L R ROCHER PERCÉ
Joseph Vernet naquit à Avignon le 11 août 171 i. Il était lils d'Antoine Vernet, habile peintre de fleurs et d'oiseaux dont l'art spécial déjà très en
vogue au commencement du xvme siècle consistait surtout à orner des chaises à porteurs, « qu'il décorait aussi parfois de scènes champêtres et de mascarades ».
« La nature, nous apprend Léon Lagrange, l'historien si renseigné de ce dernier, s'était montrée d'une exceptionnelle libéralité à l'égard d'Antoine Vernet en lui apportant chaque année un nouveau rejeton. Si bien qu'après trente ans de mariage il était père de vingt deux enfants. Joseph fut le second de la famille et l'aîné des mâles. M. Léon Lagrange, à qui nous empruntons les plus intéressants détails biographiques des premières années laborieuses de Joseph Vernet, nous le montre commençant, à l'Age de cinq ans, à dessiner la tète, dans l'atelier de son père, puis à huit ans recevant, comme cadeau d'étrennes, une palette et un chevalet, et dès l'âge de quinze ans peignant, en collaboration avec son père, des chaises à porteur, des carrosses, voire môme des dessus de porte et des trumeaux ; travaux décoratifs, dont il partageait à la fois avec railleur de ses jours, son premier maître, l'honneur et le profit. »
Bientôt môme, nous dit le biographe, des fruits peints par Joseph lui valurent de la part d'un cardinal (?), dont il décorait la salle à manger, les plus vifs éloges, tandis qu'on regardait à peine l'ouvrage d'Antoine.
Mais le génie naissant de Joseph Vernet qui, dans quelques années devait se manifester subitement, avec un éclat si rare, au bord du Tibre et dans la campagne de Rome, souffrait visiblement de cette collaboration trop étroite, de ces efforts communs dans un genre qui n'était pas le sien. 11 rêvait déjà de modèles autrement vastes que ceux qui étaient imposés à sa précoce habileté par la douce autorité paternelle, et c'était dans de larges et profonds paysages baignés par le Rhône et la Durance, inondés d'une brillante lumière, ornés de cyprès, de pins, de chênes verts, d'imposantes ruines... qu'il projetait de donner un libre essor aux oiseaux que son pinceau emprisonnait dans le cadre minuscule des écussons, et de faire s'épanouir les fleurs que les exigences de son métier de décorateur l'obligeaient à fixer le long des montants et des frises des chaises à porteur.
Aussi, en attendant l'heure de pouvoir réaliser son rêve, le jeune peintre aimait-il, aux instants de loisir, à s'égarer dans cette campagne si riante et si belle du pays d'Avignon, à errer mélancoliquement le long des rivières peuplées d'îles et bordées d'arbres, qui l'arrosent, à s'asseoir aux
pieds des collines rocailleuses couronnées de fabriques rustiques et de châteaux écroulés, emplissant ses yeux de la lumineuse majesté du pays natal dont son àme d'artiste gardera une éternelle impression.
Un jour même, le diable le tentant, il acheta une toile, et se mit à y peindre un paysage. Le cardinal, le mystérieux cardinal, le vit à l'œuvre, admira le travail, acheta le tableau « et fit promettre au père de cultiver par une bonne éducation les talents naissants de son fils ».