I,ES VERTES-FEU! 1,1, F. S
Marcelle dormait toujours, il lui sourit avec tendresse. La seconde lettre venait de Leurs. Le coinle l’ouvrit machinalement, distrait encore par la joie que lui avait causée la première.
Une écriture hardie, inconnue, pas de signature; Gilbert y lut : « Madame, » et, précipitamment recourant à la suscriplion, s’aperçut qu’elle portait le nom de la vicomtesse. Un secret aimant l’attirait, il continua de lire :
« Madame, vous avez gagné votre procès, mais on ne sait pas assez comment vous l’avez gagné. Quelqu'un qui arrive de Paris se réserve d’apprendre à votre mari toutes les obligations qu’il vous a. »
Le comte Gilbert pâlit et étouffa un cri de fureur. Il ne fut pas longtemps à chercher de quelle maison à Feurs pouvait venir cette menace ignoble. Son vieux sang s’émut dans ses veines. Il quitta la chambre de Marcelle et fit quelques tours dans le parc pour se refroidir et arrêter sa résolution
La nuit approchait : le vieux seigneur fit conduire en secret à une porte des champs son carrosse, où il jeta une épée, et sortit, après avoir défendu qu’on éveillât la vicomtesse.
LUS VE It TES - FEUILLES
Le chevalier de l’Estrigny, bien qu’il ne se fût pas pressé en route, gagna cependant douze heures sur Marcelle et arriva chez son cousin Médard au moment où celui-ci, accompagné de son laquais, revenait de la messe de midi.
Médard poussa un cri de joie en apercevant le personnage qui présidait à ses destins. Joseph ordonna qu’on mît des draps blancs, bien bassinés, à son lit, le lit de Médard, et qu’on écorchât un poulet pour lui faire du bouillon. Il enjoignit ensuite au valet, sous peine d’êire écorché lui-même, de cacher son arrivée jusqu’au lendemain; tous préliminaires qui, joints à un certain air grave et préoccupé, parurent inquiétants et longs à Médard affamé de nouvelles.
Aussitôt que Joseph fut réchauffé dans les couvertures, il admit son cousin aux honneurs de la ruelle, et Médard, voyant le visage du chevalier refleurir sous' l'influence du bien-être et du repos, jugea le moment
— De l’encre , une feuille de papier , cousin Médard.
— Vous voulez écrire?
— Apparemment.
Médard apporta lui-même une sorte de pupitre au chevalier, qui se mit sur son séant.
Il écrivit trois lignes soigneusement méditées. Sa plume creusait comme un sillon chaque caractère.
Il lut, relut et médita encore. Puis, continuant son soliloque :
— Après tout, il n’y a qu elle qui puisse comprendre, murmura-t-il.
Et il plia, cacheta et écrivit l’adresse : A Madame la vicomtesse de la Blinais , aux Vertes -Fenil les.
— Vous avez une poste ici, dans votre trou de ville?
— Certainement, cousin Joseph î
— A quelle heure part-elle?
— Le piéton part à deux heures, après l’arrivée de la poste provinciale.
— Nous n'avons pas de temps à perdre, je crois : vois à ma montre.
— Une heure et demie, dit Médard.
— Va toi-même déposer cette lettre dans la hotte.
Médard, ayant lu l’adresse, se récria :
— Aux Vertes-Feuilles !...
— Va vite, et reviens pour que nous causions. Mon bouillon, n’est-ce pas?
Médard partit comme un trait d'arbalète.
L’Eslrigny , demeuré seul , récapitula ainsi les éventualités :
— Elle aura l’avertissement ce soir ; elle écrira demain au jeune homme pour qu’il la tire d’embarras. Six jours! le jeune homme répondra..., six jours, qui font douze. En faisant la part de l’imprévu, c’est une quinzaine. Que ferai-je ici, bon Dieu, une quinzaine!
Son visage s'éclaira peu à peu d’une hilarité sinistre.
— Bail !... une femme inquiète ou furieuse ne sait pas rester quinze jours tranquille. Elle'perd Ja tête et fait quelque faux mouvement. Celle-là n’est encore qu’une provinciale qui n’aura pas la force d’altendre, immobile, la réponse de Maurice. Nous aurons donc du nouveau ici avant qu’il soit longtemps. Cela me distraira.
Le petit laquais lui apporta un premier bouillon, qu’il savoura lentement.
— Après tout, continua-t-il, quand je m’ennuie-
rais un peu! il faut savoir -sacrifier quelque chose à sa tranquillité. J’ai pris la bonne ligne sur l'échiquier. D’ici je surveille les Vertes-Feuilles, et si notre jeune rapporteur piaffe ou rue un peu trop fort, je suis à l’abri des éclaboussures.
— Si tu te sauvais, toi ! dit-il tout à coup au laquais en lui jetant sa tasse à la tête.
Médard rentrait; il gronda fort son valet et vint s’asseoir au chevet du cousin.
— Mon cher Joseph, lui dit-il, on sait déjà votre arrivée à Feurs.
— Que le diable emporte ces imbéciles!
— Et l’on m’a déjà questionné.
— Sur quoi?
— Mais sur notre grande affaire, sur le procès.
— 11 est perdu, répliqua froidement l’Estrigny.
— Perdu ! s’écria Médard dont les cheveux se dressèrent. Nous sommes ruinés; alors, nous sommes...
— Nous ne savons pas du tout ce que nous sommes, cousin Médard, et nous verrons cela plus tard. Mais tu as des yeux effrayants, et je te vois disposé à des doléances qui m'empêcheraient de dormir. Je tombe de sommeil. Va-t’en, réveille-moi pour souper; un bon souper, si c’est possible.
pouvait manquer de s’en ressent ir. Médard pensait beaucoup plus à l’instabilité des fortunes humaines et de la sienne en particulier qu’au choix des mets préférés de son idole. Ce dieu, naguère encore fait des métaux les plus précieux, menaçait de se changer en un plomb vil; et aux idoles de plomb il n’est pas rare que l’on marchande l’encens et l’ambroisie.
Mais il était écrit que le demi-dieu ne souperait pas du tout, et vers quatre heures, au plus fort de son sommeil, il fut secoué dans son lit par Médard qui lui annonçait une visite.
L’Estrigny avait le sang et l’esprit faciles à réveiller. Il commença par s’habiller rapidement.
— Une visite, dit-il, des Vertes-Feuilles? Déjà?
— Je ne crois pas que ce soit des Vertes-Feuilles.
— Quel nom?
— Il n’a pas voulu me le dire.
— Il I C’est donc un homme?
— - J’imagine que vous n’attendiez pas une femme, dit Médard avec humeur.
— ■ Qui sait? Eh bien, cet homme, que veut-il, d'où vient-il, quel est-il?
Médard avait laissé la porte entre-bâillée pendant ce dialogue. On entendit y frapper quelques petits
coups du doigt, et elle s’ouvrit tout à fait devant l’élranger qui resta sur le seuil.
— Maurice! s’écria l’Estrigny stupéfait à la vue de cette figure noire encadrée dans la blafarde auréole du (lambeau que portait le laquais derrière le visiteur.
On eût été surpris à moins. Maurice en habits de deuil maculés de boue et de poussière ; Maurice en bottes dont les éperons étaient engorgés d’écume et de sang, ce visage sérieux et pâle, cet œil profond, ces splendides cheveux noirs collés de sueur; c’était plus qu’une visite, c'était une apparition.
L’Estrigny, si habile qu’il fût. ne put dissimuler une sorte de trouble à l’aspect d’un hôte aussi imprévu .
Il calculait en lui-même le temps et la distance et admirait la prodigieuse diligence qu’avait dû faire ce jeune homme. Maurice, calme et maître de lui, attendait sans qu’on pût lire autre chose qu’une bienveillanle politesse sur ses traits et dans son maintien.
— Vous êtes surpris de me voir? dit-il à l’Estrigny.
— Je l’avoue.
— Et vous considérez mes habits de deuil?
— En effet, dit l’Estrigny, qui considérait bien
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plutôt le visage île son adversaire... Voilà des pleureuses.
— J’ai eu le malheur de. perdre mon frère aîné depuis que je ne vous ai vu, répliqua Maurice. Il est mort à Grenoble, et j'y suis envoyé par mon père pour régler les tristes détails relatifs à cet événement. En suivant la roule, car nous suivions, vous et moi, la même route sans nous en douter, j’ai entendu prononcer votre nom par les postillons et appris que vous n’aviez sur moi qu’une avance insigniliante. Forcé de marcher vite, je vous ai rejoint, et ce m’est une satisfaction de vous voir en passant.
L’Estrigny comprit que toutes ces paroles étaient destinées à édifier Médard, dont la curiosité surexcitée ne connaissait plus ni discrétion ni convenances. Joseph congédia sans façon son cousin et offrit un siège à Maurice avec force excuses de n’v avoir pas songé plus tôt.
A peine furent-ils seuls :
— Je vais à Grenoble en effet, dit Maurice, mais ce n’est pas le hasard qui m’a conduit sur vos traces. Vous en serez convaincu tout à l’heure. A propos, depuis combien de temps êtes-vous arrivé?
— Depuis midi.
LES VEUTES-FEU1LLES
— Et vous dormiez, je crois. J’ai peur de vous avoir réveillé.
— Je dormais, en effet.
— Vous vous êtes couché en arrivant, Joseph... vous étiez las... vous n’avez encore vu personne?
— Pas une âme; je n’appelle pas âmes les deux créatures qui végètent dans ce taudis.
Maurice parut respirer librement.
— Je suis heureux, dit-il, d’arriver presque en même temps que vous. Mon impatience de vous rejoindre était grande. Je viens à vous avec les plus affectueuses dispositions ; je suis sincère, vous le serez comme moi, n’est-ce pas, et nous nous séparerons contents l’un de l’autre, j’en réponds.
L'Estrigny s’inclina.
— Donnez-moi une preuve de votre sincérité à vous, continua le jeune homme. Pourquoi avez-vous quitté Paris avec cette préoccupation? pourquoi êtesvous ici?
— Je voulais voir Médard, mon seul parent, lui apprendre le résultat du procès ; essayer de me consoler avec lui...
— Avec une créature qui n’est pas une âme? Estce là votre franchise, Joseph? Non; vous aviez quelque autre dessein.
— Lequel? s'écria l’Estrigny.
— Que sais-je? dit Maurice en attachant sur le chevalier ses regards pénétrants; mais vous ne répondez pas, vous vous défiez de moi. Je vais vous donner l’exemple de la confiance.
— Allons donc! pensa l’Estrigny.
Maurice, se rapprochant avec une familiarité tout amicale :
— Vous m’accusez, n’est-ce pas, de vous avoir fait perdre votre procès?
— Je dois le dire.
— • Vous attribuez mon changement d’opinion à des influences difficiles à avouer?
— Je ne précise pas.
— Vous précisiez pourtant l’autre jour, après le jugement, quand vous me parliez de femmes, d’audiences secrètes.
— Le dépit justifie beaucoup de choses, monsieur le conseiller. On a vingt-quatre heures pour maudire ses juges.
— Je ne veux pas que vous maudissiez le vôtre. Et si, en effet, j’ai subi quelque influence, tout honorable quelle puisse être; si j’ai changé d’opinion à votre préjudice, je prétends que vous en soyez indemnisé. Nous avons été amis ; nous le sommes cn-
eore. Une fois le mot amitié prononcé entre nous, ma conscience cesse d’être libre; je me reproche un tort fait à mon ami, et je veux le réparer.
L’Estrignv, contenant sa joie :
— Comment serait-ce possible? dit-il. Ce qui est fait est lait.
— Tout est possible entre gens de cœur, mon cher Joseph. Aidez-moi, je vous aiderai. Vous allez voir combien cela est facile. Supposons un moment que ce procès n’ait pas eu lieu et que vous ayez transigé avec vos adversaires, de quelle somme eussiez-vous été satisfait'? deux cent mille livres, si j’ai bonne mémoire.
— Mais oui,
— A ce moment vous aviez l’intention, m avezvous dit encore, de placer la somme pour vous assurer un revenu honnête dont vous eussiez vécu paisiblement hors de France. Me trompé-je sur ce point?
— Nullement. Mais,...
— Laissez-moi achever. Rétablissons les choses sur le premier pied. Vous avez transigé. Les deux cent mille livres sont placées dans une maison sûre. Vous en touchez le revenu, dont voici les cinq premières années d’avance.
En pariant ainsi, Maurice lira de son portefeuille
un billet de chiquante mille livres à vue sur h caisse des Fermes.
— Faut-il qu'il ait peur! pensa l’Estrigny. Maurice, comme s'il répondait à cette basse pensée : — Vous verrez dans celte action, mon cher Joseph, dit-il avec un regard lumineux et lier comme celui de l'aigle, vous verrez une réparation que je tais à un ami, et une ^satisfaction que je donne à mon honneur. En réalité, Joseph, je suis coupable d’avoir écouté des sympathies qui parlaient plus haut que le devoir. Oui, j'ai été influencé, pardonnez-le-moi ; je n’ai pas voulu laisser ruiner une famille digne d'intérêt : je l’ai favorisée, mais il me semble qu’en rétablissant l’équilibre à mes dépens je dégage ma conscience. N'est-ce pas aussi votre opinion? Si le malheur voulait que vous crussiez autre chose, c’està-dire qu’il restât dans votre esprit un soupçon, une tache sur l’honneur et la probité d’une femme innocente, vous me le diriez, n’est-ce pas, vou3 me diriez surtout que vous êtes un galant homme incapable d'une calomnie , incapable même d’une légèreté; vous avoueriez que vous conservez un ressentiment, une idée de vengeance; vous n’accepteriez pas la démarche que je fais si loyalement...
li’Eslrigny 1 interrompit.
te
— A quoi allez-vous penser là 7 s’écria-t-il avec une effusion hypocrite; mais vous rne comblez, vous êtes un phénix ressuscité; si je connaissais votre pareille, j’irais la chercher au bout du monde.
— Soyez sérieux, de grâce, mon cher Joseph, dit Maurice, je suis un homme malheureux, j’ai besoin qu’on me ménage, qu’on me guérisse, je doute encore, persuadez-moi.
— De quoi, cher Maurice?
— De votre sincérité, de votre affection ; tenez, voici le contrat de votre rente de dix mille livres à partir de la cinquième année. Les dépens auxquels vous êtes condamné, je m’en charge; vous acceptez, n’est-ce pas? vous me faites ce plaisir?
— 11 le faut bien, dit l’Eslrigny en lui pressant les mains après avoir serré le billet de caisse et le contrat dans sa poche.
— Vous consentez à vous désister de tout appel, de toute revendication ultérieure sur les Vertes-Feuilles?
L’Estrigny allait hésiter, 1 œil soupçonneux de Maurice l’épiait.
— Je me désiste, répondit-il.
— Vous avez donc cette déclaration à me signer, continua le jeune homme en lui offrant une formule toute préparée.
L’Estrigny signa.
— Maintenant je puis vous appeler mon ami, dit
Maurice avec joie, et votre accueil met du baume sur
mes blessures. Voyons, mon ami, pourquoi vous êtesvous enfui si vite de Paris pour venir ici?
L’Estrigny, surpris de voir Maurice revenir sur cette question déjà éludée, essaya de le dépister encore.
— Vous m’avez regagné le cœur, dit-il, je n’ai plus à le fermer pour vous, je vais être plus sincère peutêtre que vous ne le voudriez. Je me suis enfui de Paris parce que vous y aviez le bras trop long pour moi, et que, après ma petite explosioivde dépit le jour de l’audience, j’ai craint votre ressentiment. 11 y avait là, près de vous, certain lieutenant de police, votre ami, que vous guettiez de l’œil, et le Palais est si près de la Bastille...
— M’avez-vous cru capable d’une pareille infamie? murmura Maurice rougissant à ce souvenir.
— Vous, non; mais la colère... Eh ! ehl...
— Vous devez, aujourd’hui, vous repentir d’avoir eu cette opinion.
— Je la déteste.
— Que je suis heureux 1 Voilà une partie de ma faute réparée. Ne vous faites pas de scrupule, Joseph, d’accepter celte restitution; c’est ma part de l’héri-
lage maternel; je 1'olîre avec une joie... Que ne donnerais-je pas! Hélas! désormais je ne suis que trop riche... Mon cher Joseph, vous reviendrez me voir à Paris, n’est-ce pas? nous y vivrons en bons amis. Je vous demanderai encore un petit sacrifice: ne restez pas ici, à Feurs, dans le voisinage de vos anciens adversaires; pas de contact, de récriminations; mettez-y cette délicatesse dont je vous saurai gré. Êtes-vous homme à m’accompagner à Grenoble? Je vous ramènerais à Paris, avec moi, cher Joseph !...
En parlaht ainsi avec cette volubilité qui débordait d'un cœur trop longtemps comprimé, Maurice ne remarquait pas l'oblique regard et le faux sourire du chevalier. Il se laissait aller au ravissement d’être soulagé d’une appréhension terrible, il était radieux et respectable dans son bonheur.
— Viens à Grenoble, reprit-il, nous causerons bien en route. Tu étais un cher compagnon pour moi, je te disais tout : jamais on ne peut te mentir à toi, si fin et si clairvoyant. Est-ce que vraiment tu m’as cru amoureux de cette dame de la Blinais? Non, tu voulais me tourmenter un peu. C’est une femme vraiment honorable, pieuse; oh! ce n’est pas une femme! Comment est-il possible que tu te sois figuré ces folies? Je te jure, vois-tu, que jamais je n’y ai pensé.