ACTE II, SCÈNE VI
Nous tient, depuis seize ans, sous sa verge sanglante. Quels affronts ou quels maux nous ont- ils épargnés? Où fuir, où reposer nos regards indignés?
Est-il une cité sur ce triste rivage,
Que ne désolent pas le meurtre et le pillage?
La Sicile a perdu ses plus fermes soutiens.
Chaque jour les honneurs, les dignités, les biens. S’en vont, tout dégouttans du sang de l’innocence, Décorer l’injustice, enrichir la licence.
Contre ces forcenés les lois sont sans vigueur;
Le commerce inactif expire de langueur.
Tout un peuple, au travail attaché par la erainte , Ranime en gémissant son industrie éteinte;
Il s’épuise à payer leurs plaisirs onéreux;
Rien ne les satisfait , rien n’est sacré pour eux.
Que ne profanent pas leurs mains insatiables?
Des temples dépouillés les trésors vénérables, Abandonnés en proie à leur cupidité.
Sont bientôt dévorés par un luxe effronté.
Saint respect des autels, vertus, talens, génie,
Tout meurt dans la contrainte et dans l’ignominie!
O Palerme! ô douleur! déplorable cité,
Où sont tes jours de gloire et de prospérité?
Le deuil couvre ton front flétri par l’esclavage;
Je ne reconnais plus tes mœurs ni ton langage;
Les supplices, le rapt et les bannissemens,
Ouvrent par cent chemins la tombe où tu descends; Et quand tu vas périr, quand ton heure est prochaine v Quand je te vois tomber, expirant sous ta chaîne,
Nos meilleurs citoyens ignorent tes malfeeurs.
Et mon 61s est l'ami de tes persécuteurs !
LORÉDAN
Votre fils veut combattre, et s’immoler pour elle. Déclarons aux tyrans une guerre éternelle.
PROCIDA
Silence !... Tes projets sont nobles, ils sont grands: Faisons jusqu’au tombeau la guerre à nos tyrans;
Ne la déclarons pas.
LORÉDAN
Je n’ose vous comprendre.
PROCIDA
Bientôt nos oppresseurs du trône vont descendre.
LORÉDAN
Hâtons-nous, loin de moi ces détours superflus:
Que chassés de Palerme....
PROCIDA
Ils n’en sortiront plus.
Femmes, enfans, vieillards, tous ceux que l’alliance, L’amitié, l’intérêt assérvit à la France,
Confondus avec eux, frappés des mêmes coups.
Suivront dans le cercueil leurs ombres en courroux.
LORÉDAN
Dois-je vous croire? ô ciel ! quel horrible mystère ! Vous conspirez leur perte ! ô forfait! vous, mon père?
PROCIDA
Tu frémis... homme faible! eh ! vaut-il mieux pour nous