IX. — Adrien I^"", pape
M. Gevaert ne connaît du pape Adrien qu'un passage exclusivement relatif au Sacramentaire.
Il y en a un autre d'une portée un peu plus générale, dans lequel le Pape écrivant à Charlemagne, assure que « la sainte Eglise « catholique et apostolique a reçu du saint pape Grégoire (il s'agit {( de l'auteur des Morales) l'ordre des messes, des solennités, des « oraisons :
« Sed et sancta catholica et apostolica Ecclesia ab ipso sancto « Gregorio papa ordinem missarum, solemnitatum, orationum « suscipiens, etc. (M » {Epist. Adriani papae ad Carohim regem de imaginibus, a. 704. Mansi, XIII, 76? ; Jaffé, 2^ édit. n. 2483 ; Pair. lat. XCVIII, 1252).
Mais on pourra reprocher à ce texte d'être par trop général. Venons enfin à l'examen d'une autre pièce de grande importance, que nous avons plusieurs fois déjà rencontrée sans la connaître, sur notre route à travers le IX^ siècle : je veux dire le Prologue en vers de l'Antiphonaire, dont la composition est attribuée au pape Adrien I^r.
Cette attribution est attestée par un passage de la notice du pape
ix^ siècle. Après avoir dressé brièvement le catalogue des œuvres de saint Grégoire, il ajoute : « Et cantum anni circuli nobile edidit » (Patr. lat. CXXXVIII. 1347). Cependant ce fragment si curieux sent plutôt le viu» siècle pour le style comme pour le fond : il est é^'idemment apparenté à VOrdo des monastères bénédictins de Rome publié par D. Martène d'après un ms. de iMurbach du vm» siècle (Pair. lat. LXVI, 998) et par Muratori (Op. min. t. XIII. part, m, p. i) d'après un Code de Lorsch du ixe siècle maintenant au Vatican.
(i) Il ne sera pas sans intérêt de rapprocher de ce texte d'Adrien I", un passage des Instructions données par Grégoire II en 720 aux légats envoyés par lui en Bavière. Il leur prescrit entre autres choses de veiller à ce « que chaque « prêtre observe dans la célébration tant des messes que des offices du jour et « de la nuit l'ordre reçu de longue date par le Siège Apostolique ».
« Qualiter (unusquisque sacerdos seu minister) sacra missarum solemnia, sive « caetera diurnarum atque nocturnarum horarum officia... studeat observare « secundum traditum apostolicœ sedis antiquitatis {leg. antiquitus. V.Thomassin, « Vêtus et nova Eccl. discipl. I. 443), ordinem disponetis » [Capitidare Gregorii II., Pair. lat. LXXXIX, 532). Si l'ordre suivi à Rome sous Grégoire II pour les messes et tout l'ensemble des offices était déjà te antiquitus traditus )>, y a-t-il quelque apparence qu'il date seulement de la tin du \ ne siècle ou du commencement du ^ ni* ?
DE LA TRADITION" GRÉGORIENNE 3r
Adrien II dans un manuscrit provenant de Saint-Martial de Limoges ('). Le voici :
« Hic antiphnnarium Grego- « Adrien II. à l'exemple de son
« rianum sicutanteriorAdrianus « prédécesseur du même nom, com-
" diversa per loca corroboravit « pléta en divers endroits l'Antipho-
« et secundiim prologum versibus « naire grégorien. 11 arrangea aussi
« exametris ad missam maiorem « un second prologue en vers hexa-
« in die primo Adventus Doniini « mètres qu'on devait chanter à la
» nostri lesii Christi decantan- « grand'messe du premier jour de
« diim instituit, qui si militer « l'Avent. Ce prologue commence
« siciit anterioris Adriani proe- « de la même façon qu'un autre très
« miiimqnod ille adomnesmissas « court composé par le premier
« in eadem dominica prima « Adrien pour être chanté à toutes
« Adventus Domini decantandum « les messes de ce même premier
« strictissimmn confecerat ; sed « dimanche de l'Avent: mais celui
« pluribus iste constat versibus ». « d'Adrien II se compose d'un plus
« grand nombre de ^ers ».
La notice dont ces lignes sont extraites, est, suivant la remarque de M. Duchesne, « particulière o à l'abrégé du Liber Pontijîcalis contenu dans le ms. de Limoges. Il ne s'ensuit en aucune façon, que les renseignements fournis par elle soient controuvés : la précision de certains détails faciles à contrôler semble, au contraire, de nature à inspirer confiance (-).
Je me bornerai à l'examen du passage relatif au prologue d'Adrien.
On se rappelle que Walafrid Strabon nous a déjà parlé de l'inscription mise en tête de l'Antiphonaire, comme proclamant les droits de saint Grégoire à la paternité du recueil. Avant lui, Agobard de Lvon en avait fait connaître deux mots » Gregorius praesul ».
Dom J. Pothier, dans une étude récente et originale ('), a groupé
(i) C'est aujourd'hui le Parisinus 2400. L. Duchesne en donne la description détaillée dans son Introduction au Liber Pontijîcalis, p. clxxxii-i\ .
(2^ M. Léon Gautier (Hist. de la poésie liturgique au moyen âge, p. 38, note 2) récuse, il est vrai, l'autorité de ce texte. La seule raison que je puisse entrevoir, c'est que ce passage, parait-il, menacerait certain système sur l'origine des Tropes. Dans le cas présent, on ne gagnerait pas grand'chose à rejeter la notice d'Adrien II. puisque, lors même que l'attribution du Prologue Gregorius praesul à Adrien I^r ne serait prouvée par aucun témoignage, il serait encore facile d'établir que ce Prologue remonte pour le moins à son époque.
(j) Del prologo che si cantava in altri tempi ad onore di son Gregorio avanti
les divers prologues trouvés jusqu'ici dans les manuscrits. Cinq d'entre eux sont « en vers hexamètres » .
On ne sait au juste laquelle de ces cinq formes représente le prologue d'Adrien II (^) ; mais, comme dit dom Pothier, a il est bien difficile d'admettre que la forme plus simple » donnée sous le n" I « ne soit pas celle que la notice attribue au premier Adrien n (').
La voici :
<^' (c (jregorius praesul meritis et nomine dignus
(c Unde genus ducit, summum conscendit honorem « Renovavit monumenta patrum priorum : tune ce Composuit hune libellum musicae artis. « Scholae Cantorum anni circuli : Ad te levavi ».
Que ce soit là le prologue d'Adrien I^r, c'est, je le répète avec ■dom Pothier, pour le moins fort probable. Ce qui est tout à fait certain, c'est que ce prologue, ou celui d'Adrien II commençant comme lui, doit figurer parmi les formules en vers hexamètres fournies par les manuscrits.
Or, toutes ces formules sans exception commencent par les deux vers suivants :
(( Gregorius praesul meritis et nomine dignus
« Unde genus ducit, summum conscendit lionorem.
Ces vers ne gênaient aucunement Eckhart, qui croyait sauve- garder tout son système en voyant dans ce Gregorius praesul non saint Grégoire le Grand, mais Grégoire III. Il n'avait pas songé probablement à la portée de ce vers :
Unde genus ducit, etc.
Cette expression tout à fait singulière demandait évidemment une explication. Appliquée à Grégoire ler, elle avait sa raison d'être,
Tlntroito délia I Domenica d'Avvento dans la Miisica sacra de Milan, mars 1890, p. 38-42.
(1) Peut-être la seconde, celle du manuscrit de Saint-Gall. \". Tomasi, Opp. t. V, p. 1.
(2) Dom Pothier se fonde sur la brièveté de ce premier prologue, qui répond fort bien sous ce rapport à la description {strictissimiim confecerat) de la notice d'Adrien II. On peut faire valoir aussi le fait de sa présence dans les plus anciens exemplaires de l'Antiphonaire. Pour n'en citer qu'un seul, il figure déjà en tête
/ du célèbre Graduel de Monza, reproduit tout entier par Tomasi, t. V, p. 2.07. Or, l'existence même du Gradiiale comme livre à part, était déjà considérée comme une sorte d'archaïsme du temps d'Amalaire ( <( qui adliuc iuxta morem antiqum apud illosin aliquibus ecclesiis in uno volumine contineturyy. Prolog. deOrdine Antiph.
grâce à un concours assez curieux de circonstances. Saint Grégoire le Grand, en effet, comme il le dit lui-même dans son Homélie XXXVII 1 sur l'Évangile, et au livre IV^ des Dialogues, ch. 16 ('), avait le pape Félix pour trisaïeul. Ainsi, en montant sur la chaire suprême des pontifes, il ne faisait, pour ainsi dire, que recueillir un héritage de famille.
Unde genus ducit, summun conscendit honorem.
Au contraire, appliqué aux autres Grégoire, le vers en question ■devient inexplicable.
Il n'y a donc pas lieu ici de « se demander si le pape Adrien a bien en vue Grégoire I*^'" et non pas Grégoire III ».
Je crois vraiment que ce document sape par la base tout le système des adversaires de la thèse traditionnelle. Car, on se le rappelle, ce qu'ils ôtent à Grégoire I^r, ils prétendent le donner à Grégoire III. Or, Adrien ler n'étant monté sur le siège pontifical qu'en 772, aura vécu, si je ne me trompe, sous le pontificat de Grégoire III, mort seulement en 741. Comment expliquer alors qu'il ait fait chanter, ou tout au moins qu'on ait pu de son temps chanter publiquement chaque année une pièce destinée à prôner
Pair. lat. CV, 1245). Ensuite le recueil de Monza représente la liturgie romaine telle qu'elle devait être imparfaitement connue en Gaule dans la seconde moitié du vni*^ siècle. Il otïre, par exemple, des traits de ressemblance fort curieux avec le Martyrologe de saint Willibrord. (Cf. Duchesne, Lz£»er Pontifie. I, 38i). On n'y trouve à leur jour ni l'Annonciation, ni l'Assomption, ni la Nativité de la Vierge : seulement entre saint Hermès (28 août) et sainte Sabine (29 août) il intercale la Nat. S. Mariae ; la fête du 2 février s'appelle In sancti Simeonis, exactement comme dans le Martyrologe de saint Willibrord. La Toussaint et même l'Exaltation de la sainte Croix font complètement défaut. Par contre, on y trouve le Nat. Sanctoi-ian Dionysii, Rustici, et au Vendredi-Saint le Trait Eripe me, usage étranger à Rome et datant tout au plus de la seconde moitié du vm" siècle (Pseudo-Alcuin ou Amalaire de Trêves, De divinis officiis, c. XVIII, Patr. lat. Cl, 1209).
Ainsi, comme je le disais, indépendamment même de la notice d'Adrien II, il y aurait encore moyen de faire remonter ce prologue métrique jusqu'à l'époque d'Adrien lef.
A ceux qui ne pourraient sans scrupule mettre cette formule assez barbare sur le compte d'un pape tel qu'Adrien, il suftira de jeter un coup d'œil sur le poème incontestablement plus barbare par lequel le même Adrien dédia solennellement à Charlemagne la collection canonique Hadriano-Dionysienne. (Texte restitué par Maassen ap. Duchesne, Liber Pontifie, l, 5 16).
(I) Patr. lat. LXXVI, 1291 ; LXXVII, 348.
comme l'œuvre de Grégoire I^r ce qui, selon M. Gevaert, appartiendrait en réalité à Grégoire III ?
• En regard de la thèse antitraditionnelle, le prologue Gregorius pj-aesul n'atteste donc plus simplement un on-dit, une traduction,. (( une opinion de fraîche date et fort sujette à caution ». Il v a là une déposition carrément affirmative d'un témoin contemporain et irrécusable, qu'il me semble impossible de concilier avec l'opinion émise par M. Gevaert, à savoir que « la tâche de rédiger la partie « du Liber Antiphonai'ius qui est devenu notre Graduel d'aujour- « d'hui, échut, selon toute vraisemblance, au Svrien Grégoire III, (( le sixième successeur de Serge et l'avant-dernier des papes- « helléniques ».