S8 LES VENDÉENS
déens, fait connaître les misères d'alors et celles de sa famille.
Cet enfant était fils de Pierre Grcnouilleau, tisserand d'Andrezé, et de Marie Moreau, alors ^gée de trente et un ans et captive à la Mission. Sa famille, effrayée comme les autres par les bruits de meurtres et d'incendies, avait fui de Beaupreau lors de la déroute de Cholet, avec Jacques et un autre fils, Jean, âgé de neuf ans.
La mère dit dans sa déposition que son 4)rojet n'était d'aller que jusqu'à Angers, chez son beaufrère, Jacques Lallemant, tisserand, rue Saint-Laud ; mais ayant reconnu l'impossibilité de s'arrêter à Varades. et n'ayant pu trouver de refuge, elle s'était abandonnée k suivre l'armée. La pauvre femme déclarait son mari mort depuis un an; mais Jacques, plus indiscret, comme tous les enfants, disaitqu'il avait retrouvé son pèreà Segré,et l'avait perdu au Mans. Lors de son interrogatoire, le 6 pluviôse, la jeune veuve savait seulement que ses deux enfants avaient été placés à l'hôpital, mais elle ignorait s'ils existaient encore. Bientôt, moins malheureuse, elle revoyait enfin son petit Jacques. L'enfant était allé voir sa mère à la Mission; le S germinal, il la visitait pour la troisième et dernière fois, afin de lui dire adieu avant de se rendre à La Ferté. M. de Foisy, ancien maire du Mans, le réclamait au nom de M. Babaud, qui le demandait tant pour lui que pour Mm® Falaise, sa parente.
Le citoyen Thomas Verdier, juge aussi à La Ferté, s'était empressé de l'accorder.
On a souvent entendu dans cette ville le père Grenouilleau raconter sa vie de souffrances pendant la campagne d'outre-Loire, la manière dont il avait échappé à la mort dans la déroute du Mans, son entrée chez Mi»« Falaise et la difficulté qu'il eut, ainsi que bien d'autres prisonniers, à réhabituer ses organes épuisés à supporter, sans
danger, une nourriture dont ils avaient perdu l'habitude pendant les longues privations delà captivité.
Tous ces placements de prisonnières, dans les familles qui les réclamaient, ne furent pas sans donner Heu à quelques petits romans émouvants, tels que Thistoire de Rosalie Boucher.
Cette jeune fille de dix-huit ans. tileuse et dévideusede Gholet, arrêtée à Pannetières, avait été ramenée à la Mission où elle était restée cinq semaines. Réclamée par Gu3fet, cordonnier de De> gré, elle lui. fut accordée par le citoyen Faribault,au nom de la municipalité. Elle resta dans celte maison pendant six mois, au bout desquels le cordonnier devint veuf. Alors, pour éviter les mauvais propos, il la plaça chez son beau-frère Beauclerc, puis lui proposa de Tépouser. Mais la jeune fille, « ne se sentant pas pour lui la tendresse qu'une femme doit avoir pour son mari, » refusa cette demande et pria le Tribunal de Tautoriser à rester chez Beauclerc, ce qui lui fui accordé.
Le nombre des Vendéennes qui se marièrent alors dans la Sarthe fut fort restreint. Je ne trouve même à citer que le nom de Renée Souh t,âgée de dix-sept ans, tille d'aubergistes de Beaupreau, Jacques Soulet et Anne Bernard. Elle avait été prise dans la déroute avec sa sœur aînée, Victoire, et une plus jeune, Anne.
Celte famille avait fui comme les autres, effravéc par la panique jetée dans tous les esprits par les lueurs des incendies qui éclairaient rhorizon,elavait passé la Loire à Champtoceaux.
Le père el la mère étaient morts au Mans. Les deux sœurs aînées avaient été épargnées par la Commission Gonchon. Renée avait eu le bonheur d'être réclamée des premières, dès le commencement de pluviôse, par un marchand de bœufs d'Yvré-sur-£fui«n«,connaissaut sa famille, dont il certifiait l'honnêteté et le patriotisme prononcé.
Soulet, chez qur il descendait à Beaupreau, avait empêché, disait-il, que vingt-quatre de ses bœufs, valant i 0,000 livres, ne tombassent aux mains des Brigands. Il avait obtenu d'emmener chez lui la jeune Vendéenne, dont la sœur trouva aussi un asile à Yvré. Renée ne tarda pas à se marier, au Mans, à un employé des transports militaires, Pierre Hernu, de Ranes, district d'Argentan.
Sa plus jeune sœur, Anne, âgée de douze ans, était restée à Thôpital général. Son beau-frère la fit sortir le i9 fructidor an II.
Ce n'est qu'après avoir lu tous ces interrogatoires, qu'on est à même de bien comprendre le caractère de Témigration vendéenne et la composition de ses bandes à partir du passage de la Loire ; c'est alors qu'on compatit plus vivement à la misère de ces femmes, cou (tables seulement d'avoir fui devant l'incendie, le pillage, voire même la mort qui pouvait les menacer.
Les cinq sixièmes des prisonniers interrogés, femmes, filles, enfants, sont unanimes sur le motifde leur fuite. Les captives du Mans ne font, du reste, que répéter ce qu'on trouve dans les dépositions de leurs compagnes d'infortune à Alençon Cl). Elles ont quitté leurs foyers parce que, disent-elles, l'armée républicaine incendiait, pillait, détruisait, massacrait sur son passage. L'armée pour elles, c'est l'armée de Mayence qui, par son entrte dans la Vendée, ses victoires et l'ensemble des opérations qu'elle a déterminé, a inspiré une telle terreur, que tout soldat bleu s'est immédiatement transformé en Mayençais (2).
(1) Voy. le Tribunal criminel de l'Orne, p^t M. Robillard de Beaurepaire, p. 103 et suiv.
(3) On a va aussi qa'aa Mans même, les habitants transformaient encore en Mayençais la plupart des soldats.
Bien que, la plupart du temps, elles eonfondent ' les troupes de Uubayel et de Kléber avec les di vissions de Bressuire, de Luçon, de l'armée de Brest, de Saumur même, il est cepeadant impossible, fJ*après rindication des lieux, de ne pas reconnaître parfois Tarmée de Mayence parmi les incendiaires. Sans doute les braves soldats de Kléber, de Marigny, ne doivent pas être assimilés aux pillards de Ronsin, de MuUer, de Beysser ; mais le voisinage et l'exemple de hordes qui n'avaient de soldats que le nom, furent contagieux môme pour les troupes disciplinées des Mayençais. Les Mémoires de Kléber montrent qu'il était impuissant à arrêter le pillage toléré, sinon autorisé par Beysser, dont le corps d'armée combinait sa marche avec la division de Dul^yet (1). L'armée de Mayence fit aussi faire aux vendéens connaissance avec les obus ; si les incendies, dus à ces nouveaux et puissants moyens de destruction, ne furent pas criininels, comme ceux qu'alluma de parti pris la main des soldats, pour satisfaire des instincts de ruine et de vengeance, les résultats n'en furent pas moins terribles pour les habitants (:2).
On s'explique dès lors comment le nom d'incendiaires s'est attaché aux pas des Mayençais. Mêlés aussi à la colonne de Beysser, plus tard, au commencement d'octobre, à celle de Luçon et bientôt à €hûlet à toutes les divisions républicaines, on comprend comment ils ont pu, surtout depuis la panique de Cholet, être confondus par les Vendéens avec les autres corps d'armée. Savary, dont les dires ont servi de base à l'apologie
(1} Sur le pillage du Port-Saint-Përe, de Legé, de Montaiga, etc , voir Savary, t. H, p. 137, 146, 148, 153; Grille, t. II, p. 161, 163; Louis Blanc, in-4o, 1863, p. 551.
(2) V. Savary, l. Il, p. 137; Grille, t. lï, p. 170, 173, 343. Grille, p. 173, parle aussi de brûlots.
tentée plus complètement par Grille, a innocenté plus que de raison ses frères d'armes, en prétendant que rincendie du château de la Ghardière était le seul qu'on pût leur attribuer (1). Les Vendéennes et les auteurs de Mémoires, ou les historiens qui n'ont été que leur tidèle écho, ont, de leur côté, dans celte œuvre de ruines, fait la part trop large aux Mayençais. Ge n'étaient ni des anges, ni des démons, ni des moutons, ni des tigres, mais des soldats surexcités par les passions du temps, par la ténacité de la défense, par les représailles des Vendéens, et surtout par les décrets de la Convention, qui avait voué aux flammes les repaires des rebelles.
Le nombre de ces incendies, inaugurés par Westermann, a sans d^te été, comme toujours, grossi par la panique. D'aucuns parlent de ceux qu'ils n'ont pas vus. On leur a dit que l'armée, qu'ils appellent toujours l'armée de Mayence, brûlait tout; c'était le bruit commun. D'autres «nt simplement vu les flammes au loin éclairer l'horizon; mais il y a des cinquantaines de dépositions d'une précision telle qu'elles ne permettent pas le plus léger doute. Bien des prisonnières d<V posent n'avoir fui que devant l'incendie de leurs propres demeures et avoir vu leurs toits en feu s'abîmer derrière elles. La désolation était telle, dans le pays, dit Marie Gourault, de Ghantonnay, dont la maison a été la proie des flammes, que les récoltes elles-mêmes furent brûlées et détruites.
On comprend que je ne puis relever ici toutes les dépositions qui parlent d'incendie. Je choisis quelques exemples au hasard.
(1) V. Savary, t. II, p. 209, 252, 261, 271 ; Grille, t. Il, p. 217, 300, 30«,307, 316, S41, 343, 350,399 ; t. III, p. 10 à 17; M. Bonnemëre, p. 199 et suiv., et 210.
Les deux filles du notaire Louis Dugast, de Sain t- Hiiaire, entre Glisson et Montaigu, disent que Tarmée de Mayence, en allant de Nantes du côté de Monlaigu et des environs, meilait le feu aux maisons des villages et de la campagne. Elles ont été témoins des incendies, et ont abandonné leurs biens, leurs effets, pour sauver leur vie, comme la plupart des habitants. D'autres parlent du feu mis pendant 4a nuit, en octobre, à plusieurs maisons de Glisson. Les Bouclr, bourgeois de celte ville, se lèvent à la hâte et partent avec leurs enfants, l'un de dix-huit mois, Tautre de dix ans, et leur gouvernante (I). M"« Françoise de La Roche dépose que la maison de sa mère a été une des premières incendiées en octobre, par l'armée de Mayence, à Saint-Fulgent. Marie Mercier a vu mettre le feu à la maison de son maître Blaud, à Bazoges, près Luçon ; aucune maison n'était restée entière dans le bourg. Françoise Benelot, métayère de Sainte-Cécile, près Chantonnay, n'a vu tuer personne, mais elle a vu brûler la maison qu'elle habitait. Des prisonnières déclarent que le feu a été mis à dix ou douze villages aux environs de Montaigu ; d'autres, qu'il ne restait pas, quand ils partirent des Aubiers, six maisons à incendier. Pierre Mélaye a été témoin, à Nueil, auprès des Aubiers, de l'incendie de la ferme de son maître, et de celui de cent vingt charges de grains. Les incendies étaient si terribles, dit Jeanne Rochard, de Ghemillé, qu'à Touarcé, trois maisons seules restaient intactes, que quarante de Ghemillé étaient en cendres; aussi la désolation était-elle générale. A Bréchaussée, dis-
(1) Cette goavemante, Renée Mingot, arrêtée k (rois lieoes da Mans et ramenée 11 la Mission, dit que son maîire (tait à cheval avec son épouse et ses enfants, qu'il portait u i sabre» mais n'en faisait pas asaye.
266 LES VE?iDÉENS
Qu*on relise ces lignes d*un témoin oculaire, an> cien administrateur des armées républicaines, si conformes aux rapports des Représentants, aux récits de Oanican (1) et aux témoignages des prisonnières, et Ton verra s'il y a exagération dans les lettres de Léchelle et des Conventionnels (â) : « Je ne vis pas un seul homme à Saint-Hermand, à Gbantonnay, ni aux Herbiers; quelques femmes avaient échappé au fer. Tout ce que je pus voir de maisons de campagne et de chaumières, sur la route et dans les bois riverains, était la proie des flammes. Le ciel était obscurci de fumée. Quantité de cadavres, répandus çà et là, commençaient à infecter Tair. Les troupeaux n'osaient approcher de leurs étables incendiées; les bœufs, les génisses, les taureaux égarés, faisaient retentir les échos de leurs mugissements prolongés. Je fus surpris par la nuit ; mais loin que ses sombres voiles vinssent me dérober les ravages de Il guerre, le reflet des incendies, qui éclairait ma marche incertaine, me les reproduisait avec plus d'horreur. Au bêlement des troupeaux, aux beuglements des taureaux se joignirent le croasse-
p. 209, les ordres des généraux qui défendent inutilement le 1 illige.
(1) Y. Danican, Ffoiice sur le 13 vendémiaire ou les Pari" si^-ns vengés, 1796, in-S^ , p. 87 < En octobre 1793, d'après les décrets de la Convention nationale, on incendia toute la Vendée ; on n'épargna pas même les commnnes patriotes. Chaque colonne portait devant elle le fer et le feu, k l'aida desquels on détruisait sans distinction d'âge et de sexe; onen- Teloppa une immense population, qui fuyait devant nous pour échapper aux flammes et qui fut se réunir li l'armée catho« lique, forcée de passer la Loire à Saint-Florent, etc. »
(3) Mémoires d'un ancien administrateur militaire des armées républicaines , chap. v, p. 98. MM. Bonnemère et Louis Blanc ont reproduit ce récit en totalité ou en partie ; seul, Mf Grille, t. II 1, p. 10, a essayé d'ea atténuer raatorité.
ment des corbeaux et les hurlements des animaux carnassiers qui, du sein de leurs retraites obscures, venaient dévorer les victimes éparses des combats. Enfin, j'aperçus dans le lointain et dans la direction de la route que je tenais, une colonne de feu qui grossissait à mesure que j'avançais; c'était Mortagne qui brûlait. Qu*on se fasse une idée, si l'on peut, des désastres d*i celte ville où je ne trouvai que quelques femmes éplorées et occupées à retirer leurs effets du milieu des flammes..... i>
Et cependant ïhonnête Savary dit que Mortagne ne iutpoinir incendié à celte époque (14 octobre 1793;. Ses dires peuvent-ils se soutenir devant celle page d'un témoin imparlial, devant les dépositions des prisonnières qui parlent également des incendies de cette ville, devant le rapport des Représentants, du 21, qui montrent les faubourgs de Mortagne incendiés (1) ?
Savary, dont les dires, sur ce point, ont été répétés par Grille et M. Bonnemère, nie également que le feu ait été mis à Cholet par Tarmée répu-> blicaine, et prétend que cette ville ne fut incendiée que par Stofflet, lorsqu'il s'en rendit matire, le 9 mars 1794 (2). Plusieurs prisonnières déposent cependant que le feu a été mis à différents quartiers de Cholet, qu'elles ont vu, avant de fuir, déjà plusieurs maisons en feu (un témoin dit sa propre demeure) ; le plus grand nombre ne parlent que d'incendies à une demi-lieue, à un quart de lieue de la ville, ou bien aux fermes desenvirons. Mais je trouve une lettre d'un capitaine du premier bataillon de Seineel-Oise, le citoyen Loyvet, écrite de Cholet au représenlant Lecoinlre, le
(1) Savary, t 11, p. S5â, S»6.
{2) Idem, t. II, p. £61, S71; Grille, t. II, p. 300, 316; M. Boonemère, p. SIS.
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7 pluviôse aa II (26 janvier 1794), par conséquent antérieure à l'entrée der Stofflet par sa date, qu'il y a lieu de croire exacte. Elle dit : « Gholet, où nous sommes, est à moitié détruit. Le feu a consumé une grande partie des maisons et la ville n'offre plus que le spectacle de la misère et de l'infortune (1). » Savary semble donc s'être trop avancé, en pensant que les incendies d'octobre, englobés dans ceux allumés plus tard par Stofflet, pourraient être tous rejetés sur le compte du chef vendéen (à\
(1| Voir Les crimes des sept Membres des anciens comités^ par Laurent Lecointre^ p. 164. Les letlres, pea connues» de ce capitaiue donnent de caricux détails sar {^. sort de la Vendée eu nivôse, pluviôse et ventôse an 11; c'est l'époque des colonnes infernales. On peut consulter sur elle, Savary ; Vial ; Lequinio; M. Carré de Busserolles, Les colonnes infernales ; la condamnation de Taide-de-carap du général Huche, par la Commission de Fontenay, dans Berriat-Saint- Prix, 1. 1, p. 267-; Mémoire pour Grignon, général divisionnaire de l'année de l'Ouest, 84 p. in-iJ«», p. 69, 70 et passim ; la lettre de Franeastel du 5 pluviôse ; Justification de Goupil filSy pièces juslilîcatives, p 33 ; le Précis historique de la guerre, rédigé par la Société populaire d'Angers, le 27 fructidor an II, 18 p. in-4», p. 7, 18 et passim, etc., etfc.
(2) M. Gélusseau, Histoire de Cholet, 1862, in-8», ne pjirle pas de l'incendie de cette ville, en octobre 1793 (V. t. II, p. 264 ii 288), mais seulement de l'incendie par Stofflet (maître de Ctiolet, le 8 mars 1794. au soir), qu'il raconte d'après les mémoires de Bontillier de Saint-André, p. 312 et 313. Blordier-Langlois au contraire, toujours bien infomé> 1. 1, p. 396, dit CboU^t pillé et incendié par l'armée républicaine. On peut juger du sort de Gholet par celui de Beaupreaa à la même époque. Je lis dans les Mémoires inédits d'un prisonnier républicain, dont j'ai déjà plus d'une fois parlé, M. Mocquereau, à propos des mauvais traitements que les prisonniers avaient reçus dans cette ville : < Aussi quelle fut notre jouissance quand, quelques jours après, nous vîmes Beaupreau totalement en flammes, et les repaires de ces tigres détruits de fond en comble I »
Ici, comme ailleurs, rhistoirc doit faire à chacun sa part, et tâcher de reconnaître la vérité au milieu des assertions des contemporains. Elle doit, dans son impartialité, se tenir en garde également contre les atténuations de Savary, trop intéressé à défendre, quand môme, Phonneur de l'armée, et les exagérations possibles des Représentants qui parlent partout de ruines, pour imprimer la terreur, et présenter comme plus complet Tanéantissement des Brigands. Elle doit, comme j'ai essayé de le faire, s'éclairer par les dires de témoins désintéressés, et ici elle est forcée de reconnaître que la vérité est plus loin des assertions de Sâvary que des allégations, si diverses d'origine, des Vendéens et des membres de la Convention.
Il faudrait, du reste, une dissertation en régie et relative à chaque ville pour discuter chaque incendie et ses ravages, de même que pour élucider la part qui peut revenir dans ces ruines à Tarmée de Mayence. Mais ce n'est pas le lieu de tenter ici cette longue discussion. J'ai noté avec soin (pour en avoir au besoin les éléments) tous les lieux que les prisonnières disent avoir été atteints parles flammes. Legé, Saint-Jean et Saint- Etienne-du-Gorquoy, TifTauges, Monlaigu et ses environs, surtout Saint-Georges, Vcrlou, Saint- Fulgent, Gétigné, Glisson, Chavagnes, La Chapelle- Basse-Mer, Boutferé, etc., désignés au milieu de bien d'autres communes comme théâtres des incendies, se trouvent pour la plupart sur le chemin suivi par l'armée de Mayence et par celle des côtes de Brest. Dans beaucoup de ces endroits, les Mayençais n'ont marché que de concert avec les troupes de Beysser ; aussi est-il souvent fort difficile de savoir quelles mains ont tenu les torches et quelle part ont pu prendre à ces terribles destructions les soldats de Kléber et de Dubayet.
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Quels qu'en soient les auteurs, devant la terreur que répandent au loin ces incendies, tout fuit, hoiTimes, femmes, enranis, maîtres, domestiques.
Les jeunes fiiies fuient sans réflexion aucune, se lèvent de leurs lits effarées, à rapproche de Tarmée, craignant de perdre la vie, et se joignent aux premières compagnes de fuite qu'elles rencontrent.
D'autres se sauvent des champs, sans rentrer à la maison, sans aller chercher leurs parents. On quitte son toit, sans avoir le temps de prendre ses effets ; on abandonne ses meubles, ses métairies pour échapper à la mort. Des enfants orphelins se réunissent aux fuyards, de peur d'être «massacrés parles houzards; >; parfois il n'y a à prendre ce parti que quelques-uns des membres de la famille, les plus effrayés, les plus jeunes; les pères restent et ne peuvent retenir leurs fllles qui craignent d'être insultées parles soldats. Les mères quittent leur mari, prennent leurs enfants sur leur dos 6u dans leur giron, et les voilà parties sans savoir où elles vont, ni ce qu'elles deviendront, dans le seul but de sauver leurs jours et ceux de leurs chers petits êtres, sans s'inquiéter de la vie du lendemain, ne croyant qu'à une absence de quelques jours et à la possibilité du retour dans leurs foyers, après le départ ou la défaite de Tarmée républicaine. Plusieurs restent d'abord cachées dans les bois, derrière les haies, à un demi-quart de lieue, à une faible distance ; elles voient s'effondrer le toit de la ferme et les récoltes consumées par les flammes. L'armée s'avance, elles fuient; la fumée des villages incendiés annonce la marche des Bleus victorieux, elles fuient plus loin, plus loin encore , errant sans asile, et après plus d'une étape douloureuse sont forcées de marcher jusqu'à la Loire qu'elles traversent,comme les autres, sans réfléchir,
et parce qu'elles croient ce passage la seule voie de salut qui leur reste. *
Aussi parmi les fuyards n'y a-t-il pas que des royalistes. Bien qu'ils soient, ceriett, en plus grand nombre, celle émigration, dont on ne retrouve d'exemple que dans celles des tribus antiques, compte dans ses rangs plus d'une famille patriote. Le bruit commun, je l'ai dit, c'était que l'armée brûlait , pillait, tuait tout indistinctement. La panique grossissaille péril; mais les repaires des rebelles n'avaienl-ils pas été livrés à l'extermination par les décrets de la Convention? Les pil< lards, aux mains desquels était remise l'exécution de ces décrets, voyaient partout des rebelles, et les flammes dans leurs tourbillons ne s'arrêtaient pas devant les demeures des Bleus.
Tout le monde fuyait ainsi sans distinction de parti, abandonnant un sol maudit, voué à la ruine et au désert. Aussi trouve-t-on au Mans, parmi les prisonniers, de nombreux enfants de patriotes, des fils mêmes d'administrateurs républicains, des filles qui disent que leur père, leurs frères ont marché contre les Brigands. C'est donc bien la frayeur seule, surtout depuis la prise de Mortagne, qui précipitait tant d'habitants de la Vendée vers la Loire, et les fit se joindre à l'armée. Des prisonnières de La Verrie, près Mortagne, déclarent que les patriotes eux-mêmes accusaient la soi-disant armée de Mayence « d'être plus terrible que les volontaires qu'ils avaient logés jusqu'alors, et qui ne faisaient aucun mal à personne, fors aux Brigands. »>
L'armée royaliste, il faut le reconnaître, afin de grossir ses rangs, aida à augmenter la panique après la défaite de Cholet, en répandant le bruit que les Bleus massacraient tout, que les patriotes tueraient tous ceux qui resteraient sur la rive gauche.
Des prisonnières déclarent qu'on les a intimidées en leur disant que les Mayençais tuaient môme les femmes ; que l'armée avait envoyé des courriers qui menaçaieni de massacrer ceux qui ne suivraient pas.
Les femmes de Beaupreau, de Saint-Florent et des environs, si nombreuses parmi les captives, déposent qu'elles ont été intimidées par les fugitives -de Cholet.
La contrainte, sans doute, ne s'exerçait pas sur les femmes, si toutefois on peut dire qu'une panique semblable laisse des gens libres de réfléchir; mais quant aux hommes, à Saint-Florent comme bien antérieurement, on voit que les Vendéens les forçaient de se joindre à eux.
Les Vendéennes ont, il est vrai, intérêt à dire que leui's homrms ne se sont réunis que contraints aux rebelles, et bien des dépositions sont autant de défenses et d'apologies intéressées ; mais il y en a qui sont vraisemblables et se trouvent confirmées par les dires de certains autres membres de la famille, venus plus tard au Mans comme réfugiés.
Voici quelques-unes de ces dépositions , qui tendent k prouver que des familles ont été forcées par les rebelles de se joindre à eux.
Jeanne Olive, femme de Jean Alain, sellier a Nantes, faubourg Pont-Rousseau, déclare que Charette s'étant porté dans les faubourgs de Nantes, vers la Saint-Pierre, les obligea de le suivre, sans môme donner le temps à son mari de prendre ses souliers. Ils abandonnèrent leur maison, emmenant avec eux sept enfants, dont l'aîné avait treize ans, et la plus jeune deux ans. La mère était enceinte d'un huitième, dont elle accoucha au mois d'août. Quatre moururent eu différents endroits : deux furent réclamés par des citoyens du Mans, un garçon de douze ans put s'enfuir lors delà déroute,
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une fille de quatorze ans resta détenue avec sa mère à la Mission ; quant au père, son sort était inconnu.
René Papin, de La Chapelle-Basse*Mer, dit que les Brigands l'ont forcé de partir avec ses bœufs et sa charrette pour conduire leurs malades.
Le jeune Pierre Jouffray, de quatorze ans, prétend que trois Brigands sont entrés dans sa demeure à Rablay, près Yihiers, au moment où il asseyait la lessive avec sa mère, et l'ont emmené de force en le menaçant de le fusiller, sans autre motif que pour augmenter leur nombre.
Mathurin Audiot, de Mozé près Angers, âgé de treize ans, déclare que les Brigands ont forcé son père à conduire les blessés dans sa charrette, avec ses bœufs, et Tout contraint, lui Tainé des garçons de la famille (restée en Anjou), à toucher Tattelage, dont ils se sont emparés après la mort de sou père, qui avait succombé à la dyssenterie. On ne laissait, dit-il, aucun s'en retourner.
J'ai déjà parlé de jeunes gens, labourant dans leurs champs à Saint-Aubin, près Châti lion, que les Vendéens ont forcés de marcher, après avoir laissé sur place leurs bœufs et leur charrue. Un jeune charron, des environs de Clisson, raconte que son père et lui, travaillant à la charronnerie, ont été arrêtés par les Brigands, qui les ont obligés de partir avec leurs haches de charron, pour travailler avec eux de leur état.
Des femmes mêmes disent n'avoir cédé que devant une contrainte matérielle. Jacquine Blanchet, de Martiguë-Briant, rapporte que, comme elle s'en retournait de Cholet, du côté de Nouaillé, elle fut arrêtée par huit Vendéens ; l'un d'entre eux lui porta un ' coup de sabre à l'épaule, la frappa de la crosse de son fusil sur la tête, la regardant comme suspecte à son parti, et la força de les accompagner.
J'ai déjk relaté la déposition de Perrine Albert, prétendant également avoir été obligée de se joindre aux Brigands, qui, suivant elle, avaient mis le feu à La Jumellière.
Jeanne Paquier, concierge de la maison du district de Montaigu, se préparait à partir pour liantes, munie d'un passeport de Beysser, avec deux autres femmes, quand les rebelles les menacèrent de les tuer si elles ne les suivaient pas.
Bien d'autres se contentent de dire que ce sont les fuyards qui, par leur récit et le tableau du sort qui les attendait, les ont obligées à quitter la Vendée.
D'après les dépositions des prisonniers, ce recrutement forcé se serait pratiqué môme sur la rive droite; des habitants d'Oudon disent avoir été contraints de marcher par les Brigands qui, entrés dans leurs maisons, les menaçaient de les tuer. A Fougères, et dans la Mayenne, même après le retour de Granville, toujours d'après les mêmes sources, les Vendéens auraient encore grossi leurs rangs de recrues qui ne marchaient que malgré elles. J'ai déjà plus haut rapporté trop de ces témoignages, pour m'y arrêter plus longtemps.
Cette prétendue contrainte, invoquée par plusieurs prisonniers pour justifier leur présence dans l'émigration vendéenne, ne figure, à vrai dire, dans les dépositions que comme une exception. Le mot qu'on retrouve dans toutes les bouches, c'est la crainte des incendies. Un bien plus petit nombre de captives parlent des pillages et des meurtres.
Bien que les pillages aient dû être plus fréquents que les incendies, on en voit la preuve alléguée bien plus rarement. C'est que les incendies se voien' i1e lo'n, à la diHérence des faits de rapine, et que, ceux-là s<?.ils qui étaient restés, pouvaient
témoigner de ce qui leur avait été enlevée Des réfugiés viennent dire, en effet, quMls ont été plus courageux que les membres de leur famille qui sont partis par peur; qu*eux sont demeurés dans leurs foyers, et en ont été quittes pour le complet pillage de ce qu'ils avaient.
Quelques prisonnières révèlent cependant de 7'iches prises faites par les Bleus, pour parler comme Benaben ; j*ai cité les pertes de la veuve Baudin, riche aubergiste de la Coupe-dVr, à La Châtaigneraie, pouvant s'élever à 15 ou 16,000 livres, et j'aurais plus d'une déposition analogue à rapporter.
D'ailleurs, le pillage était pour ainsi dire organisé dans les diverses divisions de l'armée des côtes de La Rochelle, et plus d'un membre de l'étatmaJordeSaumur donnait l'exemple. Philippeaux, dont le témoignage a ici une si grande valeur; dit que les patriotes redoutaient moins les Brigands que Tarméede Rossignol et deRonsin (1). Les défenses de piller, toujours inutilement renouvelées, même dans l'armée des côtes de Brest et par les généreux mayençais, prouvent aussi que ce mal contagieux avait envahi jusqu'aux braves, et qu'on se battait autant pour avoir du butin que pour l'honneur de la victoire.
Je n'insisterai donc pas sur les pillages admis et reconnus par tous les historiens : c'est pour ainsi dire alors un fait de droit commun.
Les meurtres allégués doivent, au contraire, être précisés et ne se montrent qu'à l'état d'exception. Beaucoup y font allusion, mais n'en parlent que comme d'un bruit. Plusieurs disent qu'on avait vu
(1) On se rappelle aussi, malgré soi, la phrase de Danican, Notice sur le 13 vendémiaire^ p. 88: « Les colliers, les écas.les papiers, les chemises, les cochons, les canards, le cidre, tout cela est traité de royalistes, »
des femmes tuées dans les chemins par où les patriotes avaient passé, que l'armée avait ordre d*égorger, qu'elle tuait tout ce qu'elle rencontrait, etc. Rose Bonpas raconte qu'on a égorgé plusieurs femmes aux Aubiers. Mais le nombre de celles qui articulent des faits de meurtre tout spéciaux est assez restreint. On retrouve, citée d^ns plusieurs dépositions, la mort d'une patriote, la femme Toequé ( ailleurs Touquet) , femme du receveur du d'slrict de Ghâtillon, égorgée avec sa tille aînée, après le pillage de leur maison, quand Tarmée républicaine se porta sur Ghâtillon (1).
Marie Bualdit que sa domestique, Laurence, a été massacrée à Sainï-Jean et Sainl-Etienne-de- Gorcoué par les Mayençais, dans sa maison, où ils avaient mis le feu; qu'elle-même aurait eu un semblable sort, si elle ne s'était pas cachée dans les genêts, où elle fut trouvée par les Brigands. Elle les suivit de force, se voyant sans asile, sans ressources, et croyant, par là du moius, sauver sa vie.
Jeanne Gharbonneau, de Saint-Laurent-sur- Sèvre, meunière, dit que l'armée, qui incendiait jusqu'aux moulins, a massacré sa sœur, et qu'ellemême est restée cachée par crainte vingt-quatre heures dans un fossé.
Hermine Jaunet, de Saint-Mars-des-Prés, district de Ghâtillon, dépose que le feu a été mis à la maison de son père, simple tisserand, et qu'elle a
(1) M»* Toequé, de Cholet, fut en effet tuée au milieu du carnage de Châtilion, en fuyant ^ travers uoe cour, ajant deux de ses enfants dans ses bras, et les deux autres attachés autour d'elle par une ceinture. L*aînée de ses enfants fut blessée mortellement; la deuxième, atteinte plus légèrement, put échapper à la mort. (M* Gétusseau, Histoire de Cholet^ t. II, p. 353.)
VU un jeune homme de douze ans recevoir d'un Mayençais, devant sa porte,, un coup de sabre qui lui coupa le bras, et un autre sur la tête.
Anne Segond, sœur de l'hôpital de Vezins, dont je raconterai plus au long les aventures, parle d'une sœur égorgée.
Françoise Hugueron, de Monlaigu, prétend avoir vu massacrer devant elle une domestique de sa parente. Ce sont là les seuls faits de meurtres articulés d'une façon précise par les prisonnières. Ils ne sont heureusement, on le voit, qu'une assez rare exception, à la différence des incendies.
Les arrestations par les ordres des autorités révolutionnaires, rares, on le comprend, dans le pays insurgé, sont encore moins souvent alléguées. Marie Marchand, de Saint- Jean-de-!a-Groix, près Angers, dit que les républicains, passant par le bourg, emmenèrent prisonniers à Angers les hommes et les femmes qu'ils purent saisir, qu'elle se cacha et que la peur lui fit prendre la fuite.
En coordonnant tous ces faits, on aura un aperçu du sort des familles vendéennes avant le passage de la Loire et des divers motifs qui déterminèrent cette émigration, restée presque sans précédents dans les temps modernes. Il y aurait bien des particularités à mettre en relief, mais je ne puis tout citer, et je raconterai d'ailleurs avec plus de détails les aventures des principales prisonnières.
Il est temps de passer en revue les souffrances des fugitives sur la rive droite du fleuve, pendant la funèbre campagne d'outre-Loire.
La déception de ces pauvres femmes fut bien amère. Beaucoup croyaient n'avoir franchi la Loire que pour quelques jours, pour un instant, afin de se soustraire à l'armée des Bleus, et de sauver
leur vie et leur honneur. Elles espéraient rentrer dans les Mauges une' fois que cette armée se serait éloignée. D'autres pensaient pouvoir se retirer dans leur famille à Angers, ou rester chez des amis à Ancenis, à Oudon, à Gandé. Hélas!
on pouvait, au contraire , dire en les voyant mettre le pied dans les barques qui les iransporlaient sur Tautre bord :
<' Lasciatc ogni spei'anw, voi chfi intrate. »
Il fallut, dés lors, marcher sans cesse, sans prendre de repos, sans trouver un asile. Les juges demandent aux captives pourquoi elles n'ont pas essayé de quitter Tarmée, une fois arrivées sur la rive droite, puisqu'elles prétendent n'être parties que contraintes par la panique ou par la force. C'était leur demander pourquoi elles n'avaient pas fait l'impossible. Le? chefs vendéens, d'après les dépositions , avaient fait brûler et couler à fond tous les bateaux qui avaient porté les émigrantssur la rive droite, non pas tant pour retenir attachés au rivage les fuyards, à qui l'amour du sol natal eût pu faire rebrousser chemin, que pour entraver le passage de l'armée républicaine.
S'arrêter ou retourner en arrière vers Ce coteau de Saint-Florent, si beau qu'on ne peut en arracher SOS regards, c'était impossible. Les Blous suivaient leurs ennemis à la piste; les traînards, ou ceux qui s'écartaient de l'armée, faits prisonniers, étaient tous immolés. Ceux que les soldats épargnaient succombaient sous les condamnations des Commissions militaires. Essayer de trouver un asile ? Ah ! les Vendéennes y ont bien songé,dès le début de la voie douloureuse où elles étaient entrées. Mais partout elles ont trouvé les cœurs fermés comme les portes. La frayeur avait glacé tous les
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courages, el refoulé, sinon anéanti, la pitié. Beaucoup ont essayé de quitter Tarmée, notannnent à Laval, cherchant ù se placer comme domestiques. La peur de se compromettre a fait partout refuser les malheureuses fugitives sans ressources et à bout de forces.
En fait, ces craintes n'étaient vaines ni pour les émigrés de la Vendée, ni pour leurs hôtes. Qu'on songe à la condamnation prononcée à Laval, le l*^'' frimaire, par la Commission Félix contre les demoiselles Legrand, de Vallet (Loire-Inférieure), dont les ju^es étaient allés voir tomber les têtes place du Marché au Blé (i), etàTincarcérationde la femme généreuse qui avait bien voulu leur donner un asile. Leur exécution, qu'allègue aussi M™^de La Tousche à Alençon, dont le Tribunal fit couler également le sang des Vendéennes, jeta IVffroi dans tous les cœurs. Aussi Tune des prisonnières dit-elle qu'on lui avait assuré qu'elle serait guillotinée, si elle restait à Laval ou ailleurs. Bien des réponses constatent qu'elles ont en vain sollicité les habitants de les recevoir, et qu'elles ont été partout refusées. Elles citent des noms; l'une a tenté vainement de rester à Laval chez le chirurgien Grand-Pré, chez qui elle logea deux fois ; l'autre chez M™» de Montclerc, devant l'église; une troisième à La Flèche, chez le citoyen Guillemette, etc. Quelques-unes sont restées à dessein deux ou trois lieues en arrière ; mais les citoyens ne voulaient pas les recueillir, se déclarant
(1) Y. t. I«s p. 181; t. m, p. 64, et premier registre de la Commission Félix. A Angers, la Commission Proust condamna de même la vieille abbesse d'Angoulême et sa femme de chambre, sans parler de l'immolation sommaire de bien des prisonnières, depuis Gran ville jusqu'à Savenay.— V. Berrîat-Saint-Prii, t. I, p. 123, 'J37, et ci-dessus, t. U, p. 940 et suiv.
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((.réduits à faire comme elles. » On leur disait « qu'il n'y avait de sûreté pour personne de l'un « ni de Tautre côté, » et les fugitives étaient obligées, pour essayer de prolonger leursjours, de reprendre leur marche errante.
Cependant ces malheureuses femmes ne combattaient pas.Bcaucoup, parmi les paysans qui avaient émigré par suite de la panique, on l'a vu, ne portaient pas môme d'armes. Les uns servaient de guides et de soutiens à leur famille, les autres conduisaient les voitures ou prenaient soin des blessés. Ceux qui étaient partis seulement pour sauver leur vie et celle de leurs enfants n'eurent pas non plus d'autre souci après avoir passé la Loire. Ils allaient sans savoir où, n'ayant pas d'emploi dans l'armée, et sans autre occupation que de pourvoir à leur subsistance personnelle et au salut de leur famille, ainsi que le déclarent les Vendéennes dans leurs dépositions. On demande à Tune d'elles, Anne Halery, femme Boussandeau, jeune veuve de vingt-cinq ans, quel était l'emploi de son mari, quel grade il avait dans l'armée. Elle répond qu'il n'en avait aucun, que sa seule occupation était de porter l'un de ses enfants et elle l'autre. Cette famille de journaliers de Beaupreau était partie de celte ville à dix heures du soir, au moment où commençait la fusillade. Le mari, disparu prés du Mans, avait sans doute été tué ; l'un des deux enfants. Agé de deux ans et demi, était mort entre les bras de sa mère, après la déroute, sur le grand chemin de Laval ; l'autre, de quatre ans et demi, avait été placé à l'hôpital,' d'après ce qu'on avait dit à la jeune veuve, détenue à la Mission.
On ne saurait, avant d'avoir lu les interrogatoires, se faire une idée de toutes les misères qui assaillirent les fugitifs dès le passage du fleuve; c'est là seulement qu'on apprend combien cette
tournée de galerne renferme de douleurs et de larmes. Dès les premie^s jours, dans ces foules qui marchent pôle-méle et sans ordre, les membres des mêmes familles se perdent et ne peuvent se retrouver. Il y en a qui ont perdu leur mari dès les lies de la Loire, dès nie Batailleuse; qui n'ont pas revu leurs frères ou leurs parents depuis le passage, depuis Gandé, depuis Château- Gontier. D'autres se rejoignent plus tard, par hasard; mais ce qui les empêche souvent de se retrouver, c'est la mort qui fauche impitoyablement et sans relâche et n'épargne pas plus les corps robustes que les vieillards, les enfants et les femmes, les êtres faibles de Témigralion, sans parler de ceux qui sont restés sur les champs de bataille à GranvtUe, à Dol, à Pontorson.
Beaucoup pleurent leur père, leur mère ou bien leurs maîtres, morts de froid, de faligues, dedénûment, à Fougères, à Dol, à Laval, ou sur les chemins.
Marie Gaboreau, veuve Françoise Hantailleau, jeune métayère de Saint-Aubin-des-Ormeaux, une de celles qui essayaient de faire croire qu'elles n'avaient pas encore dix-huit ans, avait fui, voyant le feu à cinq métairies du voisinage. Partie la première, elle avait été rejointe la nuit suivante par son mari, qui conduisait le cheval sur lequel elle était montée. Le mari avait succombé à la maladie et à la misère à Fougères, tandis que sa femme avait résisté plus longtemps, bien que grosse. Elle accoucha au commencement Je floréal, à la Mission,d'une fille qui,commebien d'autres alors, née dans la douleur, fut placée à l'hôpital du Mans. Une autre métayère de la môme commune, Marie Hion, àqui la frayeur avait aussi fait prendre la fuite, avait perdu sa mère, morte d'épuisement sur la roule de La Flèche à Angers. Il n*y a guère de dépositions qui ne révèlent de sem-
blables faits, et je me borne à parler au hasard d'une ou de deux familles. Chaque étape, pour ainsi dire, est marquée par un deuil, et laisse des orphelins sans mère, et des mères privées d'un de leurs enfants. Il y en a qui les ont vus mourir dans leurs bras sur la grande route.
Renée Drouineau, veuve deMathurin Guéhery, journalier, âgée de vingt-six ans (et elle aussi de la paroisse de Saint-Aubiundes-Ormeaux), était partie avec son mari et ses enfants, voyant le feu à Tiffauges, à une lieue de sa demeure. L'un de ses enfants, de quatre ans, mourait à La Flèche ; l'autre, âgé de deux ans, dans un endroit dont elle ne savait pas le nom. Son mari, qui ne portait pas d'armes, disait-elle, élaitmort de fatigue au Mans.
Je ne fais qu'indiquer cette longue série de misères, sans pouvoir m'arréter à en décrire tout l'ensemble.
C'est surtout la déroute du Mans <\m a séparé bien des familles, fait bien des veuves et des orphelins ; c'est d'ailleurs le sort des Vendéens dans la Sarthe qui est le principal objet de ce livre. C'est donc là le point sur lequel je dois insister plus longtemps.
Bien des jeunes filles prisonnières ignorent le sort de leur père, de leur mère, de leurs sœurs, perdus dans le trouble de la déroute du Mans, la nuit, sur la grande route ou à travers champs. D'autres ne gardent, hélas! aucune incertitude sur les pertes qu'elles ont faites, comme la veuve Boussandeau, qui a vu niourir dans ses bras son enfant de deux ans et demi, sur le grand chemin de Laval. Les quatre filles Sourine, d'Andrezé, ont vu tuer leur mère au Mans; deux d'entre elles meurent à l'hôpital. L'aînée, Marie, partie avec son maître, qu'elle avait perdu à Dol, et sa jeune sœur Anne, âgée de douze ans, survivent seules. Tune détenue à la Mission, l'autre ù Sainte-Croix.
Françoise Goupris, domcsiique à Vertou, avait fui avec son maître. Avant d'arriver à Laval, elle avait rencontré sa mère avec sa sœur, âgée de dix ans, et son frère, âgé de douze. Sa mère avait été perdue dans la déroute. Sa sœur reçut au Mans un coup de fusil qui la blessa dangereusement ; elle-même en reçut un autre dans le bras. Les deux sœurs restèrent à Thôpitai ou à la Mission; leur jeune frère fut emmené par un charpentier.
Un grand nombre de (\igitives ont été ramenées au Mans des communes voisines, où elles ont été arrêtées.
Louise Germain, domestique à Bréchaussée, a erré huit jours dans les campagnes après la défaite, ne marchant que la nuit, et a été arrêtée à une demi-lieue de la ville.
Marie Jeannot, de la même commune, est restée cachée dans un fossé pendant cinq jours, sans prendre de nourriture. Des municipalités prévoyantes ont gardé des prisonnières pendant quelque temps avant de les transférer au Mans. Marguerite Patarin et Geneviève Savary se sont rendues à la municipalité de Logncs, afin qu'elle les prit sous sa protection. « Elles y ont été gardées trois à quatre jours, pour sauver leurs vies du danger auquel elles étaient exposées. » D'autres disent également n'avoir été transférées que trois à quatre jours après avoir été arrêtées dans les communes situées sur la route de Laval, à cinq, six ou sept lieues de la ville.
Quelques-unes ont trouvé un instant au Mans de charitables asiles.
Rose Marquis, couturière à Yezins, âgée de dixsept ans et demi, a été recueillie lors de la déroute chez la veuve Launay,dans les rues Basses, puis transportée deux jours après à la Mission.
Renée Brossard, jeune tileuse de Saint-Marceau,