L'ORAUE SUR LA MER
les mille voix de la critique, triomphe universel, car aussi bien à l'étranger qu'en France les toiles de Vernet trouvent des amateurs empressés1.
1 Aujourd'hui encore les collections particulières anglaises ne renferment pas moins de cinquante toiles de Joseph Vernet, achetées jadis par les lluare, les Koley, les lîi blgwarlten.
D'-s noms de princes, d'altesses royales, figurenl même dans la clientèle étrangère du peintre. Voici celui du prince des Aslurics, le futur Charles IV d'Espagne, qui commande à Vernel six tableaux livrables en dix-huit mois de temps, contre une somme de 40.000 francs. Le Livre de vérité nous laisse ignorer les sujets choisis ou indiqués. Plus tard le grand-duc 'de Russie, le futur Paul [or, de passage à Paris, commande au peintre en vogue quatre tableaux de six pieds de Ion;/.
Il en fut si satisfait qu'il lit demander à Vernet, l'année suivante, de lui peindre une tempête
La mort môme lui est douce, car le salon de 1 7Si ), où il exposa une douzaine de ses meilleures toiles, empruntées à des collections particulières, fut encore pour lui l'occasion d'un nouveau triomphe, el avant de fermer les \eu\ pour toujours, au bruit des applaudissements, il eut la suprême \ision du bonheur présent de tous ses enfants el du glorieux avenir de Carie1.
Depuis Joseph Vernet, dont l'art fut cependant bien plus vivant bien plus moderne que celui de ces étranges « peintres de la nature », de ces Valenciennes, de ces Bidault, de ces Watelet, de ces Bertin, de ces Desgoffe... à la chute définitive desquels succéda la salutaire réaction de l'école anglaise et la prodigieuse éclosion des paysagistes dits romantiques, puis la rénovation impressioniste, nos idées sur le paysage se sont profondément modifiées, et la critique contemporaine se maintiendrait difficilement vis-à-vis du talent de Vernet au môme diapason que celle de l'abbé Leblanc el de Diderot.
« de treize pieds sur huit » pour la somme de 15. 000 francs. C'était un joli prix de commande pour l'époque. Véniel ne le teucha d'ailleurs que trois ans pins laid, el non sans difficultés.
1 Vernet mourut à temps pour ne pas assister à la mort tragique de safille Emilie, décapitée pendant la terreur. M"' Emilie Véniel a va i I épousé Chalgrin, architecte distingué auquel on doit l'église Saint-Philippe du Roule, le Collège de France, le lu i escalier du Luxembourg, etc.
Voici en quels termes M. Amédée Durande raconte cet effroyable drame où le peintre David joua un rôle si odieux.
« Chalgrin, architecte du comte de Provence, avait suivi le prince à Bruxelles, laissant sa femme à Paris. Une accusation fut lancée contre elle, el. une visite domicilière lit découvrir dans son appartement des bougies marquées au chiffre et aux armes du protecteur de son mari. Il n'y avait là rien que de très naturel; mais à cette époque troublée, où la peur s'exaspérail souvent jusqu'à la férocité, le moindre fait prêtant au soupçon prenait des proportions incalculables. Les jalousies, les haines, les rancunes privées, se servaient de la politique comme d'une arme meurtrière, el faisaient de nombreuses victimes.
M"" Chalgrin fut déclarée suspecte. Accuser, c'était presque condamner.
Dès qu'il eut appris cette fatale nouvelle, Carie Vernet courut chez David, son camarade el son ami. Le peintre de Ma rat jouissait d'un grand crédit auprès des puissants du jour. Malheureusement, il avait été l'orl épris de M1"" Chalgrin, el celle honnête'femme n'avait l'ail aucune attention à lui. De là un sentiment de rancune qui dicta à David une réponse bien digne de son républicanisme poncif el drapé à l'antique, connue les Domains de ses tableaux : « J'ai peint Brulus, dit-il, je ne saurais solliciter Robespierre; le tribunal esl juste, ta sœur esl une aristocrate, et je ne me dérangerai pas pour elle. »
A force de prières, Carie parvint cependant à ('mouvoir ce stoïque féroce et ridicule, qui devait se changer plus tard en plal courtisan. David lit quelques démarches et obtintsans peine la grâce tant souhaitée. Mais, par une distraction inqualifiable, il garda pendant plusieurs jours dans sa poche l'ordre d'élargissemenl qui lui avait été remis, et, lorsqu'il y songea, il n'étail
plus temps. Les rts allaienl vite, el l'échafaud n'attendit pas. »
On peut voir au musée du Louvre un délicieux poi trail d'Emilie Véniel par David. La tête seule est terminée. Le reste du corps est à l'étal d'ébauche et se détache sur un fond d'un rouge presque sanglant.
Les quelques rares écrivains d'art qui osent encore proclamer de nos jours, avec l'esprit d'intransigeance des critiques de 1820, que Tari du paysagiste n'existe réellement que s'il s'élance « avec noblesse » dans le domaine de l'histoire, ne peuvent porter qu'un jugement sévère sur l'œuvre de Joseph Vernet dont les deux plus mauvaises toiles sont incontes-
Marin e
tablement celles où il entreprit si malheureusement le travestissement historique de la nature comme dans Agar cl Jonas. Par contre, l'opinion de ceux pour qui tout l'art des paysagistes réside dans la sensibilisation de leurs loiles par une copie absolument fidèle de la nature dans sa réalité brutale, par I exécution précise du morceau, ne peuvent aimer de Vernet le large procédé de généralisation et la poétique liberté d'interprétation.
A ceux-là seuls il plaira, et leur opinion suffira à l'éternité de sa gloire, qui considèrenl l'imagination comme la qualité mère de l'artiste, el qui dans l'œuvre immense de Vernet, savent, malgré les trop nombreuses négli-
gences qu'elle renferme, découvrir les plus grands spectacles de la nature, souvenl décrits avec une réelle intelligence du vrai et toujours avec un sentiment profond de la beauté. Sans doute celle uature manque un peu de subjectivité ei le peintre s'oublie parfois trop exclusivement dans l'analyse excessive du pittoresque. El c'est là la véritable lacune du talent de Vernet. Mais il réussit souvent à corriger habilement celle faiblesse de son art et à attendrir en quelque sorte la surface objective de sa nature trop compliquée, trop chargée d'éléments imaginés, en \ faisant vivre, dans la joie ou dans la douleur-, la foule humaine, prise en pleine vérité. « Les personnages dont il peuple ses paysages n'avaient rien à démêler avec les Vénus el les Apollon, mais ils riaient, ils pleuraient, ils aimaient, ils maudissaient, ils portaient leur cœur sur leur visage1... »
« ... Je voyais toutes ces scènes touchantes, s'écrie Diderot (qui, en tant que critique d'art avail d'ailleurs l'émotion facile] el j'en versais dos larmes réelles*. »
Si le succès personnel de Joseph Verne! fut grand, son influence sur les. destinées du paysage au xvme siècle fut nulle. Il n'eut pas d'élèves, mais quelques pâles imitateurs connue Henry, Volaire, Lacroix (son plus habile pasticheur), Mettay, Lallemand, Beaujeon, dont les œuvres sont aujourd'hui oubliées.
Lonthërbourg le copia maintes fois, Fragonard lui emprunta quelques cascatelles, Demarne et Lantara s'en souviennent dans quelques-unes de leurs toiles... Puis c'est tout.
A peine le vieux maître eut-il déposé son pinceau que le terrible Michallon mettait en grand honneur le paysage historique, ('.'('tait à faire regretter les caprices champêtres et les paysages d'opéra-comique signés des noms de Watteau, de Boucher el de Lancret !
La paralysante doctrine des peintres académiques pesa sur l'école jusqu'à l'heure où Constable poussa son cri de révolte el mena à l'assaut définitif de la vieille fabrique où flottaient les étendards des Valenciennes et des Bidault, l'héroïque phalange des Théodore Rousseau, des Jules Dupré, des Troyon, des Diaz, des Huet, des Millet, des Boningtôn, des
1 I.i'oii l.,iLM-,uii:c\ ! Salon de 1707.
Cabat, des Decamps, des Fiers, des Daubigny, des Corel... Corel! arrière et glorieux petit-fils des Poussin, des Lorrain, des Joseph Vernet, ces grands explorateurs du pays de l'idéal, ces grands visionnaires, peintres éternels de l'éternelle nature vue à travers l'émotion de leur âme et que leur génie synthétique nous montre dans tout le rayonnement ou dans toute la mélancolie de son universelle beauté.
Le Poussin, Claude le Lorrain, Joseph Vernet, Corot, voilà, cliez nous (placés sans doute à des hauteurs différentes, dans le jugemenl de la postérité), les peintres les plus inspirés de la nature, les grands poêles du pinceau, les grands immortels.
La pensée humaine pourra se modifier, l'idéal de demain n'être plus celui d'aujourd'hui, les opinions en fièvre lutter pour le style où l'impression, de nouvelles esthétiques prendre racine au milieu des ruines des traditions, que jamais aucune ombre ne ternisse la gloire de ces lumineux génies. Car. sans souci des écoles cl des systèmes, dédaigneux éga-
lement des procédés, ivres de leur sujet, ils l'ont peint avec la double mémoire du cœur et dos yeux, laissant leur imagination large ouverte à toutes 1rs impressions du monde extérieur.
Ils se sont triomphalement emparé de notre pensée pour l'élever au-dessus du petit coin de terre où nous vivons (et qu'on nous peint d'ailleurs trop souvent dans ses détails les plus intimes cl les plus vulgaires), puis pour lui dresser de merveilleux reposoirs dans les grands espaces bleus du pays des rêves.
Bénissons Ions ces nobles évocateurs d'infini, tous ces généreux dispensateurs d'idéal, quand chez eux l'expression esl la divine sœur de l'émotion, comme dans le Moulin du Lorrain, dans la Vue du lue d'Albano de Vernet, dans YEtoile du soir de Corot, toiles où se trouvent si bien résumées les qualités d'art essentielles de ces trois grands peintres, unis dans l'immortalité par une indiscutable fraternité de génie.
L'œuvre de Vernet n'a ni l'imposante et splendide majesté de celle du Lorrain, ni la grâce précieuse, et que rien n'altère, de celle de Corot. L'excès de son développement nuit à l'harmonie de son unité. Entraîné par cette prodigieuse facilité, héritage de famille, héritage périlleux, dont devaient également souffrir son lils Carie et son petit-fils Horace, Joseph Vernet s'abandonna à une incessante production, pendant laquelle il lui arriva même trop souvent de perdre jusqu'au souvenir de la nature qu'il voulait rendre et dont il avait autrefois, lors des belles années d'Italie, exprimé avec un art si vibrant cl si sincère, avec un pinceau si pénétrant el si subtil, les mystérieuses beautés. Et c'est alors qu'il avait recours aux déplorables procédés mnémotechniques dont nous avons parlé.
Mais nous le répétons encore el cela sans porter condamnation absolue sur la totalité de l'œuvre exécutée de 1753 à 1789, la suite considérable des loiles qu'il signa pendait! la période italienne, c'est-à-dire de 1734 à 1753, suffit amplement à sa gloire '.
Vernet pouvait mourir à trente-neuf ans et laisser un nom immortel, El s'il faut admettre que c'est grâce à l'ensemble prestigieux des chefsd'œuvre «l'Italie que tant de loiles inférieures exécutées dans la seconde
1 Pendant les \\\\^\ années <|ifil séjourna en Italie, Joseph Vernet n'exécuta pas moins de trois cents tableaux que se disputaient les Anglais, les Hollandais, les Italiens et Les Français qui envahissaient son atelier.
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partie de lu vie du peintre, el qui portent son nom, figurenl encore en place d'honneur dans les galeries nationales el particulières, on se croii presque autorisé à déplorer sinon la longueur de son existence, du moins la fécondité trop durable de son pinceau.
Le u ai n (détail).
Carle Veb.net, enfant, par Lépicié (Gravure >l<' M. Romagiiol. Collection de M. Philippe Dclaroclie Vcrncl
Li:s apprêts d'une course (d'après uue gravure de Darcis).