CHAPITRE IX
Peu de temps avant le 9 thermidor, on avait vu poindre, mais bien pâle encore, pour la Vendée, l'aube d'une guerre moins inhumaine. L'indignation produite par les cruaulés <ies Turreau, des Huche et de leurs pareils, par le plan de destruction générale au moyeu du fer et de la flamme, était enfin montée à son comble.
Malgré les efforts et là complicité de Hentz et de Francastel, le jour commençait à se faire sur les horreurs de la Vendée ; la Convention ellemême se voyait forcée, presque malgré elle, de donner satisfaction aux cris de l'humanité outragée par la barbarie des Commissions militaires et des généraux des colonnes infernales. Les agents de ces mesures atroces étaient bien protégés encore par Robespierre et quelques membres du Comité de salut public; mais de courageuses administrations locales , des sociétés populaires et des commissaires mêmes de la Convention avaient pris le parti, avec plus de bonheur et moins de témérité que Philippeaux, d'opposer la résistance aux efforts de la barbarie. Le système de la Terreur était entamé. La brèche était faite, la pitié et la clémence allaient enlin essayer d'avoir leur tour. « Le lerapérament du Vendéen avait été tant travaillé, tant émétisé, comme disait le général Beaupuy, qu'il
lui fallait enfin des calmants (1). » Il était plus que temps d'oser prononcer le mot d'amnistie (2).
Le signal de la résistance avaii été donné, le 9 avril 1794, par l'arrestation du général Huche , qu'avait opérée le Comité dé Luçon, et par la condamnation à mort de son aide de camp, Vincent Goy de La Martinière, prononcée le 22 germinal par la Commission militaire de Fontenay, pour viol, massacre et incendie. Huche, il est vrai, avait été remis en liberté et rétabli dans son grade grâce à Robespierre, patronné qu'il élail par Hentz et Francastel, qui avaient gémi sur la condamnation de son adjoint, « guillotiné, disaient-ils, pour avoir fait son devoir en républicain (3). » Ces deux amis de Carrier écrivaient aux membres du Comité « que la Vendée n'était pas digne de leurs regards particuliers, et que les mesures qu'ils prenaient eux-mêmes, loin d'être de rigueur, n'étaient que d'humanité. » Malgré les mensonges des deux commissaires, la lumière commençait à paraître. Les révélations de Lequinio, que ce conventionnel devait plus lard achever de mettre au
(1) Voir la lettre de Beaupuy à Savary, da 39 jain 1791, Guerres des Vendéens et des Chouans, t. III, p. 580.
(2) Il fiiut rappeler ici à l'Iionnear de Le>'asseur qa*au lendemain de la prise du Mans, le 38 frimaire, il avait demande !i la Convention une amnistie en faveur des cuUivatears vendéens, envers qui on avait usé de violence pour les f«iire marcbt;r, et qui rentreraient dans leurs foyers dans un délai déterminé. Sa demande fut malheureusement renvoyée à l'examen du Comité. — Voirie Journal de France^ 29 frimaire, n» 459, et Mémoires de Levasscur^ t. II, p. 286.
(3) Voir Berriat-Saini-Prix, La justice révolutionnaire en France, p. 267; les Recherches historiques sur Fontenay, de M. B. Fiilon, p. 434, 463; le Moniteur du il vendémiaire an IIL
grand jour dans son mémoire (1), avaient enfin, bien que trop tard, hélas! appelé rallenlion de l'Assemblée et du Comité de salut public sur le sort de ce malheureux pays. Le général Turreau avait été suspendu le 13 mai, ainsi que Gordelier , Robert et Carpentier, et remplacé provisoirement par Vimeux, officier brave, honnête et humain. De nouveaux commissaires allaient aussi prendre la plaçai de Francastel , de Hentz, de Bourbotte et de leurs émules.
Enfin, le 21 mai, la Commission d'Agriculture et des Arts, de coocert avecle Comité, arrêtait un plan pour faire la récolte dans la Vendée, et conserver les moissons au lieu de les brûler. C'était introdiuire, sans bien s'en douter, un véritable changement dans le système de la guerre ; aussi Vimeux écrivait-il, le 14 juin, « qu'au lieu de ne voir dans la Vendée que des brigands, comme le portait l'instruction du 14 mai, celle sur l'exécution de l'arrêté du 21 teudaii, au contraire, à conserver et employer utilement les hommes qui existaient encore. » C'était le prélude d'une véritable révolution dans le mode de la guerre révolutionnaire. Ce fut comme l'aurore de l'amnistie, et, de ce jour-là, ce mot au moins fut dans l'air. Jadis il eût suffi pour conduire à l'échafaud : à la fin de juin, il perçait dans les proclamations de la Commission d'Agriculture et des Arts et du général Vimeux (26 juin). La modération et l'indulgence semblaient, dès lors, à la veille de remplacer la cruauté et la destruction à outraace.
Aussi y eut-il des réclamations de la part de ceux qui restaient fidèles à Tancien système d'extermination ; on le vit demandé encore par
(1) Guerrâ de la Vendée et des Chouans, !•' brumaire an III.
le représentant du peuple Bô, ei^voyè en mission dans la Loire-InTérieure (4 et 6 juillet), et patronné partiellement du moins par Carnot luimême, qui la veille de la chute de Robespierre, le 23 juillet, mandait aux représentants du peuple à Niort: «Où donca-t-on pris que le gouvernement voulait faire grâce aux auteurs, fauteurs et instigateurs des outrages faits à la souveraineté du peuple dans la Vendée? Hâtez- vous, au contraire, , cher> collègues, de livrer au glaive vengeur tous les promoteurs et chefs de cette guerre cruell^^ et que les scélérats qui ont déchiré si longtemps les entrailles de leur patrie reçoivent enfin le prix de leurs forfaits... Vous voudrez donc bien, sans perdre un moment, ordonner que la justice révolutionnaire reprenne son cours. » Ainsi, bien qu'en indiquant qu'on pouvait prendre à regard des femmes, des enfants, des vieillards et des individus entraînés par violence des mesures de sûreté moins rigoureuses, le dernier mot du Comité de salut public à l'adresse des Vendéens, c'était encore, à la veille du 9 thermidor, la justice révolutionnaire et le glaive vengeur du peuple (1).
Enfin le 9 thermidor ( 27 juillet ) arriva ! On sait quelle joie il produisit par toute la France, comment il permit à la voix, de la justice et de
(1) Cette instruction do Comité fut suivie d'un arrêté da conventionnel Ingrand, en mission ë Niort, portant que les Vendéens arrêtés ^ans armes on qui les auraient remises ne seraient pas inquiétés, mais que ceux qui seraient reconnus pour avoir pris une part active à ia rébellion et en avoir été les. auteurs ou les instigateurs, seraient traduits devant les Commissions militaires. — Voir aussi M. Poitou : Les Représentants du peuple en missron dans le département de Maine-et-Loire, Revue d'Anjou^ \f* année, p 331 à 325, et M. Loois Blanc, Bisloire de la Révolution^ u IH, p. 113 li 118.
rhumanité, étouffée depuis tant de mois, de se faire entendre et- quel long soupir de soulagement put s'échapper en liberté des poitrines de tous les gens de cœur et de tous les gens de bien. C'est tm vain que des historiens de nos jours, qui ont fait de Robespierre leur idole, ont prétendu nier celte éclatante manifestation de la joie nationale. On ne s'inscrit pas en faux contre l'explosion du sentiment de tout un peuple. L'entraînement d'opinion qui suivit le 9 thermidor fut vraiment la revanche de la liberté, de la conscience et de l'hiTmanité sur le despotisme, le mensonge et la barbarie.
On sait depuis longtemps comment il ouvrit à Paris la porte des prisons ; mais ce que l'on connaît moins, c'est comment il mit aussi fin à l'existence des odieuses Commissions militaires dans les provinces, et y fit disparaître l'échafaud resté debout jusque-là. ,
Les bouches muettes et enchaînées s'ouvrirent partout aussi dans la Vendée. On vit les horreurs de cette guerre et les misères de ce pays, traité tout entier comme une ville prise d'assaut, librement divulguées au grand jour, alors qu'autrefois le Comité ne voulait pas même permettre qu'on pût dire que la lutte y existait encore, comme l'avait elle-même éprouvé la Société populaire du Mans. Les dénonciations contre les généraux chargés de la direction des colonnes incendiaires, protégés jusquelà par ceux qui avaient la haute main dans lé Comité, afïluérent à la Convention, tant de la part des administrations locales que des sociétés populaires, de quelques braves officiers et des journaux du temps, tels surtout que VOrateur du peuple de Fréron. Il suffit de citer les adresses des administrateurs du district de Choiet, réfugiés à Angers, des sociétés populaires et des
administrations de Niort, d'Arigers, de Nantes, etc. (1).
Un des plus coupables instruments de Turreau, le sang^uinaire Huche, fut le premier destitué par un arrêté du ComilA, du 14 août, et appelé à rendre compte de sa conduite. Dès le 2 (15 thermidor), Rossi^ol avait été décrété provisoirement d'arrestation, en môme temps que Lebon, Héron et autres restes du parti d'Hébert. Le 17, de nouveaux conventionnels, Guyardin et Dernier, étaient envoyés comme commissaires près de Tarmée de l'Ouest, et allaient inaugurer la mise en œuvre du nouveau système d'indurgfence et de rapprochement. L*armée élai t placée sous le commandement de Dumas, qui, à la vue des ruines jonchant la Vendée, déclarait à Savary qu'il se serait brûlé la cervelle plutôt que de porter la flamme dans ce malheureux pays.
*• Les représentants du peuple, disait Farrôté du Comité du 18, remettront la justice, le désintéressement à Tordre du jour. Les mœurs, la voie de persuasion , la bonne foi seront m'ses en vigueur. Tous les chefs de brigands, tous ceux qui ont accepté des grades parmi eux, seront punis de mort. Ceux qui n'auront été qu'égarés ou entraînés par la violence seront pardonnes. »
Mais il était aussi difQcile de rétablir la discipline dans Tarmée et l'austérité des principes des officiers, que de faire produire des résultats à cette amnistie partielle qui isolait les chefs des
(1) Les diverses adresses de la Société d'Angrers de fructi' .lor et de frimaire sont des pièces fort curieuses ponr l'histoire de la Veudée, et que j'ai déjà citées plus d'une fois* L'affaire de Yial, acquitté par le tribunal révolutionnaire ^ la fin' de vendémiaire, contribua aussi k éclairer l'opinion sur les agissements des représentants, des Commissions militaires^ et des généraux dans l'Anjou.
soldats et n'était accueillie qu'avec beaucoup de déflance. Aussi, le 33 août, Vimeux écrivait-il avec une noble franchise, en parlant des habitants de la Vendée : « Il faut tout dire : Texpérience les a rendus méfiants, et ils ont encore sous les yeux le tableau du passé. La conduite de nos troupes, le temps et la réflexion pourront les guérir de leurs blessures^ » Le général Dumas disait de môme, un peu plus tard (le 9 octobre) : « Comment convaincre les habitants de ces contrées de votre justice, lorsque les troupes \t\ violent ? de votre rpspect pour les personnes, les propriétés, lorsqu'elles pillent ? En changeant de système il faudrait changer d*hommes. »
Lès chefs vendéens, voulant retenirauprès d'eux leurs soldats, avaient grand soin de les mettre en garde contre ces promesses d'amnistie et de pardon, qu'ils leur représentaient comme un piège; ils exploitaient, de leur côté, les souvenirs du passé : •«.C'est la prétendue Convention qui, après notre déroule du Mans, a envoyé des hommes pour accorder la grâce à tous les braves Vendéens, et c'est cette Convention infâme qui a fait noyer et fusiller tous ceux qui ont eu la faiblesse de Ten croire (1). » Il fallait encore du temps et de nouveaux actes réparateurs, pour séparer nettement ce passé du présent et permettre â l'apaisement de se produire par degrés en opérant une réconciliation bien difficile, et plus factice que réelle à son début.
Le 4 septembre, Guyardin et Dernier, à Fontenay, épuraient le fameux état-major de l'armée de l'Ouest. Amey, Dutruy, Grignon, Hector Le-
(1) Les chefs chouans, dans une lettre du 36 frimaire an IH à Bonrsanlt, disent de même : « Vous souvient-il de Tamnistie qui fut publiée devant Anccnis par Prieur après l'affaire du Mans? >
gros, Guillaume, Sabatier, elc, étaient ou deslitués ou suspendus de leurs fonctions. Le 24 septembre, la Convention rendait un décret qui char- (reait le Comité de sûreté, générale et les représefitants en mission de faire mettre en liberté tous les agriculteurs et commerçants arrêtés (1). Cinq jours plus tard, 'une satisfaction bien légitime et un gage certain de l'esprit nouveau. étaient donnés aux Vendéens. Le 28(7 vende iniaire), VAssembléc décrétait Tarrestation des bourreaux de la Vendée, Huche, Grignon et Turreau qui, prisonnier au Luxembourg, se vit renié par son parent lui-même, le conventionnel Turreau (2) Le 8 octobre (17 vendémiaire), un autre décret rappelait à la tête de Tarmée de l'Ouest le général Canclaux. destitué naguère par Bouchotte; ses dispositions humaines et conciliantes, sa connaissance du pays rappelaient à terminer cette guerre qui lui était depuis longtemps familière. Longtemps avant, dès le 28 fructidor (14 septembre), les quatre-vingt-quatorze Nantais, envoyés à Paris par le Comité révolutionnaire de Nantes, avaient été mis en liberté, et le 23 vendémiaire (14 octobre), c'étaient quatorze membres do cet affreux Comité révolutionnaire qui, à leur tour, étaient eux-mêmes mis en accusation devant le tribunal révolutionnaire de Paris, où ils devaient bientôt entraîner avec eux leur principal inspirateur. Carrier, décrété d'accusation dans la séance du
(1) Dès le 16 août (S9 thermidor), Dabois-Dabais avait demandé la mise en liberté des caltivatears détenus.
(3) Les apologies écrites par ces accusés pour tenter de se jastifler uffrent de bien curieux documents, de même que les mémoires soi-disant justiflcatifs des membres des Commissions militaires et des représentants. — Voir les apologies de Tarreau, Legros, Grignon, Cordelier, Goupil, Félix et Laporte, Hentz et Prancastel, Leqninio, Vachot, Bouland, celle des membres du Comité de Nantes, etc.
23 novembre, et condamné le 88 frimaire (16 décembre) (1).
Philippeaux, comme dil fieaulieu en faisant allusion à son Mémoire posthume, accusait du f ind de sa tombe les véritables brigands de la Vendée, et cette accusation fut terrible (2).
• Les nouveaux représentants envoyés en mission s'étaient efforcés de leur côté de développer en province le germe libérateur de thermidor, et d'effacer les traces de la politique d'airain de l'ancien Comité. Les lettres de BoUet et de Bourgeois annonçaient que le l«' vendémiaire (22 septembre) la guillotine avait enOh disparu, à Nantes, de la place du Bouffay (3). Le 13 octobre, réchafaud avait été enlevé à Angers, qui vit bientôt arriver dans ses murs le représentant Bczard, dont la mission bienfaisante « fut une providence pour les Angevins,» et a laissé dans cette ville les meilleurs souvenirs (4). Dornicr
(1) Les députés de la Vendée dam leur exposé du \*f décembre écrivaient : «Le grand acte de justice que la Convention a fait en traJuisant Carrier au tribunal révolution -> naire, Texamen qu'elle a ordonné de la conduite des généraux et des Commissions militaires, ont déjà enlevé à Cbaretteetà Stofflet des partisans et en enlèveront un plus grand nombre. »
(3) Essais historiques sur les causes et les effets de la Révolution de France^ t. Vf, p. 105. « L'ombre de Philip- ]Teaux a tressailli dans sa tombe, » dit le no 10 de {'Orateur du peuple y p. 79 (9 vendémiaire), en annonçanl déjà une dénonciation contre Carrier.— V(vir Réponse depkUippeaux à tous les défenseurs officieux des bourreaux de nos frères dans la Vendée, an III, 97 pages in^S».
(3) M . Lallié, Notes sur le Bouffa/y^ p'. 86.
(4) Blordier-Langlois, Angers et te département de Maineet-Loire de 1787 à 1830, t. II, p. 30, 35,37. M. Bourcier, la Terreur en Anjou^ p. 155, d'après l'abbé, Grujet, et p. 204, d'après l'adresse do $â frimaire an III des administrateurs
et Guyardin prometlaient le pardon aux égarés, aux enlraînés. Le 8 septembre (22 fructidor), ils rappelèrent les réfugiés' dans les communes de Nantes, Angers, Saumur, Niort, Fontenay, mesure à la fois d'humanité et de politique, réparant les funestes efiels des arrêtés insensés de Hentz et de Francastcl, des 20 février, 2 mars et 10 avril 1794, qui avaient exilé les habitants de la Vendée, restés fidèles à la République, à vingt lieues de la fr(>nliére des pays insurgés, sous peine d'élrc mis en arrestation comme suspects- Boursaull, Bollet, Faure et Trehouard, en seplem* bre, avaient remplacé, dans la Bretagne, Prieur de la Marne, Bréard, Laignelot et Jean Bon Saint- André (1). Le 29 septembre (8 vendémiaire), à Laval, Bollet et Faure, en recommandant Tindulgence au Comité, disaient que de grands coupables y avaient prostitué la justice. Le 26 vendémiaire (17 octobre), Boursaull lui-môme, quoique lent à se laisser entamer par le nouveau système de modération, lançait de Rennes, à l'adresse des Chouans, une proclamation répandue à foison, promettant la grâce à tous ceux qui rentreraient dans leurs foyers, et déposeraient
du district (l'Angers à là Convention. • Voir encore les extraits de Tabbé Grujet, donnes par M. Godard-Faultrier, ie Champ des Martyrs^ p. 193, sar ces mises en liberté et aussi sur les arrestations de terroristes opérées par Bezard ï Angers, à la (in d'octobre.
(1) Voir dans M. Dauban, Paris en 1794, p. 432, uneleUre de Laignelot du S3 messidor, annonçant de Laval les succès remportés par Vactiot sur les Chouans. — Le député de la Sa rlbe, François, longtemps en mission dans la Mayenne, fut envoyé le 37 brumaire dans les Alpes-Maritimes. —Voir sur son séjour dans la Mayenne et ri1le>et- Vilaine le compte rendu de sa mission (4 p. in-S»). Il était de retour li Paris ^ après huit mois d*absence, le 18 septembre 1795,
DANS LA wSARTHE. 341
leurs armes, sans toutefois étendre aux chefs cette promesse d'amnistie (1).
Le ressort de la terreur se détendait chaque jour d<f plus en plus. Bezard, le 29 novembre, faisait mettre en liberté quatre-vingt-trois citoyens, et citoyennes, tous artisans, laboureurs ou journaliers du district de Gholet, détenus, sans aucun motif, dans les maisons d'arrêt de Saumur.
Le représentant Ruelle, pour réparer « les malheurs inouïs » de ta ville de Nantes, avait élargi des prisons tous les' malheureux qui y étaient détenus sans motif et environ soixante exnobles, dont la naissance faisait le jseul crime. Devançant, dans sa politique et dans sa clémence, t'amnistie quMl pressentait, disail-il, il avait « admis à résipiscence plus de trois cents individus 'des deux rives de la Loire, qui ne se trouvaient pas dans le cas de la proclamation.))
Enfin, moins de quatre mois après le 9 thermidor, le 2 décembre (12 frimaire), survint le décret d'amnistie, couronnement nécessaire des mesures de modération mises à l'ordre du jour, el avant-coureur de la pacification, qui, pour quelque temps du moins, allait permettre à ce malheureux pays d'essayer de panser ses blessures.
Provoqué par un exposé de vues sages, sur cette contrée, des représentants des départements de la Vendée Delaunay, Menuau, Lofficial, Morisson, Girard, Dandenac aîné, ce décret bienfaisant du 2 décembre statuait que tous
(1) y oir Proclamation de JtoursauU, représentant près les côtes de Brest et les départements contigtts, aux habitants des campagnes : « C'est à vous, trop crédules habitants des eampagnes, que je viens apporter des paroles de paix.. . > Cette proclamation, promulguée le 9 brumaire par le directoire du district du Mans, fut imprimée dans cette ville sur sept pages in-4« par Pivron.
Jes rebelles de la Vendée et les Chouans , sans aucune distinction, qui déposeraient les armes dans le mois de la publication, ne seraient inquiétés ni recherchés, dans la suite, pour le fait de leur révolte,
Pour mettre à exécution cette amnistie, et Iraiier promptemcnt de la paix, les représentants Menuau, Delaunay, Gaudin, Lofficial, Morisson et Chaillou, dont aucun n'avait voté la mort de Louis XVI, étaient délégués dans les déparlements composant Tarrondisscment de Tarmée de TOuest, et Guezno et Guermeur, dans ceux qui composaient les arrondissements des armées des côtes de Brest et de Cherbourg. Une proclamation, rédigée dans le style pompeux du temps, expliquait les motifs du décret ; elle invitait les égarés à la réconciliation, et annonçait que si d'infidèles délégués avaient abusé de la confiance de la Convention, il en serait fait justice. Elle fut répandue daiis tout rOuest , afin d*y provoquer « la reconnaissance, Taltendrissement » et la paix.
C'était une ère nouvelle qui comnlençait pour la Vendée, au nom de l'humanité et de la justice. Les députés nouvellement envoyés en mission, ainsi que leurs anciens collègues. Ruelle, Bezard, Dernier, Auger, Guyardin, s'empressèrent d'aller même au delà du xlécret, et de faire fléchir la sévérité au profit de la pitié, pour accélérer le terme de cette funeste guerre civile. Partout les prisons s'ouvrirent , à Nantes, Saumur, Niort, Fontenay, etc. Dans cette ville, les représentants du peuple rendaient à la liberté quatre cents Vendéens qu'ils avaient trouvés luttant contre la mort, couchés dans la fange, abandonnés sans secours ; ils rélargissaient aussi le plus grand nombre des autres détenus. Le représentant Blutel, envoyé en mission sur les côtes de l'Ouest, écrivait de
Rochéfort, le 25 frimaire et le 23 nivôse, qu'il avait trouvé celte ville dans un état d'abattement, de désespoir et de ^erreur, et qu'il venait d'onlonner la mise en liberté de trois cents Vendéens dans les fers, qui réclamaient le bénéfice de Vamnistie. A Angers, le Comité révolutionnaire siégeait pour la dernière fois le 3 aiv&se (23 décembre) (1). A Laval, la fameuse Commission militaire, à qui Laignelot avait fait reprendre ses fonctions le 11 prairial, avait cessé de vivre le 22 brumaire, et rendu son dernier jugement dès le 18 vendémiaire {9 octobre). Boursault avait réorganisé, le 23 vendémiaire, le tribunal criminel de la JMayenne; il mettait, au commencement de novembre, en arrestation plusieurs terroristes de ce département et les principaux membres de la Commission militaire, si cruelle pour les Vendéens.
Les femmes, les enfants, les blessés, s'empressaient de sortir de leurs retraites, et de demander les certificats d'amnistie et de civisme, que les délégués de la Convention donnaient libéralement à tous ceux qui déclaraient avoir participé à l'insurrection. Il faut lire dans les Mémoires de Madame de La Rochejaquelein l'intéressant chapitre qui a trait à .la curieuse période de l'amnistie, surtout à Nantes, où Ruelle pressait ardemment les négociations avec Charette, et le dénouement de la pacification. Le 29 nivôse (48 janvier), l'amnistie du 12 frimaire était étendue aux personnes condamnées pour avoir pris part à la révolte, mais dont les jugements n'a-
(1) Voir dans Bougler, Mouvement provincial en 1789 e/ Biographie des députés de l'Anjou, la part importante que prit M. Delaunay jeune à la pacification » t. lE, p. 137 à 149. Tonte cette curie^use période qui soit le 9 thermidor n'a pas encore été jusqu'il ce jour décrite avec précision.
vaient pas été exécutés, et Madame de Borichamps, protégée jusque-là par Haudaudine, put ellemême être mise en liberté.
Dans la Bretagne, Guezno et Guermeur calmaient également les esprits, ouvraient les prisons à Vannes, à Rennes, à Lorient, où les détenus étaient si nombreux, à Lannion, à La Roche- Bernard, à Guingamp ; partout ils interprétaient largement les nouveaux décrets, en faveur de rhumanité.
On était à la veille de la pacification, et le conventionnel Boursault lui-môme, adoptant les idées émises déjà par Guezno, écrivait au Comité de salut public le 3 janvier : * Liberté des cultes, liberté des cultes... Sans cela il vous est impossible de maintenir les habitanis des campagnes... Souvenez-vous du mot d'Henri IV : Paris vaut bien une messe; et moi je dis que raffermissement de la République vaut bien un prêtre asseriftent.é» Dans une autre circulaire du !«' janvier, Guezno, Guermeur et Brue disaient môme que les prêtres insermentés avaient des droits à la clémence et à la générosité de la patrie; ils invitaient la Convention, qui avait ordonné la révision de toutes les lois de sang, à rapporter les décrets de mise hors la loi et de déportation portés contre eux. Le 11 février, l'Assemblée rendait un décret reconnaissant la liberté des cultes.
Grâce à l'amnistie et à la liberté laissée aux opinions religieuses, la pacification, sinon la paix, était désormais possible. Précédée d'abord d'une trêve, elle ne tarda pas à être signée avec Charelte, le 29 pluviôse (17 février), à la Jaunais (1).
(l; Voir : Proclamation des représentants du peuple près les armées et dans les départements de l'Ouest^ des côtes de Brest et de Cherbourg^ au3> Français de ces mêmes départements : « Il n*estplus de Vendée, etc. > Nantes, 10 ventôse
DANS LA SARTRE. 34S
Que devenait cependant le département de la Sarthe? quelle fut, dans ses limiles, l'influence de thermidor sur les esprits et csiie de Vamnistie sur le sort des prisonnières de la Vendée ?
Au Mans» finfluence réparatrice du 9 thermidor ne fut pas immédiatement aussi sensible qu'ailleurs. II n'y a pas lieu do s'en étonner; la cause en est toute naturelle. La plupart des détenus, suspects ou aristocrates, avaient été élargis dès le mois de floréal, par Garnier de Xanthe (ci-devant de Saintes), sauf les prêtres et les religieuses ; à part cette catégorie de prisonniers, il ne restait guère dans les prisons du Mans que les Vendéennes et quelques rares terroristes. Depuis germinal en effet, c'était sur les ultra-révolutionnaires que le commissaire de la Convention avait appesanti sa main et appelé les rigueurs jdle la justice révolutionnaire. A la chute de Robespierre, il n'y avait donc pas dans la Sarthe un besoin aussi pressant qu'ailleurs de réaction. Le ressort de la terreur s'était détendu, dans le département, dès le mois de prairial, et les administrations y avaient été épurées dans le sens de la modération.
Chose curieuse, l'effet du 9 thermidor fut si général, il ouvrit si largement les portes des prisons, que les révolutionnaires retenus jusque-là en captivité, avec une singulière t(^nacité, par Garnier de Saintes, malgré leqr acquittement du 11 floréal, profitèrent eux-mêmes de ce réveil de la liberté. Elargis en vertu d'un arrêté du
an III, imp. 2i Rennes chez Vatar. — Adresse aux habitants des campagnes de la Vendée : « Braves habitants, de vils seducteurs,^tc... » Signé Charette,Fleuriot/Sapinaud,Coaetas, Debruc, 25 février 1795.— Voir aussf la déclaration imprimée des représentants (8 veniôse, Nantes), spécifiant que les arrêtés da 99 pluviôse relatifs à la Vendée s'appliqueront aux Chouans soumis.
34ii LES VEI4DÈBMS
Comité de salut public du 22 thermidor, ils s'empressèrent aussitôt de revenir dans le Maine, où ils essayèrent d'amener une réaction en leur- faveur, et à rebours de celle qui se produisait par toute la France. Garnier de Saintes n'étaitplus là; il se trouvait à Bordeaux, où dans la huit du 13 thermidor, dès qu'il eut appris par un courrier extraordinaire la nouvelle de la mort de Robespierre, il ordonna rarrestation du fameux Lacombe,puis la suppression provisoire de la cruelle Commission de cette ville.
Accueillis par Teffroi et les protestations des diverses autorités du Mans, les anciens membres de la Société populaire ne s'efforcèrent pas moins d'exploiter, à leur profit, Texpansion frénéralede liberté qui s'épanouissait alors et Tintérétqu'ils Inspiraient à leurs anciens amis , aux comparses de leur parti, élargis comme les chefs. L'apologie qu'ils écrivirent est moins -un essai de justification en leur. faveur, qu'une attaque directe contre Garnier de Saintes et les administrations du Mans , qui lui avaient servi d'instruments et d'agents.
Ce factum du l^r fructidor intitulé : Les membres de la Société populaire du Mans, traduits et acquittés au tribunal révolutionnaire le il floréal, à leurs, concitoyens, est tout à la fois une des pièces les plus curieuses et les plus rares de l'histoire de la période révolutionnaire dans ie Maine. Bientôt le représentant du peuple Lecointre, accusant Garnier de Saintes et Levasseur (1), les défendit à la Convention, comme alliés de Philippeaux; Garnier de Saintes, chose étonnante après thermidor, se vit obligé de se justifier, à son tour, des poursuites qu'il avait dirigées contre les ullra-révolutiomiaires du Maine (â).
l\) Voir les Crimes des sept membres des anciens Comités^ par Lecointre, p. 123 ^ 126.
(2) Voir Compte rendu par Garnier de Saintes sur la partie
£n somme, le thermidor larda quelque temps, au Mans, à produire ses bienfaisants effets. La commune et le district, toujours prêts de longue date à donner leur assentiment aux mesures de la Convention, lui envoyèrent des adresses relatives « à l'affreuse conspiration de Robespierre, » pour lui exprimer combien la prompte punition des traîtres avait comblé la joie des citoyens, l'assurer de leur attachement et la remercier d'avoir sauvé la République. Ouelques poètes politiques du pays, MM. Mortier-Duparc, Hardouin, Rardou, etc., entonnèrent aussi à Tenvi des chants d'allégresse chantés dans les assemblées décadaires, et conservés aujourd'hui dans les cabinets des curieux.
Ce fut tout : une autre préoccupation touchait alors plus immédiatement les esprits dans la Sarthe, et y contribua surtout à retarder le plein effet des événements de thermidor. C'était le commencement, dans ce département, de Tinsurreclion des Chouans, qui, timide jusque-là, prenait chaque jour une extension plus redoutable. Coïncidence singulière : en même temps qu'arrivait au Mans la nouvelle de la chute de Robespierre, la proclamation du général Vachol, de triste mémoire, appelait de Laval les citoyens aux armes pour combattre la chouannerie ! En conséquence, le 17, le conseil de la Commune requérait les républicains de courir à la défense de la patrie, cl assemblait le lendemain les quatre bataillons delà garde nationale, pour inviter les citoyens de bonne volonté « à voler au secours du territoire menacé par cette horde de Chouans qui dévastent les campagnes et assassinent les moissonneurs. »
critiquée de sa miasion, imprimé en vertu d'an décret de la Convention, 10 p. in-S**, Imp. nal., irivôsean III. J'ai longuement mis en relief tous ces curieux épisodes, que je ne puis qu'effleurer ici, dans une étude encore inédite sur Garnier de Saintes et la Société populaire du Mans.
348 LES VENDÉEiNS
Cette lutte d*an nouveau genre, et d'un tout autre caractère que la guerre de la Vendée, n'était pas faite pour disposer à Tindulgence et amener Tapaisement des esprits. La cité, entourée d'ennemis, possédée de la crainte des maU veillants, souffirant de la faim, entravée dans sa liberté par la nécessité des cartes de sûreté, les perquisitions chez les suspects, les fouilles d'armes, etc., se vit au contraire disposée plutôt à reprendre les préventions e| les soupçons des anciens jours (1).
Enfîn, indépendamment des circonstances, le représentant qui fut envoyé dans la Sarthe se montra lui-mérfie peu disposé à céder à Tentralnement général. C'était le conventionnel Cénissièu , avocat de Grenoble, délégué dans rOrne et dans la Sarthe, le 18 vendémiaire (â).
Le nouveau commissaire, qui n'arriva au Mans que vers le 26 brumaire, après avoir séjourné dans rOme, réagit bien contre le passé, mais ce fut surtout contre les mesures de Garnier de Saintes et de ses agents. Non content de mettre en liberté leë détenus q ue l 'adversaire des Bazinistes avait fait arrêter pou r propos injurieux envers sa personne, ou à cause
(1) Voir le Conseil général du dirlrict aux of/iciers tmnicipaux, aux Sociétés populaires^ à tous tes bons ci/ofens 4u même district : « Des brigands échappés de la Vendée, elc.*» an in, imp. Merraao.
(â) Avant l'arrivée de Génissieu on voit pen de traces dans le département d'arrêtés relatifs aux Vendéens. L'arrêté de Dornier et Goyardin du 24 fractidor, relatif au retour partiel des réfa^'iés, y fut imprimé par Merruao. Le département était compris dans l'arrondissement de l'armée de Cherbourg ; on y publia en con>équence les nombreux arrêtés des représentants près de cette armée et de celle de Brest, BoUet et Boursanlt, relatifs surtout aux Chouans. Un de ces arrêtés du 3 vendémiaire, ordonnant d'abattre les hajes, fat imprimé il SiHé-la-Monlagnef chez Maudet.
des démêlés dont la Société populaire avait été le théâtre, il ordonna l'arrestation du principal instrument de son prédécesseur, Bécus, que Garnier de Saintes avait laissé au Mans, en qualité de surveillant et de son agent de confiance. Il chargea le nouveau Comité révolutionnaire d'instruire contre ce pique-assiette d'importance, lui reprochant d*ôlre un faux patriote, un escroc, un intrigant corrompu, un coquin favorisant les aristocrates, et s'enrichissanl par le trafic de la faveur.
A son arrivée dans la Sirthe, il avait commencé par réorganiser les diverses administrations, ainsi que le nouveau Comité révolutionnaire (29 brumaire), et par épurer les membres du département, du district (10 et 14 frimaire) et ceux de la Municipalité. Il essayait de tenir la balance égale entre les deux partis, au moyen d'un système de bascule encore usité de nos jours, cherchant des hommes nouveaux, et ne parvenant parfois à contenter personne. Il ne voulait pas, disait-il, « nommer des gens dont le concours combiné avec les causes des troubles antérieurs ne servirait, contre leur intention et malgré leurs civiques efforts, qu'à les perpétuer. » Parlant, dans une lettre à la Convention, du 4 frimaire, des divisions de ces partis qui se choquaient, dans laSarthe, d'une manière violente, il exprimait sa pensée inlime par ces mots: « Les meneurs des deux seront trompés. » Mais son désir de réagir contre son collègue Garnier de Saintes le conduisait, souvent à son insu, à donner un regain de faveur aux révolutionnaires. C'est ce qu'il fit dans la réorganisation (le 21 novembre), au moyen d'un jury régénérateur, de la Société populaire, trop composée, suivant lui, de fonctionnaires créatures de Garnier de Saintes, et privée de l'élément populaire; il agit de même lors du remplacement des officiersde la garde nationale, qu'il éloigna pourdonner
satisfaction aux plaintes et à la rancune des anciens chefs du club manceau, mis en liberté au lendemain du 9 thermidor.
Au milieu de tous ces soucis, Génissieu se préoccupa peu ou point du sort des Vendéennes captives sans avoir été l'objet d'une condamnation et qui étaient appelées à proûter de l'amnistie; les réfugiés seuls furent robjet de son attention. Deux Vendéennes, Perrine Boivin et Marie Cesbron, d'Angers et des Ponts-de-Cé, sortirent le 2 frimaire de la prison des Ursules, mais ce fut sur lordre des représentants du peuple d'Angers.
Une autre préoccupation le dominait, c'était aussi celle des progrès de la chouannerie, qui s'étendait comme une goutte d'huile ; elle envahissait tout le haut Maine, où jusque-là, sauf dans quelques local! tés, l'insurrection n'avait existé qu'à l'état latent. On peut consulter à cet égard, avec les quelques lettres de Génissieu qu'a publiées Savary, les nombreux registres inédits de sa volumineuse correspondance, aux Archives nationales, qui forment un véritable journal, d'un grand intérêt pour Thistoire de cette nouvelle guerre civile (l).
Ces graves événements et ses dispositions intimes ne le portaient pas ailler au-devant de l'amnistie, que les insurgés, suivant lui, considéraient comme une marque de faiblesse de la Convention. Ce n'est qu'après son départ du Mans, lors de ses. courses «tans le département, qu'on le voit prendre des mesures relatives aux prisonnières, et commencer à appliquer, dune manière bien restreinte, le nouveau système de clé-
(1) Génissieu fut un d^s conventionnels les plus écrivants de celte époque. —Voir aussi le Compte rendu par Génissieu de sa mission^ 8 pages in-8®, pluviAse an IIL 11 ne s'épargne pas plus les louanges qu'il s'y donne, quMl n'a, selon lui. épargné sa peine. Il y dit aussi avoir réparé des détentioDS injustes.
mence. Le 30 frimaire, à Sablé, il proDonçait la mise en liberté de Gabrielle Augeron, de Maulévrier, âgée de vingt-qualre ans, « trouvée errantôy » dil-il, au moment de la prise du Mans et détenue aux Ursu les, avec ses compagnes d^infortune : « Vu le décret du i2 frimaire , considérant que Gabrielle Augeron n'a été mise en arrestation que parce qu'elle était errante à répoque du passage de Tarmée de la Vendée au Mans, arrête qu'elle sera sur-le-champ mise en liberté; l'agent national du district du Mans est chargé de inexécution du présent arrêté. »
Il apportait aussi un léger adoucissement au sort d'une religieuse, sœur d'un de ses collègues à la Convention, Thérèse François-Primaudière, dont il ordonna le transfert de la maison de détention du Mans à Sablé. La veille* au soir , dans la même ville, une Vendéenne de distinction, échappée de la prison du Mans, et manquant de tout, s'était présentée devant lui ; accablée par la misère inouïe qu'elle avait eu à soufiirir depuis son évasion/ elle lui demandait des secours, ou la mort comme une grâce. Il s'était borné à ordonner sa détention provisoire et son interrogatoire par le juge de paix. Le 16, à La Flèche, il avait prononcé rélargissement de la citoyenne Deslandes, « amenée par les Brigands, a
Le 32, il publiait dans la même ville le décret d'amnistie du 12, en y joignant certaines réserves commandées par l'état du département :
« Considérant, dit-il, que la Convention nationale, en rappelant à leurs devoirs par la clémence des hommes qu'elle a présumé plus égarés que coupables et en accordant, en conséquence, une amnistie à ceux qui se sont trouvés, sous le nom de rebelles de la Vendée, ou de Chouans, dans des attroupements, i^'a certainement pas entendu (|u'on ne dût prendre aucune précaution pendant
le mois fiié pour se rendre dans leurs foyers el déposer les armes ;
(c Considérant que ce décret bienfaisant doit être exécuté, mais qu'il faut se tenir en mesure de prévenir les atrocités que peuvent commettre des scélérats qui, loin de marquer du repentir, continueraient à se montrer avides de pillage et altérés du sang des patriotes,
« Arrête :
<c Le décret du 12, qui accorde une amnistie aux rebelles de la Vendée et aux Chouans, sera exécuté selon sa forme et teneur.
« En attendant TefTe t de Tamnistic, le général commandant la éeptiéme division des armées de Brest et de Cherbourg fera les dibpositions les plus promptes poiir mettre à couvert des Brigands les districts du département de la Sarthe, en organisant la garde nationale (4)» »
Deux jours plus tard, en effet, le 24, il s'occupait au Mans de Torganisation de la garde nationale, qui devait être mise en réquisition.
Quelques habitants du Haine prévenus de a fanatisme » virent aussi s'ouvrir, pour eux , les portes de la prison. Le 27, à Alençon, Génissieu ordonnait la mise en liberté de Thomas Barreau, détenu au Mans, trouvé porteur de médaillons semblables à ceux des Vendéens. Dans la même journée, la même mesure fut prise par lui à Pégard d'un noble Vendéen, dont j'ai longuement parlé, M. Armand- René VoUaige-Vaugirault, détenu depuis dix- huit mois dans les prisons du Mans, « comme prévenu d'avoir été avec les Brigands. »
Sur la pétition du prisonnier, (iénissieu l'admit au bénéfice de Tamnislie et prononça son élar-
(1) Proclamation imprimée en placard, Si Caiaiêsur-AnUlet par Foarniols, et au Mans par Merruau.
DANS LA SARTH£. 383
^îssement, à charf[e de prêter serment de fidélité à la Liberté, à T Egalité, à la République une et indivisible, et de se confornicr aux lois révolutionnaires non rapportées. Lé lendemain, Tagent national du district du Mans se transporta à la prison de la Visitation pour mettre cet arrêté à exécution. M. de Vaugirault prêta le serment depiandé, signaTacte qui en fut dressé et put être entin réuni à ses filles qui n'avaient cessé de veiller sur lui.
Pendant le restant du séjour de Génissieu dans le département de TOrne, et lors de son passage à Mamers en nivôse, on ne trouve pas d'autres traces de l'application par ce conventionnel du décret d'amnistie. Le % nivôse, il était de retour à la Convention (1).
Ce fut d'ailleurs que la liberté vint aux prisonnières vendéennes.
Les députés spécialement envoyés dans les départements de l'Ouest, pour exécuter le décret du 12 frimaire et hâter la pacification, comprenaient dans leurs attributions les départements de laSarthe et de la Mayenne ; aussi le Maine ressentit-il les suites des mesures prises par Guezno, Guermeur, Boursault et Brue.
' La proclamation suivante de ces députés vint provoquer, dans la Sarthe, les effets réparateurs de thermidor, un peu lents à se produire :
Liberté. Egalité.
Unité, Fraternité.
Humanité, Justice,
Au nom du peuple français, « A Vannes, le -3 nivôse, troisième année républicaine :
« Les représentants du peuple près les armées
(1) Dans la séance da 16 prairial, il lot devant TAssemblée an rapport sar le tribunal de Brest qui fat snivi d'an décret renvoyant dix^neuf membres de cet odieux tribunal devant le jury d'accusation.'
des côles de Brest et de Cherbourg, et dans les départements de leurs arrondiàsements, à Tagent national du district et au Comité révolutionnaire :
«Un desobjets les plus importants de notre mission et un des pins doux de nos devoirs, c est de rendre Justice à tous les citoyens qui, dans un temps où rhumanité dirige toutes les opérations du gouvernement, n'ont pas encore recouvré la liberté que le despotisme des derniers tyrans leur avait ou injustement ou trop légèrement ravie.
«Jaloux de faire cesser la captivité de ceux dçnt les fers n'ont pu encore être brisés, nous désirons que de concert vous dressiez un tableau succinct de toutes les personnes qui peuvent encore être en état d'arrestation par mesure de sûreté générale ou de police.
:< GUEZNO et GUERHEUR. >
Encouragées par les promesses des délégués de la Convention et l'exemple des déparlements voisins, les Vendéennes restées cachées jusqu'alors commençaient à sortir de leurs retraites. Le 4 nivôse, la citoyenne Elisabeth-Charlotte Denis- Ducheron, dite la Goisvlère, se présenta au Mans, devant le nouveau Comité révolutionnaire, p:ur faire viser son passeport pour Saumur. Elle avait fait partie de l'armée des rebelles. Restée au Mans, elle s'était réfugiée chez un citoyen qui, conjointement avec sa femme, avait pris soin d'elle jusqu'à ce jour, et l'avait cachée depuis plus d'un an sans en avoir fait déclaration à aucune autorité constituée. Le Comité ne voulait pas se compromettre ; il décida qu'il en serait référé au Comité de sûreté générale pour savoir si on devait la considérer comme, suspecte . Il renvoya également le 10 à se pourvoir devant le district Madame de Saint -Georges, qui avait fait sa déclaration le 5 à la Municipalité d'Alençon, et sollicitait le visa de
son passeport, pour Nantes. La veille, M. de Vaugirault, mis en liberté, avait demandé à profiter de l'amnistie et à être autorisé à chercher sa femme, heureusement échappée de la Missiop; il avait reçu de la Municipalité la même réf)onse. Les diverses autorités du Mans n'étaient guère pressées d'exécuter la loi, et avaient grand besoin d'avoir la main forcée (1).
Les Brigandes détenues aux Ursules ayant adressé à la Municipalité une pétition afin d'être comprises dans l'amnistie, le conseil de la Gommune, le 11 nivôse, passa à l'ordre du jour, « les Comités du gouvernement devant incessamment faire un rapport à la Convention à ce sujet. » 11 préférait commencer la nouvelle année par rapporter l'anélé pris naguère contre les membres de la Société populaire poursuivis par Carnier de Saintes et Levasseur, et qui fut annulé en effet le 10 nivôse. Le 3 du même mois, l'accusateur public Varossum, que l'on interrogeait sur le sort de trois Vendéennes, prisonnières au Mans, se bornait encore à répondre que le tribunal révolutionnaire, d'après la loi du 19 floréal, avait été nanti de la connaissance de leur affaire et de celle des détenues de cette espèce. On ne pouvait pas interpréter plus judaïquement le décret d'amnistie, ou faire mieux la sourde oreille à son égard. Ces femmes n'avaient pas été Tobjet d'une condamnation et il n'y avait rigoureusement pas besoin de la loi du ^ nivôse pour être autorisé. à les mettre en liberté.
Ce fut,^ceite fois, Garnier de Saintes qui vint à
(1) En face de raffrease disette du moment, il était cependant bien difllcile pour elles de nourrir les détenus des trois maisons d'arrêt contenant les prêtres, les religieuses et les suspects. -«Voir une circulaire sur les frais de justice cri-mineUe, Le Mans, 19 vendémiaire an III, 11 pages in-4*.