P K C II E 0 H A LA LIGNE
Antoine Vernet comprit qu'il ne pouvait persister à vouloir faire de son élève un simple décorateur, et à contrarier plus longtemps ses tendances naturelles, sans s'exposer à détruire dans sa Heur un génie précoce, et plein de brillantes promesses.
11 fut décidé que Joseph Vernet se rendrait à Aix et qu'il étudierait « le grand art » dans l'atelier du vieil ami de son père, Jacques Yiali, peintre décorateur comme Antoine Vernet, mais qui cependant de temps à autre se plaisait à brosser, de chic, un porl de nier ou un coucher de soleil.
Ce fui en 1732, pendanl son séjour à Aix, que Joseph Vernet put
Il»
exécuter, grâce à la protection de son compatriote le marquis de Caumont, le premier travail important de sa vie, Notre artiste avait alors dix-huit ans.
Sur la recommandation du marquis de Caumont, Mmc la marquise de
Simiane, petite-fille de Mme de Sévigné , le chargea de la décoration des dessus de porte de son hôtel.
Lors de la livraison de la commande, elle écrivait au marquis de Caumont :
« M. Vcrnet est content et moy beaucoup de luy. Les dessus de porte sont admirables, j'en ay pris douze... »
Au début de sa carrière artistique, qui devait être si longue et si brillante, Joseph Vernet eut dans la noblesse avignonnaise deux puissants protecteurs. D'abord le marquis de Caumont qui, comme nous venons de le voir, lui fournit, pendant son séjour à Aix, l'occasion d'affirmer les rares qualités de son jeune talent dans l'exécution d'une œuvre d'une réelle importance ; puis le comte de Quinson, dont l'affection paternelle pour le jeune artiste se manifesta en toutes circonstances, et grâce à l'influence duquel il put, bien que n'ayant pas concouru aux grands prix de l'Académie, se rendre en Italie où il devait recueillir de si précieux enseignements, rencontrer de si nobles sujets d'inspiration, peindre tant de chefs-d'œuvre.
C'est au milieu de l'année 1734 que Joseph Vernet partit pour l'Italie, riche d'un petit pécule, dû à la générosité de ses deux protecteurs.
Joseph Vernet (d'après un crayon original de Latour). (Collection do M. André Dclaroçhc- Vernet.)
Les Baigneuses (détail).
Antoine Vernet contribua aussi à la formation de la caisse de voyage en y versant ses économies, 200 livres, dit-on. Notre artiste avait alors près de vingt ans.
En arrivant sur les hauteurs qui dominent Marseille et d'où la vue s'étend sur la mer bleue, sur la mer sans limites, Vernet s'enthousiasma, paraît-il, jusqu'au délire.
« Vite un crayon ! Et le voilà qu'il dessine. Le voiturier l'appelle, les voyageurs s'impatientent, il faut repartir, le jour tombe. Il n'entend rien , tout entier au plaisir de ses yeux, il s'enivre de la nature — on le presse. « Et!
« laissez-moi, je vous rejointe drai en route. » La nuit seule, en lui dérobant la vue du paysage, l'obligea à quitter la place. Harassé, affamé, couvert de poussière, c'est à l'auberge seulement qu'il rejoignit le coche, arrivé depuis plusieurs heures '. »
La traversée de Marseille fut des plus mouvementée et initia le peintre à l'émotion des tempêtes dont il devait si souvent exprimer la tragique beauté !
L'amour de Vernet pour la mer s'y manifesta sous une forme héroïque. D'ailleurs son intrépide altitude au milieu des flots déchaînés a été popularisée par la peinture, par l'estampe, et môme par la chanson des poètes.
Voici l'émouvant récit que nous fait de ce premier voyage en mer le biographe si bien renseigné du peintre :
« Il vogue vers l'Italie, écrit M. Lagrange, et, debout à l'avant du
navire, il ne peut rassasier ses yeux du spectacle de la mer mais
bientôt la houle se creuse, et l'œil étonné du voyageur voit des abîmes s'ouvrir devant lui. Une teinte plombée se répand sur la surface de la mer.
Groupe de personnages (détail).
1 Léon I.ngrango.
Le flol devienl sombre el menaçant, un vent violent le fouette au visage. Les passagers désertent le ponl un à un. Le capitaine hoche la tête. Les matelots se préparent, le grain s'avance. Mais Vernet ne peut s'arracher à l'impression multiple qui transforme son âme. Il s'accroche au bordage pour délier le roulis. Enfin voici le grain : des nuages noirs voilent le soleil, un demi-jour sinistre éclaire seul le ciel, partout, comme à un signal
VCE DU L E V A N T
donné, la nier irritée se lève, les lames bondissantes se jettent contre les lianes du navire puis montent en murailles le long de ses murailles, puis elles passent par-dessus le bord, balayant tout sur leur passage. Ou est devenu le jeune peintre.
L'o-il grand ouvert, l'âme saisie, il regarde, il comprend, il commence à lire en lui-même. Autour de lui tout tremble. Le vent mugit, les cordages sifflent, les mâts gémissent, des voix lamentables semblent sortir du bâtiment, et celui-ci, ballotté dans l'espace, n'est plus qu'un hochet pour cette nier en délire. La place n'est plus tenable, le pont se dérobe sous les pas.
,1 OS Kl' M VERNET 15
Que fait alors Vernet?
Comme le capitaine qui ne veut pas cesser de commander la manœuvre, lui aussi se croit à un poste d'honneur, il se fait lier au mât du navire, et, le front haut, il continue de dominer les éléments qui l'assiègent.
a Quelle est belle cette ivresse du génie ! L'artiste se révèle à lui-même, et recevant avec joie les terribles caresses de la mer, de ce baptême des vagues en fureur, il sort peintre de marine. »
Il est peu d'artistes dont la vie ait été racontée avec un plus grand luxe de détails que celle de Joseph Vernet. Et cela vient de ce que ce dernier, dès ses débuts dans la carrière de peintre, eut l'heureuse idée d'écrire ces Livres de raison, document autobiographique du plus grand intérêt, et dans rattachante lecture duquel Vernet nous apparaît tout entier, à travers les luttes et les incertitudes de ses débuts, les triomphes de son âge mûr, les défaillances de sa vieillesse.
On y lit aussi non seulement son histoire, niais celle de la plupart de ses contemporains. « Comme sur les verres d'une lanterne magique, on voit défiler dans ces pages, procession brillante et non interrompue, les bourgeois et les princes, les grandes dames et les petits abbés, les cardinaux et les marquises, les ducs et les financiers, les amateurs et les marchands, les lords anglais, les barons allemands, les seigneurs russes et suédois, les rois même et les empereurs; en un mot, tout ce qui, dans ce xvm° siècle si éclairé et si frivole, a aimé ou feint d'aimer les productions de l'art et a su les payer à leur prix1. »
C'est une année après son arrivée à Rome, c'est-à-dire en 1735, que Joseph Vernet commença la rédaction de ces Livres de raison, qui, sans lacunes appréciables, devaitse continuer jusqu'en 1788, un an avant sa mort.
M. Léon Lagrange nous apprend, et nous le croyons sans peine, que la reproduction textuelle et complète des Livres de raison était chose impossible et qu'il fut dans la nécessité de soumettre à un remaniement général ce chaos de faits disparates. Il en est résulté trois sériés distinctes de documents que l'auteur de Joseph Vernet et la peinture au xvm" siècle a classé sous les titres généraux de Livre de vérité, Journal el Adresses..
1 Léon Lagrange
« Le Livre de vérité, c'est l'état chronologique des travaux de Joseph Yernet, dressé de sa propre main.
« Le Journal, c'est sa vie racontée par lui-même.
« Les Adresses, c'est le monde au milieu duquel il a vécu. »
Les dimensions de notre cadre d'étude nous interdisent la reproduction intégrale de ces curieux documents, mais nous ne saurions trop en recom-
Le midi (l'approche de l'orage).
mander la lecture à qui désire connaître dans tous ses pittoresques détails la vie d'un grand artiste dont toutes les heures de l'existence furent pour ainsi dire mêlées au mouvement artistique et mondain de la deuxième moitié du xviii0 siècle.
Sans doute tout n'est pas d'un égal intérêt dans cette pièce documentaire où l'esprit si étrangement méticuleux de Joseph Vernet apparaît à chaque page.
C'est ainsi, par exemple, qu'il importe assez peu à l'historien d'art d'apprendre que le 20 octohre 1753, à Marseille, le perruquier a com-
mencé « de raser le beau-père du peintre, et que sa femme ayant accouché le 20 juillet 1760 est restée quarante jours sans se faire accommoder par M. Desproux ».
Mais aussi, que de renseignements précieux à recueillir dans le Livre de vérité, où sont indiqués les commandes et les reçus correspondants, où sont
Clair de lune sur la mer
mentionnés les salons qui virent les tableaux et les ventes par lesquelles ils passèrent.
Que ne possédons-nous les Livres de raison de tous nos grands peintres ! Il serait dès lors résolu le problème de l'établissement, si désirable, de l'état civil des œuvres d'art.
Mais, il faut bien le reconnaître, très rares sont les artistes qui, comme Joseph Vernet, se tiennent dans un si parfait équilibre entre le songe et
la réalité et savent descendre des profondeurs du ciel, ou échapper aux enivrantes douceurs des Arcadies rêvées, pour se livrer à des notations dans le genre de celles-ci : « Donné étrennes au portier... Acheter pour ma femme mantelet, coitïe, collier... Faire accommoder mes has. Acheter des bougies, des jarretières, un ruban pour le bonnet. Panser les sonnettes. Voir si les cheminées fument. Vendre bouteilles, matellats, armoire, lit et berceau. Acheté saucisses et gâteaux de sève... Payé à M. Drouot agrégé du droit pour mon fils 159 livres, et 18 livres pour des frais qu'il avait faits pour sa thèse, plus un cayer de droit français 12 livres, etc., etc. '. »
Nous avons laissé notre jeune artiste à Rome. Courons l'y rejoindre.
Débarqué en Italie vers le milieu de Tannée 1734, après ce terrible baptême des vagues dont nous avons parlé, Vernet y séjourna plus de dixsept ans, et ce fut seulement à la lin de Tannée 1751 que celui que les salonniers parisiens appelaient M. Vernet de Home rentra en France.
Parti seul, il revenait au pays natal, accompagné d'une jeune et charmante femme, la s'ignora Virginia Parker 2, fille du capitaine irlandais Parker, qui commandait à celle époque l'escadrille pontificale, et de deux fils Livia et Orazio.
Dès son arrivée à Rome, Joseph Vernet, obéissant au programme d'étude assigné à son talent par ses nobles et généreux protecteurs qui ne comprenaient guère qu'un jeune peintre envoyé dans la ville éternelle pour se perfectionner dans son art pût rechercher d'autres leçons que celles des maîtres académiques et s'inspirer d'autres sujets que de ceux de l'histoire, s'appliqua d'abord très consciencieusement, avec une ferveur toute classique, à peindre la ligure humaine, promenant son calepin à travers les galeries du Vatican, du Capitole et des palais romains. A la Farnésine, il exécuta même une remarquable copie de la Flore. VA c'est, sans doute dans ces études, qu'il apprit Tari de dessiner avec une précision que jamais
' /. ivres de va ison (j ournal) .
2 Vanloo on a fail un excellenl portrail qui est la propriété de la famille Delaroche-Vernet.
ne connut un peintre de paysage, les personnages dont il allait bientôt peupler ses quais, ses campagnes et ses ruines.
Mais, en supposant même qu'en sortant de l'atelier de Jacques Viali, Vernet eût senti naître en lui la noble ambition de devenir grand peintre d'histoire, l'émule deSubleyras dont les pompeuses compositions obtenaient