‹ Les ventres dorés; pièce en cinq actesChapitre 19 sur 25 · BRI ANNE · texte numérisé non relu

BRI ANNE

Et mon oncle, qui est à la Cour de cassation, et mon beau-frère, le sénateur.

On se rassied en silence. Entre un homme, cassé, voûté, démoli.

CARRIER

Vous demandez, monsieur?... {Le reconnaissant.) Comment! C'est vous, Klobb? Vous êtes malade?

KLOBB

Toutes ces aflaires... ces ruines... ces désastres... ces deuils. . J'ai le ventre sensible.

BRIA.XNE

Vous n"avez rencontré... personne... dans la rue?...

KLOBB

Qui? Non. Personne. {Il s'assied. Un silence. On heurte à la porte. Ils se lèvent.)

BRiANNE, avec un cri.

Ah! ça y est. [Cest le baron de Tiiau qui vient d'entrer.)

LE BARON, vivement.

Comment ! Tous nos collègues ne sont pas là ! Jai reçu quelques lettres d'excuses ce matin. Deux sont malades et trois ont dû... s"absenter. Mais les autres? Ma foi, tant pis, ne les attendons pas.

CARRIER

Oui, délibérons sans eux.

KLOBB, à Chauvelol qui va parler.

Commençons par nous asseoir.

LE BARON

Il ne s'agit plus de délibérer maintenant.

CHAUVELOT

Pourquoi ? J'ai trouvé un moyen pour tout arransrer.

Hé ! moi aussi, parbleu ! j'avais trouvé un moyen. J'en avais même trouvé deux. Le cours de nos actions est tombé à cent quatre-vingt-dix francs. Nous avons de grosses échéances dans deux jours et pas un sou en caisse. Notre crédit est épuisé. La situation n'est pas mauvaise cependant. Cette nuit, après votre départ, Yernières, en réfléchissant, tout d'un coup, une combinaison admirable m'était apparue. Par des avantages spéciaux ofTerts à la Banque anglobelge on pouvait, avec son aide, remonter Taf-

faire, sans que personne perdît rien, sauf les spéculateurs.

CARRIER

Eh bien ?

LE BARON

Elî bien, on nous lie les pieds et les mains.

CEAUVELOT

Qui?

LE BARON

Les malhonnêtes gens, qui ont porté des plaintes contre nous.

CUAUVELOT

Des plaintes? on s'en moque.

LE BARON

Elles ont ému le Parquet. Si souvent accusé de complaisance envers des financiers, cette fois il a décidé de poursuivre.

TOUS

Des poursuites! {Émotion générale.)

BRiANNE, tombant assis.

Je le savais !

CHAUVELOT

Il ne manquait plus que ça 1

CARRIER, bondissant.

Sacré tonnerre !

VEURETTES

Qu'est-ce qu'on va dire à l'Académie?

KLOBB, gémissant.

Oh ! oh! des poursuites, dans mon état !

CHAUVELOT, au bavon.

Vous en êtes sûr?

LE BARON

Certain. J'en suis avisé depuis une heure.

CHAUVELOT

Par qui ?

LE BARON

Quelqu'un... un ami... [Plus bas.) Borie.

CARRIER

Des poursuites contre moi, Carrier, directeur de r Impartial. Ah! ils osent... Mais qu'ils prennent garde. Je traînerai dans la boue le Parquet, la Justice, le Gouvernement, la République!

LE BARON

Ne criez pas. Nous sommes seuls.

BRIANNE

Et ma famille! Un beau-frère ambassadeur, un cousin général, un oncle...

VEURETTES

C'est la science qu'ils déshonorent en moi !

CHAUVELOT

Etre sorti de vingt faillites, de la Coulebra, des

Mines duRadou, de la Société des Étains, et se trouver sous le coup de poursuites, à mon âge!

CARRIER, à Chnuvelot.

Ce qui arrive est de votre faute,

CUAUVELOT

Ma faute ?

CARRIER

Oui, j'aurais dû me méfier. Il suffit que vous entriez dans une Société pour lui ficher la guigne. . . Depuis la Coulebra jusqu'à la « Nouvelle Afrique. » Vous avez le mauvais œil. D'ailleurs, quand on va à la messe tous les matins...

CHAUVELOT, piqué.

Pardon, mon cher, je n'étais pas dans la Compagnie des Charbonnages du Nord que vous présidiez et qui a fait faillite.

CARRIER

Mais vous étiez de la Compagnie des Poudres qui a été mise en liquidation avec un passif de dix-neuf millions.

LE BARON, s'in ter posant.

Messieurs.

CHAUVELOT

Et le pouf de votre Banque des Deux-Mondes qui a coûté trente-cinq millions à l'épargne.

CARRIER

Et votre fuite de la principauté du Danube sous

le déguisement d'un marchand turc parce que les révolutionnaires, que vous aviez lancés contre le roi Kostova et à qui vous aviez vendu des cartouches de sable, voulaient vous empaler.

CnAUVELOT

Et l'emprunt du Harrar où vous avez empoché six millions...

g ) CARRIER

^1 Et le procès scandaleux des Messageries \ Nouvelles...

Messieurs, je vous en prie, ne remuez pas le passé... Voyons, Chauvelot.

CCAUVELOT

Et puis, vous, laissez-nous tranquilles. Vous coûtez assez cher à la Compagnie. Oui. Nous avons fait à des sj'ndicats de garantie des avantages scandaleux, parce que vous-même et Brianne étiez représentés dans ces syndicats par des hommes de paille.

BRIANNE

Âh ! dites donc, est-ce que vous ne nous avez pas obligés à passer des traités onéreux avec la Compagnie des Aciéries de l'Ouest dont vous êtes administrateur avec deux -ou trois de nos collègues?

VEURETTES, KLOBB, CARRIER

Oui, c'est vrai !

CHAUVELOT

La Société des Aciéries vous a fourni des rails et du matériel. L'argent que vous lui donniez n'était pas de l'argent gaspillé comme celui qu'on versait à notre illustre collègue Veuretles pour débiter avec autorité des mensonges dans ses articles, ou celui qu'on répandait sur des journaux amis comme Y Impartial, dont le directeur a empoché plus de deux cent mille francs.

CARRIER

Le prix de ma publicité.

CHAUVELOT, ironique.

De la publicité? Dans une feuille que personne ne lit et qui tire à cinq mille exemplaires.

CARRIER

Je vous défends...

LE BARON

Je vous défends à tous de parler. Je couvre tous vos actes. C'est moi qui en réponds, seul. D'ailleurs, les fautes que vous vous reprochez n'ont ni amené, ni hâté la chute de la Compagnie. Nous succombons sous les attaques des spéculateurs, des baissiers, du baron d'Urth... Celui-là, Dieu me le livrera, un jour. Mais le temps presse. Au lieu de nous invectiver, mettons plutôt cette heure à profit.

CHAUVELOT

Au fait, oui; car si le Parcfuet a décidé de

donner suite aux plaintes, il peut envoyer un commissaire en perquisition.

VEURETTES

Ici?

LE BARON

Parfaitement.

CARRIER

On saisirait tous nos papiers?

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