XI. — Le silence du VII^ siècle
Il arrive parfois que le voyageur, en route pour quelque sanctuaire célèbre, croit enhn toucher au terme de son pèlerinage, quand soudain disparaissent à ses yeux les hautes murailles, les flèches élancées qui, aperçues de bien loin, lui avaient servi jusquelà de guide assuré.
La première impression est pénible. Mais bientôt il se rassure : si les sinuosités de la route ou le feuillage touffu des grands arbres lui dérobent une dernière fois la vue immédiate de l'objet désiré, il sait cependant qu'il a marché droit vers lui, et que durant le peu d'espace qui lui reste encore à parcourir, il lui serait impossible de s'égarer : il est arrivé.
C'est une impression semblable que nous éprouvons, à la fin de ce pèlerinage à travers les siècles vers le point de départ de la tradition grégorienne. Nous nous sommes guidés constamment d'après les meilleurs renseignements : il nous a été impossible de nous égarer un moment, grâce aux indications nettes, et précises des nombreux témoins rencontrés sur notre route : et voilà qu'arrivés à l'entrée
(1) La traduction de M. Gevaert pourrait donner à entendre qu'il y a là une allusion à une ce version officielle » fraichement (c envoyée de Rome », le recueil rédigé par Grégoire III. quoi ! Mais le texte du décret ne contient pas une syllabe qui oblige de supposer Tenvoi de nouveaux exemplaires. Il y est dit simplement : u iuxta exemplar videlicet quod scriptum de Romana habemu.s ecclesia )>• (Labbe, Concil. VI, 1377),
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du siècle qui vit mourir Grégoire I'-^'', nous nous trouvons tout à coup sans guide, le silence se fait, une ombre épaisse dérobe à nos regards la vue à découvert de l'objet dont nous sommes plus pro- •ches que jamais.
La première chose à faire en pareille occurrence, c'est de bien nous rendre compte, comme le voyageur, du point précis que nous avons atteint.
Le voici, calculé avec toute la rigoureuse précision de la critique historique.
Durant tout le IX*-' siècle, nous avons constaté l'existence de la tradition, a Rome, à Milan, en Germanie, en France surtout. Adrien lei nous a ensuite fourni un témoignage direct, immédiat, contre la portée positive de la thèse de nos adversaires. Enfin le témoignage d'Egbert en faveur des recueils grégoriens a amené ce résultat détinitif, de faire sortir leur attribution à saint Grégoire h' , de la sphère des traditions proprement dites ('), pour l'élever au rang supérieur des faits historiques bien et dùmejit établis.
Ce résultat une fois acquis, le silence du VIL' siècle peut sans doute nous étonner ; mais s'il va jusqu'à nous troubler, c'est que nous lui donnons une importance qu'il n'a pas. « Tantum silentium (( mirari debemus, dit fort à propos Zaccaria, urgere non possu- (( mus )) (-).
Voici, au reste, quelques réflexions qui pourront le rendre •explicable jusqu'à un certain point.
1° D'abord, chacun sait que nous sommes fort mal renseignés par les sources du VIL' siècle sur l'histoire de saint Grégoire. Si le Registrum de ce pontife n'avait pas été sauvé, il y a toute apparence
(i) .le suis la doctrine d'un maitre qu'on n'accusera pas vite d'avoir élargi à plaisir les principes de la critique historique. \'oici comment le P. De Smedt. boUandiste, définit la tradition proprement dite : (c Simpliciter et proprio sensu « traditio, dicitur relatio alicuius facti per testes médiates atque aetate qua illud (( contigisse fertur longe posteriores, ignotis omnino testibus immediatis et « etiam intermediis\ per quos facti memoria servata est. et ad remotiores illos <( testes pervenit » (/«^rod. g-ewer. ad Histor. eccles. critice tractandam, p. 33). Or, Egbert n'a pas vécu à une époque très éloignée de saint Grégoire ; et surtout il nous fait connaître ses témoins immédiats : en Angleterre, Augustin, disciple ■de Grégoire et introducteur des livres grégoriens dans ce pays ; à Rome, l'Antiphonaire authentique conservé depuis le temps de Grégoire dans les basiliques des saints Apôtres, sans parler des témoignages oraux qu'il aura pu recueillir parmi les membres du clergé et spécialement de la Scliola.
(2) Biblioth Ritiial. t. II, p. ccxvii.
qu'il ne porterait pas aujourd'hui le surnom de Grand. Sa notice au Liber Pontificalis est une pâle et insignifiante esquisse d'une dizaine de lignes, tandis que ces papes helléniques qu'on prétend avoir été si maltraités par l'exclusivisme romain, ont chacun leur biographie détaillée et généralement pleine d'éloges, bien mérités d'ailleurs. Est-il un fait plus saillant dans tout le pontificat de Grégoire, que la conversion de l'Angleterre par les moines missionnaires envoyés de Rome ? Eh bien, « le seul chroniqueur du VI I'^ siècle qui mentionne cette célèbre mission est le continuateur « de Prosper... Ni Frédégaire ni saint Isidore n'en parlent » ('). Y a-t-il lieu de s'étonner que le silence soit plus profond encore sur un fait beaucoup moins propre à attirer l'attention du dehors, tel que celui d'une refonte des recueils liturgiques particuliers à l'Eglise de Rome ?
2" Car il ne faudrait pas transporter à un autre âge nos manières de voir d'aujourd'hui, ni croire que la réforme grégorienne fut promulguée dans tout le monde catholique, à la façon de celle de Pie V, par exemple. Le système moderne de centralisation n'existait pas alors au même degré, beaucoup s'en faut. Quand Grégoire toucha aux livres liturgiques, il n'eut d'abord en vue que sa chapelle pontificale, les ofifices destinés à s'accomplir à Rome, et sous la présidence du Pape. Rien dans ces livres n'accuse la prétention de pouvoir servir à « l'usage romain en général, tel qu'il peut être (( appliqué en un pays, quelconque » (-). Ce qui fit leur immense fortune, ce fut leur importation d'abord en Angleterre, du vivant môme de Grégoire, puis dans l'empire franc deux siècles après, sous la pression des premiers Carlovingiens. En Italie, au contraire, à Rome même, ce ne fut qu'insensiblement, et grâce à l'insistance de ■quelques papes comme Léon IV et Etienne X, que le grégorien finit par supplanter complètement le chant primitivement en usage dans la péninsule. C'est là, je crois, ce qui explique le mieux comment les premiers témoignages en faveur de la tradition grégorienne nous viennent précisément de la Grande Bretagne et de la France Carloyingienne (').
(i) Duchesne, Lib. pont. I, 3i3, note 4.
(2) Duchesne, Origines du culte chrétien, p. 117.
(•') Les Églises de l'empire franc avaient, pour mentionner l'origine grégorienne des recueils romains du w" siècle, des motifs particuliers, qui n'existaient pas ailleurs. L'Angleterre, par exemple, dès sa conversion n'avait connu d'autre
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3° Et, à vi-ai dire, comment ne pas trouver tout naturel qu'ils se soient fait d'abord un peu attendre ? L'histoire participe à un certain degré aux conditions de l'épopée. Les personnages, comme les choses, croissent en intérêt, à mesure que le lointain du temps les grandit de sa mystérieuse auréole. Quelle raison avait-on d'aller proclamer à tout venant l'origine grégorienne des recueils romains, alors que vivaient encore les contemporains et les disciples du grand Pape, ceux-là mêmes qui avaient apporté ces recueils d'au-delà des mers? Mais une fois qu'ils ont disparu, l'ère des revendications commence, la tradition se forme ; et, pour qu'elle soit invoquée, il suffit qu'une première occasion se présente, comme il advint sous Egbert.
4° D'ailleurs, qui eût pu, à l'origine, soupçonner toute l'importance de cette réforme grégorienne, et surtout prévoir qu'elle mettrait le sceau à la période d'élaboration de la liturgie d'Occident ? Tant de pontifes y avaient déjà mis la main, et le nom de ceux qui ont le plus fait est presque tombé dans l'oubli. Le grand travail de Grégoire fut d'organiser, de refondre, de fixer. Mais rien n'est fixe,, sinon ce que le temps respecte. L'œuvre de Grégoire n'a paru si grande qu'après avoir résisté à cette épreuve des siècles : et aujourd'hui encore, auprès d'un grand nombre, si le chant grégorien est toujours digne de considération, c'est surtout, c'est presque uniquement pour quelques-uns, à cause de cette sorte de consécration résultant de l'usage qu'en a fait durant treize cents ans une si longue suite de générations chrétiennes.
Qu'on veuille bien, encore une fois, peser mûrement ces différents motifs, et il n'y aura pas tant lieu de s'étonner de la lenteur de l'histoire à proclamer les gloires liturgiques de Grégoire le Grand.
Xn. — Les témoignages internes.
Sur le point de clore cette première partie de mon travail, je ne
liturgie romaine que celle de Grégoire : il n'y avait de distinction à faire qu'entre le romain et les vieux usages celtiques, bretons ou irlandais. Dans une grande partie de l'ancienne Gaule, au contraire, il était nécessaire de distinguer e>7ire romain et romain, entre le romain nouveau \'enu ou grégorien et le vieux romain, dit gélasien, qui déjà sous les Mérovingiens avait pénétré dans nombre d'Églises. Ce dernier point, sur lequel on n'a peut-être pas suffisamment insisté, est désormais hors de doute, grâce aux catalogues d'anciennes bibliothèques et aux inventaires d'Eglises rurales du ix^ siècle publiés de nos jours (Voir B. Guérard,. Polyptique de S. Rémi de Reims, 4°, Paris, i853, pages x). 5(), 78).
puis laisser complètement de côté ce que M. Gevaert appelle, d'après les Allemands^ « l'histoire interne » du répertoire liturgique.
Si nous avions encore à l'heure présente un exemplaire de l'Antiphonaire remontant à saint Grégoire lui-même, la tâche serait relativement facile. Mais nos manuscrits les plus anciens sont de deux siècles environ postérieurs au grand Pape. Cependant, tels qu'ils sont, ils nous présentent deux particularités dont chacune forme à elle seule une forte présomption en faveur d'une origine première pour le moins aussi ancienne que saint Grégoire.
La première de ces particularités, c'est la version de l'Écriture à laquelle est emprunté le texte des morceaux de chant de l'Antiphonaire. Cette version n'est autre que Yltala ('). Or, si du temps de saint Grégoire elle n'avait pas encore entièrement cédé devant le Vulgate, à partir de lui cependant celle-ci prévaut universellement (^), non seulement à Rome, mais dans tout l'Occident ; si bien que dès la première moitié du VI I^ siècle, saint Isidore de Séville pouvait affirmer que la version de saint Jérôme était déjà employée généralement par toutes les Églises (') comme préférable à l'ancienne. N'y a-t-il pas là un motif naturel de croire que la plupart des pièces du répertoire romain, si elles ne sont pas antérieures à saint Grégoire, au moins ne peuvent guère lui être postérieures ?
Si l'on a toujours respecté ces textes d'une version hors d'usage, il est naturel d'en chercher avant tout la raison dans les riches mélodies dont ils étaient revêtus. Ces mélodies existaient donc pour la plupart avant l'abandon définitif de Yltala à Rome, c'està-dire avant le milieu du VI I^ siècle.
Cette conclusion ressort en second lieu de la comparaison des Offices ajoutés sûrement après saint Grégoire, avec le fonds primitif de l'Antiphonaire romain.
Loin de contester, comme l'a cru M. Gevaert, d que la présence, « dans un office, de chants déjà employés ailleurs, puisse être con- (( sidérée comme indice d'une diminution de la productivité musi-
(i) Kaulen, Geschichte der Vulgata, p. 206; R. Cornely, Introd. in V. T. libros, t. I, p. 431 .
(2) A l'exception de certains livres deutérocanoniques et du Psalteriiim romanuin retenu à Rome jusqu'à saint Pie V et maintenant encore en usage dans la basilique de Saint-Pierre (Cornely, p. 480; Kaulen, p. 20i-2o5).
(^) « Cuius (Hieronymi) editione generalitur omnes Ecclesiœ usquequaque utuntur )) (De eccles. nfflc. I, 12; Pair. lat. LXXXIII, 748).
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« cale », je suis, au contraire, d'avis que ce critérium ne pourrait que fort difficilement mener à des conclusions erronées. Par exemple, qu'on passe sommairement en revue tous les offices ajoutés sûrement à l'Antiphonaire de la messe dans la seconde moitié du VII" siècle : pour moi, je ne réussis à y trouver qu'une seule composition qui puisse passer pour avoir quelque titre au mérite de l'originalité.
Il n'est nullement prouvé que la messe de la Purification ne soit pas déjà grégorienne (0- La méthode à l'aide de laquelle on fixe à l'an 700 la composition des messes après la Pentecôte consiste simplement dans la négation d'un fait positif dont chacun peut constater la réalité {^). Restent donc quelques messes de saints, pour lesquelles on aura pris les chants représentés par notre Commun actuel (tandis que les fêtes certainement grégoriennes se font reconnaître presque infailliblement par l'un ou l'autre morceau propre, spécialement la Communion souvent adaptée à la lecture de l'Évangile) ; puis les trois fêtes de l'Annonciation, de l'Assomption et de la Nativité de la Vierge, auxquelles il faut ajouter la Procession de la Purification et l'Exaltation de la Sainte-Croix.
Pour les trois fêtes de la Vierge, tout, absolument tout, est pris non du Commun, qui n'existait pas encore alors, mais de messes plus anciennes, soit de l'Avent, soit de quelques vierges ou martyres (■^). Il semble cependant que la dignité du sujet était bien
(i) M. Dachesne, il est vrai {Origines, p 261, note 5), la met sur le même pied que les autres fêtes de la Vierge, dont il dit qu' « il est sûr qu'elles n'existaient pas encore au temps de samt Grégoire ». Il en donne comme preuve ce fait (( tout à fait concluant, que ces fêtes étaient encore inconnues de l'Eglise anglo-saxonne au commencement du vni^ siècle ». Il veut parler du martyrologe de saint Willibrord (cf. Lib. pont. I, p. 878, n° 2g; p. 38i, n. 43). Mais il constate lui-même que dans ce martyrologe « au 2 février on trouve les mots et Hierosolyma, sancti Simeonis ». C'est aussi, on l'a vu, le titre de la fête dans le Graduel de Monza.
(2) La prétendue absence des messes des dimanches après la Pentecôte dans le Sacramentaire gélasien. Elles v figurent en tête du troisième livre, comme aussi dans la partie gélasienne du Sacramentaire mixte d'Alcuin. Je reviendrai sur ce point important, dont M. Gevaert a fait la clef de voûte de tout son système chronologique.
Ç>) Je parle des messes qui se trouvent dans les plus anciens manuscrits ju.squ'au x^ siècle. Les messes propres en usage aujourd'hui, par exemple, pour l'Assomption, sont des textes substitués à une époque postérieure et transposés simplement sur d'anciennes mélodies (cf. Patr. lat. LXXVIII, 702;Tomasi,
DE LA TRADITION GRÉGORIENNE ^j
propre à inspirer quelques chants originaux, comme il en existait dans plusieurs liturgies en dehors de Rome.
Pour les processions établies par Sergius, antiennes empruntées littéralement aux Grecs, non seulement pour la mélodie, mais même pour les paroles ('), donc rien d'original.
Pour la fête de la Croix, on ne peut mettre en avant l'usage de recourir à un Commun quelconque. Il n'y en avait pas. La messe, telle qu'elle figure dans les plus anciens manuscrits, nous apparaît composée entièrement de pièces rapportées d'ailleurs, à l'exception peut-être de l'antienne de la Communion, dont je n'ai pu encore jusqu'ici trouver la provenance.
L'Introït, Nos autem est celui du Jeudi-Saint.
Le Graduel (Jhristus vient de la même source.
L'Alleluia Dicite était un des versets alléluiatiques en réserve pour le temps de Pâques. Il figure actuellement au Vendredi de Pâques.
L'Offertoire Dextera Domini est pris du Jeudi-Saint.
D'autres mss. indiquent l'Offertoire Deus enim fînnavit, de la seconde messe de Noël.
La Communion Nos autem, dont la provenance est encore ignorée, est donc la seule pièce qui puisse, provisoirement du moins, passer pour originale parmi toutes les messes sûrement ajoutées après saint Grégoire, dans le cours du VI I^ siècle. (Voir plus loin, p. 6i, note i).
Comment expliquer une si évidente stérilité, sinon par ce fait que la période véritable de productivité était déjà passée, et le répertoire du chant romain considéré dès ce temps-là comme fixé ?
Je conclus. La controverse rallumée par M. Gevaert aura eu le réel avantage de faire faire quelque progrès à la question de l'origine grégorienne des recueils de chant latin.
Au début de la lutte au siècle dernier, Vezzosi avouait encore qu'il n'avait pas de témoin antérieur à Jean Diacre, qu'il put opposer aux négations d'Eckhart (^),
t. V, pp. 2o3-204. 279 ; Paléographie vntsicale des Pères de Solesmes, Codex 339 de Saint-Gall, p. 106 etc.).
II) Patr. lat. LXXVIII. 653.
(-) « Nullum igitur testimonium hactenus nobis est aetate vetustius illo loannis « Diaconi. quando agitur an Gregorius Magnus liturgicos Romanœ Ecclesi acte lihros compilaverit « (Pra'f. in tom. IV Thomasii, p. xxx).
Plus tard, Zaccaria ajouta Walafrid Strabon et Egbert. Par le présent travail, la valeur des témoignages déjà connus, valeur contestée par M. Gevaert, a été précisée et solidement établie à l'aide des résultats constatés de la science critique la plus récente. D'autre témoignages, dont plusieurs étaient inédits jusqu'à nos Jours, sont venus se joindre aux anciens ; et leur nombre ne peut -que s'accroître par les découvertes subséquentes, grâce à l'intérêt •excité dorénavant sur cette question.
Dès maintenant cependant, le public lettré a entre les mains assez de pièces pour comprendre que la « tradition grégorienne » n'est -déjà plus une simple tradition, mais une conclusion historique d'une précision rigoureuse.
C'est ce qui ressortira davantage de l'examen du système proposé par M. Gevaert, alors qu'on n'avait pas encore une idée complète et satisfaisante des fondements sur lesquels reposait la thèse traditionnelle.