‹ Les Vernet, Joseph-Carle-HoraceChapitre 4 sur 53 · JOSEPH · texte numérisé non relu

JOSEPH

« Louis XV, nous raconte Chamfort, se fit peindre par La Tour. Le peintre, tout en travaillant, causait avec le roi qui paraissait le trouver bon. La Tour, encouragé et naturellement indiscret, poussa la témérité jusqu'à lui dire : « Au fait, sire, vous n'avez point de marine ! » Le roi répondit sechement : « Que dites-vous là? Et Vernet donc ! »

L'anecdote est piquante et dénote à la fois, chez le souverain, une singulière légèreté de cœur à la veille du traité de Paris, et une opinion très lia lteuse, bien qu'étrangement formulée, de Joseph Vernet, son peintre de marine.

C'est d'ailleurs vers cette époque que Louis XV, heureusement conseillé cette fois par la Pompadour, donna l'ordre au marquis de Marigny, frère de la favorite, subitement élevé à la dignité de directeur et ordonnateur général des bâtiments du roi, de commander à Vernet cette belle suite des ports de France, qui est comme une suprême et mélancolique représentation de la puissance et de la richesse nationales de nos grandes villes maritimes, à la veille d'une complète ruine.

Joseph Vernet fut réellement le grand peintre de marine du xvme siècle, et aujourd'hui encore, malgré le luxe, parfois excessif, de fantaisie pittoresque et architecturale, dans lequel il encadre son sujet préféré, on reconnaît volontiers que, depuis l'époque où il peignit la Tempête et le Brouillard dont la vue enthousiasmait si fort Hubert Robert, et dont l'apparition était saluée par les salonniers du temps en prose, en vers, et môme en un latin très hyperbolique, rarement la sauvage et mystérieuse poésie

% LES VEH.NET

de la mer fut exprimée avec une force plus vraie, avec un charme plus pénétrant.

Sans doute bien des inégalités existent dans l'œuvre de Joseph Vcrnct qui, pendant plus d'un demi-siècle, ne cessa de produire, libre parfois, surtout dans les premières -années qui suivirent son départ d'Avignon, d'agir au gré de sa fantaisie, de fixer en toute franchise de pinceau ses

C LA 1 n HE LUNE S L'M LA MER [Musée du Louvre. Gravure <\c M. Romagnol.)

fraîches et lumineuses visions, puis trop souvent asservi, comme nous le verrons bientôt, à l'impitoyable tyrannie de commandes extravagantes, alors qu'il était devenu la victime d'une universelle célébrité.

Mais la (leur de celle œuvre est exquise, et c'est presque vouloir en diminuer l'éclat, si riche et si varié, que de persister conformément à une trop exclusive tradition à confiner Joseph Vernet, même à une place d'honneur, dans la phalange des grands peintres de marines, des Bonaventuré Peters, des Thomas Jones, des Stanfièld, des Backuysen, des van de Yelde, etc. Il aimait d'un amour presque égal la mer, le ciel et l'huma-

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et fidèles gravures la blanche lumière seille et de Bor-

nité, et parmi les prestigieux peintres maîtres de la ligure au xvme siècle, nul n'a mieux compris et plus spirituellement exprimé que lui la vérité des attitudes et des mouvements, la grâce des poses, les jeux des physionomies, la galante préciosité des manières et parfois même la tragique allure des désespérés.

Je ne connais pas d'images évoquant plus nettement la physionomie de la vie extérieure au siècle passé que ces superbes de Cochin et Lebas, d'après Vernet, et où, dans du soleil, sur les larges quais de Toulon, de Mardeaux, grouille, peine, se pavane la foule oisive ou haletante. Chaque détail de costume, chaque expression , chaque mouvement, est l'effet défi ni lif d'une observation profonde, de pénétrantes recherches d'art. Ici chaque unité a été l'objet d'une savante et consciencieuse analyse, et certes l'ensemble n'en souffre pas et résume admirablement la houleuse agitation des foules autour de groupements calmes et dominateurs.

C'est la peinture de la vie, de toute l'activité humaine, et on ne se demande pis ce qu'on doit admirer le plus de la solennelle majesté des décors ou de la vibrante intensité des détails.

D'ailleurs tout motif de nature n'a-t-il pas (Hé, presque toujours, un prétexte pour Joseph Vernet, à camper des groupes dans un de ses cadres favoris : gentilshommes et nobles dames, pécheurs aux silhouettes attentives, marchandes de poissons affairées, naufragés aux torses nus et aux muscles convulsés, turcs bedonnants et majestueux, esclaves grecques aux chevelures emportées

Parfois au bord d'une claire rivière, à l'ombre de rochers cyclopéens

Groupe de pêcheurs (détail).

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découverts dans les cartons du Guaspre ou dans les toiles du jSalvator Rosa, il nous montre déjeunes baigneuses, d'une divine beauté de formes, les unes nues comme des Vénus naissantes, d'autres prêtes à se diviniser en se libérant, avec des mouvements d'une grâce troublante, de la chemise

L A P È C II E A L'ÉPERVIE H

bourgeoise qui voile encore timidement une partie de leurs splendeurs callipygcsques.

Et tout ce monde respire et s'agite sous la rayonnante clarté d'un ciel largement déployé où Vernet, ce grand peintre de l'universel mouvement, se plaît à faire évoluer comme sur ses océans, d'innombrables flottes, les (lottes fantastiques des nuages.

S'il est vrai, comme on l'a dit, que Claude le Lorrain, en cherchant à décrire les triomphes du soleil et les lumineuses splendeurs du ciel, a rencontré la mer et en a fait le mirage profond et rayonnant des splendeurs célestes, Vernet lui, a découvert le ciel, en peignant la mer, et avec un égal

amour il a exploré les profondeurs, parcouru les espaces, et décrit la joie, la mélancolie et les colères des deux immensités.

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