre 1 irrésistible entraînement qui emportait leurs soldats loin de la lutte. La panique, sans doute, ne leur permit pas davantage de les retenir derrière la Sarthe. En se groupant derrière celte ligne de défense, d'Obenheim dit qu'ils auraient encore pu, malgré leur désorganisation, éviter Jcur dissolution complète ce jour-là (i).

Cette idée de d'Obenheim me semble plus judicieuse que raulre ; et cependant quand on réflé-

• (1) Les indemnités promises ne furent jamais disiribaécs. (J) Savarf, t. U, p. i^h

ebii, on YOil qu'elle est plus spécieuse que pratique.

Sans doute, s'il se fût agi d'une armée, les chefs

aui aient dû lenler d'arrêter là les Républicains, et toutgénôral n'ayant pas perdu la tête, essayerait en pareille circonstance de le faire et de changer une fîèroule en retraite faite en b'on ordre. Mais on sait que rien ne ressemblait moins à une armée que rémigralion vendéenne, qu'elle n'en avait ni la discipline, ni la composition. Gomment retenir cette foule affolée de femmes, d*enfants, de vieillards, d*hommes même ne peusani qu'au salut de leur famille ! Comment conjurer, au milieu de la nuit, ce sauve-qui-peuL universel, entraînant loin de l'cnncmi ces bandes terrifiées!

On n'arrôle pas un torrent. Retenir la rhassc derrière la Sarlho, c'éiail donc bien difllcile encore ; et quand c'eût été réalisable, ce n'eût été que retarder de douze heures la ruine de l'armée I car les Bleus n'auraient pas tardé à passer la rivière par les nombreux gués et les moulins du voisinage. Attaqués en rase campagne, avec leurs femmes, leurs enfants, ies Vendéens auraient même été exposés alors à une ruine plus complète et, sans abri, auraient trouvé la mort sous les ballos des Bleu?, ou dans les flots de la Sarlhe. Si peu nombreux que fussent les Républicains, ils étaient du moins une armée ; ils avaient aussi Télan, Tardeur de vaincre, tandis que le découragement était à son tour passé dans les ran^çs de leurs adversaires à bout de forces»

Cequi pouvait se faire, c'était de grouper non pas la masse, mais cinq cents hommes au delà du pont, cinq cents braves héroïques, comme il y en avait dans les deux armées, ayant le courage du dévouement etdu sacrifice, cinq cents braves qui en se faisant tuer jusqu'au dernier, auraient arrêté la poursuite de l'armée républicaine et donné le temps & la

S4 LES veudéers .

paitieftiible de Paiméede gagner Laval. Delà sorte,

la défense désespérée, instinctive, continuée pendant toute une nuit par la poignt^e de combattants de la rue de Quatrc-Roues, héroïques sans le savoir, eût pu être prolongée là pendant quelques heures encore, et bien des femmes et des vieillards auraient eu le temps d'échapper aux hussards de Westermann. Mais à quoi bon tous ces plans faits après coup et ces hypothèses rétrospectives?

Rentrons dans le domaine des faits, et nlmitons pas les tacticiens rêveurs qui gagnent au coin de leur feu les batailles perdues sur le terrain (I)!

Pendant que les Républicains poursuivaient leur attaque,les Vendéens continuaient leur retraite com< menoée dans un effroyable désordre. La confusion était si grande que, fort tard dans la soirée, un certain nombre de Royalistes ignoraient encore que leurs compagnons cussentquitlé Le Mans. C'est ce que prouve le récit du paysan vendéen rapporté dans riiistoire de Théodore Muret (2) :

« Le soir étant venu, la déroute survient ; je ne le savais pas. J'étais à mon logement, chez un menuisier qui s'était ombragé depuis deux jours ; il parut et me dit : « Mon jeune homme, voulez-vous

(1) Boarnîseauï,n,p. 208.Le colonel Patu-Deshautschamps, p. 213, dit aussi que les Vendéens eussen» dû se retrancher dans la vitille ville, avantageuse par sa posilion escarpée et (linicile, que ils eussent pu lenir longtemps en se ménageant des issues cl piçner les hauteurs boisées en avant de Beaamont, (ionl ia position couverte par li^ Sarlhe est de bonne défense. — C'est sans doute là que Grille, qui ne cite jamais, a pris les matériaux de sou prétendu billet de M. Auvray à Chabot, comme il a pris, dans Savary, les éléments de plas fl*une lettre de ses roianiaires.^lns on iltodle Grille, plus un est amené k suspecter ses autographes.

(9) Tb. Unret, t. I, p. 496.

moiirir ici ? » Je lui réponds : ir Comment cela? —

—Voire arm^e est partie, cL vous êtes seul. » Alors je prends mon arme, et je sors; il était dix heures du soir. Je fus sur la place, tout était parti. Il y avait wr? monceau de monde qui élait étouffé à Ventrée du pont. Je passe par-dessus et I on me dit, après avoir passé le pont, que Tarmée était bientôt rendue à Laval. Je vais à Laval, j'arrive le lendemain à dix heures du soir... je pensais que mon petit frère était resté dans le tas de morts au Mans... »

Ceux qui défendaient intrépidement le débouché de la rue de Qualre-Roucs, ignoraient éf^alement que la masse s'était enfuie. « Nous rre croyions pas Tarmée en retraite, dilUenéc Bordereau, qui était au nombre de ces braves de la dernière heure (i). » SH) resta un nombre de femmes assez considérable au Mans, c'est donc aussi qu'elles ipfnoraient la retraite, ou qu'elles pensaient que la luLlc se proloni^erait jusqu'au matin, et qu'il serait temps encore de quitter la ville, une fois le jour venu. Si plusieurs furent retenues et comme enchaînées par la crainte des ténèbres, d'autres durent l'être aussi parce que le quartier qu'elles occupaient fut envahi de bonne heure par la cavalerie des BleuSydont rirruption leur coupa la retraite. Ce dut être le cas des femmes restées dans le voisinage de Pontlieue, dans le quartier des rues Basses, du champ des Casernes, do la Couture, etc. Tandis que celles qui étaient lop:ées dans la haute ville, ne trouvèrent d autres obstacles que Tencombrement pour prendre la fuite, celles-là purent rencontrer les sentinelles républicaines qui leur

{!) Mémoires, p. 33. A Dol, la tête de Tarmée n'avait pas

eu connaissance la panique des fuyards, ce qui avait sauvé les Vendéens.

LES VENDÉBNS

barrèrent le passage et furent dos victimes déSF gnëes aux massacres du lendemain.

La masse s*était dirigée vers Laval, doni elle

demandait avidement la roule dans le quartier du Pré, le soir en s'enfuyant. HemeLix encore ceux qui prirent celte rou^e, pourtant si funeste pour la Venflôo.Ceux qui, par ignorance delà tiireclîon adoptée par les généraux, avaient suivi le chemin de Paris, coupés de l armée^sans espoir de la rejoindre, devaient tous succomber, de même que ceux qui, par une confusion facile au carrefour de la Ooixd'Or, au sortir du Mans, avaient pris, au milieu des ombres de la nuit, la roule d'Alençon au lieu de celle de Laval.Ces derniers dovaieiUaller périr à Alonçon sous le coup des fusillades judiciaircsordonaét^s par GarnifT de Saintes, ou (Mrc massacrés en grande partie par les soldais républicains et les gardes nationaux des campagnes, en voulant regagnerla rouie de Laval par Degré, Âmné, La Miiesse, après s'être aperçus de leur fatale erreur.

Dans les enquêtes qui furent faitesdans les coni^ munes, soi-disant pour indemniser les habitants du passage des deux armées, on trouve quelques détails relalifs à la fuite de 1 armée royale vers Laval.

Les Vendéens arrivaient à Longnes (bourg distant du Mans de six lieues un quart) 2imneu/^Àeiire( ei demie {\). Ils se jetaient sur les vivres qu'ils rencontraient^ s*emparaient du curé constitutionnel, Louis le Roux, et remmenaient violemment jusque Joué, d*oà il parvint à s'échapper. Toule la nuit, le village fut occupé par les fuyards qui y séjournaient ou ne cessaient d'arriver, et ne fut coiDplélement abandonné que le Jeudemain, sur les onze heures ou midi*

(1) VBnguéte dit huit heures.

DATiS LA SÂRTUfi.

«( L'armée ennemie, déclarent les officiers municipaux de Sainl-Denis-d'Orques, tomba subitement et se répandit chez tous les habitants dans le même momenl et au même instant, à on%e heures du soivt que tout le monde était endormi ; un chacun abandonna ses propriétés pour se sauver de la fureur de CCS rponstrcs (1). »

La terreur donnait ainsi des ailes aux plus valides des Vendéens, qui avaient fait dix lieues trois quarts en six ou sept heures, cl ne s'élaicnl pas reposés avant Saint-DoDis-d'Orques, où beaucoup passèrent la nuit. Mais combien étaient restés ou arrière, n'ayant ni forces pour marcher, ni bons chevaux pour les porter ou traîner leurs voitures! Combien demeurèrent couchés sur les chcminSi au risque d'y périr de froid !

Madame de La liochejaqueleia seule a décrilla retraite de l'armée pendant celte nuit lugubre du 22 au 23 frimaire. Ses compagnes d infortune en disent à peine quelques mots. On est cependant avide de connaître les particularités relatives à ' chacun des principaux généraux, de savoir quels sont ceux qui ont soutenu les derniers la retraite ou qui, les premiers, ont donné le signal de la fui te.Rien de bien précis ne nous e^t révélé même sur La Rochejaquelein cl sur Sioniet. D'après (luclques historiens, La Rochejaquelein auraii eu lioiiie de sa relraiieprécipitée,et aurait fait d'inutiles efforts pour rentrer en ville, et se joindre aux braves qui tenaient encore dans la rue de Quatrc-Roues.

Billard de Vaux va jusqu'à dire :

« HH. de La Rochejaquelein, Stofflet, de Mari-

(1) Ce document ne dit rien de l'incendie de Saint-Denis^ drOrqies, dont parle une prétendue lettre de Soliihac citée par Grille, p. 36C, ee qaii joint k d'aotres motifs, frappe cette kttre de suspieion.

LES VËNOÉEM

gny, etc., fidèles au principe de l'honneur et du devoir, imiiaul un véritable capitaine de vaisseau dans le naufraiie, ne sortirent de la ville que les derniers, et Thistoire rapporte que deux hussards chargeant le général dans une rue fort à pic (les Pans-de-Goron), leurs chevaux ayantfait la culbute, ils furciU lues tous ies deux (1). »

C'est là une allégation fanlaisisle, comnne tant d'autres de Billard de Vaux, La veuve de Lcscure, au contraire, dit qu'elle vil Stofflet, dès rapproche de la nuit, se retirant avec les porte -drapeaux, et décrit sa rencontre à quelques lieues du Mans avec La Rochejaquelein et M. de Donissan sur la roule de Laval. Marigny, d'après M. Crétineau-Joly, abandonna aussi rartillerie(2). On trouve dans W. DucheminDescépeaux quelques diHails relatifs au prince de Talmont et aux compagnons de Jean Chouan (3).

Au milieu de ce torrent funèbre, qui entraînait tout pêle-mêle, au milieu de ce désordre et de cette confusion indescriptibles, il était bien difficile de &ire la part de chacun* Chacun du reste ne pensait qu'à soi, et fuyait isolément. Fran-> çoise Després dit qu elle était restée seule au trésor avec M. Bernier et M. de La Durandière (ils (de La Flèche). On conçoit dès lors combien ([e confusion de personnes les historiens ont pu faire dans leurs récits. Le rôle des

(1) Bréviaire du Vendéen, p. 147. Voir aussi V Enquête.

(2) Hiêloire des généraux vendéens, p. 241. Toutefois, Marigny dut quitter Le Mans beaucoup ptus tnrd que les deux autres géucraux ; ce fut l'artillerie vendéenne qoieal tout rtjonneur de la défense.

(3) Ducht'min Descépeaux, Souvenirs de la Chouannerie, p. 140-149. M. de Romain, Souvenirs d'un officier royaliste^ Oiit aussi l'éloge de Taimont ii l'affare da Mans, t« 1, p, SU

bht» Ik SARfHË.

chefs qui oui survécu au désordre» n'a même jamais été bieu précisé (i ) .

En lôte de ceux tjui se dévouèrent pour sauver leurs compagnons d armes, l'histoire doit cependanlinscrire les noms de jWM.de Scépeaux, Allard, Duhoux, etc. (-2). Pendant que la masse de l'armée couraii éperdue vers Laval, eux et le petit nombre de braves qui leur restaient fidèles^ arrêtaient encore les Républicains et continuaient à tenir bon. Ils n'étaient que quatre cents, au dire de Renée Bordereau, qui n'avait pas quitté le champ de bataille depuis le matin jusqu'à quatre heures du soir, et se battit encore toute la nuit sans prendre de nourriture (3). Les ténèbres de cette lonjirue et pluvieuse nuit de décembre cmpê-* chaîeut de reconnaître que ces intrépides Vendéens n'étaient qu une poignée d'bommes.

(1] Je parlerai plos tard» au chapitre des ineedotest de la manière dont M. d'Anticbamp fat fait prisonnier. ^ D'après le témoignage de la veave de Lescnre, appuyé par celui de la plopart des historiens, il ne faat pas oublier qu'au delh du poni Saint-J<;an, sur la route de Laval, La Rocbejaquelein et quelques ofUciers avaient fait des efforts impuissants pour rallier les soldats et les ramener au Uans, entreprise condamnée h rînsuccès par la panique et par l'impossibilité de percer en sens contraire la foule qui obstruait le pont SaintleaB.-^Voir aussi dans Savary , t . Il , p. 436, ce que d*Obenheim dit de rinfanierie restée en panne et les dires de M»« de La Rochejaquelein, sur les décharges de rartllierie des Bleus qui tiraient k toute volée.

Voir Bourniseaux, t. H, p. 204; Duchemin Dcscépeaux, p. 147; Palu-DeshautS' liamps, p.2o6; M. Crélineau-Julv, elc.

(3} Mémoires, p. 33 ; M. de Quairebarbes. d'après les rapports de deux sut vivants , Fougei ay, et d'un des frères Ragueneau, éval'i-f à 7 ou 800 le nombre de ces martyrs du devoir qui, dirigés par Al. le vicomte de Sct'peaux, commandani l'anillerie, assurèrent par leur mort glorieuse la reiiaile de la parue valide de rarojée. [Une commune ^ous la Ter* reur, p. 153.) "

La fusillade terrible que du haut des fenêtres ils raisaient pleuvoir sur les Bleus engagés ddns la rue de Quatrc-Roues, et surlool les décharges de leur artillerie foudroyante empêchaient toujours les assaillants d'avancer : on se disputait le terrain pied à pied, M. de Scépeaiix lira lui-mênie, dil-on, sur la grande place, trente-cinq coups de canon, lI meltait le feu à la dernière pièce quand il reçut une blessure au pied (1).

Le combat avaii duré sans relâche jusqu à deux lieores du matin, sans que les Républicains pussent enfoncer la rue de Quatre-Roues.

La rage donnait aux combattants des deux camps des forces surhumaines. Enfin, vers deux heures, les deux armées tombant d'épuisement, suspendirent la lutle,comme par suite d'un accord tacite, et tirent une trêve volontaire; pendant plus de quatre heures environ elles restèrent à s'obser* ver.

Pendant ce répit, les rangs des royalistes s*éclaircirent, tandis que des renforts de troupes fraîches vinrent grossir le nombre des assaillants Ne se

voyant pas secourus et apprenant que Tarmée et ses principaux chefs étaient depuis longtemps sur la route de Laval, plusieurs des combattants restés au Mans abandonnèrent la ville vers quatre heures et allèrent rejoindre la masse par pelotons (2).

Cependant, du côté des RIeus arrivait enfin Klé* ber, apportant avec lui la victoire. 11 avait quitté Parign<^.-le-PôUn et Guéeéiard vers minuit avec sa division (la première), qui lit ce jour-la dix lieues.

(1) Biographie des Contemporaim, lUbbe, l8â4»--Yoir Renoa^rd, Essais, t. H, p. 557,

(9) Mémoires de Renée Bordereau, p. 33; Booroiseaux, t. IJ, p. m.

DANS LA ÂARTHfi.

lâ^iiivée de ce renrort impatiemmeot aUendu par Marceau (1) et anuonoë parles Représenlauta, permit de remplacer par des troupes fraîches les soldais deTîlIy, qui depuis près de diVhuit heures

avaient porié tout le poids du combat, et étaient harassés par la longueur de cette lutte acharnée.

A la pointe du jour, Marceau fit relever les |)0Stes par la première division. Ce fut- Tadjudant ç^ènéral Delaage, commandant linfaulerie légère, composée des chasseurs des Francs et de Cassel, qui remplaça Carpentier daos Tattaque de la rue du Puits-de-Qualre-Roues. Carpentier avait coni-^ battu depuis six heures du soir. Il avait fait avancer du canon, chargé à boulet ei à mitraille pour démoiUcr enfin les balleries vendéennes et débusquer les lirailleurs des fenêtres des maisons situées aux angles delà place. Ces maisons faisant face à la rue de Quatre-Roues, et siège de la principale résistance, avaient surtout été criblées par la mitraille et par les boulets rouges» chaulfés à la Mis^ sion (i). EnSn Carpentier, harassé, est remplacé par Delaage, dont tes soldats courent aborder l'ennemi à la baïonnette.

(1) Savary, t. Il, p. 438.

(2) D'après Grille, p. 370, voici le prétendu récit de Delaage lui-même ; « J'avais reçu Tordre de me porter, avec mon avant-garde légère, pour secûatlcr les cornlj.il(ants ascc environ GOj liommos, qui, ^;ins manger, avaient mari'hc îûul le jour et mt'Qie une pjr!ie de la nuit jusqu'à trois heures. Oo me ciiargede relever un poste occupé par 1,500 hommes* A la petite pointe du jour, Tennemi eat. Je crois, envie de savoir si nous étions réveillés ; des bandes remuent et se mettent à faire feu, mais noos recevons leur visite avee trois coups de nos pitos de huit à mitraille*

c Cette réponse fat suivie d*ane décharge générale battue il tous ios postes. Bans un quart d*)ieure les fenêtres, les portes» tout est enfoncé. A mon attaque, sur la gauche, nous primes deux pièces de canon ; alors rcnoemi ne tint plus, et Vk commença la boucherie. »

LBS VfiMDÉfiNft

Âsepi beures, ia charge bai à U>us les posies; raltaque recommence sur tous les poinlsà la fois. Pendant que Delaagc veut enfoncer la rue de Qua* Ire-Roues, les autres corps républicains m met-

lent en mesure de pénélrer sur les Halles par les rues du Saumon et de la Perle, el d'occuper la place de TEperon, alin de prendre à dos les défenseurs des batieries vendéennes et de leur couper loute retraite,

La résistance ne put tenir plus longtemps devant ce suprême eflbrt. Le Rapport de Marceau a représenté Tavant -garde de Kléber, au moment où le jour brumeux du 3B Mmaire commence à peine à poindre, lui demandant la permission de charger à la baïonnelle, déconcerlani par Taudace de celte attaque Tennemi qui évacue les maisons en foule, et ne songe plus qu*à chercUcr son salut dans la fuile, abandonnant ses bagages et ses fusils (1). «A peine le jour point, disent aussi les Représentants, que les chasseurs des Francs et de Cassei, réunis à Tavant-garde de la colonne de Cherbourg, chargent les brigands k la baïonnette, et tout ce qui était resté dans la ville tûiiibe sous leurs coups. » Si celle brusque altaque la baïouaelle, attaque vraiment française de soldais qui veulent en finir, mit un terme à la luUo, c'est qu'aussi les Vendéens se voyaient pris à dos, dans leur dernier retrancliement de la place des Halles, par les Républicains qui affluaient par les rues du Saumon, de la Perle, etc^ et allaient leur couper toute retraite. Alors, reconnaissant que toute résistance était rendue dèsor* mais inutile, par l'arrivée du jour qui éclairait leur petit nombre, et par les renforts de l'ennemi, les braves, demeurés jusque-là fermes à leur poste,

(1) Savary, Ltl,p. 4âl.

LA fiARTHE.

renoncèrent à prolonger nn sacrifiée inutile^ et ne cherchèrent plus qu*à trouver dans une retraite précipitée la mince chance de salut qui leur restait.

Mais ils ne cédèrent pas encore sans une héroïque résistance. Il fallut faire le siège de plus d'une maison , engager plus d'une lutte corps à corps ; les dércnseurs du Cheval-Blanc furent presque tous tués jusqu'au dernier, et le combat ne linit même pas sur la place des Halles. On se battit encore sur FEperon, et les- hussards poursuivirent les survi* vants Tépée dans les reins au delà du pool Saint* lean«

Pendant que Dolaage avait la direcliou de l'alr taque de gauche, Westermann sans doute était chargé de celle de droite (par le chemin de la Mission et la rue de la Couture'», et c'est de celle-là quUl a rendu compte do la sorte :

« Le général Kléber, qui avoit été le plus éloifrnè avec sa di vision^ arrive aussi ; il se place devant Le Mans ; mais il m'envoie sur*le-ehamp de la troupe fraîche, pour relever celle qui étoil abîmée de fatigue. Marceau, par précaution, s occupe à faire abattre et combler les retranchements, et à faire évacuer les {aubourijs de tout ce qui éloit tombé en notre pouvoir. Toute la nuit, quoique deux fois je me fusse trouvé mal par les blessures que j'avois reçues, le défaut de subsistances et la fatigue, je ne lâchai pas prise, et le 23, à la pointe du jour, je mis pied à terre et je lis avancer le canon à la lête de rinfanierie. Nous avançâmes avec tant de précipitation sur l'ennemi quVn moins de six minutes je me rendis maître de la place des équipages et du canon ennemi (i). »

a A sept heures du matin, dit le Rapport des

(1) Campagne de la Vendéepp. 31. --Savary, t. Il, p. 429, représente Westermann épuisé de fatigae, dormaot vm qoatre heures dans une maison voisiiie da Ilea do eonbsl.

LES VBFiDÉKNS

Administrateurs du d^artment, ravânt-garde de Mayence «ommand^e par Westermann, elle corps de notre armée entrèrent dans nos murs en criant :

Vive la nation î Vive la République! et en canonnant vivement les rebelles. Los soldais de la Liberté se déployèrent sur la place des Halles, landis (jue les meilleures troupes des rebelles voulaient encore tenir sur la place de TEperon : là s'engagea le combat le plus sanglant à coups de fusils et à la baïonnette... (I). »

Les derniers survivants qui, par la rue de la Vieille-Porte, gagnèrent le pont Saînt-Jean, purent, malgré l'amas de cadavres, de canons et de caissons qui Tobslruaient, espérer parvenir à la route de Laval; mais ceux qui,pour fuir, s'enfiiaîcnt dans la rue des Boucheries, rencontrèrent rinfranchîssable escalier qui la termine, furent fusillés sur ses marches et rougirent de leur sang ses degrés. ' Canons, caissons, bagages, bœufs, équipages, «ntassés sur la place des Halles, tout était devenu la proie du vainqueur. La mort entrait dans les maisons. Les soldais, exaspérés par une longue résistance, s'y prècipilaienl pour en déloger les derniers champions de la Vendée et s'emparaient des vieillards, des malades, des blessée, des tratneurs et des femmes. Celles qui sortaient, de gré

(l) Sur cî combat de l'Eperon, voir encore VEnquéte et Renouard. M. de Qualrebarbes, p. 191, pnric aussi de Vendéens poursuivis ^ huit heures par les hussnrds au delà du poQl. Le combat continua jusque sur la route de Laval. — Les vedettes envoyées de Mamers y rapportaient, le 25 frimsire, que depuis Pontlîeue jusqu'à un quart de lieue sur la route de Laval, tont étaît rempli de corps morts. L*£peron en était couvert. «Nos troupes en ont fait une deslrnction si grande qu'en la rue Dorée les maisons sonttoates firacasséra. » Be nombreux projectiles forent aussi retronvés dans les maisons de la rne Saint«Jean«

ou de force, après avoir abandonné leurs valises pour ne pas cire embarrassées dans leur fuite, errant de rues en rues^ue tardaient pas à tomber CDtre leurs mains;

Le Mans était le théâtre des horreurs d'une ville prise d'assaut; ce n'était plus une iuttet mais une orgie sanglante. A huit heures du matin la bataille était finie» la boucherie commençait.

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