LXXVIII, Ô
Voilà donc, dans ce seul chapitre d'Amalaire,. dont nul, je le répète, n'a encore démontré la non-authenticité, jusqu'à quatre textes, d'après lesquels saint Grégoire est « le grand organisateur de l'office clérical )) . Dans ce travail d'organisation est compris formellement « l'Antiphonaire » tant de l'office que de la messe, et de ce dernier même on peut citer un exemplaire « authentique » .
Il est évident que de ce chapitre supplémentaire publié par
« mémoire. Or Grégoire ('), entre c( maintes autres choses par les- « quelles il procura l'avantage de « l'Eglise, eut la gloire d'être le « grand organisateur de l'office à « l'usage des Clercs.
« Du temps de saint Benoit, tout « 1 ordre de la psalmodie n'avait pas « encore été fixé avec précision dans « le Psautier et l'Antiphonaire : ce « fut l'incomparable pape Grégoire « de sainte mémoire, lui-même ob- « servateur zélé de la règle de saint- « Benoit, et imitateur de sa perfec- « tion monastique, qui dans la suite « en régla l'arrangement sous la di- « rection de l'Esprit Saint.
« Loin de blâmer ceux qui obser- « vent l'usage grégorien, il taut bien I' plutôt les louer.
« Dans l'exemplaire authentique « de saint Grégoire, l'Alleluia et le « Gloria sont supprimés à la messe « du jour des Innocents, pour expri- « mer le deuil des mères et de « l'Eglise ».
(i) Il s'agit dans tout ce chapitre du pape Grégoire auteur des Dialogues, de celui qui envoya saint .\ugustin en Angleterre.
24 LKS TÉMOINS
Mabillon a échappé à M. Gevaert. Il y a aussi, je pense, une méprise d'ailleurs fort expliquable dans la manière dont l'auteur croit établir u jusqu'à l'évidence » que u JatJtais Amalah'e n'a tenu saint Grégoire pour le rédacteur de V Antiphonaire » (').
D'abord, il fallait prendre garde de confondre l' Antiphonaire de la messe avec celui de l'office (^). Quand on parle du « fameux » exemplaire authentique de Grégoire, il s'agit uniquement de l'Antiphonaire de la messe, dans la Chronique de Saint-Gall comme dans Amalaire lui-même, comme aussi dans le texte d'Egbert qui sera plus loin l'objet d'une étude approfondie.
De l'Antiphonaire de l'office, au contraire, il n'existait que des copies offrant entre elles d'assez nombreuses divergences. En somme, on constatait déjà alors ce que nous voyons aujourd'hui. Le recueil des chants de la messe était l'objet d'un culte tout spécial, on évitait d'y faire aucun changenent important, les moines aussi bien que les clercs s'y conformaient dans les moindres détails : de là uniformité à peu près parfaite dans toutes les églises ayant adopté les nouveaux livres romains.
Mais pour l'office, c'est tout différent : ces mêmes moines de la chapelle pontificale qui exécutaient si fidèlement les chants prescrits pour la messe, avaient conservé pour les Heures du jour et de la nuit un ordre tout autre et bien plus ancien que le Cursus destiné aux clercs par Grégoire. Aussi usa-t-on d'une plus grande liberté à l'égard de ce dernier recueil ; on ne retrancha guères, mais on ajouta sans scrupule, d'autant plus aisément qu'il s'agissait de mélodies plus faciles à composer. De là vient que chaque Église eut jusqu'à la réforme de saint Pie V un Antiphonaire d'office assez différent de la plupart des autres.
Cette confusion existait déjà au IXe siècle {^), et c'est précisé-
(i) L'argument est celui-ci : Louis le Délxmnaire chargea Amalaire de Metz de se procurer à Rome un exemplaire de r^)z?/;7/io«i:i/re qui pût lui servir de modèle; celui-ci n'ayant trouvé que des exemplaires discordants, prit le parti de compiler lui-même un recueil analogue. Or la susdite mission n'aurait pas eu Id moindre raison d'être, Amalaire surtout n'aurait pas agi avec un tel sans-façon,, s'il eût existé en Italie ou en France un livre de chant portant le nom vénéré de Grégoire. Donc etc.
(2) Amalaire est le premier à prévenir la confusion qui pouvait résulter de la dénomination commune d' Antiphonaire appliquée indifféremment en France à trois recueils distincts : le Cantatoriiini, le Responsoriale et Y Antiphonarius proprement dit (De Ordine Antiphonarii p>-ologHS. Pair. lat. CV. 124:1).
{•-') Ce qui contribuait encore à augmenter l'embarras, c'est que la chapelle
ment ce qui avait tant ennuyé le pauvre Amalaire, Car il est bien entendu qu'il s'agissait pour lui, non de fabriquer un Antiphonaire de la messe, mais un Antiphonaire de V office : il suffit, pour s'en assurer, de parcourir la table des chapitres du De Ordine Antiphonarii (P. L. tom. CX, i358). Or, de ce recueil nul ne prétendait posséder un exemplaire authentique. Au contraire, tous ceux que put se procurer Amalaire à Corbie ou à Metz ne firent qu'augmenter l'embarras du liturgiste. En tin de compte, il ne trouva rien de mieux à faire que de choisir dans ces divers exemplaires ce qui lui semblerait préférable, pour former un recueil digne d'être proposé à l'acceptation des Églises franques. S'il avait eu un peu plus d'esprit critique au sens moderne, il lui eût été assez facile de découvrir l'origine de la différence qu'il constatait avec tant de déplaisir entre les exemplaires de Metz, et ceux plus complets, mais aussi plus modernes, apportés de Rome à Corbie. C'est que, suivant l'inscription rapportée par Amalaire lui-même, ceux-ci étaient postérieurs à certains développements introduits dans l'office par Adrien I^r :
(( Hoc opus summus réparât pontifex dominus Adrianus sibi memoriale per saecla » (').
Amalaire ne comprit pas l'importance de cette note, et désespérant de trouver une copie qui fit autorité, il s'arrêta au moyen terme qu'on connaît. Le résultat de ce travail d'éclectisme fut la base de cette riche et intéressante liturgie romaine-française, qui après une possession bientôt millénaire, succombe hélas! à Trêves,''^ son dernier refuge, au moment même où je trace ces lignes.
Qu'y a-t-il, dans ce procédé, qui équivale de la part d'Amalaire à une négation de l'origine grégorienne primitive de l'Antiphonaire romain ? Amalaire ne niait qu'une chose, et il en était tout marri : il aurait voulu avoir une copie tout à fait sûre du recueil romain, sans interpolation ni lacunes, et il ne put y réussir. Voilà tout. Il n'est donc pas nécessaire de voir en cela beaucoup d' « audace », ni même, avec dom Guéranger, « la manie incorrigible des Français de retoucher sans cesse la liturgie » (^) ; mais simplement le désir
impériale ne se rendait pas toujours compte de la manière exacte dont il fallait se servir des livres romains. On peut voir dans la prélace du De Ordine Antiphonarii le curieux galimatias qui de\ait en résulter à propos des répons de l'otlice.
(') Patv. lat. CV. i24tj.
(-) Institutions litiirifiqiies, t. (, p. ■24Ù, 2^ édit.
bien naturel de se tirer avec lionneur d'une situation embarrassante à plus d'un point de vue.
Du reste, la même chose s'est reproduite, quoique à un degré moindre, par rapport au Sacramentaire lui-même, ce livre le plus vénéré de tous après les Livres saints. Lors de l'acceptation du rit grégorien, on ne prétendit nullement en France sacrifier de gaîté de cœur ce qu'on avait déjà reçu de Rome à une époque antérieure. De là, une sorte de transaction qui e.vplique actuellement encore la présence dans la liturgie romaine de certains éléments gélasiens, devant lesquels le grégorien a dû céder. Telle est, pour n'en citer ■qu'un exemple, la substitution des douze leçons gélasiennes du Samedi-Saint aux quatre lectures prescrites par le recueil grégorien ('). Malavisé assurément quiconque voudrait conclure de pareils faits contre la croyance de nos aïeux à l'origine grégorienne •du Sacramentaire venu de Rome sous les premiers Carlovingiens.
Vin. — Amalaire, évêque de Trêves (809-814).
On a déjà signalé à plusieurs reprises un manuscrit de Trêves <iu X^' siècle contenant un ouvrage de l'évêque Amalaire Fortunat, intitulé Liber officiorum (-j. Mais nul jusqu'à présent n'en a donné une étude complète. J'ai pu l'examiner à loisir, grâce à l'intelligente condescendance de M. Max Keutier, bibliothécaire de la ville •de Trêves. Voici en quelques mots le résultat de cet examen :
1° Il n'y a aucune raison de douter que l'ouvrage, tel qu'il est •dans le ms. 1736 de la ville de Trêves, ne soit l'œuvre d' Amalaire.
2» CeTravaTTést au fond le traité bien connu De divmis officiis faussement attribué à Alcuin (P. L. Cl, iiyS sqq.). Seulement le ms. de Trêves contient bon nombre de passages qui manquent dans l'imprimé, entre autres une assez longue préface.
3° Tous ces passages sans exception se distinguent à première vue, soit par leur ton personnel et agressif, soit par certains traits
(i) On connaît le Missel mixte composé par Alcuin à l'aide du grégorien et du gélasien. .l'ai en ce moment entre les mains le Missel plénier d'une église belge ■du xai* siècle, dans lequel l'élément gélasien joue encore un rôle prépondérant ■qu'on ne soupçonnerait guéres à une époque si avancée du moyen âge.
(2) V. la note de W'vttenbach. Patr. lat. CUV. col. ii53, not. 372; .J. Marx. Oeschichte des l'.i—stifts Trier, II, 087-407.
qu'on sait avoir dû déplaire tout particulièrement à Agobard, à Florus, et aux autres Lyonnais {').
Telle est en particuiier la préface, dans laquelle l'auteur s'emporte contre certains ecclésiastiques assez téméraires pour préférer aux usages établis par les Pontifes romains l'ordre tout récent institué par eux dans leur Eglise : « Componunt sibi ipsis sua in (I ecclesia recentem ordinem, nuUa prorsus auctoritate tirmati (( talia statuentes ;). Aussi, vers la fin il annonce qu'il ne manquera pas de les tancer comme il faut dans le cours de son ouvrage. Et de fait, il revient plus d'une fois sur ces « imperitissimi », ces (( moderni n auxquels il suffit qu'une chose vienne de l'autorité apostolique, fût-ce de saint Grégoire lui-même, pour qu'ils la rejettent et se montrent de suite « récalcitrants » .
Tels sont encore les passages dans lesquels le liturgiste se prévaut de ce qu'il appelle avec fierté 1' a auctoritas romana », ou encore de cet « ordre romain » dont Florus se moqaait de si belle façon (-). Tout cela est supprimé impitoyablement dans les manuscrits qui ont servi à l'édition du Pseudo-Alcuin.
Après cela, il n'y a pas lieu de s'étonner que les endroits où Amalaire mettait en avant le nom de saint Grégoire aient été traités de la même manière. Je citerai simplement ceux qui ont trait au chant, en mettant entre crochets les mots supprimés dans le De officiis du Pseudo-Alcuin. Le premier de ces passages forme à lui seul tout un chapitre qui a complètement disparu : il traite d'un point qu'on sait d'ailleurs avoir été un des principaux griefs des Lyonnais, la Messe des Innocents :
fol. 5). De missa innocentum. ii. De la messe des Innocents.
[ « De Missa innocentum prae- « La messe des Innocents s'ouvre
« titiilatur sic in dinrnali : Gloria « au Diurnal par cette rubrique : On
« in excelsis Deo non canitur.nec « ne chante ni Gloria in excelsis,
<■' alléluia, nisi sit dominica, sed « ni Alléluia, à moins que ce ne soit
« quasi in tristicia deducitur dies « le dimanche; on passe ce jour dans
« illa. Sanctus papa Gregorius. in « une sorte de tristesse. Le saint pape
(I) y. Agobard, De divina Psalmodia (Pair. lat. CW, 325); De correctione Antiphonarii (ihid. 32g) ; Contra libros quatuor Ainalarii (ibid. 33q) ; Florus, •Opuscula adversus Amalariuni [I^atr. lat. (L\IX, 71-96); la lettre de FÉglise de Lyon (Pair. lat. CXXI, io32-54).
(^) Pair. lat. CXIX, 7(3.
« qiio vere habitavit Spiritiis « Sanctiis, compositor scilicet « prfesentis officii, coniungi nos « vult animis devotarum fetnitia- « mm. qiiae in morte innocentum « doliieriint et planxerunt. Et si « licitum est prœterire tanti Patris c decretum, sit quoque in paras- « ceve Alléluia ciim pleno officio « cantare licitum. Sed imper'itis- « simi quidam et ynoderni hoc « émulantes, Dei iudicio in future « respondebunt {^) etc. » ].
Fol. 7. « In hac [ergo] die « unum amittimus ex his quae in « nativitate Domini celebramus, « id est invitatorium. [Beatus] « autem {Gregorius^ institutor « officiorum inquantum potuit ac- « tionem illius temporis, qiiando « illa agebantur quae recolimus, « inusitato officio voluit ad me- « moriam nobis reducere* [Inde « est quod se.vto canitur psalmus « ordine. eo quod videtur prima « modulatione. Sed quidam im- (f periti (-) spernunt hoc emulari « estimantes se melius agere. si « legis usum servent cottidianae.
« Sed'\ quia, [ut di.vimus, beatus « Papa~\ voluit in isto distinguere « bonam nostram invitacioncm, « etc. >■>. (Cf. Patr. la t. CI, 1 i-q).
« Grégoire, en qui résida vraiment « l'Esprit-Saint. et à qui est due la « composition de cet office, veut « nous associer aux sentiments des.
« pieuses femmes qui pleurèrent et « s'attristèrent de la mort des inno- (f cents. Et s'il est permis de trans- « gresser l'ordre d'un Père qui fait « tellement autorité, qu'il soit égale- « ment permis de chanter l'AUeluia « avec office complet le jour du Venc< dredi-Saint. Ah! ils en répondront « un jour au jugement de Dieu ces.
« malappris, ces modernes qui s'élè- « vent contre cette prescription, etc.».
(Il s'agit ici de l'Antiphonaire de la messe).
« En ce jour (de l'Epiphanie) nous « perdons un des chants que nous « avons à Noël, à savoir, l'Invita- « toire. Saint Grégoire, organisateur « des offices, a voulu par cette parti- « cularité rappeler, autant qu'il a pu, « à notre souvenir ce qui se passa <( autrefois, lors de l'accomplissement <f des mvstères que nous honorons.
<c C'est pour cela que nous chantons- « en sixième lieu le psaume que nous « avons évité de faire entendre tout « d'abord. Il est vrai que certains « maladroits n'affectent à cet égard « qu'indifférence et mépris, s'imagi- « nant mieux faire, en suivant l'usage « habituel de chaque jour. Mais, « comme nous l'avons dit. le saint « Pape a voulu par là distinguer « notre louable invitation, etc. ». (Ce passage a trait à l'Antiphonaire de l'office).
, (i) En marge, annotation de a même époque : a In XXX'"'^ capitulo de hac re a melius et apertius in\enies. detrahere si cesses ». Cfr. Patr. lat. CI, i23i.
(2) En marge, devant le mot « imperiti » : (( Hoc solo exprobationis utitur sepe <( \erbo, ut îegentes désistant ab usu contrario ».
Fol. Q-io). <c Ideo aiictor officii « nostri Gregorius septuagesi- « matn posuit... Gregorius tamen « prœceptor officii nostri, etc. ».
(Pair. lat. col. 1 182).
Fol. 3(i). « Officii aitctor, Gre- <c gorius scilicet. ut affectanter, « etc. ». Pat?', lat. i2 3o-r23i).
« C'est pour cela que Grégoire, M l'auteur de notre office, a mis la « Septuagésime... Cependant Grèce goire, l'instituteur de notre office, « etc. ». (Il s'agit de l'Antiphonaire et du Sacramentaire).
« L'auteur de l'office, qui n'est « autre que Grégoire, pour expri- « mer, etc. ». (Il s'agit d'une pièce de l'Antiphonaire de la messe, l'Offertoire Vir erat.)
On est allé jusqu'à retrancher indistinctement, dans les mss. du Pseudo-Alcuin, tous les passages où saint Grégoire se trouve mentionné, indépendamment même de son rôle comme liturgiste.
Le traité est suivi dans le manuscrit de divers extraits parmi lesquels se trouve (fol. io2j un fragment où Amalaire distingue nettement l'œuvre des deux premiers Grégoire relativement aux jeudis de carême. En voici quelques lignes :
c< Amalarius fortunatus :
« Melciades papa, etc.. Ideo « beatiis papa Gregorius in dispo- <c sitione officioruni anni infra « quadragesimam quintam fe- « riani vacantem dimisit... Post « plura temporaGregorius iunior « pont if ex veniens statuit eain « missis et orationibus esse sol- « lempneni, sed non adeo, et unie decunque colligens eiusdem diei « augmentavit officiuni ».
« Amalairf: fortunat :
« Le saint pape Grégoire en « arrangeant les offices de l'année « avait laissé vacants les jeudis de « Carême... Longtemps après lui « un autre pape, Grégoire le jeune, « ordonna qu'on célébrerait aussi « ces jours-là par des messes et des « oraisons, mais avec moins de « solennité, et il emprunta où il put « de quoi former l'office de ces (c jeudis ».
Ainsi pour Amalaire de Trêves, comme pour celui de Metz, saint Grégoire le Grand est le compositor officii, le praeceptor officii, Vauctor officii, Vinstitutor officioruni : c'est à lui qu'on doit les recueils de chant tant de la messe que de l'office.
De cette suite de témoins de la tradition du IX^ siècle (0, nous passons au Ville avec Adrien I<-'r et Egbert.
(I) On peut y joindre l'auteur de l'intéressant opuscule De prandio monachorum in Romana Ecclesia, édité par Gerbert d'après un ms. de Saint-Gall du
3o LES TÉMOINS