‹ Les Vernet, Joseph-Carle-HoraceChapitre 8 sur 53 · L I ! S PLAISIRS DE L ' Y. T É · texte numérisé non relu

L I ! S PLAISIRS DE L ' Y. T É

grand peintre moderne, fidèle et divin interprète de la vérité de la nature.

Dans cette belle peinture du port de la Rochelle on retrouve toutes les qualités du peintre des bords du Tibre, des vues de la campagne romaine et du golfe de Naples.

C'est un retour heureux vers la première manière toute de franchise et de sincérité.

Grâce aux superbes gravures de Cochin et de Le Bas, la suite des Ports de France est la partie la plus universellement connue de l'œuvre de Vernet; mais, en dépit de leurs remarquables qualités de composition, ces toiles, sauf celles qui représentent les ports de Marseille, de Toulon, de Bordeaux et de la Rochelle sont de médiocres peintures.

Elles valent surtout par leur exactitude panoramique et par le dessin spirituel des innombrables personnages qui les animent.

11 y aurait tout un livre à écrire sur l'odyssée des ports de France, depuis le départ pour Marseille jusqu'à l'exécution du port de Dieppe dans l'atelier de Paris.

Que de pittoresques aventures sur les grandes routes de France, pendant ces dix années de vie errante !

La lecture des Livres de raison nous permet de suivre presque pas à pas les voyageurs. Il ne fallait pas moins de trois chaises de poste pour contenir tout le monde : Vernet et sa femme, Livia, Orazio, Emilie et Carie1, le père de Mme Vernet, le vieux commodore Parker, tout heureux de faire le tour de France et de visiter les ports de mer, à la suite de son gendre richement muni de recommandations de toutes sortes pour les autorités provinciales;... puis voici M. Volaire, élève de Vernet, le valet de chambre, la bonne, la nourrice...

Plusieurs charrettes qui suivaient cahin-caha les chaises et où s'entassaient des caisses à tableaux, des chevalets, des boites à couleurs, des portefeuilles, des berceaux d'enfants, des carions, des malles,... complétaient la physionomie pittoresque de cette étrange caravane, et lui donnaient l'aspect d'un convoi d'émigrants ou d'une troupe de comédiens en voyage.

1 Carie naquit pendant le séjour à Bordeaux, le 14 août 1758. Ce fut à Bayonne, 20 juillet 1760, que Mme Vernet donna le jour à sa lille Emilie, dont la destinée devait être si tragique. (Voir page 50 du livre )

La bonne humeur de Vernet était grande et la mélancolie tenait une bien petite place dans sa joyeuse àme provençale toujours ensoleillée. Cependant celte vie de campement dut lui paraître à la longue ennuyeuse et fatigante, s'il faut en croire quelques lettres qui nous sont parvenues, et où sa lassitude se révèle en termes non équivoques. Mais son mécontentement

Incendie nocturne

avait surtout pour cause la négligence du Trésor à s'acquitter envers lui des dettes contractées par l'État. Sa patience naturelle s'irritait d'autant plus de ces incorrections administratives, que ses charges de famille croissaient de jour en jour et l'obligeaient à se procurer des ressources nécessaires par une production trop souvent hâtive, d'œuvres que lui commandaient au passage des amateurs provinciaux '.

1 Le paiement dus commandes des ports de France ne se trouve ordonnancé d'une façon définitive qu'en 1775, c'est-à-dire vingt-trois ans après le départ pour Marseille de Joseph Vernet, muni des instructions de M. de Mariimy.

JOSKIMI VERNET 3o

Ces conditions d'existence fatiguèrent l'artiste et finirent par lui faire prendre en horreur ces perpétuelles pérégrinations dont il s'était d'abord tant réjoui.

11 serait toutefois souverainement injuste de reprocher à Louis XV d'avoir confié à Vernet l'exécution de celle suite des Ports de France, puis-

Li: RETOUR DiiS PÊCHEURS

que l'artiste a rencontré dans celte commande une occasion unique d'utiliser les précieuses ressources de son incomparable talent de peintre de figures à la composition du plus spirituel tableau de l'ethnographie nationale.

A côté des seigneurs et des nobles dames du temps, ses Provençaux ri ses Provençales, ses Bordelais et ses Bordelaises, ses Saintongeoises, ses Basques, Olonnaises, ses pêcheurs ei ses pêcheuses du Pollet, convoqués par sa spirituelle fantaisie du fond de leurs provinces ou de leurs

villages côtiers, et décrits avec une étonnante sûreté d'observation sous leur éclatant costume de fête ou leurs pittoresques habits de travail, vivent d'une vie réelle aux premiers plans des vastes compositions dont ils égayent et animent les perspectives architecturales.

Bien d'autres artistes du xvmc siècle, dit très judicieusement Léon Lagrange, se sont appliqués au costume, « mais les uns n'ont représenté que des ligures isolées où la vie manque. D'autres ont suivi la fantaisie aux dépens de la vérité. D'autres se sont limités à une certaine classe. Chardin est bourgeois, Moreau est parisien, et du grand monde. Joseph Vernet seul a peint la foule. Chez lui les costumes de tous les âges et de toutes les classes se coudoient librement, la noblesse à côté du bas peuple, le militaire près du bourgeois; le paysan, fidèle aux traditions du terrain, à deux pas du petit maître qui reçoit le mot d'ordre de Paris; le galérien tout contre la grande dame ».

C'est aussi l'opinion d'un certain rimeur du temps, le poète Bouquier, qui, en une épitre mirlitoncsquc « à Monsieur Ver/iet, peintre du roi et membre de l'Académie royale de peinture et de sculpture », s'est efforcé de décrire l'œuvre du peintre.

Voici, à titre de curiosité, un extrait de ce poème bizarre :

«... Sur les bords d'un vaste bassin, Un peuple innombrable fourmille, Calfate une tartane, élève un magasin, Transporte le café, l'indigo, la vanille,

D'huile et de vin fait rouler les tonneaux De sucre et de tabac voiture les bocaux. Le soldat, la femme, la fille, L'oftîcier aux traits valeureux, Le jeune abbé, le sergent, le chanoine, Le commerçant, le procureur, le moine, Le conseiller aux longs cheveux, Le pâtre, le paysan, la timide bergère, Le commis insolent, l'impudente harangère,

Le philosophe sourcilleux, Le petil-maitre qui s'admire L'amoureux transi qui soupire.

Et le partisan dédaigneux... »

JOSEPH VERNET 37 A peine de retour à Paris, Vernet recevait cette lettre de M. de Marigny.

« C'est avec bien du plaisir, Monsieur, que je vous informe de la grâce que le roi vient de vous accorder. Sa Majesté vous a donné le logement des galeries du Louvre que la mort de M. Galloche a fait vaquer.

« La supériorité de votre talent vous a mérité cette marque de distinction du Roy.

« Jouissez-en aussi longues années que je le désire, vous y logerez longtemps.

« Soyez bien persuadé que c'est avec ces sentiments que je suis, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

« Marquis de Marigny. »

1er octobre 1761.

Sans doute notre artiste eut été très heureux de trouver sous le même pli que celle gracieuse lettre un mandat qui lui permit de toucher le prix de la commande ofiicielle, mais il accueillit toutefois avec une joie non dissimulée le brevet de logement signé du roi qui à quelques jours de distance suivit, en la confirmant, la communication du directeur des Beaux- Arts.

N'était-ce pas en effet le rêve de tout artiste d'habiter au Louvre, de se construire un atelier dans le palais des rois, devenu à la fin du xvme siècle une sorte de phalanstère artistique, où, grâce à la générosité du souverain, les peintres, les sculpteurs, les graveurs, les orfèvres et jusqu'aux fourbisseurs, se groupaient et vivaient d'une vie presque commune.

Dans les vastes galeries, sous les hauts plafonds, un espace vide allait être livré à l'ingéniosité architecturale de Vernet, qui librement, au gré de sa fantaisie, pourrait « s'y carrer à son aise ». élever des cloisons, agencer diverses pièces, en un mot se construire une maison véritable ; une maison d'artiste dans la maison du roi.

A ce sujet Les livres de raison nous fournissent de bien curieux détails.

C'est ainsi que Vernet nous apprend que son installation au Louvre ne lui coûta pas moins de 3.000 livres, car il dut employer les maçons, les menuisiers, les peintres. M. Chaise fut chargé de dorer les moulures des chambres, M. Plou de peindre les panneaux du salon et de fixer des tablettes sur le balcon d'en haut.... etc.

Ses voisins de cité s'appelaient Lépicié, Gabriel, Chardin, Aubert l'Avignonnais, Gua^ le Marseillais, l'orfèvre Rœttiens, le fourbisseur Gouhod, le graveur Cochin, le peintre Desportes, « dont la femme prélève sur chaque locataire du roi un impôl de <> livres pour l'entretien des lanternes dans les coi ridors ».

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