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Presque à la môme époque où il remportait le premier prix de Rome eu interprétant avec une correction toute classique la Parabole de Venfant prodigue (1779), Carie Vernet offrait à sou père nue magnifique étude peinte d'après un cheval de course. Ce fut le premier essai sérieux dans un genre où il devait devenir maître1, et comme une instinctive protestation contre un triomphe académique où il ne trouvait que l'intime satisfaction du devoir filial consciencieusement accompli. Car, autant le vieux peintre souhaitait pour l'enfant préféré, dont le précoce talent emplissait son cœur de joie, tous les honneurs officiels dont sa longue carrière avait été reinplie, autant Carie les recherchait avec peu d'empressement et semblait n'en vouloir bénéficier que pour la grande joie du père qui L'avait si tendrement aimé.
Mais la facilité de son art était si grande et sa faculté d'appliquer aux
1 Carte avail déjà obtenu, en 1779, le second prix de Rome m peignanl Abigaïl offrant des présents à David-
sujets les plus divers les ressources presque infinies de son talent que, sans effort apparent, il passait du genre le plus léger au genre le plus austère et savait presque simultanément draper avec une correction toute davidienne le péplum antique et faire courir de fines broderies d'or sur les bas bien tirés des Merveilleuses.
Ainsi après avoir appris de Lépicié L'art de peindre, conformément aux conventions de l'époque, les souffrances des martyrs, l'héroïsme guerrier
M y nz a, cheval persan (lithographie de Vernet).
des Grecs, des Romains et môme des Samnistes, les béatitudes des saints, les descentes de croix et les amoureuses aventures de Télémaque ou d'Arislonous il put en quelques années conquérir les lauriers de l'école de Home et ceux de l'Académie. Ce l'ut sa grande toile le Triomphe de Paul-Emile, vaste composition pleine de mouvement, pêle-mêle d'armures, de piques, d'étendards, de trompettes, de chars traînés par de magnifiques pur sang anglais qui lui ouv rit toutes grandes les {tories de l'Institut. Gel événement sepassail en L789, quelques mois seulement avant la mort de Joseph Vernet qui, de son fauteuil académique, put assister à la réception de son fils dans l'illustre société dont il faisait partie lui-même depuis bientôt quarante-cinq ans.
CARLE VKKNET
(il
Le jeune récipiendaire, successivement présenté par un huissier à tous les membres, s'inclinait profondément devant chacun d'eux, ainsi que le voulait le cérémonial du temps. Lorsqu'il parvint devant son père (nous apprend un contemporain), « il oublia les lois de l'étiquette et se jeta dans
Chasseur aux écoutes (d'après une gravure de Jazet).
ses bras, mouvement naturel, noble élan du cœur, auquel applaudirent tous les académiciens présents ».
A la mort de Joseph Vernet, Carie dit adieu au genre qui, si rapidement, lui avait valu une célébrité officielle, et dans le cours de sa longue carrière artistique, il ne fit que de très rares incursions dans le domaine de l'histoire rétrospective, préférant consacrer la féconde activité de son talent à la peinture des mœurs de son temps '.
1 Outre ses toiles de concours pour les prix de Home et son tableau de réception à l'Académie, on a encore de lui, dans le genre académique, trois grands dessins représentanl des
Toutefois son irrésistible penchant pour la pittoresque représentation des scènes de sport H de mœurs ne lui (il pas abandonner la peinture héroïque, mais au lieu d'emprunter aux chants d'Homère el aux récits de Xénophon et de Tite-Live ses motifs d'inspiration, il les demandera aux
Bataille de Mili.esImo (25 germinal an IV . d'après In gravure de Duplcssis-Berlnux) .
bulletins militaires qui, pendant plus de vingt ans, vont raconter, jour par jour, les exploits des soldais de la République et de l'Empire.
Il sera le peintre de Marengo et de Rivoli en même temps que celui de la Danse des chiens et du Jour de barbe d'un charbonnier, et si dans le genre militaire son talent ne s'affirme pas avec nue aussi vivante originalité que dans la peinture légère des mœurs de son époque, il ouvre cependant une voie nouvelle aux peintres de bataille.
Courses de char aux funérailles de Palrocle, la Mort d'ffippolyte el te Vainqueur aux courses de char revenant avec sa compagne, sujets d'un indiscutable poncif, mais où Carie Verml trouva cependant l'occasion de produire ses ijualilés de peinlre hippique en y faisant galoper de fringants coursiers donl l'allure vivante etessentiellemenl moderne faisait un curieux contraste avec les altitudes classiques el noblemenl figées des personnages.
CAHLE VKKNKT
« Plus hardi que Van der Meulen, dit L. Lagrange, moins gêné par l'étiquette, c'est au cœur de Tact ion qu'il se plaçait, montrant aux spectateurs non plus seulement les dispositions générales des lignes, mais le mouvement réel des troupes, le drame passionné auquel concourent les hommes et les chevaux, les généraux et les soldats.
Promenade es guigue (d'après une gravure de Le Vachez).
Ce cadre vivant était si bien approprié à ce qu'il fallait peindre que, malgré les efforts épiques de Gros, l'art n'a plus changé depuis, et tous les peintres de bataille, à commencer par Horace Vernet, n'ont pu mieux faire que de se conformer au programme tracé par la Bataille de Marengo.
Afin de se rendre plus familiers les différents personnages du drame. Carie étudiait dans des tableaux de moindre dimension les actions particulières qui forment comme le réseau de l'action générale. C'étaient des marches, des combats singuliers, des trains l'artillerie »
On peut vraiment dire que si dans la peinture du paysage Joseph Vernet fut, sinon un initiateur souverain, du moins un précurseur aux courageux et féconds enseignements, Carie, surtout après la campagne d'Italie, où il accompagna le Premier Consul sur la plupart des champs de bataillé, dessinant d'après nature les épisodes qu'il voulait peindre, apparut comme un providentiel rénovateur dans l'art de la peinture militaire, dont les Wouwerman, les Angéli, les Courtois, les Van der Meulen, les
Préparatifs d'une course (d'après une gravure de Jazet).
.Martin le .Jeune avaient été jusqu'alors les représentants spirituellement anecdotiques ou froidement solennels.
Carie Vernet, en parcourant le cadre sanglant des champs de bataille son crayon à la main, puis en exprimant, non seulement la disposition générale des lignes et le vaste mouvement collectif des troupes, mais aussi l'action fiévreuse des groupes et des individus, voire même des chevaux, en un mol de chacun des acteurs du drame, avait tracé aux futurs peintres militaires le programme à suivre et li\é la formule dont devaient s'inspirer bientôt avec un si grand succès les Raffet, les Bellangé, les Horace Vernet, les Meissonier, les de Neuville, les Détaille...
GARLE VERNE T
11 suffît (le parcourir les galeries du palais de Versailles et surtout de feuilleter les Tableaux historiques des Campagnes et révolutions d'Italie, suite intéressante de gravures exécutées la plupart par Duplessis-Bertaux, d'après des cartons de Carie Vernet, pour se rendre compte de la place considérable que tient la peinture militaire dans l'œuvre de ce dernier.
Le départ (d'après une gravure de Jazet).
Sous le Consulat, la publication de ses dessins de bataille lui valu! une immense popularité el l'exposition de sa Bataille de Marenyo au Salon de 1804 fut un véritable événement artistique. Cependant, malgré les retentissants succès qu'il obtint comme peintre des soldais el malgré le rôle important qu'il joua dans le mouvement historique de la peinture militaire, Carie Vernet demeure et demeurera comme le type du peintre sportique et des élégances mondaines de son époque.
Bien plus que des images guerrières, son nom évoquera toujours des champs de courses, des intérieurs d'écurie, des scènes de chasse, des ligures de jockeys cl de piqueurs, de fines silhouettes d'Incroyables et de
Merveilleuses se saluant avec une grâce maniérée en s'envoyant des baisers du bout des doigts...
Avant ses triomphes académiques à la sortie de l'atelier de Lépicié et
La coukse (d'après une gravure de Jazcl).
à son retour de Rome, le goût de Carie Vernet pour la peinture hippique s'était nettement manifesté1.
Il faut rechercher la cause de cette précoce vocation pour un genre spirituel dans la fréquence des relations que Joseph Vernet entretenait avec
I Carie Véniel ne séjourna que sept mois à Rome au lieu d'y rester durant les quatre années réglementaires. L'atmosphère mystique de la ville éternelle eut sur sa nature, naguère si mondaine, si avide déplaisirs, mais parfois cependant soumise à ses crises de mélancolie profonde, une étrange influence.
II abandonna complètement ses études de peinture, cessa même de s'intéresser aux courses du barberi, et se plongea dans la religion avec une ardeur inquiétante. Lagrenée, alors directeur de l'école de Rome, convaincu que Joseph Vernet n'apprendrait pas avec une vive satisfaction l'entrée de son cher << Chariot » dans les ordres, s'empressa d'instruire le vieux peintre de l'état d'esprit de son fils. Aussi, avant d'avoir eu le temps d'endosser la robe de moine, Carie était-il rappelé en toute hâte à Paris où la crise religieuse prit rapidement fin au milieu