LES Y EUX ET
jeune imagination. Après avoir assisté et pris une part active à la lutte héroïque contre l'invasion, il ne lui était plus possible d'échapper à l'obsédante vision des combats. Adieu la satire légère et la fine peinture des élégances mondaines ! Il n'aura désormais plus d'autre ambition que d'être le peintre national de la grande épopée guerrière et de dresser au centre
Walter Scott (d'après un croquis original au crayon). (Collection de M. André Delaroche-Vernet.)
de ses tumultueuses compositions , au milieu des frissons des drapeaux, des éclairs des baïonnettes et des rouges lueurs des canons, la tragique figure de son héros, de son Dieu.
Tant que vécut l'Empire et jusqu'à la fin des Cent- Jours, Horace Vernet, à qui l'Impératrice Marie-Louise avait même commandé quelques tableaux, put librement exprimer sur la toile ses préférences et exposer ses compositions napoléoniennes aux yeux du grand public, près duquel son genre facile, sa peinture très objective, obtenait une rapide faveur. Mais, à
HORACE VEH.NET
Mo
partir de 1815, la sympathie officielle se détourna de l'artiste, quand le gouvernement des Bourbons fut convaincu, après maintes tentatives inutiles, que la foi napoléonienne d'Horace Vernet était alors irréductible. Et, pendant que Carie devenu à la suite d'un revirement de la fortune politique de la France, le peintre officiel de la nouvelle cour, acceptait la mission officielle de peindre l'entrée de Louis XVIII à Paris et de faire le portrait du duc
« Mon atelier » (d'après le tableau d'Horace Vernet).
de Berry en costume de colonel général des çhevau-légers, Horace voyait ses tableaux refusés par ordre au Salon.
A tort ou à raison, à tort plutôt, son atelier, son fameux atelier de la rue des Martyrs qui a servi de sujet à une de ses meilleures toiles, d'une facture fine, serrée et d'un coloris charmant, était considéré par la police des Bourbons comme un véritable foyer de révolte. Horace Vernet, qui lui tour à tour républicain farouche, puis impérialiste enthousiaste, n'était en réalité qu'un inolfensif frondeur. « Il a eu foi, nous dit un de ses biographes
U-;s VER NET
les mieux renseignés, dans tous les gouvernements qui se sont succédé depuis le commencement du siècle ; mais aussitôt qu'un pouvoir quelconque a voulu lui imposer des avis contraires aux idées qu'il croyait avoir, il s'est redressé dans sa fierté, et n'a jamais transigé. »
Parlant de la toile où Horace Véniel a représenté son atelier cl les conspirateurs qui le fréquentaient, Edmond About écrit en l<So,K), époque où cette œuvre figura avec éclat à l'Exposition universelle : « On pourrait intituler ce tableau : L'Art et tes artistes sons la Restauration. C'est une spirituelle et charmante composition pleine de brio et d'entrain. Au milieu de l'atelier, deux peintres : Horace Vernet lui-même, sa cigarette à la bouche, tenant d'une main sa palette et son appui-main, et de l'autre un fleuret, faisant des armes avec son élève Ledieu, ex-lieutenant au 85e de ligne.
Deux boxeurs, nus jusqu'à la ceinture, Montfort et Lehoux, se chauffenl à un poêle de faïence, près d'eux le colonel Bro fume un cigare et cause avec Langlois, le peintre de panoramas. Un autre, étendu sur une table, souffle dans un cornet à piston; c'est Eugène Lami, l'aquarelliste. Celui-ci bat du tambour, celui-là fait jouer un gros chien ; cet autre, coiffe d'un bonnet de police, lit un journal. Tout à fait à gauche, un jeune artiste. Robert Fleury, peint sous les yeux du comte de Farbin. Au fond un cheval blanc, établi dans une espèce de loge, pose tranquille, au milieu du tapage, pour un tableau d'histoire ; une gazelle semble effrayée par les aboiements d'un bouledogue, et un singe, grimpé sur les épaules d'un monsieur, lui épluche la tète. Les murs sont ornés de chapeaux, d'uniformes, de harnais, de casques, de tout l'attirail du soldat, d'instruments de musique et d'un buste en plâtre, coiffé par les rapins d'un shako. Une chèvre, un chat, une perruche complètent ce capharnaum. »
Complétons, nous aussi, celle description cependant si détaillée, en disant «rue le personnage1 qui, dans une altitude shakespearienne, examine une tète de mort, est le docteur Hérault, que le groupe des causeurs est composé par MM. de Léonne, le général Boyer, le baron Athalin, M. de Lariboisière (qui devint le propriétaire de la toile), du graveur Ja/.et et de M. Couturier de Sainte-Claire. Le pianiste s'appelle M. Amédée de Beauplan, et c'est .M. de Montcarville qui bal la caisse avec tant d'acharnement.
Il faut reconnaître que les conspirateurs de la rue des Martyrs ne se
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sont pas l'ail du recueillement une loi absolue pour mener à bonne fin leurs ténébreuses et subversives machinations.
Peut-être aurons-nous fourni assez d'éclaircissements sur les divers éléments de cette composition aussi orageuse que complexe en apprenant
M"° Mars (appartient à M. Delaroche-Vérnet).
que le cheval blanc répondait au nom de Régent, qu'il fut donné par le duc d'Orléans à lim ace Vernet, que la grande toile qui orne le fond de l'atelier n'es! autre que le fameux Triomphe de Paul-Emile, par Carie Vernet.
Ce lui au commencement de l'année 1820 qu'Horace Vernet accompagna son père en Italie L'absence des deux artistes, qui dura quelques semaines
LES YERNET
à peine, paraît avoir été surtout un pieux pèlerinage, avec des haltes recueillies, le long des routes suivies par Joseph Vernet.
Quelques lettres écrites par Horace pendant ce voyage ont été cons rvées, et la plupart, sous leur forme fruste, trop souvent négligée mais toujours pittoresque, offrent un réel intérêt psychologique, car l'àme de l'artiste, âme d'ailleurs peu compliquée, s'y montre nettement. Pour qui désire connaître intimement Horace Vernet, aucune lecture ne peut être plus utile que la correspondance de cet artiste publiée par M. Amédée Durande. On y suit Horace en Italie, à Jérusalem, dans le désert d'El-Arisch en Egypte, à Conslantinople, à Saint-Pétersbourg, dans le Caucase, en Algérie, au Maroc, en Espagne... etc.
Le peintre s'y trouve tout entier, avec ses généreux enthousiasmes, sa franchise militaire, sa nerveuse impressionnabilité et aussi ses présomptueuses affirmations.
Jamais personnalité ne déborda d'une correspondance avec plus de vérité bruyante. La lecture de cette suite de lettres à laquelle nous ferons quelques emprunts topiques est réellement fort intéressante. Elle amuse et instruit. L'histoire de sa mission diplomatique à Saint-Pétersbourg en 18i2 mérite de fixer sérieusement l'attention de l'historien, et le pittoresque récit de ses velléités chorégraphiques en Andalousie est fait pour dérider le lecteur le plus mélancolique.
Voici en quels termes Horace Vernet résume les impressions que fait naître en lui son premier séjour à Rome 1 :
« Mon cher Oncle.
« Que de remerciements ne te dois-je pas pour la lettre que tu nous as adressée à Rome ! Tu sais combien on se trouve heureux, quand on est éloigné, de recevoir des nouvelles des personnes qu'un aime ; tu dois juger de mon bonheur en recevant des tiennes. Nous faisons un charmant voyage, et, ce qu'il y a de très remarquable, c'est que mon père
1 Cette lettre qui fait partie de la collection d'autographes de M. Chambry a été publiée pour la première fois dans le livre de M. Amédée Durande sur Horace Vernet (J. Hetzel, éditeur).
Elle est adressée au fds aîné de Joseph Vernet, Livio qui, fut tour à tour receveur général du tabac à Avignon, directeur des vivres de la marine à Brest, puis agent en chef des équipages des vivres des armées du Nord et de Sambre-et-Meuse.
n'est pas trop exigeant, et que nous sommes en très bonne intelligence.
Le peintre Isabey (musée du Louvre).
Aussi, lu vois que rien ne me manquerait, si vous étiez tous avec nous... « Je vais me mettre à peindre. J'en ai grand besoin ! Tu penses que,
dans ce beau pays qui a inspiré tant de peintres, je ne puis rester sans en ressentir l'influence, et j'espère que mon premier essai me réussira. Je compte faire la Massa, ou, autrement dit, le départ des chevaux aux courses du carnaval. A propos de carnaval, vous en ave/, eu un bien triste à Paris. Quelle catastrophe 1 !
« Nous n'en avons appris la nouvelle qu'à Naples : mon père en a été foudroyé. Tu sais quelles étaient ses liaisons avec le prince, et tu juges de l'effet qu'a dû produire sur lui un pareil malheur...
« Nous avons assisté au service qui a eu lieu à Saint-Louis des Français ; celte cérémonie peut être bonne pour l'âme du malheureux défunt, mais, pour ceux qui > assistent elle est du plus grand ridicule, surtout en Italie, où ça a plus l'air d'une fête que d une cérémonie funèbre.
« Quand serons-nous assez philosophes pour pleurer sans ostentation et sans mettre nos regrets en musique?
« J'espère tirer un grand fruit de mon voyage, non seulement sous le rapport de fart, mais aussi pour la connaissance que j'ai acquise de moimême. C'est dans le choc des [tassions qu'on définit celles qui doivent vous mener à bien, ou celles qui doivent vous maintenir dans une fausse route. Je fais là-dessus mes observations et je compte en tirer un bon parti.
« D'ailleurs, il est temps de penser sérieusement, car l'âge arrive sans qu'on s'en doute, et, lorsqu'on veut faire un effort pour devenir meilleur, les forces \<ms manquent et l'âme ne peut pas plus se redresser que les reins...
« Nous avons fait plusieurs courses pour voir les maisons que mon grandpère a habitées, celle où tu es né et l'église où tu as été baptisé. Toutes ces choses ont un grand charme pour moi. Je regrette de ne pouvoir te le faire partager, mais ma mauvaise éducation me refuse le moyen d'exprimer ce que je sens.
« Les termes me manquent, et quand par hasard ils arrivent, souvent je ne sais comment les écrire, alors le dépit me prend, je quitte la plume, et je remets à mes actions le soin de prouver à ceux que j'aime que je ne vis que pour eux, et que mon plus grand bonheur est quand je m'aperçois qu'on n'\ est pas indifférent:..
1 I. 'assassinai du duc de Berry.
« Voici une longue lettre bien ennuyeuse; niais lu sais que le cœur a besoin de se vider quand il est trop plein. Pardonne-moi, si j';ii choisi le tien pour recevoir la polce...
« Adieu, mon bon oncle, je n'ai pas besoin de te dire combien lu m'es cher ; c'est une vieille chose que tout le monde sait; aussi je me bornerai à tcnvoyer une embrassade de trois cent soixante lieues de long.
« Horace Veuxet. »
Nous ne soumettons pas celte 1 style épistolaire, oh non!
niais étant don nés le lieu et la date où elle fut écrite, sa publication nous semblait utile.
Le jeune artiste s'y montre en effet, en toute franchise, avec la conscience de sa propre faiblesse vis-à-vis des maîtres, avec son vif désir de travailler enfin. « Je vais me mettre a peindre. J'en ai grand besoin!... » Et sous une forme d'une mélancolie souriante, se manifeste son regret très réel d'une mauvaise éducation « qui lui refuse le moyen d'exprimer ce qu 'il veut ».
Et cependant, avant deux ans, ce timide, cet hésitant, à la suite d'une exposition retentissante où figureront les meilleures loilesde son œuvre
re au lecteur comme un modèle de
Napoléon a Wagraji
Mon Atelier, la Défense de lu barrière de Clkhy , le V lierai du trompette, fera brusquemeni un saut en pleine gloire.
Nous n axons pu, malgré nos nombreuses investigations, savoir s'il
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exécuta à Rome, comme il en avait l'intention, un tableau inspiré par les courses de barberi sur le Corso, mais si la Massa ne figure pas sur l'étal des travaux qu'il exécuta de 1811 à 1852, nous y trouvons, en date d'avril 1820, celle mention :
« Reçu pour le pri\ d'un tableau de genre : 400 francs. » Ce qui prouve
Bonaparte au pont d'arcole
qu'Horace sut réaliser ses projets, et mettre sérieusement à profit son séjour à Home.
Oui sait d'ailleurs si celte toile, trop vaguement désignée, et dont l'importance est cependant indiscutable, n'était pas la Massa elle-même?
M. Amédée Durande, d'ordinaire si bien renseigné, ne nous dit rien de précis à ce sujet. Il nous apprend seulement que pendant son séjour à Rome Horace Vernet peignit un tableau que M. le duc de Blacas, ambassadeur de France à la cour de Naples, lui pava 4.000 francs. Le biographe ajoute que l'artiste, n'étant pas homme à faire des économies, acheta aussitôt une
calèche, dans laquelle il revint à Paris avec son père, en flânant tout le long de la roule.
Les années 1820, 1821 et 1822 comptent parmi les plus laborieuses et les plus fécondes de la laborieuse et trop féconde existence du peintre. Le voyage d'Italie, la contemplation des grands maîtres, la moisson de souvenirs
Napoléon a la bataille d'Iéna (gravure de M. Romagnol, d'après la peinture originale).
touchants faite le long des chemins lumineux parcourus par l'illustre grandpère, semblent avoir eu le plus heureux effet sur le moral du jeune artiste. Ils exaltèrent son activité naturelle et donnèrent un plus libre essor à ses rêves de gloire.
Une providentielle circonstance, dont Horace Vernet sut d'ailleurs 1res habilement tirer parti, favorisa singulièrement son ascension vers la grande cérébrité.
En 1822, le peintre envoya au Salon un certain nombre de toiles repré-
sentanl pour la plupart des sujets empruntés aux guerres de la Révolution et de l'Empire. Il est inutile de dire que chaque tableau était une glorification des deux grandes épopées militaires.
Sachant combien le trône était encore chancelant, et, redoutant tout ce qui était de nature à provoquer une explosion du sentiment populaire très visiblement favorable à la cause napoléonienne, ou même une simple manifestation de l'opinion en faveur du régime déchu, Charles X donna Tordre de refuser l'admission des toiles du peintre.
La réponse de celui-ci ne se fit point attendre. .Malgré les objurgations de son père, il ouvrit avec éclat les portes de son atelier au public, et debout lui-même, dans son pittoresque costume de travail, à la porte du sanctuaire, il lui dit : « Entre et regarde. »
« Rien, dil Aniédée Durande, n'avait élé négligé pour la niiseen scène. Un petit tableau représentant le Tombeau de Napoléon était entouré d'un crêpe. Aussi était-ce devenu le but d'un pèlerinage quotidien pour tous les débris de la grande armée.
(( Le local dans lequel celte exposition était faite lui donnait un attrait de plus. Le Parisien aime à pénétrer chez les gens célèbres, quitte à payer ensuite, par des épigrammes, l'hospitalité d'un instant qu'il a reçue... »
En réalité, celte exposition particulière qui consacra définitivement la réputation d'Horace Vernet, ne fui pas seulement une manifeslalion politique, mais aussi une très brillante profession de foi artistique. Le peintre se présentera plus lard au public avec de plus vastes compositions, gigantesques commandes officielles figurant des sortes de panoramas guerriers propres surtout à impressionner la fibre chauvine de la foule, représentations historiques écrites trop souvent d'après des programmes rédigés dans les bureaux de l'état-major, mais jamais aucune de ses expositions, même celle de 1855, ne séduira aussi complètement les vrais amateurs que celle de 1822.
Sans doute parmi ces quarante tableaux qui figurèrent à cette date dans le fameux atelier de la rue des Martyrs quelques-uns : le Cheval du trompette, le Soldat laboureur, le Grenadier de Waterloo, le Chien du régiment, la Mort de Poniatowsky entre autres, apparaissent déjà comme des concessions faites aux vieux grognards et aux bonnes àmes bourgeoises avides de sentimentalisme militaire, mais à coté d'eux voici Mon Atelier, œuvre unique dans l'œuvre de Vernet, et qui, dans son dessin précis, sans sèche-
resse, dans sa fraîche et vivante harmonie des couleurs, l'ait songer aux plus fines et spirituelles peintures de Boilly,... puis la Défense de la barrière de Clichy, d'une composition à la fois si sobre et si dramatique, d'une exécution si pleine et si forte, et où le dernier épisode de la lutte suprême est raconté avec une hauteur de style qu'on trouvera désormais bien rarement dans l'œuvre de l'artiste, qui bientôt sera transformée en une véritable
Combat entre dragons du pape et des brigands (d'après la gravure de Jazet).
machine à peindre par l'insatiable volonté des gouvernements désireux d'utiliser la fécondité complaisante de Vernct à la glorification de leurs triomphes militaires.
A partir de ce jour, le chiffre de vente des œuvres du peintre moula de moitié. On peut en juger par un examen de son livre de comptes.
Le total de la recette de l'année 1824 est de 61.230 francs, celle de 1825 de 61.580 francs, celle de 1826 tombe à 50.449 francs, mais elle se relève en 1827 à 64.685 francs, et en 1833 elle atteindra le chilfre, lies élevé à celte époque, de 07.313 francs, qui devait d'ailleurs être encore dépassé en 181-!), grâce à l'acquisition, au prix (h1 99.000 francs par l'Empereur de Russie, d'une toile représentant la prise de Wola.
Ce n'était pas seulement l'heure des riches bénéfices matériels qui avail
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sonné pour l'heureux peintre, mais aussi celle des honneurs de toutes
sortes.
Subitement désireux de concilier les souvenirs du passé avec les intérêts du présent, Horace Vernet cherche à atténuer l'effet de ses manifestations napoléoniennes, en peignant le Portrait du duc iVAngoulême qu'il expose au Salon de 1824. Et le gouvernement des Bourbons s'empresse de lui témoigner sa reconnaissance en le nommant officier de la Légion d'honneur (15 janvier 1825).
L'année suivante, il fait son entrée à l'Institut. Enfin, en 1828, sur la présentation de l'Académie, et après avoir exposé aux Salons de 1820 et 1827 Jules II commandant les travaux du Vatican, le Pont (FArcole, la Reçue du Champ-de-Mars, la Dernière citasse de Louis XVI, Edith au col de cygne cherchant le corps d'IIarold..., il est désigné par le gouvernement pour remplacer Pierre Guéri n dans le directorat de l'Ecole française à Home.
Dès son installation à la Villa Médicis, Horace Vernet, cessant d'exalter les victoires de la République et de l'Empire, dans le but trop visible de garder les bonnes grâces de la cour qui avait su l'attirer très adroitement à elle, se mit à peindre des sujets de genre, des paysages, des scènes de mœurs italiennes et de pompeuses compositions empruntées à l'histoire rétrospective du pays. C'est pendant la période directoriale que furent exécutées les toiles qui figurent dans l'œuvre de Vernet sous des titres divers : Combat entre dragons du pape et des brigands, la Confession du brigand, la Rencontre de Raphaël et de Michel- Ange au Vatican ', la Chasse dans les marais pontins, Judith et Holopherne, etc., etc. Il faut bien le constater, aucun progrès nouveau, sauf pourtant dans quelques paysages, n'y signale la triomphante influence, qu'au dire de l'artiste lui-même, devaient avoir sur son talent les incessantes leçons des maîtres immortels.
A vrai dire, aussi bien à Rome qu'à Paris, soit qu'il s'agît de peindre, pour décorer un des plafonds du Louvre, Jules II commandant les travaux du
1 Cette toile, comme la Défense de lu //arrière de Clichy, qui lui est bien supérieure, figure au musée du Louvre. Le peintre aurait pu lui donner pour légende l'anecdote suivante, qui lui inspira sans doute le sujet : Michel-Ange rencontrant Raphaël dans le Vatican avec ses élèves lui aurait dit : « Vous marchez entouré d'une suite nombreuse ainsi qu'un général. — Et vous, répondit Raphaël au peintre du Jugement dernier, vous marchez seul, comme le bourreau. » Cette toile fut exposée au Salon de 18iî3.
Il ( III ACE VERNET 129
Vatican ou Raphaël échangeant des propos aigres-doux avec Michel-Ange, dans ce même Vatican, Horace Vernet est toujours d'un lamentable poncif.
Dans des entreprises pareilles qui nécessitent des talents forliliés dès longtemps par de patientes et pénibles études, ses moyens naturels semblent paralysés, son originalité réelle disparaît et il tombe à plat au rang de vulgaire copiste académique. Son talent à la fois élégiaque et militaire ne peut se développer librement, avec ses facultés d'expression très limitées, que dans les batailles et dans les combats modernes, dans les scènes familières où, grâce à son ingénieuse invention, il peut à loisir créer de touchants épisodes que son facile pinceau décrira avec une énergie suffisante.
Donc, malgré quelques portraits assez prestement enlevés, quelques paysages de belle tenue, ce n'est pas dans l'ensemble des œuvres qu'il exécuta à Rome qu'il faut chercher le secret du prestige nouveau qui s'attacha à son nom, lorsqu'en 1835 il revint à Paris après avoir remis la direction de l'école à M. Ingres, appelé à lui succéder, mais bien dans ses brillantes qualités d'administrateur, et surtout dans la fermeté patriotique de son attitude en 1830.
Il fut en effet, à un certain moment, l'unique représentant de la France auprès du Saint-Siège, car dès que la nouvelle de la chute des Rourbons parvint à Rome, notre ambassadeur se retira à Naples.
« Les circonstances, dit M. Amédée Durande, étaient graves. Le fanatisme politique n'a pas d'alliée plus dangereuse que la religion ; aussi s'était-il réfugié dans la ville où il était sur de trouver le meilleur accueil. D'autre part, les idées nouvelles avaient pénétré dans les Etats pontificaux, malgré douaniers et gendarmes.
« 11 fallait agir avec un grand tact, montrer à la fois de la prudence et de la fermeté. Horace Vernet fut à la hauteur de la situation. »
La dépèche suivante, qui lui fut adressée par Guizot deux mois après les journées de Juillet, en est d'ailleurs la preuve évidente :
Paris, 13 septembre 1830.
(<, Monsieur le Directeur,
« J'ai reçu votre lettre en date du 20 août dernier, par laquelle vous me faites part des mesures que vous avez prises dans l'intérêt de l'académie
LES V Kit NET
de France à Rome, à la nouvelle des événements qui ont déterminé notre heureuse révolution. Je ne puis que donner mon approbation la plus complète à la prudence et à la fermeté que vous avez montrées dans un moment où la retraite du corps diplomatique français laissait les nationaux, et MM. les pensionnaires de l'académie éh particulier, restitués de toute protection.
« Je ne doute pas que l'attitude que vous avez prise aussitôt vis-à-vis du gouvernement pontifical n'ait contribué li és efficacement à la tranquillité dont l'académie et les Français résidant ;'i Rome ont heureusenienl joui jusqu'à ce jour. Je vous invite à nous maintenir avec persévérance dans la même ligne de conduite, el à cultiver avec soin des relations directes que l'absence de tout pouvoir diplomatique vous a obligé d'établir avec le gouvernement pontifical. ..
« J'ai lieu d'espérer que le gouvernement du roi, en renouant avec la cour de Rome les relations momentanément interrompues, vous délivrera bien loi du poids d'une responsabilité dont vous vous êtes montré si digne et pour l'exercice de laquelle je vous fais en mon particulier les plus sincères remerciements.
« Agrée/....
« Guizot. »
Fsl-il utile de dire avec quelle joie Horace Vernet, depuis longtemps en rapport amical avec le duc d'Orléans, accueillit la nouvelle de l'avènement de Louis-lMiilippe ?
« Maintenant, écrit-il, que le jour est venu où tous les sujets qui ont pour but de représenter les faits glorieux de la France, dans tous les temps, peuvent se peindre, et que je puis impunément me servir de toutes les couleurs de ma boîte, sans encourir le risque d'être nuisible à quoi que ce soit (chose à laquelle, malgré tout, j'ai fait peu attention), je vais me livrer aux beaux souvenirs de ma jeunesse, persuadé que dans les arts rien ne saurait être bon, si le principe qui nous dirige n'est pas puisé dans noire goûl dominant. »
Puisque nous passons une revue, très résumée d'ailleurs, de la correspondance de Rome, d'un examen incontestablement aussi intéressant que
Napoléon (étude d'après nature faite par Horace Vernet en 181:2
(Gravure de Komapruol . j
HORACE VERNET 133 celui des toiles exécutées dans le recueillement académique de la villa
Judith et IIolop iie une
Médicis, donnons-nous garde de passer sous silence la curieuse polémique épistolairc engagée entre Vernet et M. Thiers, alors ministre des travaux
LES YEKXET
publics, au sujet d'une copie du Jugement dernier de Michel-Ange, que le gouvernement avait cru devoir commander à Sigalon. Le directeur de l'école était opposé à cette commande à cause des insurmontables difficultés qui s'opposaient à sa parfaite réalisation. Voici la lettre de Thiers :
« Mon cher monsieur Vernet,
c< Vous êtes un grand artiste et point un administrateur; c'est pourquoi je ne prends point en mauvaise part la lettre que vous m'avez écrite le 3 août. 11 faudrait renoncer à administrer, si nous ne pouvions relever une erreur ou une irrégularité sans que nos subordonnés se crussent ou humiliés ou maltraités. D'ailleurs les sentiments que je vous porte devraient vous rassurer sur le sens d'une lettre tout administrative, et qui ne portait que sur des détails peu importants. Je tiens donc vos plaintes comme non avenues.
« Maintenant je vais vous parler peinture. Je suis fâché de vous voir dans de pareilles dispositions à l'égard de l'entreprise confiée à Sigalon. Je ne suis pas peintre, mais j'en sais assez pour être certain que, si une copie littérale n'est pas possible, une traduction libre est parfaitement exécutable et serait très utile. Les raisonnements que vous faites sur une copie de Michel-Ange ont été faits sur les traductions d'Homère et de Virgile. J'ai lu et entendu dire particulièrement qu'on ne pouvait traduire le Dante, Shakespeare, ni surtout Aristophane; cependant ils ont été traduits, et leur traduction, à moi qui sais mal l'italien, et pas du tout l'anglais et le grec, m'a fait un plaisir profond. Je veux donc absolument une copie telle quelle du Jugement dernier. Je vous serai infiniment obligé de ne pas communiquer votre sentiment à Sigalon ; ce serait désastreux pour son entreprise. Si cependant votre lettre n'était qu'une complicité amicale avec lui, s'il vous avait chargé de me sonder pour m'engager à lui rendre la liberté, je la lui rendrais sur-le-champ, car je ne fais travailler aucun artiste malgré lui.
« Je le rappellerais à Paris ; je lui payerais indemnité de voyage, de séjour, de temps perdu, etc.. et j'enverrais à Rome un traducteur plus hardi que lui. Ainsi, je vous en prie, dans son intérêt même, dites-moi la vérité la plus
vraie. J'ai fait écrire au gouvernement papal; je vais faire intervenir M. de Latour-Maubourg. Je ne négligerai ni soins, ni argent, pour aider Sigalon, et, sinon lui, un antre au moins. Ainsi, écrivez-moi sur ce sujet la réalité même...
« Adieu, je vous renouvelle l'assurance de mon estime et de mon attachement.
« A. Thiers. »
La réplique de Vernet fut prompte et vive et lui fait le plus grand honneur. En voici le passage le plus intéressant :
«... Quant à l'affaire du Jugement dernier, c'est autre chose. Sur ce terrain, je ne suis plus un subordonné : 1° 11 n'y a jamais eu connivence entre moi et Sigalon; il est plus impatient que jamais de remplir sa mission. — 2° Loin de chercher à diminuer son ardeur comme Votre Excellence semble le craindre, je l'ai aidé de toutes mes forces à aplanir les difficultés sans nombre que la cour de Rome lui suscite chaque jour. Cependant si par respect pour les intentions du gouvernement, je ne mets pas à découvert toute ma pensée vis-à-vis d'un confrère dont j'estime le talent autant que la personne, il ne s'ensuit pas que je ne puisse émettre une opinion sur l'inutilité pour les arts du travail dont il est chargé, et l'immoralité (si j'ose me servir de cette expression) de livrer à une nouvelle postérité un tableau tout neuf, de compromettre ainsi la réputation de son premier auteur. Il y a certains prestiges qu'on doit respecter. L'état de dégradation du Jugement dernier met le copiste dans l'obligation d'en rétablir une grande partie ; mais eu l'améliorant (si telle chose était possible), jamais il ne pourra donner qu'une idée fausse de ce chef-d'œuvre à ceux qui ne l'auront pas vu, et ceux qui le connaîtront ne le trouveront pas. Permettez-moi de le dire, monsieur le ministre, une copie n'est pas faisable; la comparer à une-traduction est une erreur : on n'interprète plus lorsqu'on est obligé de créer. Vouloir remplacer dans un ouvrage de Michel-Ange ce que trois siècles en ont effacé, c'est vouloir remplir dans leur propre langue les lacunes des auteurs grecs et latins, dont il ne nous est parvenu que des fragments. Michel-Ange lui-même, comme s'il prévoyait le danger qu'il devait courir un jour, refusait de refaire les bras de la Vénus et de restaurer le Torse antique, qu'il avail dessiné plus de
LES VKIÎXET
trente fois : et c'est l'auteur du Moïse el de la chapelle des Médicis qui donnait celte leçon de respect el de modestie!
Kébecca et Éliézed a i.a fontaine (d'après la gravure de Jazet).
« Je pense qu'on peut profiter de la circonstance pour faire exécuter consciencieusement ce qui est resté intact dans la chapelle entière. Il faut
sauver les restes du plus bel ouvrage qui ait illustré le grand sièjcle qui l'a vu naître' recueillir scrupuleusement les fragments de ce squelette, et non le peindre en couleur de chair pour le rajeunir. »
Louis-Philippe avec sa famille devant la grille du château de Chantilly
Néanmoins Thiers eut gain de cause et, malgré l'opposition de Vernet, Sigalon put exécuter la copie du Jugement dernier, œuvre fort médiocre d'ailleurs et peu propre à donner aux élèves de l'école des beaux-arts, condamnés à la contempler chaque jour, une juste idée de l'effrayant chefd'œuvre de Michel-Ange.
Horace Vernet, ayant manifesté en 1833 le désir de visiter l'Algérie,
« cette terre promise de son talent » dont on commençait en ce moment la conquête, le roi très généreusement l'autorisa à s'absenter de Rome pendant quelques semaines, et au mois de mars l'artiste s'embarquait pour Bone à bord du brick de guerre la Comète, mis à sa disposition par le comte de Rigny, ministre de la marine.
11 assista à la prise de la Kasbah, de Bone, se lia d'étroite amitié avec le commandant Yusuf qui, au milieu de la bataille, lui apparut comme un béros « les bras nus jusqu'aux épaules, couvert d'or, d'argent et d'armes brillantes », se battit près d'Alger avec le duc de Rovigo, puis visita cette ville, et revint à Rome émerveillé, ébloui, emportant au fond de son âme la bridante nostalgie de cette Afrique, qui devait bientôt le prendre tout entier.
« A mesure que le crépuscule me permettait de distinguer les objets
qui m'entouraient, écrit-il au général Atthalin, j'apercevais de grands fantômes blancs passant comme des ombres ; on n'entendait même pas les chevaux qui marchaient sur l'herbe. Enfin, le jour vint me montrer que j'étais au milieu de trois cents Arabes et de cent Turcs, armés de longs fusils, de pistolets,... etc., et suivi de deux escadrons du 3e chasseurs. Non, jamais je n'ai rien éprouvé de semblable. Les montagnes de l'Atlas d'un côté ; une belle rivière de l'autre; la plaine couverte d'éclaireurs, et quels éclaireurs. Et au centre, une tribu marchant en groupe, portant tous ses bagages. A la vue de tant de choses, si nouvelles et si pittoresques, j'ai cru que ma tète éclaterait. Je n'étais pas au bout. »
C'est bien ici le cas de rééditer cette opinion cependant parfois discutable : qu'un peintre en écrivant livre presque toujours le secret de son art. Assurément Delacroix, Fromentin et Guillaumet, ont dans un autre langage fait connaître la nature de leurs premières émotions sur la terre d'Afrique. Mais, cette seule phrase : « J'ai cru que ma tête éclatait », ne dit-elle pas clairement l'enthousiasme délirant du peintre et ne fait-elle pas pressentir les étourdissantes pétarades de Constantine, d'Isly et de la Smalah?...
De retour en Italie, Horace Vernet se cloîtra dans les murs de son palais directorial, et jamais heures ne furent plus laborieuses que les dernières heures qu'il passa à Rome.
C'est de 1833 à 1835, époque de sa rentrée à Paris, qu'utilisant les études et les croquis pris en Algérie, il peignit cette jolie toile Arabes con-