VER-MÈRES
Nos actionnaires sont réduits à la misère, eux aussi.
MADAME VERMÈRES
Eh bien... si tu le dois... s'il le faut... si cela doit te faire moins coupable... dépouille-toi, dépouille-nous... n'hésite pas. Que m'importe l'argent, maintenant. Je ne pense qu'à toi. Fais ce que tu voudras, mais jure-moi sur la tète de ton fils que quoi qu'il arrive, tu ne nous quitteras pas, Sans toi, qu'est-ce que tu veux que nous fassions? Qui aurait pitié de nous? Qui nous recueillerait? Que deviendrions-nous tous les trois? Que deviendraient les enfants? Songe à eux, tu es leur seul appui. Ils n'ont que toi pour les conseiller, pour les guider, pour les faire vivre. Je ne pourrais même pas assurer leur existence, moi... As-tu pensé que bientôt, ils seraient peut-être sans pain ? C'est horrible.
VERMÈRES
Oui... Ce serait horrible... Tais-toi 1
MADAME VERMÈRES
Tu vois bien que tu ne peux pas... Tu chasseras celle idée... El ne crois pas qu'on ne puisse plus être heureux, que nous n'ayons plus rien à allendre de la vie. Va, notre malheur n'est pas irréparable, tant que nous restons l'un à l'autre. Tiens, dès que nous le pourrons, nous fuirons Paris. Nous passerons à l'étranger. Nous changerons de nom. Personne ne nous connaîtra. Tu reprendras ta profession et nous recommencerons noire vie d'autrefois, toute simple, toute modeste.
VERMÈRES
Ma chérie... C'est vrai?... Cet avenir ne t'effraierait pas?... Ce départ... ce séjour là-bas... au loin... dans quelque ville inconnue... la gêne...
MADAME VERMÈRES
Pourvu que je sois entre les enfants et toi... Ah! tu verras, je t'aimerai tant pour me faire pardonner le mal que je t'ai fait... je t'entourerai de tant de soins et d'affections, que tu oublieras cet affreux passé, ces jours d'épreuves... Tu auras encore des heures de joie... avec nous... je te le promets... J'en suis sûre... Tu veux bien, dis... tu veux?...
VERMÈRES. r embrassant.
Ah!... Jeanne!... [Se relevant comme s^il entendait du bruit.) Ne reste pas ici .. Je crois que voici ces messieurs.
MADAME VERXIÈRES
Je ne partirai pas avant que tu m'aies juré... Tu promets? Tu promets?
VERXIÈRES
Oui.
D'Angerville entre par la porte du fond^ il salue madame Vernières.
d'axgera'ille, à mi-voix.
Madame!
VERXIÈRES
J'ai conféré toute la nuit avec le baron de Thau. Ma femme était inquiète. Elle est venue à la Compagnie. {A madame ]^ernières.) Eh bien, maintenant, te voilà rassurée. Tu peux rentrer chez toi.
madame VERXIÈRES, remontant.
A midi?
VERXIÈRES
Ou... plus tard... Nous avons tant à faire ici.
[Madame Vernières sort. Vernières, qui a accompagné sa femme, redescend. Il se trouve devant d'Angei'ville. Tous deux, d'un, mouvement spontané, se sentent la main.)
d'axgerville, légèrement, d'un ton détaché, en étant ses gants, son pardessus, etc.
Moi non plus, je n'ai pas dormi. J'ai passé ma
nuit au cercle. Figurez-vous que je n"avais pas touché une carte depuis vingt ans. Je me suis assis à une table de baccara. A trois heures du matin, je gagnais plus de cent mille francs. Puis j'ai tout reperdu. Je ne suis pas en veine en ce moment. Et savez-vous ce que représentait ce gain pour moi? La dot de ma fille, mon cher. Oui, je tâchais de retrouver dans le jeu ce que le jeu a d,évoré. [Pause) Et voilà Pauline sans dot, sans fiancé. Car vous pensez bien que M. de Berigny, soupçonnant la vérité, a retiré sa parole... J'ai eu, hier au soir, à son sujet, avec Pauline, affolée de voir manquer son mariage, une scène... abominable. Cette gamine... m"a dit les choses les plus dures... Ah! l'argent... le cœur humain... les enfants... Elle me hait... Elle veut son mari, sa dot... Et je n'ai plus rien, rien... qu'une assurance sur la vie... En sorte, mon cher, qu'il faudrait... [Mouvement de Vernières. Avec un geste d'insouciance.) Bah! ça peut se faire !
Du bruit. Entre Carrier, rouge, légèrement ivre, qui soutient Veurettes pâle et défait. Veurettes a soixante-cinq ans. Il est officier de la Légion d'honneur.
CARRIER
Allons, Veurettes, allons!... [Carrier va serrer
LES VENTRES DORLS 179
la main à dWngerville et à Vernicres.) Bonjour!
VEURETTES, interrogeant tour à tour d' Angerville et Vernières.
Que décide-t-on? Quel parti a-t-on pris? A-t-on trouvé des fonds? Est-ce qu'on dépose le bilan? Et si nous le déposions, serions-nous condamnés? Mon Dieu î mon Dieu !
CARRIER
Voyons, Veurettes, du ressort, prenez exemple sur moi. Toutes ces histoires couraient déjà Paris hier au soir. Jai été plastronner à l'Opéra, aux fauteuils. Des amis ont feint de ne pas me reconnaître, etj'enlendais des proposet desricanements derrière moi. Justement le Procureur général était là. J'ai marché vers lui la main ouverte. Nous avons causé cinq minutes. Tout le monde •me saluait à la sortie. J'ai été souper avec la petite Carlotta. Ce matin, nous mangions des huîtres chez Legrain... Un Haut-Graves !... dont j'ai bu deux bouteilles... Aussi ce que je me fiche de nos actionnaires et de leurs réclamations.
VEURETTES, se lamentant.
Dans quelle atroce situation je suis ! Il y a huit jours, je faisais une conférence sur la « Nouvelle Afrique ». Je dois être un sujet de brocards pour mes confrères. Si vous saviez comme ils sont féroces et jaloux aux Sciences morales et politiques.
CARRIER
Que disiez-vous donc, dans votre conférence ?
VEURETTES, reprenant tout naturellement le ton du conférencier.
Mais la vérité! Qu'on devait nous regarder comme des bienfaiteurs de Fliumanité, nous autres, qui avions découvert de nouveaux emplois pour les capitaux disponibles, qui faisions placer les économies des pauvres gens à un taux moyen de dix pour cent, ce qui est d'un bon exemple et singulièrement propre à encourager à la fois l'esprit d'économie et l'esprit d'entreprise, ces deux agents indispensables du progrès matériel. Et ma brochure, ma petite brochure. Une Entreprise nationale, où je disais à nos souscripteurs qu'il fallait répondre aux calomnies en nous confiant cinquante millions de plus.
CARRIER, riant.
Ah! ah!... En effet... Oui... C'est drôle... Bah! les volumes serviront au syndic s'il veut remonter l'affaire... Eh bien, d'Ângerville? eh bien, Vernières?... Vous ne dites rien?... Vous avez l'air souffrant, qu'avez-vous? {Il allume un cigare.)
Chauvelot ouvre la petite porte, se glisse dans la pièce et s'assied en silence. Puis, BRIA^■^E ouvre la porte à gauche.
CARRIER, se retournant.
Ah! vous étiez là, Brianne?
BRiANNE, baissant timidement la tête.
Rien encore?
CARRIER
Quoi?
BRIANNE
Il n'est pas venu?
CARRIER
Qui?
BRIANNE
M. Broquier?
CARRIER
Broquier ?
BRIANNE
Le commissaire aux délégations.
Le commissaire?... Ah ça! croyez-vous qu'on va nous arrêter?
BRIANNE
Le Préfet de police, qui dînait hier soir chez la princesse de Holsbeck, a annoncé notre arrestation, au dessert.
CARRIER
Ils n'oseraient pas. J'ai un journal.