‹ Les Vernet, Joseph-Carle-HoraceChapitre 12 sur 53 · M E R AGI T K E · texte numérisé non relu

M E R AGI T K E

duite sur ses auditeurs n'était pas de nature à l'encourager : Billion n'avait t'ait que regarder sa montre, Talrna s'étail endormi ; quelques femmes, plus humaines, se sentaient disposées à pleurer, mais le sourire sareastique du maître de la maison leur avait l'ail houle de leur faiblesse el elles avaient retenu leurs larmes. Bref, il voyait bien, ajôuta-t-il, qu'il s'était trompé el qu'il ne lui restai! plus qu'à jeter- son manuscrit au feu, ce qu'il se disposait à faire, séance tenante : « Pendant que je ,\ais peindre, lui dil Vernet, lisezmoi donc votre histoire; nous verrons s'il n'\ aurait pas moyen de reviser l'arrêt de vos terribles juges. » Celle proposition, dernière planche de salut,

lui accoptée avec joie par le pauvre auteur naufragé. Vernet s'installa devant son chevalet, et la lecture commença.

« A mesure que Bernardin de Saint-Pierre tournait les feuillets, Vernet, saisi par l'intérêt croissant de cet adorable chef-d'œuvre, se détachait peu à peu de son propre travail, et lorsque l'auteur eut fini, il lui conseilla de ne pas se laisser décourager par des critiques ou envieuses ou inintelligentes, l'exhorta vivement à publier son livre, et lui prédit un très grand succès en dépit de tous ses amis les beaux esprits qui n'y entendaient goutte, assurait-il. »

On connaît la suite de l'histoire.

Joseph Vernet mourut le 3 décembre 1789, l'année même où le Triomphe de Paul-Emile ouvrait à son fils Carie les portes de l'académie au titre d'agréé.

Il avait pu aussi embrasser au berceau son petit-fils qui était né le 30 juin de cette même année, c'est ce qui permettait plus tard à Horace Vernet de dire en plaisantant qu'il avait connu son grand-père1.

Elles sont rares les existences d'artistes qui furent aussi noblement remplies, aussi pleinement heureuses que celle de Joseph Vernet. De son aurore à son déclin elle est comme éc lairée d'une lumière radieuse, semblable à celle que le peintre répandit si souvent sur ses toiles et qui tomba de ses ciels en une impalpable pluie d'or.

Tout jeune, et après une enfance entourée de tendresse, il part pour l'Italie, pour la contrée bienheureuse, le jardin merveilleux où l'âme humaine, à peine éveillée, cueille à chaque pas les émotions les plus rares, et s'enrichit d'éternels souvenirs. Seul, libre, la bourse légère mais le cœur plein d'une ardeur délirante, rencontrant sur son passage les accueils les plus sympathiques, ménagés par la bienveillance de puissants protecteurs qui dès le début de sa carrière se sont intéressés à son sort et ne cessent, même de loin, de veiller sur lui, il va, la palette à la main, ayant aux lèvres la chanson de la vingtième année, le long des rivages et des

1 Amcrtée Durande [Joseph Carie et Horace Vernet) (Hetzel, t'diteur).

fleuves, ù travers monts et vallées, brossant avec une sorte d'inconscience géniale ses pins purs chefs-d'œuvre. Puis c'est le retour en France où les commandes le guettent, où les honneurs académiques et autres l'attendent. Pendant plus de quarante ans c'est le perpétuel triomphe, célébré par

Page 1