L ES D A 1 G X V. I' S E S
2 pieds de haut plus ou moins à ma fantaisie avec un peu d'architecture et bien orné de figurines. Je suis maître du prix. » Puis plus loin :
« Pour M. Roussel, fils du fermier général, il m'a demandé en son passage à Bordeaux en 1758 que je luy fasse des tableaux tant que je voudray; sujet, mesures, prix et temps à ma fantaisie. Mais ils ne doivent pas excéder la grandeur d'environ 4 pieds de large... Deux tableaux pour M. d'Aviray de 27 pouces de large sur 21 et neuf lignes, les sujets à ma fantaisie, mais où il y aye des effets pictoresques (sic) et de grandes distances en espace, etc., etc. »
Et ces notes se suivent, se multiplient presque à l'infini dans ce Livre de vérité qui, sous sa forme sèche de nomenclature minutieuse, est le plus vivant des documents autobiographiques.
Les relations littéraires que créent à Vernet la vieille amitié de l'abbe Lehlanc, et la toute-puissante et affectueuse protection de Mme Geoffrin, dont le salon lui est ouvert et qui lui commande même plusieurs toi les, font encore plus retentissante sa célébrité. Le parlait équilibre de ses facultés, et sa bonne humeur naturelle, purent seules garantir sa raison contre les éloges affolants de Bachaumont, de Marmontel , de Leblanc, voire même de Grimm, et surtout contre les formidables coups d'encensoir de Diderot.
» Vingt-cinq tableaux, s'écrie ce dernier, dans son salon de 1705, vingtcinq tableaux ! Et quels tableaux ! C'est comme le créateur pour la célébrité; c'est comme la nature pour la vérité. On dirait de Vernet qu'il commence par créer le pays, et qu'il a des hommes, des femmes, des enfants en réserve, dont il peuple sa toile comme on peuple une colonie; puis il leur fait le temps, le ciel, la saison, le bonheur, le malheur qu'il lui plaît. C'est le Jupiter de Lucien, qui, las d'entendre des cris lamentables des humains, se lève de table et dit : « De la grêle en Thrace »; et l'on voit aussitôt les arbres dépouillés, les moissons hachées et le chaume des cabanes dispei'sé : « La peste en Asie » ; et l'on voit, les portes des maisons fermées, les rues désertes et les hommes se fuyant : « Ici un Vulcain » ; cl la terre s'ébranle sous les pieds, les édifices tombent, les animaux s'effarouchent, et les habitants des villes gagnent les campagnes : « Une guerre là » ; et les nations courent aux armes et s'entr'égorgent : « En cet endroit une disette » ; et le vieux laboureur expire de faim sur sa porte. Jupiter appelle cela gouverner le monde, et il a tort. Vernet appelle cela faire des tableaux, et il a raison. »
Aux dithyrambiques éloges des « princes de la critique » s'ajoutent ceux des « critiques à douze sols ». L'enthousiasme est universel et pendant que Diderot compare notre peintre au Jupiter de Lucien, la Lanterne magique aux Champs-Elysées s'exprime ainsi : « Eh bien ! dit Raphaël en s'adressant à Claude le Lorrain, viendrez-vous me dire que Vernet baisse ? »
Et Claude de s'excuser : « Je suis si éloigné de la façon de penser que vous me prèle/., que si j'avais là ma palette et nies pinceaux, je pein-
drais sur le tableau que voici deux colonnes sur lesquelles, à l'exemple d'Hercule, j'écrirais non plus ultra. »
L'estampe du temps n'esl pas moins amphigourique que la critique du Mercure, de la Correspondance littéraire, de la Muse errante ou autres brochures salonnières, comme l'atteste la méchante gravure que nous avons sous les yeux et où Joseph Vernet est représente en train de (teindre. Elle a pour légende cet odieux quatrain :
Son attention f;iit comprendre Que la nature est son objet Mais, pour la saisir et la rendre.
Il Faut rire Joseph Vernet.
Cependant le crâne du peintre n'éclata pas. Cette tempête d'éloges outrés, cet ouragan de folles flatteries ne troublent en rien sa belle humeur, son inaltérable sérénité, et laissent intacte sa modestie naturelle.
« Tonte sa vie, dit le vicomte Henri Delaborde, dans sa belle élude sur les paysagistes français an xvme siècle, il résista aux séductions de l'amour-propre, comme il dédaigna les calculs d'une modestie mensongère, et ne rougit jamais d'avouer, selon les cas, son infériorité ou sa supériorité personnelle : bonne foi peu commune chez les hommes de ce siècle et aussi différente de l'humilité adulatrice de Voltaire que de la superbe arrogance de Rousseau. « On a beau, disait-il un jour, m'étourdir « de belles phrases sur mon génie : j'entends fort bien au dedans de moi « certaine voix qui réplique que ce génie n'est que du talent. Tout rare « qu'il est, il ne suffit pas pour m'élever au rang des artistes de premier « ordre. Je suis inférieur à chacun d'eux dans une partie de l'art, mais <( j'ai sur la plupart des peintres l'avantage de les concilier ;'i peu près « toutes. »
Peut-être, dans quelques années, an déclin de sa lumineuse carrière, souffrira-t-il de ne plus entendre, au lieu de cet universel concert complimenteur, que les notes aigres-douces contenues dans les Réflexions joyeuses d'un garçon de belle humeur ou dans les éloges péniblement bienveillantes du comte de Mende Manpas, l'auteur des Remarque*. .Mais pour
1 «... On reprochait jadis à .M. Vernet île toujours se répéter; on se plaint aujourd'hui de ce qu'il n'est plus le même. »
l'instant, sans se laisser griser par l'encens dont l'enivrante fumée l'enveloppe de toutes parts, il poursuit infatigablement son oeuvre, brossant sans relâche, à la grande joie de ses admirateurs sans nombre, des ciels limpides ou orageux, des océans calmes ou soulevés, des fleuves et des torrents, de vastes campagnes et des vallées profondes, en un mot la nature tout entière sous ses aspects les plus changeants.
Et sa prodigieuse imagination jettera dans cet immense décor les hommes, les femmes, les enfants que, suivant l'expression de Diderot, « il lient en réserve » et « dont il peuple sa toile, comme on peuple une colonie ».
La carrière artistique de Vernet peut se diviser en trois époques : l'époque d'Italie, qui fut le printemps de son art ; l'époque où il réalisa l'entreprise des l'orts de France, et qui marque Tété de son talent parvenu en pleine maturité, et l'époque parisienne (de 1762 à 1789), époque liés brillante mais surtout très féconde, trop féconde de la vie de l'artiste.
Oui nous dira jamais le chiffre exact de toiles exécutées par Joseph Vernet pendant ces vingt-sept années sans compter celles qui lui furent si fâcheusement attribuées, et qui peut-être encore aujourd'hui figurent sous son nom dans plusieurs catalogues de musées et de galeries privées 1 !
Au printemps de l'année 1778, un de ses plus fervents admirateurs, M. Girardot de Marigny, qui lui commandait des toiles par douzaines, réussit à l'enlever à son atelier du Louvre et à ramener avec lui en Suisse.
Carie alors âgé de vingt ans, et presque à la veille d'entrer en loge pour le concours du prix de Rome, était du voyage.
Leur absence fut seulement de six semaines. Le talent vieilli et fatigué
1 .Nous avons dit, au début de cet ouvrage, qu'Antoine Vernet fut père de vingt-deux enfants. Quatre d'entre eux s'adonnèrentà I'artde la peinture et avec inégalité de succès : Joseph, Franl'ois-lialiiii'l, Antoine-François, et Ignace. Antoine-François, communément connu sous le nom de François Vernet, se lit peintre de décor cl d'atl ributs, comme son père, dont il semble avoir ('■coulé les conseils, avant de devenir l'apprentidu sieur Joseph son frère, peintre ordinaire du roi. Il avait précédé Joseph à Paris de quelques années, et l'arrivée de son frère, déjà très célèbre, cul pour lui des conséquences providentielles. Joseph Vernet, qui toute sa vie s'étail montré- lies préoccupé des intérêts de ses parents, cl ils étaient nombreux, car ses frères et SOBUrs lui avaient donné un nombre incalculable de nièces, obtint pour son frère François, à celte époque sans travail et sans ressources, diverses commandes officielles, et entre autres : les décorations picturales du plafond de la chambre à coucher de la reine (1764), de la tribune de la chapelle du roi (1706), de la salle de l'Opéra (1769), du cabinet de la Dauphine (1770), du cabinet du conseil à Fontainebleau (1773),... etc. — François Vernet peignit aussi les peintures marines qui ornent la chaise de Marie-Antoinette, remisée aujourd'hui dans la salle des voilures à Trianon. M. Léon Lagrange fait remarquer avec raison que si ces travaux étaient réelle-